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L’héroïcité
de la vertu chez les enfants
I.
- Anne de Guigné
On
a publié, ces derniers temps, d’excellentes études sur la
vie intérieure des enfants[1].
Nous voudrions souligner ici quelques traits relatifs à ce
qu’est chez eux l’héroïcité des vertus, en prenant surtout
des exemples dans la vie d’Anne de Guigné[2].
L’héroïcité
des vertus selon Benoît XIV[3],
pour être prouvée, requiert quatre conditions : 1° la
matière, objet de la vertu, doit être ardue ou difficile,
au-dessus des forces communes des hommes ; 2° les actes doivent être
accomplis promptement, facilement, 3° avec une certaine joie, celle
d’offrir un sacrifice au Seigneur, 4° assez fréquemment,
lorsque l’occasion s’en présente.
La
première de ces conditions montre que l’héroïcité
des enfants est relative à leur âge, à leurs forces,
à celles qu’ils manifestent communément. Si certains grands
sont très petits, il est des petits qui, par leurs vertus, sont
déjà très grands. L’Ecriture dit : Ex ore infantium
et lactentium perfecisti laudem : Par la bouche des enfants et de ceux
qui sont à la mamelle, Seigneur, tu t’es préparé
une louange » (Ps. VIII, 3). Jésus le rappela aux princes
des prêtres et aux scribes qui s’indignaient d’entendre les enfants
crier dans le Temple : « Hosanna au fils de David » (Matth.,
XXI, 16) ; et si la foi des petits est, certains jours, un exemple pour
les grands, il faut en dire autant de leur confiance et de leur amour.
*
* *
Pensons
ici à ce que peut et doit être, selon la pensée et
la volonté de Dieu, l’héroïsme d’un chacun, aux divers
âges de la vie et dans les conditions les plus différentes.
Il convient d’être attentif non pas seulement à ce qu’on enseigne,
mais à ce qu’on devrait enseigner pour être parfait chrétien.
Il faut aussi se rappeler que le sacrement de confirmation fait déjà
d’un enfant un soldat du Christ. On ne doit pas oublier non plus comment
les enfants entendent l’héroïsme et comment, la plupart du
temps, quand ils le pratiquent, ils ne sauraient le dénommer. L’enfant,
quand il est héroïque, l’est avec simplicité, sans parade
; sa simplicité rappelle celle de Jésus dans la sainte famille
de Nazareth.
Il
convient aussi de remarquer, que, dans l’innocence de l’enfant baptisé,
le Saint-Esprit n’a pas grand-chose à purifier avant de communiquer
sa lumière de vie et sa force attirante. Il y a bien certaines suites
attirantes du péché originel, qui sont comme des blessures
en voie de cicatrisation après le baptême ; mais elles ne
sont pas envenimées par les péchés personnels réitérés.
L’enfant en état de grâce, tant qu’il ne pèche pas
personnellement est en contact direct avec la sainte Trinité qui
habite en lui ; son âme est comme un diamant, qui doit encore certes
être taillé, mais qui est pour ainsi dire sans scories. Les
purifications si douloureuses, nécessaires dans la mesure de leurs
égarements aux chrétiens qui ont péché, le
Saint-Esprit en dispense l’enfant fidèle à la grâce
dans l’accomplissement des devoirs de son âge. Alors nous le voyons
s’élever… ; il se laisse porter, non plus par sa mère, mais
par la grâce du Tout-Puissant. Encore faut-il vouloir se laisser
porter ou conduire. L’enfant, moins encombré de choses à
sacrifier, plus libre, plus pur en ses intentions, y peine moins que l’homme
souvent.
La
communion précoce porte parfois des fruits d’héroïsme
dans l’âme de ces petits. La confirmation apporte une nouvelle floraison
de grâces ; on constate parfois un bel épanouissement des
sept dons dans l’âme enfantine, d’autant que l’enfant ne raisonne
pas encore de façon méthodique et compliquée, et qu’il
va à la vérité tout simplement comme par intuition.
*
* *
Chez
les meilleurs d’entre eux on remarque l’élévation relative
des vertus théologales. Comme l’enfant, conscient de son ignorance
et de sa faiblesse, est naturellement incliné à croire à
ce que lui disent son père et sa mère, à avoir confiance
en eux, à les aimer non seulement pour leurs bienfaits, mais pour
eux-mêmes, il est aussi porté par la grâce du baptême
à croire à la parole de Dieu, qui lui est transmise par sa
mère, puis par le prêtre qui l’instruit, il est aussi incliné
à avoir confiance en Dieu et à l’aimer pour lui-même.
