La
grâce propre
du Directeur
Spirituel
dans
l'exercice de son
ministère
FR. REGINALD GARRIGOU LAGRANGE O. P.
PROFESSEUR A L'ATHENÉE
PONTIFICAL « ANGELICUM »
Estratto dal libro
Problemi attuati della Direzione Spirituale
Sommaire :
I
- QUELLE EST LA FIN DE LA DIRECTION ET QU'EXIGE-T-ELLE EN GÉNÉRAL?
II - LA PRUDENCE SACERDOTALE, LE DON
DE CONSEIL ET LE DISCERNEMENT DES ESPRITS
III.
- QUEL DOIT ÊTRE LE ZÈLE DU DIRECTEUR POUR LA SANCTIFICATION DES ÂMES
QUI S'ADRESSENT A LUI?
C'est un grand
honneur pour moi d'avoir été invité
à traiter, dans cette semaine de spiritualité, de la grâce propre du directeur spirituel dans l'exercice de son ministère. C'est un sujet difficile à plusieurs points de vue. Il est indirectement posé
aujourd'hui par certains psychologues qui semblent trouver très imprudent
que, dans l'Eglise catholique, la direction des âmes soit confiée souvent à des
prêtres jeunes encore et très peu au courant des sciences psychologiques.
Qu'il y ait là trop souvent une insuffisance
de la part de certains directeurs, nous ne le
nierons pas, et nous ne voulons pas contester l'utilité, de
la psychologie pour la direction spirituelle, mais la mission apostolique
du prêtre, dans l'Eglise, ne lui garantit-elle pas, s'il est fidèle à tous ses devoirs, y compris
l'étude de la psychologie, un ensemble de lumières supérieures et des grâces
qui doivent, bien plus encore que la psychologie d'ordre naturel, le rendre
apte à la direction des âmes, pour les conduire à la perfection chrétienne et à
la vie de l'éternité? - Cette réflexion qui m'a été faite par le Père
Gabriel de Sainte Madeleine, auteur du beau livre: S. GIOVANNI DELLA CROCE, direttore
spirituale, m'a invité à rechercher quelles sont ces grâces et ces lumières dont
le directeur a besoin et à quels principes elles se rattachent.
Ce
sujet touche à toutes les questions de spiritualité, en particulier à celles
qui ont été le plus discutées depuis trente ans environ. Je m'efforcerai de dire exactement
et sobrement ce qu'enseignent les plus grands maîtres qui font
autorité, en cherchant sur quoi ils s'accordent. On pourrait noter cet accord en recueillant
ce qu'il y a de plus certain sur ce
sujet en S. Augustin., S. Bernard, S. Thomas, S. Bonaventure, S. Jean de la Croix, S. François de Sales, S. Ignace, S. Jean Eudes, S. Alphonse, S. Louis-Marie Grignion de Montfort et
leurs disciples.
En
cette question, comme en toutes choses, il faut d'abord considérer la fin,
c'est elle qui éclaire tout le reste.
Le
rappel de ces généralités va nous
conduire au nœud du problème.
Il est
aisé de montrer la nécessité
de la direction spirituelle,
surtout à certains moments difficiles de la vie intérieure. Pour faire
l'ascension d'une montagne, ne pas se perdre ou tomber dans un précipice, il
faut un guide expérimenté et les bons guides se forment de père en fils dans les
pays de montagnes. Un guide n'est pas moins nécessaire pour l'ascension spirituelle du sommet de la perfection. Il
faut, dit S. Jean de la Croix, éviter le chemin de l’esprit égaré qui paraît d'abord
monter, mais qui ensuite redescend. Et il ne faudrait pas se
contenter même
du chemin de l'esprit imparfait
qui s'arrête à mi-côte et qui n'y
arrive même pas. Il faut répondre aux exigences du précepte suprême: « Tu
aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute tes forces, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même ». (Deutér. VI, 5; Luc
X, 27). Selon ces paroles,
la perfection de la charité tombe sous le précepte suprême, non
pas ut materia, non pas comme une chose à réaliser immédiatement, mais ut
finis, comme le but vers lequel tous doivent tendre, chacun selon sa
condition, celui-ci dans le mariage, celui-là dans la vie religieuse sans le sacerdoce,
tel autre dans le sacerdoce avec ou sans la vie religieuse.
