La mortification et l’élévation infinie de
notre fin surnaturelle
La Vie Spirituelle, n°70-71, juillet-Août 1925
par le P reg. Garrigou-Lagrange, O.P.
Premiers mouvements déréglés et « activité naturelle »
Après avoir montré que la mortification est nécessaire pour détruire en
nous les suites du péché originel et celles de nos péchés personnels, il
importe de voir comment elle doit contribuer à subordonner parfaitement notre
activité naturelle à la vie de la grâce, pour que nous ne perdions jamais de
vue l’élévation infinie de notre fin surnaturelle.
Si l’homme avait été créé dans un état simplement naturel, avec un corps
et une âme immortelle, mais sans la vie de la grâce, il aurait dû discipliner
ses passions, les soumettre à la droite raison et à la volonté, et soumettre
aussi ces facultés supérieures à Dieu, Auteur de sa nature, qu’il aurait dû
aimer par-dessus tout comme un fidèle serviteur; mais il n’aurait jamais connu
Dieu que par le reflet de ses perfections dans le miroir des créatures. De fait
il a plu au Très-Haut dans son infinie bonté de nous appeler à une fin
dernière, incomparablement plus haute, de nous appeler à le voir immédiatement,
face à face, comme I1 se voit, et à l’aimer comme Il s’aime. Il lui a plu de
nous faire participer à sa vie intime, et dès ici-bas la vie de la grâce est la
vie éternelle commencée, inchoatio vitæ æternæ, puisqu’elle est le
germe de la gloire, semen gloriae.
Il s’ensuit que l’homme doit vivre non pas seulement d’une façon
raisonnable, mais d’une façon surnaturelle, et cela en tous ses actes délibérés,
car tous et chacun doivent être ordonnés au moins virtuellement à notre fin
dernière surnaturelle, but de notre voyage[1]. Nous
devons vivre non pas seulement comme des êtres raisonnables, mais comme des
enfants de Dieu, rachetés par son Fils unique: il ne faut pas seulement
soumettre nos passions à la droite raison, mais subordonner la raison elle-même
à la foi, à l’esprit de foi, et toute notre activité naturelle à la vie de la
grâce, de la charité, à la fidélité au Saint-Esprit.
L’élévation infinie de notre fin surnaturelle requiert par suite d’une
façon spéciale la mortification des premiers mouvements intérieurs de
concupiscence, d’orgueil, de colère, de jalousie, d’envie, et même la
mortification d’une activité naturelle, qui, sans être manifestement répréhensible,
ne tarderait pas à se développer au détriment de la vie de la grâce Ce qu’on
entend généralement dans le langage ascétique par activité naturelle,
c’est une activité qui n’est pas assez subordonnée à notre fin dernière surnaturelle,
une activité qui n’est pas sanctifiée, mais qui procède presque uniquement d’un
tempérament porté à s’extérioriser, de l’enthousiasme naturel, d’une curiosité
mal disciplinée, du besoin de se distraire, d’exercer de l’influence, de faire
parler de soi, d’arriver à une situation en vue. Ainsi, tout en faisant du bien
sans doute, on tend inconsciemment à se faire centre, à attirer à soi au lieu
d’attirer les âmes à Dieu, et l’on oublie la parole du Maître : « Cherchez
le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »
Il est étonnant à quel point cette activité naturelle peut se développer
au détriment de la vie de la grâce ; il n’est certes pas rare de trouver des
chrétiens qui ont une grande culture littéraire, scientifique ou juridique et
chez lesquels la foi chrétienne ne semble guère s’être développée depuis leur
première communion; s’ils la conservent encore, elle est sans aucune proportion
avec leur activité naturelle; et elle court les plus grands dangers, car elle
n’est pas assez éclairée, assez forte pour se défendre contre toutes les
objections qui se présentent dans un pareil état d’esprit. De grands savants
sont souvent, sans s’en rendre compte, de véritables nains spirituels.
