La
souffrance
Fatalité, ou don d’une main miséricordieuse ?
Par Godeleine Lafargue
Extrait du « Cahier
Saint Raphaël » n° 69, décembre 2002 : La souffrance, médecine de l’âme ?
(20, place Dupleix, 75015 Paris). [http://acimed.free.fr]
« Bienheureux ceux qui souffrent, le royaume
de Dieu est à eux. »
Sermon sur la montagne
La souffrance physique et morale, la perte d’un être cher, d’un enfant, voire même d’un objet auquel on tient. La maladie aussi, la douleur, la mort : tout ceci reste incompréhensible et entraîne souvent une révolte
contre Dieu. « Qu’est-ce que j’ai donc bien pu faire au Bon Dieu ? » C’est aussi la perte de la foi ou
bien une justification de ne pas l’avoir « S’il existait un
Dieu, il ne permettrait pas cela. » Le mal cependant a sa propre justification sur terre et dans les cieux.
« Si Dieu existait, le mal n’aurait
plus cours ici-bas ». Lorsque la souffrance s’abat, le cri vengeur de l’homme
contre Dieu se fait entendre. Les homme vivent dans l’insouciance,
mais lorsque les difficultés sont là, c’est à Dieu qu’ils s’en prennent. Cet
argument contre l’existence de Dieu devant la mort, la souffrance et le malheur n’est
pas nouveau. Saint Thomas y répondait déjà
et de manière surprenante il affirme : « Puisqu’il y a du mal, Dieu existe[1]. » Comment comprendre cette
citation ? Dieu n’est-il pas l’infini bonté et la souveraine perfection ?
Comme le démontre saint Augustin, le mal est non-être[2], Dieu ne peut donc pas être l’auteur du mal ?
Que veut donc dire le Docteur angélique ?
Dieu, cause du mal ?
Le mal se définit en théologie comme une privation de
bien, ainsi affirme Denys : « le mal n’est ni existant, ni un
bien ». La souffrance est donc l’absence d’un bien qui peut être matériel
ou spirituel. Ainsi la souffrance est soit une souffrance physique (elle
correspond à la douleur dans le sens précis de ce terme), soit une souffrance
morale. Dès lors, supprimer Dieu revient à supprimer l’ordre du bien. Si le
bien n’existe plus, nécessairement le mal non plus. Le mal existe donc parce
que Dieu existe. Mais allons plus loin. Dieu est cause de toutes choses, n’est-il
pas possible de dire que Dieu est cause du mal ? Saint Thomas répond que « Dieu est l’auteur
du mal qu’est la peine, mais non du mal, qu’est la faute[3]. » Pour comprendre la cause du
mal, il faut distinguer le mal comme peine et le mal comme faute. La peine est
la destruction d’un ou de plusieurs éléments requis pour l’intégrité de la
chose, elle se situe du point de vue de la forme. La faute consiste en terme
thomiste : « dans la
soustraction de l’action qui lui est due, que cette action ait disparu, ou qu’elle manque des éléments et de la fin
qu’elle exige[4]. » De manière plus simple, le
mal comme faute est un acte désordonné de la volonté, il se situe au niveau de
l’opération. Par exemple : un homme soustrait au mariage la procréation
comme sa fin première, il commet une faute. Par contre, lorsque Dieu punit Adam
de mort, c’est une peine infligée par Dieu pour rétablir la justice. Ainsi Dieu
n’est pas cause du mal commis par le pécheur. Si Dieu est cause première de l’univers,
cela n’exclut pas les causes secondes et leurs déficiences. Ainsi lorsque saint
Thomas se demande si Dieu est cause du mal, il affirme qu’Il « n’est pas
responsable du mal de l’action qui est causé par la déficience de l’agents[5]. »
En revanche Dieu est cause du mal comme peine. D’où
les termes de la sainte Écriture : « Je suis le Seigneur, il n’y en a
pas d’autre. Je façonne la lumière et
je crée les ténèbres ; je fais
le bonheur et je crée le malheur[6] » ; « Arrive-t-il un malheur dans une ville, sans qu’il soit l’œuvre du Seigneur[7] ? » Cependant,
le Docteur angélique ajoute que si Dieu est cause du mal c’est « par voie
de conséquence, et pour ainsi dire par accident[8]. » Autrement dit, si Dieu est
cause par accident cela signifie qu’il ne veut pas le mal pour le mal, ceci
allant à l’encontre de sa perfection. S’il est parfois cause de certains maux,
la finalité de son acte est ordonnée au bien.