Cette
ascension n'est donc pas sans difficulté, ardua est;
il faut s'élever au dessus du naturalisme
pratique qui tend toujours à nous reprendre, au dessus de
l'esprit de nature, de la paresse spirituelle, par l'esprit de foi, et il faut aussi éviter
le faux surnaturel, les pièges, les embûches de l'ennemi, qui veut
nous tromper sub specie boni,
pour
nous empêcher de monter. Ici,
il n'est pas rare qu'un mieux d'ordre inférieur devienne l’ennemi du bien, par ex. lorsqu'on est
plus préoccupé d'être un bon philosophe, un bon exégète, un bon théologien, un bon canoniste, que d'être un bon
prêtre, et lorsqu'on donne plus d'attention à ses travaux scientifiques, qu'à
la célébration de la sainte messe, et à l'union a Dieu.
Un guide ici est nécessaire, surtout à certains moments difficiles, si l'on a à
porter certaines croix de la sensibilité, ou celles de l'esprit.
Ce
guide, pour conduire les commençants à devenir des progressants et ces derniers
à devenir parfaits, doit avoir de grandes qualités qui se trouvent bien rarement
réalisées ensemble à un degré éminent. Les principales de ces qualités, selon
S. François de Sales et la plupart des auteurs spirituels, sont les suivantes:
« il faut que le directeur spirituel soit plein de charité, de science et de prudence: si l'une de ces trois parties lui manquent, il y a du
danger[1]. Sainte
Thérèse parle à peu près de même : « Il est très important, dit-elle, que le
directeur spirituel soit éclairé : j'entends qu'il ait un
jugement droit et de l'expérience. Si
avec cela il est théologien, c'est parfait »[2]. S. Jean de la Croix dit: un bon directeur
doit avoir, science, discrétion, et expérience[3],.
Quand
S. François de Sales demande que le directeur ait la science nécessaire à son ministère,
il entend surtout la connaissance de la théologie qui se sert des sciences d'ordre naturel, par exemple de la psychologie,
pour s'informer de ce qui est certain ou probable dans
leur domaine. Il est sûr que l'étude de la psychologie
lui est fort utile, en particulier lorsqu'il a à diriger des personnes
atteintes de psychasthénie ou de neurasthénie. Il doit connaître aussi quels
troubles mentaux proviennent de certaines maladies, par exemple du mauvais fonctionnement
des glandes endocrines, qui peut entraîner quelque confusion mentale avec idées
fixes, surtout en certaines périodes de la vie, comme l'âge critique.
Mais le directeur doit connaître principalement la spiritualité, s'être pénétré de la doctrine des grands maîtres de la vie intérieure. Ces diverses connaissances s'acquièrent avec les années
et doivent se perfectionner toute la vie. Toute cela est bien
certain; il est inutile d'insister ici sur une chose aussi manifeste qu'elle
est importante.
La science
ainsi comprise ne suffirait certes pas sans une prudence éclairée et sans la
charité qui, avec la foi et la confiance en Dieu, donnent le véritable esprit surnaturel, lequel doit
animer toute la direction spirituelle.