Il vit à sa manière des trois vertus théologales,
avant de réfléchir à la nécessité des
vertus cardinales de prudence, justice, force et tempérance. Dans
la prière du matin et du soir, ce sont des actes de foi, d’espérance
et de charité qu’on lui fait faire. S’il est fidèle, il les
fait chaque jour un peu mieux.
Plus
tard, quand les sens s’éveilleront, et quand il devra entrer en
relation avec les hommes, il verra la nécessité des vertus
morales qui disciplinent les passions et qui règlent nos rapports
avec autrui d’une façon juste et équitable. Alors peut-être,
frappé par l’importance de ces dernières vertus d’ordre humain,
il donnera moins d’attention à celles beaucoup plus hautes qui unissent
notre âme à Dieu. En perdant de sa naïveté enfantine,
il perdra peut-être aussi quelque chose de son intimité avec
Dieu ; il ne prendra pas assez garde que, plus nous avançons, et
moins nous devons être enfants avec les hommes, plus nous devons
devenir enfants de Dieu, par le progrès de la vie de la grâce,
par la conscience de notre dépendance à l’égard de
notre Père du ciel, par l’intimité toujours croissante à
laquelle il daigne nous appeler ; finalement nous devons rentrer pour ainsi
dire dans le sein de Dieu ; les élus au ciel sont in sinu Dei,
un peu comme le Fils unique qui est in sinu Patris (Jean, I, 18).
La
simplicité de l’enfant l’aide à entrer dans les hauteurs
de Dieu, par la foi, l’espérance et l’amour.
La
Foi
Il
croît volontiers aux choses du ciel, tout en demandant à
voir et à comprendre autant qu’il le peut. Il ne tarde pas à
saisir que ces grands mystères ne se voient point encore ici-bas,
qu’il faut y croire, et de tout son cœur il veut y croire, et, s’il
est docile, il y croit toujours plus fermement.
Cette
persévérance dans la foi qui s’approfondit est une rare merveille
chez certains enfants. Seule la grâce divine peut les porter à
croire fermement de si grands mystères, invisibles et incompréhensibles,
à y donner une attention non seulement passagère, mais soutenue
et toujours plus pénétrante.
On
le voit dans ce qui a été comme le point de départ
de la vie intérieure d’Anne de Guigné. Ce fut cette vérité
fondamentale soigneusement notée dans son carnet spirituel : «
Il faut sauver notre âme, elle retournera à Dieu son Créateur.
Notre corps vient de la terre, mais notre âme vient de Dieu. »
Vérité élémentaire pour tout chrétien,
mais sur laquelle cette enfant revient toujours en s’entretenant avec
Notre-Seigneur. Elle écrit au début d’une retraite en avril
1921 : « Plus je lui parlerai, plus il me répondra.
Il va me parler par le prêtre, par les avis qu’il va me donner. Là
où Il me parlera surtout, c’est au fond de l’âme par sa grâce.
Le bon Dieu me dira : Je te veux plus obéissante, je ne te veux
plus vaniteuse. Si tu l’es déjà à ton âge, que
sera-ce plus tard ? » Elle note ailleurs : « Il faut avoir
un grand respect de la présence de Dieu. Il faut respecter Dieu
et ses parents… les aimer de tout son cœur, leur rendre autant de services
que possible, leur obéir, et faire tout ce qu’ils veulent. »
Elle accueille avec joie, et même avec enthousiasme, l’idée
d’aller au catéchisme pour s’instruire des vérités
de la religion.
La
difficulté, de la foi ne vient pas seulement de son obscurité,
mais aussi de son caractère pratique, lorsqu’elle demande de
consentir à des sacrifices, par exemple â accepter la maladie
et les souffrances qui se prolongent. Bien vite l’enfant dira : «
C’est assez ». Il a peine à croire que le bon Dieu veuille
sa souffrance comme occasion de lutte et d’amour plus généreux.
Il a besoin d’une volonté courageuse, et surtout de lumière
et de force divine pour se ressaisir.
La
première grande douleur pour Anne de Guigné fut la mort de
son père. La manière surnaturelle dont elle l’accepta, comme
le montre son biographe, fut pour son âme l’entrée dans une
vie nouvelle : par la foi elle commence à vivre de la pensée
de l’au-delà et à voir d’en-haut la vie présente.
Dès lors cette enfant, armée d’une grande volonté,
se plie, lutte chaque jour et, en quelques mois, est comme envahie par
l’Esprit de lumière, « le doux Hôte de l’âme ».
