La prière vaut-elle un antidépresseur ?
Extrait des
cahiers Saint Raphaël , n° 80 sept 2005, http://acimed.free.fr.
Par
Sandrine Planchette, psychologue
Les
personnes déprimées s’entendent souvent dire : "Mais pensez moins à vous et priez plus le Bon Dieu :
ça ira mieux !". Si cette opinion est coutumière et
fréquemment exprimée par les clercs ou religieux, est-elle un bon
conseil pour quelqu’un de déprimé ? Arrive-t-on à guérir de la
dépression en restaurant en soi une vie chrétienne fervente ? Et,
qu’est-ce qu’une vie chrétienne fervente, quand à cause de la dépression,
on n’a plus goût à rien et que tout ne paraît que vide, pesanteur et
dégoût ?
Avant d’entrer
dans le vif du sujet, commençons par le délimiter : nous parlerons ici des
personnes qui souffrent de troubles dépressifs graves, non pas de la déprime
passagère dont nous parlent les magazines populaires à l’entrée de l’hiver.
Rappelons que les troubles dépressifs se caractérisent par une grande tristesse
présente quasiment toute la journée. Cette tristesse s’accompagne de
représentations sur soi, sur l’avenir et sur ce que pensent les autres,
particulièrement négatives, avec parfois des idées noires allant jusqu’aux
idées suicidaires. Sur le plan physique, on constate une perte de dynamisme,
une grande fatigue souvent plus présente le matin que le soir, des symptômes
somatiques tels que la perte d’appétit, de sommeil. Ensuite, nous ne parlons
pas des "prières de guérison" pratiquées par certaines communautés
charismatiques et/ou protestantes lors de cérémonies plutôt folkloriques où il
y a fort à parier que c’est l’effet "cathartique" qui agit (c’est-à-dire
la libération émotionnelle qui est provoquée par les mouvements de foule, la
musique etc.).
Alors, qu’en
est-il ? "Les déprimés ont-ils (vraiment) besoin de comprimés ?" comme l’intitulait
avec humour un conférencier célèbre ? Et bien oui ! Que les médecins
se réjouissent mais que les âmes pieuses se rassurent : les médicaments,
une thérapie, souvent nécessaires dans la dépression grave ne dispensent
cependant pas le malade de prier, mais il faut l’aider à prier. Aussi pour bien
comprendre, je propose de revenir d’abord sur les conséquences de la dépression
sur la vie spirituelle pour dégager plus clairement les principes spirituels
qui doivent être rappelés, enseignés souvent, et maintes fois répétés à la
personne dépressive pour qu’elle ne désespère pas .
La
dépression : un bouleversement total de l’homme
Je fais
volontiers mienne la conclusion du Dr de Labriolle
dans son article "la maladie mentale : maladie du corps ou maladie de
l’âme"[1] : "Quelle est
donc en définitive la substance malade ? L’homme tout entier pardi !". Pie XII
a d’ailleurs souvent rappelé cette vérité aux professionnels de la santé
mentale qui l’interrogeaient, en particulier dans son discours du 1er
octobre 1953 : "L’attitude fondamentale du psychologue et du
psychiatre chrétien devant l’homme doit consister à le considérer comme une
unité et totalité psychique,
une unité organisée en elle-même, une unité sociale, une unité
transcendantale, c’est-à-dire tendant vers Dieu."
Or, face à
quelqu’un de déprimé, nous oublions trop facilement, parce qu’il nous paraît
comme nous, que la dépression vient établir une dissociation profonde entre les
domaines affectif, intellectuel et sensible.
L’homme est
une unité ordonnée
La dépression n’est pas une maladie qui touche seulement l’un de ces secteurs. Pour mieux comprendre, nous pouvons nous aider de la pensée du Dr Stocker, psychiatre genevois, qui dans plusieurs de ses ouvrages a mis en évidence la constitution ontologique de l’être humain sous la forme d’un schéma simple à saisir.