I1 se peut même que des personnes qui se vouent à l’apostolat extérieur,
ou à l’étude, même à l’étude de la philosophie, de la théologie, de l’exégèse,
du droit canonique, se laissent tellement prendre par l’activité naturelle que
la vie de la grâce, l’esprit de foi n’exercent plus qu’une très faible influence
en elles. Au milieu de ce surmenage, de ces préoccupations souvent très
humaines, qui donnent l’illusion d’une vie intense, c’est peut-être, aux yeux
de Dieu, le vide ou un étiolement surnaturel voisin de la mort.
L’élévation infinie de notre fin surnaturelle exige donc une
mortification que l’homme naturel ne saurait comprendre, une mortification qui
est obligatoire comme la perfection de la charité, ou de l’amour de Dieu,
perfection que nous ne sommes pas tenus de réaliser immédiatement, mais à laquelle
chacun selon sa condition doit tendre, en vertu du précepte suprême (IIa IIæ,
q. 184, a. 3).
Voyons ce que Notre-Seigneur dit à ce sujet dans le Sermon sur la
montagne, par rapport aux premiers mouvements déréglés; nous l’appliquerons
ensuite à ce que l’ascétique appelle « l’activité naturelle ».
* *
I - La mortification des premiers mouvements déréglés
Notre-Seigneur, voulant montrer, dans le Sermon sur la montagne (Matth.,
v), l’excellence de la loi nouvelle, loi d’amour et de grâce, sa supériorité
sur la loi de crainte de l’Ancien Testament, insiste, en commençant par les
huit béatitudes, sur l’élévation de notre fin surnaturelle : «
Bienheureux les pauvres en esprit..., les doux..., bienheureux ceux qui
pleurent..., ceux qui ont faim et soif de justice..., les miséricordieux....
les coeurs purs..., les pacifiques..., bienheureux ceux qui souffrent
persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » Ils
seront consolés, rassasiés, ils obtiendront miséricorde, ils verront Dieu, ils
seront appelés ses enfants, leur récompense est grande dans les cieux.
Comment atteindre une fin si haute, qui n’est autre que la vie même de
Dieu pour l’éternité? - Il faut commencer à la vivre dès ici-bas par la grâce :
« Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »
(Matth., v, 48).
Pour cela une grande mortification est nécessaire, non seulement
extérieure, mais surtout intérieure; mortification des moindres mouvements
déréglés de concupiscence, de colère, de haine, d’orgueil, d’hypocrisie, etc...
Le vrai chrétien ne doit garder aucun ressentiment, aucune animosité dans
son coeur : « Lorsque tu présentes ton offrande à l’autel, si tu te souviens
que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant
l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis viens présenter ton
offrande » (Matth., v, 24). - « Accorde-toi
avec ton adversaire au plus tôt » ; il faut voir en lui non pas seulement
un adversaire, mais un frère, un fils de Dieu. Bienheureux les doux !
Mortification de la concupiscence, du mauvais regard, du mauvais
désir, par lequel on commettrait déjà l’adultère dans son coeur : « Si ton
œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le... ; ta main...,
coupe-la; car il vaut mieux pour toi qu’un seul de tes membres périsse et que
ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne » (Matth., v, 25). - L’oeil droit qui est occasion de chute,
c’est parfois une pensée déjà mauvaise sous prétexte d’apostolat, c’est
quelquefois l’ami, le conseiller, même le père, qui s’égare et qui porte au
mal. Notre-Seigneur ne peut s’exprimer d’une façon plus énergique pour montrer
le danger: « si ton œil droit te scandalise, arrache-le. » Recours, s’il
le faut, aux austérités corporelles, au jeûne, aux veilles, aux disciplines ;
tu y trouveras une plus grande liberté d’esprit[2].