Anne devient de plus en plus soumise ; elle, portée à la
jalousie, veille désormais à ne plus penser qu’aux autres
et dès lors ne refuse plus rien au bon Dieu. Devenue bien malade,
elle dit : « Mon bon Jésus, tout ce que vous voulez. »
Ce tout dépasse la simple résignation ; il est
inspiré par une grande foi.
Anne,
qui aime beaucoup la Sainte Vierge sous le titre de Notre-Dame des Douleurs,
écrit : « Debout au pied de la croix, sur laquelle son Fils
était cloué, Marie pleurait… Donnez-moi la grâce
de pleurer avec vous… » - Pourquoi pleurer ? - « Parce
que Jésus n’est pas assez aimé. »
Où
trouver une enfant qui désire la grâce de pleurer ? La lumière
divine de la foi vive, éclairée par les dons du Saint-Esprit,
traçait profondément le chemin où son âme avançait.
L’Espérance
L’espérance
n’est pas moins -vive que la foi chez l’enfant profondément
chrétien. Comme il a naturellement confiance en son père
et sa mère, dont il se sent aimé, la grâce le porte
à compter sur l’amour de Dieu, à attendre le secours de sa
bonté et de sa puissance. Sous la lumière divine, il perçoit,
limpidement, mais non toujours sans peine, les manifestations de l’infinie
bonté. Il croit que la Providence dirige tout, que rien n’arrive
sans que « Dieu l’ait voulu ou permis », il attend le secours
divin, il y compte. Lorsqu’on lui dira plus tard : « le motif formel
de l’espérance, c’est Dieu toujours secourable », il le saisira
tout de suite, car son expérience l’aura depuis longtemps instruit
de ce secours.
Quand
l’heure est venue de faire certains sacrifices pénibles, de les
renouveler souvent, s’il les accomplit avec une persévérance
sereine et joyeuse, comme on le voit dans la vie d’Anne de Guigné,
l’enfant peut atteindre à l’héroïsme. Il se manifeste
précisément en ceci que l’enfant garde non seulement intacte,
mais plus vive, sa confiance aimante en ce Dieu si bon, qui lui demande
tant de sacrifices.
Dans
la déposition de la Mère Saint Raymond sur la vie et les
vertus d’Anne de Guigné[4],
on lit :
«
C’est son esprit de foi qui lui donnait cette grande confiance en
Dieu que nous admirions chez elle : elle était vraiment très
persuadée que Dieu conduit tout, que nous sommes dans sa main, que
rien ne nous arrive sans être voulu de Lui, que tout est bon
par conséquent. De là sa paix, sa sérénité,
cette joie inaltérable en toutes sortes de contradictions.
Car Aime n’a pas eu la vie facile qu’on pourrait imaginer. Elle avait
très souvent mal. à la tête, on devait interrompre
ses études ; elle était un temps ici, un temps ailleurs ;
elle devait quitter des amies, se détacher ; tout cela devait lui
coûter beaucoup, mais elle voyait la conduite de la Providence dans
les moindres choses, et ainsi tout était bien.
C’est
pour cela qu’elle aimait tant les Ecritures : elle y voyait à découvert
cette Providence de Dieu. L’histoire d’Abraham surtout l’avait frappée.
L’Ange venant arrêter l’immolation d’Isaac, la foi d’Abraham triomphante,
cela faisait battre son cœur… Elle avait si bien compris que Dieu est tout
! Aller à Lui continuellement, c’était sa vie : elle allait
à Lui par toutes ses actions. »
Jamais
l’épreuve n’altéra la confiance d’Anne de Guigné.
Lorsqu’on décembre 1921 elle fut prise de grandes douleurs de tête
et du dos, son visage était livide, les muscles respiratoires paralysés.
Elle ne se plaignait pas, mais gémissait doucement : « Mon
bon Jésus, j’en ai assez. » puis un sourire révélait
le secours divin : « Je suis heureuse », disait la petite
malade, heureuse de tout offrir pour les pécheurs. « Oui,
je veux bien souffrir encore ! » Elle vivait déjà
ailleurs, les yeux fixés sur la patrie, sur le terme du voyage,
et non seulement elle avait une très vive confiance, au lieu d’être
abattue par la douleur, mais elle communiquait aux autres son espérance,
et la demandait pour les pécheurs.
La
Charité
L’amour
de Dieu, chez certains petits prédestinés, apparaît
non seulement sous la forme de la charité affective qui se repose
en la Bonté de Dieu aimé pour lui-même, mais aussi
sous la forme de la charité effective, agissante, qui se prouve
par le sacrifice, et par un grand amour du prochain.