La charité du directeur spirituel, tous les auteurs le disent, doit le rendre
très désintéressé, et le porter, non
pas à s'attacher les coeurs, mais à les
conduire vers Dieu; autrement la direction reste stérile et
peut tout
à fait dévier. Tauler sur ce point est exigeant et dit que certains directeurs qui, d'une
façon plus ou moins consciente, attirent les âmes à eux,
doivent faire leur mea culpa car ils sont comme
des chiens de chasse qui mangeraient le lièvre au lieu de le rapporter à leur
maître. Alors le chasseur les fouaille d'importance, et le Seigneur fait de
même à l'égard des directeurs trop intéressés. Ce défaut vers lequel il est
facile de glisser, peut faire perdre toutes les grâces d'état
nécessaires au directeur, parce qu'il a été infidèle à son premier devoir.
Sa
bonté charitable doit aussi ne pas dégénérer en faiblesse, elle doit être ferme
et ne pas craindre de dire la vérité pour porter efficacement au bien. Le
directeur ne doit pas non plus perdre son temps en conversations ou lettres
inutiles, mais aller droit au but pour le bien de l'âme.
Toutes
ces considérations générales sont si évidentes qu'il est inutile d'y insister
ici, mais elles sont des plus importantes. Arrivons à des choses plus
difficiles.
Le
directeur, pour être comme il le faut l'instrument du Saint-Esprit, doit
discerner avec prudence dans les âmes le défaut dominant à éviter et l'attrait
surnaturel à suivre ; il doit distinguer dans les âmes le noir et le
blanc; ce n'est pas toujours facile, car le noir a parfois des reflets
trompeurs, et le blanc est caché d'abord en certaines ombres. Pour
voir clair, le directeur doit souvent demander à Dieu la lumière, surtout dans
les cas difficiles où il ne faut pas confondre l'obscurité d'en
haut avec celle d'en bas.
L'obscurité
d'en bas est celle qui vient de l'erreur, de l'incohérence et du désordre de la
sensibilité. L'obscurité d'en haut est celle qui vient des voies mystérieuses
de la grâce, parfois d'une trop grande lumière
qui fait l'effet de la nuit obscure, dit S. Jean de la Croix. - Si le
directeur est humble, et s'il prie bien, il distinguera ces deux obscurités si
opposées entre elles. Il verra aussi de mieux en mieux que les âmes sont
parfois très différentes les unes des autres, qu'il doit stimuler les
unes et modérer l'ardeur des autres, en leur apprenant à ne pas confondre la sentimentalité avec le véritable
amour de Dieu affectif et effectif, qui se prouve par la fidélité au devoir jusque dans les petites choses.
Il est trop clair que la prudence du
directeur doit stimuler les âmes paresseuses,
leur faire prendre conscience de
leurs défauts, de la nécessité urgente de se corriger et de prier.
Puis, lorsqu'il dirige des âmes généreuses, sa prudence
doit lui faire éviter deux écueils opposés :
1.- il ne faut pas vouloir porter toutes les âmes pieuses indistinctement
et rapidement à se donner à l'oraison contemplative, on porterait ainsi un bon nombre
d'entre elles à l'illusion suivie de désenchantement et de paresse.
2.- il ne faut pas non plus s'imaginer qu'il
est inutile d'examiner la question la
contemplation et l'union intime avec Dieu sont elles dans la voie normale de la sainteté? On
pourrait dans ce second cas, laisser les âmes
végéter et devenir des âmes attardées; ce qui arrive hélas très fréquemment.
Il se peut que la majorité des âmes en
état de grâce soient, par manque de générosité, des « âmes attardées »,
qui ne sont pas devenues vraiment des « progressantes
» à l'heure voulue, qui devait être l'heure de leur seconde conversion.
Tel parait être, en particulier, le jugement
du Père Louis Lallemant, qui doit être un des plus
grands spirituels de la Compagnie
de Jésus par son très beau livre: « La
doctrine spirituelle ».
Nous arrivons ici au noeud du problème.
Pour avancer sérieusement
et sagement il ne faut le faire ni trop tôt, ni trop tard. C'est sur ce dernier point qu'il
parait nécessaire d'insister. - Pour
éviter les deux écueils contraires : celui de la
précipitation, cause d'erreur, et celui du
manque de zèle, il convient de montrer 1.
comment la prudence du directeur doit être
éclairée par le don de conseil, et 2. quel doit
être son zèle pour la gloire de Dieu et la sanctification des âmes qui s'adressent à lui.