Mortification de tout désir déréglé de vengeance : « Vous avez
appris qu’il a été dit : « œil pour œil, dent pour dent. » Et moi je
vous dis de ne pas tenir tête au méchant. » Ne répondez pas à l’injure
avec aigreur pour vous venger; sans doute il faut jusqu’à la mort résister au
méchant qui veut nous porter au mal, au péché; mais tout chrétien doit avec
patience supporter les injures, sans haine, ni irritation. « Si quelqu’un
te frappe sur la joue droite, présente-lui la gauche. S’il veut t’appeler en
justice pour avoir ta tunique, abandonne encore ton manteau. » C’est-à-dire
sois prêt à supporter l’injustice avec longanimité. Cela convenait
particulièrement aux Apôtres pour fonder l’Église, ils devaient supporter le
choc terrible des persécutions, et bien des païens à la vue de leur constance
héroïque et de leur bonté devaient se convertir. Mais c’est aussi à tous les
chrétiens qu’est recommandée ici la patience dans le support des injures; car
c’est elle surtout qui brise la colère de l’adversaire et qui le convertit. Le
chrétien doit être moins préoccupé de défendre jalousement ses droits que de
gagner à Dieu âme de son frère irrité. Sa charte à lui n’est pas la Déclaration
des droits de l’homme, mais l’Évangile. On voit ainsi la hauteur de la justice
chrétienne, qui doit toujours s’unir à la charité. A celui qui veut nous
prendre notre tunique, il vaut mieux donner aussi notre manteau, que de
commencer un procès qui diviserait profondément les âmes. A tous il est ici
recommandé d’éviter la contention dans les dissentiments avec le prochain;
aux parfaits il est dit qu’il ne convient pas qu’ils entrent en litige, à moins
d’intérêts supérieurs dont ils ont garde; s’ils ne peuvent céder sur leurs
devoirs, ils le peuvent sur leurs droits, pour le bien surnaturel de celui qui
s’irrite contre eux. Ainsi ont fait tous les saints.
Mortification de l’égoïsme, de la volonté propre, par une grande
pratique de la charité : « Si quelqu’un veut t’obliger à faire mille pas,
fais-en avec lui deux mille. Donne à qui te demande et ne cherche pas à éviter
celui qui veut te faire un emprunt. » Si quelqu’un te demande un service,
un secours, sois prêt à lui donner par bonté plus encore qu’il ne demande; ne
t’attache pas aux biens terrestres, mais considère plutôt âme de ton prochain.
Mortification des sentiments de haine à l’égard même des pires
ennemis : non seulement patience surnaturelle, pardon des injures, mais amour
des ennemis : « Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui
vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent : afin
que vous soyez les enfants de votre Père, qui est dans les cieux... Si vous
aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les
publicains n’en font-ils pas autant? Et si vous ne saluez que vos frères, que
faites-vous de plus que les païens? » - Le motif formel de la
charité est en effet infiniment supérieur à celui d’une amitié naturelle. Nous
aimons naturellement ceux qui nous font du bien, comme nous sommes portés à
haïr ceux qui nous font du mal et à rester indifférents vis-à-vis des autres.
L’amour naturel nous fait aimer le prochain pour ses bonnes qualités naturelles
et pour les bienfaits reçus de lui. Le motif formel de la charité est tout
autre, puisque nous devons aimer surnaturellement même nos pires ennemis; nous
devons les aimer du même amour surnaturel et théologal que nous avons pour
Dieu, en considérant par la foi que ces ennemis, s’ils ne sont pas actuellement
enfants de Dieu, sont appelés à le devenir, sont sollicités par la grâce divine
à se convertir; nous devons prier pour leur conversion, pour leur salut,
désirer qu’ils arrivent comme nous au terme du voyage, la vie du ciel, par la
bénédiction et le secours de notre Père commun, que nous devons tous
éternellement glorifier. Pour aimer ainsi surnaturellement le prochain dont on
souffre, il faut le regarder surnaturellement avec les yeux de la foi, voir en
lui un fils de Dieu et, pour l’amour de Dieu, lui vouloir les vrais biens
surnaturels, qui ne passent pas. Cela demande évidemment la mortification de
tous les mouvements d’antipathie, d’aversion, de rancune; tout cela doit être
brûlé par le feu de la charité, pour que cette vertu tienne véritablement la
première place en nos âmes et anime tous nos actes.