En effet, la peine concerne deux ordres : celui
de l’univers et celui de la justice divine. Dans l’ordre de l’univers, Dieu
considère d’abord le bien du tout avant celui de la partie, ainsi Dieu est
cause de la corruption et de l’imperfection des êtres : "La
perfection de l’univers perdrait grandement par la suppression du mal dans
toutes ses parties, car la beauté de cette perfection naît de l’ensemble
harmonieux des maux et des biens,
mais les maux proviennent des déficiences d’êtres qui sont bons, et,
grâce à la providence du chef, de ces
maux surgissent certains biens :
ainsi dans un chant, des temps de
silence donnent de la suavité. Il ne
fallait donc pas que la Providence écartât le mal des êtres[9]. »
Dans l’ordre de la justice, Dieu ne châtie pas pour
châtier, mais pour rétablir la justice. Il est la cause du châtiment, mais il n’est
pas la cause du mérite du châtiment.
Finalement ce qui nous paraît être un mal est du point
de vue de la providence et de la justice divine un bien. D’où la restriction de
saint Thomas à dire que Dieu est cause du mal. S’il en est ainsi, il faut
préciser qu’il en est la cause de manière accidentelle et du point de vue de la
peine. En langage courant, il est souvent dit que Dieu ne veut pas le mal, mais le permet.
Subtile distinction entre le vouloir et la permission qui permet d’éviter la
moindre équivoque pouvant aller à l’encontre de la perfection divine.
La souffrance est finalement permise par Dieu car elle
est juste. Adam est le père de l’humanité, en étant châtié par Dieu, c’est
toute l’humanité qui est punie. Fatalité pour les hommes ? Faut-il se
laisser broyer par elle, comme les héros mythiques de l’antiquité le sont sous
les châtiments des dieux, tel Sisyphe poussant sa pierre pour l’éternité ?
La souffrance : médecine de l’âme.
Si notre créateur est un Dieu juste, il n’en est pas
moins bon et miséricordieux. Si le châtiment d’Adam et de l’humanité a été
mérité, Dieu n’est pas pour autant un bourreau. Dans la souffrance, il faut
voir Dieu comme un père. Imaginez des parents laissant leurs enfants vivre
comme bon leur semble sans jamais aucune correction. Ne verriez-vous pas en eux
des parents négligents ? Et s’ils refusaient de les confier au scalpel du
chirurgien pour conserver leur vie, ne diriez-nous pas que ses parents n’ont
aucun amour pour eux ? Il en est de même pour les souffrances que Dieu
nous envoie. Un Dieu qui ne saurait pas nous punir est un Dieu qui ne s’occuperait
pas de nous. La bonté de notre Père du ciel donne ainsi à la souffrance un sens
beaucoup plus élevé que le simple châtiment. Elle est peut-être une peine, mais
elle devient par la miséricorde de Dieu un moyen extraordinaire de salut.
En effet, la souffrance a la vertu de donner aux
hommes un autre regard sur les choses du monde, et ainsi d’élever leurs âmes
vers Dieu. Que valent les richesses, le bien être matériel lorsque nous
pleurons un être cher ? L’âme au lieu de se recroqueviller sur elle-même,
s’élève soudain vers l’essentiel. La souffrance est finalement un excellent
remède contre l’assoupissement ici-bas. Le bonheur devient un anesthésiant s’il
n’est pas traversé par quelques nuages. L’homme oublierait que la terre a ses
limites et qu’il est fait pour l’infini. Si la souffrance n’était pas au jardin
d’Eden, elle fait partie maintenant de notre nature. Sans elle l’être humain
tombe nécessairement dans le matérialisme. Un homme qui ne souffre pas est un
être dénaturé. Il ne retrouvera jamais l’image de son créateur inscrite au fond
de lui-même, tant il sera submergé par les flots du monde. Un enfant qui tombe
apprend la vie, un adulte qui souffre apprend à devenir un homme.