En d'autres termes, il faut ici un moteur
et un régulateur, comme dans un automobile et aussi, parait-il, comme
dans notre organisme. Les médecins d'aujourd'hui disent que nous avons dans le
cerveau deux glandes à
sécrétion interne, l'une motrice, l'autre régulatrice; si la première s'hypertrophie au détriment de la seconde, l'enfant devient un
petit prodige qui meurt assez jeune; si c'est l'inverse,
l'enfant reste très peu intelligent
et n'est jamais un adulte normal. Il
y a quelque chose de semblable au point de vue spirituel. Il convient donc de
parler du régulateur de la direction (la prudence
aidée par le don de conseil), puis de sa
force motrice (le zèle surnaturel).
II - LA PRUDENCE
SACERDOTALE, LE DON DE CONSEIL ET LE DISCERNEMENT DES ESPRITS.
Le directeur doit avoir évidemment la prudence
acquise, qui s'acquiert par la répétition des actes et qui
mérite déjà d'être appelée «auriga virtutum ». Elle suppose, comme le montre S. Thomas, la rectification de la volonté et de la sensibilité, et par suite la connexion des vertus morales
acquises de justice, de force, de patience,
de détachement des choses sensibles, d'humilité, de mansuétude etc. La prudence acquise décrite par
Aristote, «recta ratio agibilium » est déjà quelque chose de très beau,
mais cependant elle pourrait toujours
grandir sans jamais atteindre le moindre degré de prudence infuse.
Or le directeur doit aussi avoir la. prudence infuse ou
surnaturelle, reçue au baptême et qui grandit en nous par nos mérites, par la
prière et par les sacrements, surtout par la sainte communion.
La prudence infuse est connexe avec
toutes les autres vertus infuses, théologales et morales.
De plus
chez le prêtre elle doit mériter d'être appelée prudence sacerdotale; celle-ci suppose la charité sacerdotale;
l'une et l'autre en
tant que sacerdotales dérivent de la grâce sacramentelle du sacrement de l'Ordre.
Le caractère
sacerdotal a été accordé au prêtre par l'Ordination pour qu'il accomplisse validement
ses fonctions d'ordre surnaturel, la consécration eucharistique et l'absolution
sacramentelle. En même temps la grâce sacramentelle du sacrement de l'Ordre lui a été
donnée pour qu'il accomplisse, non pas seulement validement, mais saintement et
toujours mieux ses fonctions
sacerdotales, parmi lesquelles, avec l'absolution sacramentelle,
il y a la direction spirituelle pour la sanctification des âmes, pour qu'elles
profitent de mieux en mieux elles aussi des sacrements.
La finalité
du caractère sacerdotal et celle de la grâce
sacramentelle nous éclairent sur leur nature, parce que la fin est la
première des quatre causes.
Comme
de la grâce sanctifiante dérivent les vertus infuses, ainsi de la grâce
sacramentelle de l'Ordre dérive
la modalité sacerdotale des vertus
infuses chez le prêtre.
Cette
grâce sacramentelle de l'Ordre est, selon S. Thomas, comme une vigueur spéciale, une modalité particulière de la grâce sanctifiante. Par suite elle grandit avec elle comme un trait de la physionomie spirituelle du
prêtre; par ex la vie sacerdotale, la charité sacerdotale et la
prudence sacerdotale du saint Curé d'Ars
étaient beaucoup plus grandes à la fin
de son existence qu'au jour de son
Ordination. Enfin la grâce sacramentelle de l'Ordre donne aussi
au prêtre, selon tous les théologiens, un droit à recevoir, s'il n'y met pas d'obstacles, des grâces actuelles toujours nouvelles, et même toujours plus
hautes pour exercer de mieux en mieux, jusqu'à la mort, les actes de son sacerdoce.