Notre-Seigneur demande enfin très énergiquement, surtout aux personnes
consacrées à Dieu, la mortification des moindres mouvements d’hypocrisie
et d’orgueil spirituel, car si notre justice ne surpasse pas celle des
scribes et des Pharisiens, nous n’entrerons point dans le royaume des cieux : «
Gardez-vous de faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour être vus
d’eux; autrement vous n’aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est
dans les cieux. Quand donc tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette
devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues »
(Matth., VI, 1), « Lorsque vous priez, ne faites pas
comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et au coin
des rues, afin d’être vus des hommes... Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un
air sombre, comme font les hypocrites, qui exténuent leur visage, pour faire
paraître aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu
leur récompense » (Matth., VI, 16).
A ce sujet Jésus nous indique quel doit être l’esprit de la
mortification : mourir au péché et à ses suites par amour de Dieu : « Pour
toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin qu’il ne paraisse
pas aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père, qui est présent dans le secret,
et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Matth., VI, 18).
Parfume ta tête avec l’huile de la charité, de la miséricorde et de la joie
spirituelle. Lave ton visage, c’est-à-dire purifie ton âme de tout esprit
d’ostentation et de toute affection désordonnée. Lorsque tu accomplis ces actes
de piété, il ne t’est pas défendu d’être vu, mais de vouloir être vu, car tu
perdrais ainsi la pureté d’intention qui doit aller directement à Dieu, au Père
présent dans le secret de ton âme
Autre mortification de l’orgueil : « Ne jugez point, afin que vous
ne soyez point jugés. Car selon ce que vous aurez jugé, on vous jugera...
Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne
remarques-tu pas la poutre qui est dans le tien? » - Le jugement
téméraire, généralement né de l’orgueil, affirme, sur de légers indices du
mal, l’intention mauvaise du prochain; c’est un manque à la charité et aussi à
la justice; on s’arroge une juridiction qu’on n’a pas : Dieu seul peut juger
des secrets des cœurs, tant qu’il n’y a pas eu de manifestation extérieure
suffisante. Celui qui juge ainsi témérairement est un juge vendu par son
orgueil, qui voit dans le prochain non pas un frère, mais un rival à
supplanter.
Notre-Seigneur demande enfin très spécialement à ceux chargés d’instruire
les autres des choses du salut la mortification de l’orgueil intellectuel:
Il dit en parlant des pharisiens : « Ils aiment la première place dans les
festins, les premiers sièges dans les synagogues, les salutations dans les
places publiques et à s’entendre appeler Rabbi par les hommes. Pour vous, ne
vous faites point appeler Rabbi; car vous n’avez qu’un seul Maître, et vous
êtes tous, frères... Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Mais
quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé »
(Matth., XXIII, 6-12).
De même saint Paul dira (I Cor., VIII,
1) : « La science enfle, tandis que la
charité édifie. Si quelqu’un présume de sa science, il n’a encore rien connu
comme on doit le connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de
Lui. » - Comme le dit saint Thomas
en commentant ce texte de saint Paul, la science sans la charité est inutile
au salut et porte à s’enorgueillir; tandis que la charité, elle, édifie. Il
faut donc ajouter à la science la charité, et chercher la vérité, non par
curiosité et vaine gloire, mais par amour de Dieu et des âmes; alors la science
elle-même deviendra utile au salut. « Il y en a, dit saint Bernard, qui
veulent savoir pour savoir, et c’est curiosité; d’autres pour être connus, et
c’est vanité; d’autres pour vendre leur science, et c’est un calcul sans
noblesse; d’autres pour s’édifier, et c’est prudence; d’autres enfin pour
l’édification du prochain, et c’est charité. »
Il faut ici une mortification et une vertu spéciale, pour réfréner d’une
part la curiosité, pour vaincre d’autre part 1a paresse intellectuelle, et
ordonner l’étude à une fin surnaturelle, à l’amour de Dieu et des âmes Cette
vertu est celle de studiosité ou d’application à l’étude, vertu qui doit être
animée par la charité pour ne pas sacrifier dans le travail intellectuel le
principal à l’accessoire, le Créateur à la créature, et pour ne pas, comme il
arrive souvent dans une étude minutieuse et critique de la lettre de
l’Évangile, s’arrêter à l’écorce et perdre l’esprit même de la parole de Dieu[3].