Pour lui, comme pour St Thomas, la nature humaine a une sensibilité, une intelligence et une volonté qui sont essentiellement hiérarchisées : l’homme est en contact avec la réalité par la connaissance sensible ; c’est par les informations que nous communiquent nos sens que nous appréhendons le monde qui nous entoure. L’intelligence "extrait" de cette connaissance sensible des idées abstraites. Et la volonté nous porte, nous entraîne vers ce qui nous parait être bon, bien, convenable pour nous. A travers cette représentation, nous voyons combien nous sommes par essence orientés de la terre vers le Ciel, vers Dieu, bien suprême de l’âme humaine.
L’engluement
du déprimé en lui-même
Or, dans la dépression (quelle qu’en soit la cause, et à fortiori plus encore évidemment si la cause de la dépression réside dans un ou des péchés mortels), cet ordre ontologique est profondément bouleversé. En effet, lorsque nous discutons avec le malade, nous constatons qu’il ne perçoit plus la réalité de manière adéquate : même s’il a fait des efforts pour aller travailler, ou s’occuper des enfants, il juge tout comme "raté" ou "insuffisant parce que les autres font plus ou mieux". Si nous lui demandons de se projeter dans l’avenir, tout est noir, inaccessible… Le déprimé en effet ne vit plus et ne juge plus selon ce que ses sens et sa conscience du réel lui indique mais en fonction d’un certain nombre de pensées et de jugements dysfonctionnels dépressogènes du type : "je suis nul", "personne ne se préoccupe de moi", "je rate tout" etc. Le schéma qui serait le plus proche du fonctionnement du dépressif serait le suivant :

La volonté est
donc comme "prise en sandwich" entre l’intelligence qui tourne sans
contact avec le réel et qui pense mal et la sensibilité qui ne percevant pas
la réalité, ne reçoit que des thèmes tristes et décourageants. La volonté qui
est la faculté qui nous porte vers ce qu’on aime est donc prisonnière et ne
peut permettre à l’individu de "s’oublier" en se donnant : voilà
entre autre, pourquoi les personnes dépressives ont tant de mal à s’intéresser
à ce qui se passe autour d’elles et sont comme enfermées en elles, sans y
trouver de plaisir d’ailleurs !
Ces distorsions
empêchent l’âme de connaître vraiment Dieu, et de se livrer à Lui car la
personne dépressive est engluée dans sa maladie. C’est un "regard réflexe"
comme le Père Calmel l’évoquait souvent où, au
lieu d’aller vers Dieu, le sujet se contemple lui-même.
Ainsi, comme l’enseigne
Pie XII, dans son discours de 1953 : "C’est toute la personnalité
qu’il faut redresser pour rendre l’équilibre indispensable à l’exercice de la
liberté." Nous
retrouvons là d’ailleurs un adage bien connu des théologiens scolastiques :
"la grâce ne détruit pas la nature, elle la présuppose". Les moyens naturels ordinaires sont donc nécessaires pour
restaurer la nature humaine : médicaments, psychothérapie si nécessaire
pour éviter les rechutes, et conseils spirituels du prêtre.
En effet, la
prière vraie est bien difficile à celui ou celle qui subit une dépression :
elle est difficilement ordonnée à Dieu en raison de tout ce que nous venons de
voir. Il est donc nécessaire d’aider la personne déprimée à remettre de l’ordre
dans son être, et en particulier de l’aider à porter, supporter la pesanteur de
la dépression, de l’angoisse et du désespoir parfois qui l’accompagne.
Comment la
prière, la vie chrétienne peuvent-elles aider la personne déprimée ?