Le prêtre est ainsi porté à prier pour les âmes qui
lui sont et qui lui seront confiées, à prier aussi pour obtenir toutes les
grâces d'état dont il a besoin pour bien s'acquitter de leur direction.
De
plus, si tous les fidèles en état de grâce ont les sept dons du Saint-Esprit, le Prêtre surtout le bon directeur spirituel, doit les avoir à un degré supérieur proportionné à sa charité, puisque les sept dons sont
connexes avec elle[4], et grandissent avec elle, comme toutes les
vertus infuses, comme grandissent ensemble
les cinq doigts de la main d'un
enfant, dit S Thomas[5]. Tout cela est théologiquement certain.
Dès
lors le directeur spirituel, qui
doit avoir pour son ministère la prudence acquise et la prudence infuse chrétienne, doit aussi avoir le don de conseil qui a
pour but de perfectionner cette vertu, de l'éclairer d'en haut, surtout dans
les cas difficiles. Dans ces cas, laissée à elle seule, la prudence même infuse
resterait hésitante en ses raisonnements et ne suffirait pas pour notre
conduite personnelle, ni pour la direction des autres. Les bons directeurs ont
le don de conseil à un degré supérieur, proportionné au degré de leur charité.
Il
n'est donc pas rare qu'une inspiration spéciale du don de conseil vienne faciliter
le travail de la prudence infuse qui se sert elle-même de la prudence acquise. Ainsi une
brise favorable facilite le travail des rameurs pour faire avancer une barque.
De même chez l'artiste l'inspiration musicale facilite l'exercice de l'art
musical, qui est dans la raison pratique, et l'agilité des doigts qui lui est
subordonnée. Les trois s'exercent ensemble, per modum unius.
Si la
prudence acquise déjà décrite par Aristote est d'argent, la prudence infuse est
d'or, et le don de conseil de diamant. Le Saint Curé d'Ars avait le don de
conseil à un degré très éminent, et aussi la grâce gratis data du discernement des esprits. C'est ainsi qu'il fût, comme on l'a dit, le génie du confessionnal, au XIXe
siècle.
Cette double prudence et ce don de conseil (qui est lui-même sous la
direction des dons de science, d'intelligence et de sagesse) sont nécessaires pour éviter toute erreur dans les choses difficiles, et pour se
garder de la précipitation
dans le jugement. Cette précipitation
ou empressement naturel conduirait à des confusions
souvent très regrettables, à confondre la vraie charité avec le sentimentalisme,
qui n'est, dans la. sensibilité, que l'affectation d'un amour qui n'existe pas
assez dans la volonté.
Ces vertus s'exercent sous l'influence
d'une grâce actuelle, et les dons sous
l'inspiration spéciale du Saint Esprit, qu'un bon directeur doit souvent
demander pour le bien des âmes qu'il
dirige. Il arrive que chez un très bon
directeur la grâce des vertus et des dons soit de dix talents et plus encore.
Pour éviter toute erreur, il faut
évidemment bien connaître les règles du discernement des esprits, qui sont
comme les normes de la direction, il faut aussi savoir en faire usage.
Ce discernement est quelque fois une
grâce gratis data comme on le voit chez le saint curé d'Ars, chez S.