Saint Thomas insiste sur ce point en expliquant la fin du Sermon sur la
montagne : « Quiconque entend ces paroles et les met en pratique, sera
comparé à un homme sage, qui a bâti sa maison sur le roc... Mais quiconque les
entend, sans les mettre en pratique, sera semblable à un insensé qui a bâti sa
maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les
vents ont soufflé et ont battu cette maison, et elle a été renversée, et grande
a été sa ruine » (Matth., VII, 24). - Le Docteur angélique dit à ce sujet : « A
chacun de voir sur quoi il construit..., quel est le fondement sur lequel
repose son intention. Certains écoutent (la parole de l’Évangile) seulement
pour savoir; ils édifient seulement sur l’intelligence, et c’est là bâtir sur
le sable... D’autres l’écoutent pour la pratiquer, pour aimer Dieu et le
prochain, et c’est là édifier sur le roc,.., sur la charité : Qui nous séparera
de la charité du Christ (Rom., VIII, 35)[4]. »
Nous voyons ainsi par le Sermon sur la montagne, auquel il faut toujours
revenir pour ne pas perdre de vue la grandeur de la morale chrétienne, que
l’élévation infinie de notre fin surnaturelle demande à tout chrétien la mortification
généreuse de tous les mouvements déréglés de son coeur : concupiscence de la
chair et des yeux, orgueil de la vie, d’où naissent les sept péchés capitaux,
qui sont eux-mêmes le principe d’une foule d’autres péchés, souvent plus graves
encore, qui détruisent la vie de la grâce, nous détournent de la fin dernière
et nous mettent sur la voie de la damnation. L’esprit de cette mortification
réclamée par la loi nouvelle est donc l’esprit d’amour de Dieu et des âmes en
Dieu. Mais, on n’y pense pas assez, cette loi d’amour et de grâce réclame
aussi la mortification d’une « activité naturelle » qui, sans être
manifestement désordonnée dans l’ordre naturel, se développerait au détriment
de la vie divine.
II - La mortification de l’« activité naturelle »
Dans la terminologie ascétique et mystique, les auteurs spirituels
entendent par « activité naturelle » l’action de âme qui s’exerce en
dehors de l’influx de la grâce et au préjudice de celle-ci; c’est une activité
non sanctifiée, qui en se développant nous écarte de l’union divine et nous
dispose de plus en plus au naturalisme pratique.
Elle doit être surveillée et mortifiée au nom même de ce principe de
saint Thomas qu’il n’y a pas d’acte délibéré individuel qui soit indifférent,
c’est-à-dire ni moralement bon, ni moralement mauvais[5]. Si
quelques actes sont indifférents à raison de leur objet, comme le fait d’aller
se promener, lorsque nous les accomplissons d’une façon délibérée, nous les
voulons soit pour une fin bonne, soit pour une fin mauvaise. Or l’homme doit
agir le plus possible d’une façon délibérée, non machinale, et faire
tout ce qu’il fait pour une fin raisonnable, honnête, finalement pour Dieu,
que nous devons aimer par-dessus tout, et à qui nous devons ordonner au moins
virtuellement tous nos actes.
«Nul ne peut servir deux maîtres à la fois; car ou il haïra l’un
et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne
pouvez servir Dieu et la Richesse[6] »,
Dieu et le monde. On ne peut poursuivre deux fins dernières différentes, dont
chacune serait considérée comme le bien suprême[7]. « Soit
que vous mangiez, dit saint Paul, soit que vous buviez, ou quelque autre
chose que vous, fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu[8]. » De même, a-t-on
dit, que sur les Alpes, dans la région du Saint-Gothard, à la ligne de partage
des eaux, chaque goutte d’eau va soit au nord, vers le Rhin et la Mer du Nord,
soit au Sud vers le Rhône ou le Tessin et la Méditerranée, ainsi dans notre vie
chaque acte délibéré va dans la direction du bien ou dans celle du mal. En
matière morale, dans la réalité concrète de la vie, la neutralité n’existe pas;
aussi devrions-nous penser souvent aux conséquences proches ou lointaines de
nos actions, d’une activité naturelle en apparence bonne ou inoffensive, mais
qui, née en dehors de l’influx de la grâce, tend à se développer au détriment
de celle-ci. Que de fois la vie divine reste en nous comme à l’étage supérieur
de nous-mêmes, sans rayonner le moins du monde sur quantité d’actes, où l’on ne
trouve même pas d’une façon virtuelle l’esprit de foi et d’amour de Dieu!