C’est
très frappant chez Anne de Guigné ; aussi parler de son amour
de Dieu, c’est parler en même temps de son renoncement, de son humilité,
de sa mortification, de son obéissance.
Elle
a des générosités de novice carmélite. Il lui
suffit d’avoir compris où est le plus parfait pour tenter de le
faire ; on doit même modérer son désir de se mortifier
quand il devient trop soutenu.
C’est
l’amour de Dieu qui la porte à la pratique des vertus : «
Il faut toujours obéir », c’est un des points de son programme
; et, quoique ce soit parfois bien dur, elle y parvient admirablement.
Fortifiée par la grâce de la première communion, elle
se donne toute à ses petits devoirs familiaux et scolaires, petits
en soi, mais grands pour elle, et pour Dieu par l’intention qui la porte
à les accomplir. Elle s’applique à servir les siens promptement
et joyeusement. Vers l’âge de neuf ans, elle écrit : «
Nécessité pour moi de lutte quotidienne ». Devant
les petits et les grand efforts elle dit : « Bon Jésus,
je vous les offre. » C’est là sa manière d’aller
à Dieu, de faire provision de courage, de persévérance.
On ne connaît plus ce que la douceur coûte à sa nature
irascible : « Tout de même, c’est exaspérant… Oh ! que
j’ai envie de me fâcher ! » Mais bientôt la grâce
triomphe, et c’est la bonté qui a le dernier mot.
Elle
comprend que tout offrir au Seigneur est un secours : « Rien ne
coûte quand on l’aime. » Elle se lève promptement
tous les jours, alors que le sommeil l’attire encore ;elle renonce à
ses goûts, elle se prive de dessert, elle mange des mets qu’elle
aime le moins ; une fois elle se frotte avec des orties, pour remercier
Notre-Seigneur d’avoir exaucé un de ses désirs. Un autre
jour, s’étant froissé un muscle du genou, elle se relève
sans un cri, les yeux pleins de larmes, inquiète seulement d’avoir
ému l’affection des siens : « Ne vous tourmentez pas, maman
chérie, ce n’est rien ; j’ai seulement beaucoup de chagrin de vous
avoir fait peur. » Ceux qui ont vécu près d’elle ont
pu dire : « On ne la vit jamais refuser un sacrifice. »
La
religieuse qui dirigeait les enfants du catéchisme à Cannes
n’a jamais remarqué en la petite fille, et pendant cinq ans, le
moindre mouvement de vanité, sauf une fois, à quatre ans
à peine. C’est là le signe d’un grand amour de Dieu.
Bien
qu’elle soit portée à reprendre, à gouverner, Anne
s’efface, se fait petite, heureuse quand d’aventure ou l’oublie ; plus
heureuse encore de recevoir pour elle ce qu’il y a de moindre et de réserver
de petits dons aux déshérités.
Si
la grâce qui l’attire est bien puissante, l’élan avec lequel
Anne correspond est des plus généreux. Une défaite
la laisse humble et confiante : « C’est parce que je n’ai pas assez
prié… »
A
quatre ans à peine, elle accepte des cataplasmes sinapisés
bien douloureux : « Ça brûle trop…, mais, mon bon Jésus,
je vous l’offre. » Comme on compatissait : « Tu souffres, Nénette
? » - « Oh ! non, j’apprends à souffrir. » «
Nous pouvons bien souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, puisqu’il
souffrit pour nous. »
Avec
une conviction profonde, à neuf ans, elle déclare : «
Une vie longue est un bienfait, parce qu’elle permet de souffrir beaucoup
pour Jésus. » Il y a là manifestement une très
haute inspiration du Saint-Esprit, inspiration accordée à
sa docilité persévérante.
*
* *
La
continuité de sa joie, de ses persévérances - gestes
effacés, ignorés, qu’elle, appelait des « petits arrangements
» -, de sa Charité, de son union à Jésus, au
milieu de son travail, de ses jeux, n’est pas moins belle que sa manière
si… naturelle d’être toute surnaturelle à dix ans.
Combien
de renoncements exige une pareille fidélité ! « On
la voit monter, comme on suit dans l’azur le vol d’un aiglon », nous
disait une âme contemplative qui nous a aidé à la mieux
connaître.
Sans
doute, l’éducation, le milieu, favorisèrent le développement
de cette belle vie intérieure, - le tout petit des catéchismes
populaires doit fournir encore un autre effort pour s’affiner, s’adapter,
être délicat, réservé, affable -, mais
même dans ce milieu choisi la pratique continuelle de ces vertus
demande une grande générosité, signe certain d’un
amour de Dieu qui ne cesse de grandir.