Jean Bosco. Mais cette grâce exceptionnelle n'est
pas indispensable; on peut arriver
à ce sage discernement pour bien distinguer l'esprit de Dieu, de celui
de nature qui a parfois son lyrisme, et de celui du
démon qui se transforme certains jours en ange de
lumière. Ces règles dérivent toutes du principe donné par Notre Seigneur: « on juge de
l'arbre à ses fruits ». Les fruits ici ce sont surtout les vertus d'obéissance, d'humilité,
de chasteté, de patience, de foi, de confiance en Dieu, d'amour de Dieu et du
prochain. Saint Ignace a très
clairement et de façon très pratique exposé ces règles dans ses « Exercices Spirituels ». Si on le lit
attentivement, on discerne assez facilement ces trois esprits : on voit que
l'esprit
de nature, qui a ses enthousiasmes passagers, cherche
le plaisir dans la vie de
piété et l'apostolat, puis se décourage devant les premières
épreuves et ne veut pas entendre
parler de 1a mortification, de la croix, de la
vraie humilité. Il en reste à 1'égoïsme, qui plus ou moins consciemment rapporte tout à soi,
ou à l'egotisme, à l'habitude de se mettre sans cesse en avant, au sentiment exagéré de sa personnalité,
à propos même des choses en apparence les plus désintéressées.
L'esprit de nature est ainsi indifférent
à la gloire de Dieu et à la
sanctification des âmes. Son
enthousiasme passager n'est qu'un feu de paille
de quelques, instants. -S. Ignace
montre aussi que l'esprit du démon, sous des dehors de
pénitence, de modestie, ou de zèle extérieur,
porte à l'orgueil intellectuel et spirituel et finalement au découragement et au désespoir.
Seul l'esprit de Dieu, par la voie
de l'humble obéissance et de l'abnégation progressive, nous fait vivre
profondément des trois vertus théologales qui nous unissent à Lui. La prudence
sacerdotale aidée par le don de
conseil discerne assez facilement ces trois esprits[6].
* * *
Pour
éviter ici toute erreur de direction, il faut se garder de la précipitation dans le jugement. Au début d'une ascension, l'enfant voudrait courir; mais au bout
d'un kilomètre il serait
à bout de force et devrait renoncer à l'ascension. Pour la faire, il faut marcher au pas lent, mais
têtu du montagnard qui va effectivement jusqu'au sommet.
Il ne faut pas brûler
les étapes, par empressement excessif, mais se dire
que si la fin est première dans l'ordre d'intention, elle ne s'obtient qu'en dernier lieu. Il ne suffit pas de l'admirer et de la
désirer, il faut passer à l'ordre
d'exécution et employer d'abord les moyens
les plus modestes, par la fidélité jusque dans les petites choses, pour s'élever progressivement aux moyens supérieurs qui comportent une grande
abnégation, comme
les mystères douloureux dans la vie de
Jésus.
Il ne faut surtout
pas simuler avant l'heure une oraison élevée
comme le faisaient les quiétistes, qui appliquaient à leur passivité acquise par la cessation des actes, ce
que disent les saints de la passivité infuse qui
résulte d'une inspiration spéciale du Saint-Esprit.
Par la confusion de ces deux passivités si différentes l'une de l'autre,
ils supprimaient l'ascèse chrétienne
d'un trait de plume, et n'arrivaient qu'à une caricature
de la vraie mystique. Il est clair, en effet, que la cessation volontaire des
actes intérieurs ne fait que simuler avant l'heure une passivité infuse
qui n'a pas encore été accordée. La somnolence des quiétistes
n'était que le simulacre de l'oraison infuse de quiétude, d'où le nom de quiétisme, ou abus de cette oraison passive, comme
le philosophisme est l'abus de la philosophie.
Pour passer de la méditation
discursive à la contemplation infuse initiale, il ne faut le
faire ni trop tôt, ni trop
tard. Mais le directeur doit bien examiner s'il y a oui ou
non, en la personne qu'il dirige, les trois signes indiqués
par S. Jean de la Croix
dans la Nuit Obscure, L. I ch. 9 » :
1°
Ne trouver aucun goût ou saveur
ni dans les choses terrestres, ni dans
les choses divines proposées par l'intermédiaire des sens et
du raisonnement.
2° Se souvenir de Dieu avec
sollicitude et un vif désir de la
perfection, tout en craignant de reculer.