On a justement distingué trois degrés dans cette « activité
naturelle ».
Le premier, qui est le plus grossier, consiste dans une ardeur
naturelle, qui fait que certaines personnes ne peuvent presque rien
entreprendre qu’avec impétuosité; leur action, fort peu réfléchie, est presque
toujours véhémente, fougueuse, un véritable emballement. Cette disposition,
bien sûr, ne procède nullement de la grâce, et lui devient vite fort contraire,
car elle est suivie de dérèglement, et jette dans le trouble, l’incohérence,
l’obscurité. Le plus souvent le principe de cette activité, chez les impulsifs,
est l’amour-propre, le désir de se satisfaire au plus tôt; de là vient une
précipitation contraire à toute prudence, une agitation qui est l’opposé même
de paix, de la tranquillité de l’ordre où l’on conserve la présence de Dieu. Il
faudrait, dans ces occasions, s’arrêter et suspendre son action pour modérer
l’activité qui emporte. Il y a là beaucoup d’égoïsme inconscient, égoïsme
individuel ou égoïsme collectif, qu’on pourrait appeler du nosisme.
C’est ce qui arrive, lorsque nous voulons sans doute faire le bien, mais surtout
qu’il soit fait par nous, à notre manière, sinon par nous individuellement, du
moins par notre société, notre famille religieuse, notre communauté, et bien
vite l’esprit de corps ou l’esprit de parti vient se substituer à l’esprit de
Dieu. De là les plus tristes divisions parmi les ouvriers de la vigne du
Seigneur.
Cette ardeur naturelle se manifeste parfois par un enthousiasme extérieur
et bruyant, très fatigant pour des âmes réfléchies et recueillies, car il
ressemble à la joie spirituelle comme la verroterie imite le diamant, comme la
chauvinisme ressemble au véritable amour de la patrie, comme le culte
emphatique et sot de la Science ressemble à l’amour de la vérité. Cette ardeur
naturelle peut faire croire à un primaire ou à un savant très médiocre qu’il
est une autorité considérable, à un administrateur des plus ordinaires qu’il
est un chef exceptionnel. Elle peut faire ainsi des mégalomanes ridicules et
inoffensifs, mais elle fait assez souvent des ambitieux très nuisibles à leur
prochain, s’ils arrivent à de hautes charges.
Le second degré d’activité naturelle est moins grossier et moins
dangereux, on l’appelle l’empressement naturel. Il se trouve chez des
personnes qui ont la conscience beaucoup plus délicate, mais qui souvent
n’écoutent pas assez le Saint-Esprit, dans le secret de leur cœur. Leur volonté
propre se glisse dans leur action et prévient le mouvement de la grâce Elles se
laissent en quelque sorte fasciner par une fin prochaine à obtenir, dans
l’étude ou l’apostolat; elles perdent de vue la relation de cette fin prochaine
à la fin ultime, à la gloire de Dieu et au salut des âmes; et alors, ne voyant
plus assez la fin suprême, elles ne recourent pas assez à Dieu, auteur de la
grâce, pour faire leur devoir; elles ne prient plus assez. Elles oublient la
portée du grand principe souvent rappelé par saint Thomas : l’ordre des agents
correspond à l’ordre des fins; impossible de tendre à la fin dernière sans le
concours de l’agent suprême, de Dieu, auteur du salut. Si l’on ne voit guère
qu’une fin prochaine et humaine à atteindre, on n’a guère recours qu’à un
effort humain, et l’on se laisse aller à l’empressement naturel. Ensuite, si le
succès ne répond pas à notre attente, nous éprouvons de la tristesse, nous
nous troublons. Cela n’arriverait pas si, au lieu d’agir précipitamment de
nous-mêmes, quand il n’y a ni précepte ni conseil, nous attendions le mouvement
de la grâce pour n’agir que par le motif de la volonté de Dieu. Bien des âmes
qui aspirent à la perfection sont sujettes à ce défaut, sans comprendre quel
grand obstacle il apporte à l’opération du Saint-Esprit. Il faudrait toujours
consulter Dieu dans la prière pour les affaires de quelque importance, demander
instamment sa lumière, autrement on ne deviendra pas une âme intérieure,
généralement conduite par l’inspiration du Saint-Esprit.