La vie chrétienne n’est pas (seulement) une vie d’effort, c’est d’abord une vie de docilité à la grâce. Attention, ce n’est pas une vie passive où on ne fait rien, mais une vie où on offre à Dieu notre misère, en ayant, en essayant d’avoir l’intention droite de plaire à Dieu, et de Lui obéir. Au fond, le seul effort que nous ayons vraiment à faire est celui de se laisser faire : "Si vous ne redevenez de petits enfants" disait Notre-Seigneur… L’enfant et mieux encore le bébé se laisse faire par l’adulte qui s’occupe de lui. Il se laisse prendre dans les bras, coucher, retourner, laver, habiller, déshabiller etc. Il ne se pose pas de questions sur ce qui va lui arriver : il fait confiance. Et, c’est cette confiance à Dieu dans l’épreuve qui va pouvoir aider la personne déprimée. Il s’agit qu’elle arrive avec l’aide du prêtre, les bons conseils et les encouragements de son entourage à s’abandonner entre les mains de Dieu, à Lui faire confiance là où tout paraît impossible. Il ne s’agit pas d’arrêter de lutter contre la maladie car la lutte fait partie du processus de guérison. Examinons cela de plus près.
Nous sommes
des êtres dépendants
Pour s’abandonner,
il faut avoir conscience que nous ne pouvons rien par nous-mêmes : tout ce
que nous avons - santé, richesses, beauté, force physique, intelligence etc.,
tout nous vient de Dieu et peut nous être retiré par la maladie, la mort, la
ruine. St Paul le dit magnifiquement : "Dieu opère en nous le
vouloir et le faire, selon son
bon plaisir"[2].
Il dit aussi : "C’est en Lui, que nous avons le mouvement, la vie et l’être".
Si nous méditons ces quelques phrases, il apparaît clairement que
nous n’avons pas décidé de naître homme ou femme, avec telle constitution
physique, tel milieu d’appartenance. Nous n’avons pas plus décidé d’avoir telle
forme d’intelligence, tels dons ou telles disgrâces ou maladies ! Notre
inégalité est voulue par Dieu et Il est le maître. Il en va de même pour cette
maladie, la dépression, qui touche telle ou telle personne selon la volonté ou
au moins la permission de Dieu. De même, c’est Dieu qui maintient l’union du
corps et de l’âme : ma vie est de Dieu, vient de Dieu, appartient à Dieu à
chaque instant. Et ce n’est pas parce que nous sommes malades, déprimés que
Dieu ne s’occupe pas de nous ou ne nous aime pas.
S’offrir
avec son dégoût de soi, sa tristesse morbide et ses misères
Dans la
dépression, la sensibilité nous envahit, la tristesse, le doute, le
découragement (parfois le désespoir) sont
omniprésents.
La personne
déprimée n’a que cela à offrir à Dieu ? Et bien, elle a toutes ces
misères, ce découragement à offrir à Celui qui nous a dit : "Sans
moi, vous ne pouvez rien faire."
Dieu aime notre misère, Il sait mieux que nous encore, combien nous
sommes faibles, limités, incapables, bornés… Pourtant, c’est dans ce fond, cet
abyme de misère que Son amour veut reposer et nous sanctifier : pourquoi
Lui refuser l’entrée de notre cœur ? Dom Guillerand,
lui-même victime de problèmes nerveux sérieux donnait ce conseil[3] :
"Ne vous étonnez pas que votre prière demeure douloureuse ; elle n’en est ni moins prière ni moins
puissante sur le cœur de Dieu. Le bon Dieu ne demande pas de ne pas
souffrir ; il demande de prendre votre croix à deux mains et de la
lui offrir en union avec la sienne. Nous comprendrons un jour que les
heures où il la dépose sur nos épaules sont les plus précieuses de nos vies."
Job ou la
patience dans les épreuves
On peut donc
dire que la dépression oblige à une certaine ascèse : il ne s’agit pas de
rechercher l’apaisement dans le silence de la prière (mais demander cet
apaisement n’est pas interdit bien au contraire !), ni les consolations ;
il s’agit de croire que Dieu est présent au fond de l’âme, prêt à aider la
personne déprimée à porter sa croix. Il ne s’agit pas de présenter une vision
naturaliste de la prière et de ses effets : les personnes anxieuses
apprécient souvent de faire oraison, car cela leur apporte une détente. Il s’agit
que les personnes déprimées comprennent que par la foi, elles sont toujours
unies à Dieu (surtout si elles sont en état de grâce) alors même que leur
sensibilité leur laisserait croire le contraire. La prière courte, la lecture
spirituelle, et bien évidemment la réception des sacrements vont donc aider l’âme
à rester orientée vers Dieu et à vouloir ce qu’Il veut pour elle.