3° Avoir grande
difficulté à méditer de façon discursive avec le concours de
l'imagination, mais être incliné à un simple regard aimant vers Dieu, ce qui montre, dit le Saint, que le Seigneur « commence à se communiquer
par un acte de simple contemplation » à laquelle l'imagination et le discours ne peuvent
atteindre.
Ces trois signes, déjà imparfaitement
indiqués par Tauler[7], demandent à être bien étudiés et ensuite appliqués
avec un sûr discernement. Ici la
prudence sacerdotale aidée par le don
de conseil et éclairée par l'étude des maîtres de la spiritualité se garde de
la précipitation ou empressement.
Mais la prudence n'est
pas une vertu négative qui porterait surtout à ne pas agir,
à ne rien entreprendre pour éviter
les ennuis qui surviendraient. La prudence doit délibérer lentement, mais
quand la résolution est
prise sous la lumière du Saint-Esprit, il faut en venir promptement à l'exécution,
autrement les circonstances changent et les occasions se perdent[8].
La prudence est une vertu
positive qui nous fait avancer dans la voie de Dieu et y persévérer;
elle se concilie ainsi parfaitement avec le zèle qui est l'ardeur de la charité.
Et quelles sont les grâces
dont il a besoin à ce point de vue?
Quelles sont celles qu'il doit
demander et qu'il obtiendra s'il est fidèle?
Il ne doit
pas seulement se garder de la précipitation pour éviter toute erreur, Il doit avoir le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, de leur perfection.
Ce zèle, pour être l'ardeur de la charité
suppose un grand esprit de foi et de confiance en Dieu. Il faut qu'il y ait dans un bon directeur, au dessus
de sa prudence surnaturelle, le
grand souffle des vertus théologales, et des
dons qui les accompagnent, les dons de sagesse, d'intelligence, de science, de piété.
Saint Thomas a bien montré la nécessité de ces dons surtout pour
les cas difficiles. S'ils sont nécessaires aux simples fidèles pour progresser véritablement, à plus forte raison. sont-ils nécessaires au prêtre
chargé de diriger les âmes.
Les
grands spirituels nous disent en expliquant ces paroles
de Jésus en S. Jean VII, 37: « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ». On lit à ce sujet dans le DIALOGUE de Ste Catherine de Sienne, ch. 53 & 54, (c'est
le Seigneur qui parle) : « Ma vérité vous a tous généralement et particulièrement
appelés lorsque mon Fils, plein d'un ardent désir, criait dans le temple: « Que
celui qui a soif vienne à moi et qu'il boive »,
car je suis la fontaine d'eau vive de la grâce... Vous devez persévérer jusqu'à ce que vous me trouviez,
moi qui vous donne l'eau vive... Il faut d'abord avoir soif, il
n'y a d'invités que ceux qui ont soif, puisqu'il est
dit : « Celui qui a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ». Celui
qui n'a pas soif ne saurait persévérer, il se
laissera arrêter par les fatigues ou
le plaisir....
il retournera en arrière dès qu'il rencontrera la persécution... Le désir de l'âme lui donne soif de la vertu, de mon
honneur, du salut des âmes ... elle arrive à la lumière de l'intelligence et contemple l'amour
infini que je vous ai montré dans mon Fils crucifié. Alors elle trouve le repos
et la paix…, elle s'emplit jusqu'au
bord de ma charité… Elle
goûte l'eau vive qui se trouve
en moi, l'océan de la paix ».
Ste Thérèse parle
exactement de même dans le CHEMIN DE LA PERFECTION, au ch.
XIX: « Comme le Seigneur dit sans restriction :
Venite ad me omnes, Math: XI,
28, je regarde comme certain
que tous ceux qui ne resteront pas en chemin recevront cette eau vive. Daigne Celui qui nous la promet, nous donner sa
grâce pour la chercher comme il faut ». Et elle ajoute, ibid. ch.