Notre-Seigneur a peu à peu corrigé ce défaut chez ses Apôtres, pour les
conduire à la sainteté. Pierre lui dit avant la Passion : « Quand vous seriez
pour tous une occasion de chute, vous ne le seriez jamais pour moi. »
Jésus lui répondit : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui, cette nuit même,
avant que le coq ait chanté deux fois, trois fois tu me renieras[9]. » A
Jacques et à Jean, qui souhaitaient voir le feu du ciel tomber sur une bourgade
restée sourde à la parole de Dieu, il répond : « Vous ne savez pas de quel
esprit vous êtes[10]. » De même, saint Paul
rappelle que l’activité naturelle chez le savant produit l’enflure de l’orgueil
et qu’elle peut faire du prédicateur « un airain qui résonne ou une cymbale qui
retentit[11] ».
Enfin le troisième degré de l’activité naturelle n’est plus de la fouge,
ni de l’empressement, mais un mouvement naturel beaucoup plus subtil et
difficile à connaître que les deux autres. Il se trouve même chez des personnes
qui ont des passions très modérées et une intention très pure, consultent le
Seigneur dans la prière pour les affaires de quelque importance, mais qui
n’attendent pas assez, pour l’exécution, le mouvement de la grâce Elles
oublient que le Saint-Esprit est le maître de l’heure.
De temps en temps par un trait d’amour-propre inconscient, elles ont un
jugement tout naturel qui ne procède nullement de l’esprit de foi et se
disposent à agir d’une façon tout humaine, sans attendre le moment voulu par
Dieu. Elles ne sont pas assez contemplatives; elles oublient la leçon du psaume
Exspectans exspectavi Dominum, et intendit mihi. Cela leur porte un
préjudice plus grand qu’elles ne pensent; il se forme, ainsi comme un nuage
entre elles et Dieu, et elles cessent de voir un moment la lumière divine. Ces
mouvements naturels déparent beaucoup une âme arrivée à l’union divine, ils la
rendent pour un moment banale ou même vulgaire. Le Saint-Esprit retire à cet
instant son assistance particulière, et âme trop pressée d’agir par elle-même,
au lieu de se laisser conduire, peut gâter en partie l’œuvre du Seigneur en
elle. Elle perd pendant quelque temps « le sens des choses de Dieu ».
Lorsque, par exemple, Jésus annonça sa douloureuse Passion à ses
disciples, Pierre, le prenant à part, se mit à le reprendre en disant : « A Dieu
ne plaise, Seigneur! cela ne vous arrivera pas. » Mais Jésus, se
retournant, dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan, tu m’es un scandale; car
tu n’as pas l’intelligence des choses de Dieu; tu n’as que des pensées humaines
» (Matth., XVI, 22). Pierre en cette occasion parla trop naturellement, il oublia
qu’on ne peut pas reprendre, même à part, Celui qui est le Fils de Dieu. Sans
doute c’est parce qu’il aimait Jésus qu’il parlait ainsi, mais c’était un
mouvement naturel, non conforme à l’Esprit de Dieu, et dont le démon, sans la
réponse de Jésus, se serait servi pour le tromper et l’empêcher d’entendre le
grand mystère de la Rédemption.
Telle est la mortification spéciale qu’exige l’élévation infinie de notre
fin surnaturelle, celle des premiers mouvements déréglés et de l’activité
naturelle qui s’épanouirait au détriment de la vie divine, nous extérioriserait
de plus en plus, nous ferait oublier le Maître intérieur qui habite en nous
pour nous sanctifier. Si l’on pratique généreusement cette mortification, on
comprendra de mieux en mieux que la contemplation des mystères du salut dans le
recueillement habituel est bien dans la voie normale de la sainteté.