L’histoire du
saint homme Job est pleine d’enseignements pour notre sujet et il est bon à
chacun de la méditer. L’Eglise a d’ailleurs fait du bienheureux Job, le Patron
des personnes mélancoliques et l’on trouve dans le Missel Romain de Limoges de
1527, l’oraison suivante :
"Dieu, qui pour l’instruction des âges futurs,
avez orné le bienheureux Job, votre confesseur et prophète, de la
vertu de patience au milieu des épreuves, faites dans votre miséricorde
qu’à son exemple, nous supportions d’une âme égale, les
afflictions de la vie présente et que nous méritions d’obtenir les joies de la
vie future. Par N. S."
Les personnes
déprimées peuvent également lire avec profit certains psaumes (les psaumes de
Complies du dimanche par exemple) qui chantent à longueur de verset l’amour de
Dieu, sa miséricorde, sa connaissance de nos misères et les secours constants
qu’Il nous apporte.
La
dépression : un splendide cadeau de Dieu !
Titre
provocateur ? Oui et non, puisque rien ne nous arrive par hasard !
Que la dépression soit un châtiment pour une âme qui a offensé Dieu ou qu’elle
soit une épreuve qu’Il lui envoie, le malade peut en faire son profit. Lutter
contre la dépression avec l’aide de la prière est l’occasion pour l’âme de
prouver à Dieu qu’elle l’aime. La dépression et son cortège de maux pesants
oblige l’âme qui veut lutter et aimer Dieu quand même, à passer par-dessus la
sensibilité, et l’entraîne vers les régions de la foi pure, de la charité vraie
(c’est-à-dire de l’amour qui s’oublie) et de l’espérance confiante. Ecoutons
une dernière fois Dom Guillerand dont nous ne
saurions que trop conseiller la lecture : "C’est la grande erreur
de notre vie… Nous confondons
la sensibilité avec l’âme. La sensibilité, c’est la partie
inférieure de l’âme, c’est l’âme ensevelie dans la matière, et
liée à toutes ses conditions si changeantes. Mais ce n’est pas la part
vraiment, et proprement humaine ; la part humaine c’est la
raison spirituelle, qui est supérieure à toute la part inférieure,
qui est éclairée d’en haut et qui doit diriger tout notre être selon sa lumière
plus pure. Les troubles, les craintes, les amertumes,
c’est le monde d’en bas… Nous n’avons pas sur lui l’autorité absolue qui
n’a qu’un mot à dire pour ramener la paix… Pratiquement notre pouvoir se
ramène à deux choses et ne peut s’exercer que de deux façons :
1° l’acceptation : " Mon Dieu, j’accepte et je
vous offre cet état pénible, et l’impuissance à le faire cesser ".
Cela nous le pouvons toujours… Quand nous acceptons cette épreuve de la
main de Dieu et quand nous la Lui offrons, nous sommes et nous faisons
comme le prêtre, qui offre une victime : et la victime c’est
nous, et l’offrande c’est notre vie même. Notre vie et notre être
s’élèvent à ce moment-là vers Dieu et se perdent en Lui… Que peut-on
faire de plus grand et de plus beau ?
2° la
transformation qui résulte de l’acceptation. A force de prendre ces peines de la main de Dieu et de les Lui
donner à force de les envisager dans cette lumière plus haute, on finit
par en voir plus aisément le beau côté et par les trouver beaucoup moins
pénibles. Les peines prennent pour nous une forme nouvelle. Mais
pour cela il faut se tenir en contact avec Dieu, et voilà pourquoi la
prière et les sacrements sont indispensables".[4]
Ainsi, munies des secours de la médecine, soutenues et encouragées sur le plan spirituel, les personnes dépressives peuvent faire grâce à cette maladie, des pas de géants vers la sainteté, puisqu’il est bien connu que :
"Bienheureux
ceux qui sont dans l’affliction,
car ils seront consolés" St Matthieu, V, 4.