XXI, « Ce qui est d'une importance capitale, c'est d'avoir la résolution ferme,
une détermination absolue, inébranlable, de ne s'arrêter point qu'on
n'ait atteint la source, quoi
qu'il arrive ou puisse survenir, quoi qu'il en puisse coûter » S. Bonaventure,
Tauler, S. Jean de la Croix, S. François de Sales, le P. Lallemant parlent de
même.
S. Jean de la Croix en
tire plusieurs conclusions pour les directeurs qui ne doivent pas
oublier la grandeur du Sacerdoce et de l'apostolat. Ils doivent être
fidèles à leur propre grâce de directeur, et ne pas s'en tenir, par routine à
des procédés mécaniques en les appliquant indistinctement aux commençants,
aux progressants et aux avancés. A ce compte la vie intérieure de leur dirigés
perdrait sa vitalité, et deviendrait elle-même une routine machinale
qui n'est que le cadavre de la vraie vertu, tandis que le vraie vertu acquise
ou infuse donne d'agir toujours plus promptement, plus généreusement avec une
sainte joie au moins au sommet de l'âme.
Saint Jean
de la Croix dit, dans son très beau livre: VIVE FLAMME D'AMOUR, strophe III, vers. 3, n° 42, 43, 44, 46 : « Il importe grandement que
l'âme qui veut s'avancer dans le recueillement et dans la perfection prenne
garde entre les mains de qui elle se met, parce que tel sera le
maître, tel sera le disciple; tel père, tel fils.
Car outre qu'il doit être savant et discret,
le directeur a besoin d'avoir de l'expérience, parce que ... s'il n'a pas l'expérience de ce qui
est le pur et vrai esprit, il n'arrivera jamais à mettre l'âme dans le chemin, quand Dieu l'y attire, et même il ne l’entendra pas (il ne verra
pas en elle l'attrait de Dieu). De cette façon, bien des maîtres spirituels font
beaucoup de dommages à maintes âmes. Car, comme ils n'entendent pas les voies
et propriétés de l'esprit, ils font perdre ordinairement aux âmes l'onction
avec laquelle le Saint-Esprit les dispose (à l'union
divine)… Ils ne veulent pas laisser
aller les âmes (encore que Dieu
les veuille élever) au delà des commencements et des manières de discourir et d'exercer l'imagination qu'ils connaissent
». Ils confondent les « goûts spirituels » avec « les consolations sensibles »
et disent qu'il ne faut pas s'y arrêter. Ils pourraient confondre une vertu
théologale: la charité, avec le sentimentalisme, ce qui
serait une grosse erreur.
Le directeur, selon
la grâce qui lui est propre, doit éclairer les âmes sur
leurs défauts inconscients, sur ce que
le Seigneur demande d'elles, et il
doit les exhorter à traverser courageusement les
purifications plus ou moins douloureuses de la sensibilité et de l’esprit. Il ne doit donc pas donner
les mêmes conseils aux commençants et aux avancés ; il ne peut demander
à ces derniers de suivre encore dans leur oraison une méthode utile au début, mais qui les
a déjà conduits à une prière mentale moins discursive, plus simple, plus
élevée et plus fructueuse. Lorsque les enfants savent, déjà
lire, il ne faut plus les obliger à épeler, à compitare.
Le directeur doit très bien connaître les défauts des commençants, la gourmandise spirituelle, la vanité spirituelle, la recherche
inconsciente de soi dans l'activité, et finalement la paresse spirituelle. Il
doit leur faire voir que ces
défauts nécessitent une seconde conversion, par la purification
profonde de la sensibilité, au milieu d'une sécheresse qu'il faut bien accepter, pour être guéri de la
gourmandise spirituelle et de la vanité.
Le directeur doit très bien connaître aussi les défauts des avancés, l'attache excessive à leur jugement propre, et, suivant les tempéraments, l'autoritarisme ou au contraire la faiblesse qui laisse tout faire; défauts d'autant plus difficiles à guérir que ces avancés le