La souffrance a ensuite une deuxième vertu, expliquant
pourquoi les âmes chrétiennes doivent aussi souffrir ici-bas. Elles n’ont plus
besoin d’électrochocs pour se concentrer vers l’essentiel, mais elles doivent
expier leurs fautes et celles des pécheurs. La souffrance est l’inverse du
péché. Elle est un mélange mystérieux d’obéissance, d’humilité et de sacrifice.
Elle a une véritable vertu purificatrice, comme un second baptême pour nous et
pour les autres. Devant tant de bienfaits obtenus par l’acceptation de la
souffrance, l’acharnement à vouloir introduire l’euthanasie dans les milieux
médicaux s’explique. Les politiciens et les médecins veulent empêcher Dieu de
procéder à l’ultime sauvetage. Car si les malades endurent leurs souffrances
jusqu’au bout, ils peuvent à la fois élever leurs âmes vers Dieu et se purifier
de leurs fautes.
Enfin, la souffrance dans sa vocation la plus belle va
ennoblir l’âme à tel point que saint François de Sales affirme : « Vous
ne
savez pas de quoi les anges nous portent envie : certes, de nulle autre chose que de ce que nous
pouvons souffrir pour Dieu et ils n’ont jamais souffert pour lui[10]. » Par la souffrance les hommes
sont mis devant leurs limites, en les dépassant, les trésors enfouis de l’âme
vont pouvoir resplendir. Pas de grand héros, pas de grand soldat sans le
creuset de la souffrance. C’est elle qui permet aux hommes de devenir sublime.
Sinon, ils ne seraient que des robots. Face à la mort, devant les périls, l’âme
se déploie dans une beauté jusqu’alors insoupçonnée.
Non ! La souffrance et la bonté de Dieu ne sont
pas un paradoxe dans la foi chrétienne. C’est en raison de la bonté de Dieu que
nous souffrons. Il nous aime et nous veut à ses côtés pour l’éternité. Il veut
rendre nos âmes belles, faire de nous des saints resplendissant de beauté.
Finalement tous ces mots aideront peut-être à comprendre la souffrance,
cependant il faut savoir arrêter la réflexion et méditer. Comme tous les
mystères de la religion chrétienne. les discours
doivent laisser place à la contemplation. Nous pourrons toujours essayer de
comprendre la souffrance, mais vient un moment où il ne faut plus se poser de
questions et laisser la passion du Christ nous apprendre à souffrir… nous
apprendre à aimer… « Que tous
les docteurs se taisent ; que toute créature
fasse silence, afin que je n’entende plus que vous, ô mon Dieu[11]. »
Godeleine Lafargue
Doctorant en philosophie.
[1] Somme contre les gentils, Livre troisième, LXXI.
[2] « Dieu n’est pas l’auteur du mal, car il n’est pas cause que l’on tende au non-être. »
[3] Somme théologique, q. 49, a. 2.
[4] Somme théologique, q. 48, a. 5.
[5] Ibid. Saint Thomas affirme aussi : « Il est évident que les actions mauvaises en ce qu’elles portent de défectuosité, ne sont pas de Dieu, mais des causes immédiates qui sont défaillantes, tandis qu’elles sont de Dieu par leur agir et leur entité ; par exemple la claudication relève de la force motrice en tant qu’elle est un mouvement, mais par son défaut elle s’explique par la déviation de la jambe » Somme contre les gentils, Livre troisième, LXXI.
[6] Isaïe, XLV, 6, 7.
[7] Amos, III, 6.
[8] Somme théologique, q. 49, a. 2.
[9] Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les gentils, Live troisième, LXXI.
[10] Cité par Mgr Bougaud, De la douleur, Gigord éditeur, Paris, 1919, p. 66.
[11] Imitation de Jésus-Christ.