On s’explique dès lors pourquoi Notre-Seigneur nous dit (Matth., VII, 13) :
« Elle est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et il
en est peu qui la trouvent! » La voie de la chair et de l’orgueil est très
large au début, mais elle se resserre de plus en plus et elle conduit à la
géhenne. La voie de l’esprit au contraire au début est très étroite, c’est
celle de l’humilité et de l’abnégation, mais elle s’élargit ensuite, et
finalement devient immense comme Dieu même, à qui elle conduit. Là le coeur se
dilate et l’âme s’écrie : « Quam magna multitudo dulcedinis tuæ, Domine,
quam abscondisti timentibus te : Qu’elle est grande, Seigneur, la bonté,
que tu tiens en réserve pour ceux qui te craignent! » (Ps. xxx, 20.)
Saint Paul dit de même : « Le temps est court; que ceux qui ont des
femmes soient comme n’en ayant pas; ceux qui pleurent comme ne pleurant pas;
ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas... ; ceux qui usent du
monde comme n’en n’usant pas; car elle passe, la figure de ce monde » (I Cor., VII, 31).
Et c’est pourquoi sont donnés, contre les trois concupiscences, les trois
conseils de pauvreté, chasteté et obéissance : pour que nous recherchions
« les choses d’en haut, non celles de la terre », pour que noire vie
soit « cachée avec le Christ en Dieu ». Telles sont les exigences d’une
fin dernière qui dépasse infiniment nos aspirations naturelles. Si nous suivons
cette voie étroite, qui s’élargit ensuite de plus en plus, nous verrons se
réaliser la promesse : « Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous
apparaîtrez, vous aussi, avec lui dans la gloire[12]. »
- « Car ceux qu’il a connus d’avance, Dieu les a aussi prédestinés à être
conformes à l’image de son Fils, afin que son Fils soit le premier-né d’un
grand nombre de frères.[13] » Si
l’on s’impose fatigue, risques et meurtrissures pour faire l’ascension du Mont-Blanc
et jouir de la vue de ses grands glaciers, quelle mortification ne vaut pas la
vision même de l’Essence divine, possédée pour l’éternité : « Tandis que
notre homme extérieur dépérit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en
jour. Notre, légère affliction du moment présent produit pour nous, au-delà de
toute mesure, un poids éternel de gloire... Celui qui nous a formés pour cette
fin, c’est Dieu, qui nous a donné les arrhes de l’Esprit[14]. »
Nous ne sommes pas nés de la chair, ni du sang, mais nés de Dieu, nous sommes
de Dieu. Noblesse oblige...
fr. REGINALD
GARRIGOU-LAGRANGE.
[1] Cf. S. Thomas, Ia IIæ, q. 18, a. 9. Il n’y a pas d’acte délibéré individuel qui soit indifférent,
c’est-à-dire ni moralement bon, ni moralement mauvais. Si quelques-uns sont
indifférents à raison de l’objet, comme le fait d’aller se promener, ils sont
soit bons, soit mauvais, à raison de leur fin, car l’homme doit faire tout ce
qu’il fait, pour une fin honnête, subordonnée à la fin dernière surnaturelle,
qui doit être aimée par-dessus tout.
[2] Cf. IIa IIæ, q. 147, de
jejunio.
[3] Cf. ,S. Thomas, IIa IIæ, q. 166, de studiositate.
[4] S. Thomas, in
Mattheum, VII, 24
[5] Ia IIæ, q. 18, a.
9 : « Necesse est, omnem actum
hominis a deliberativa ratione procedentem, in individuo consideratum,
esse bonum vel malum. »
[6] Matth., VI, 24
[7] Ia IIæ, q. 1, a. 5
[8] I Cor., x, 31
[9] Marc, XIV, 29
[10] Luc., IX, 55
[11] I Cor., XIII, 1
[12]
[13]
[14] II Cor., IV, 17; V, 5