Cette
enfant avait le souci très vif de la gloire de Dieu, elle était
« prête à tout souffrir pour sa foi ». Le péché
blessait son cœur : « O mon Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent
pas… ». Elle sentait naître en elle la vocation du Carmel
« pour la gloire de Dieu ».
Elle
était attentive, surtout les premiers samedis de chaque mois, à
éviter les plus petites fautes, pour être agréable
à la sainte Vierge, et lui offrir ce jour-là « mille
petits sacrifices pour réparer les péchés commis contre
son honneur ». Prière, rosaire, Ave maris Stella, réjouissaient
son cœur et l’unissaient à Jésus par sa Mère immaculée.
*
* *
Parmi
les enfants dont on a écrit la vie, bien peu, semble-t-il, ont reçu
autant de grâces de recueillement, d’union à Jésus,
que la petite Anne. Mais aussi elle, savait faire pénitence pour
les pécheurs, désirant d’un grand désir «
des conversions éclatantes… pour que tout le monde reconnaisse la
gloire de Dieu ». Elle aimait « qu’on lui confiât
une âme à convertir ».
En
cette enfant bien équilibrée, on voit une charité
rayonnante, universelle, la paix, la douceur et aussi de la gravité,
qui n’empêche pas l’enjouement aux heures de récréation
; on ne trouve chez elle rien d’irréfléchi.
On
est particulièrement frappé de ce grand signe de l’amour
de Dieu et du prochain qu’est l’oubli de soi. Dès les premiers
jours de sa maladie, elle s’inquiète de la fatigue des siens bien
plus que de son mal, et à Notre-Seigneur elle dit : «
Guérissez les autres malades. » Jésus a dit : «
Aimez-vous les uns les autres, c’est à ce signe qu’on reconnaîtra
que vous êtes mes disciples » (Jean, XIII, 35).
*
* *
La
vie eucharistique
d’Anne de Guigné mérite une mention spéciale ; c’est
un autre signe de son grand amour de Dieu.
Elle
ne savait pas encore lire, que déjà elle suivait la messe
dans un petit paroissien en images, sans perdre un geste du prêtre[5].
Presque
deux ans avant sa première communion, elle en parle beaucoup, elle
demande surtout à sa mère de lui cri parler[6].
Elle veut à tout prix préparer « une belle demeure
dans son cœur à son cher petit Jésus », et pour cela
ne refuse aucun sacrifice.
Le
jour de sa première communion, sa joie fut très grande ;
elle s’en allait de l’une à l’autre de ses petites compagnes comme
dans un transport ; et dans la suite si on l’avait privée de communion
pour une faute, elle aurait pleuré toutes les larmes de son corps,
dit Mère Saint Raymond dans son témoignage[7].
Elle
est toute heureuse aussi de la première communion de ses sœurs :
elle en jouit, elle les entraîne en les faisant vivre dans une harmonie
parfaite[8].
Elle
montre une grande délicatesse de conscience avant de s’approcher
de la sainte table ; elle demande un jour à sa mère : «
Maman, n’ai-je pas été trop dissipée ? » ou
elle se reproche la négligence dans la prière[9].
Dès
la veille, elle y pense, et parfois prend son petit livre, lit les Actes
avant la Communion et se prépare avec ferveur à la grande
action du lendemain ; elle fait part de sa joie à son institutrice[10].
Elle
dit à son jeune frère : « Oh que tu seras heureux quand
le petit Jésus sera dans ton cœur ! » Plus tard, en s’amusant
avec lui, et lui dit avec une gravité douce : « si nous allions
faire une petite prière pour nous préparer à la communion
de demain ?[11]
» Un autre jour, on la trouve agenouillée sur une marche d’escalier
; interrogée sur ce qu’elle faisait : « Je remercie le bon
Jésus, dit-elle, de ce qu’Il veut bien venir dans mon cœur[12].
» Son biographe écrit :
Dans
ses visites au Saint-Sacrement, on le voyait, elle trouvait dans le tabernacle
son Dieu vivant et, quand l’hostie rayonnait sur l’autel, son regard se
fixait sur l’ostensoir avec une profondeur et une intensité si étonnantes,
avec une flamme si lumineuse, que sa foi semblait toucher à la vision[13].
«
Pour que la vie de Jésus croisse en moi, a-t-elle écrit,
il faut que mon âme se nourrisse souvent
et très souvent. » « Je veux communier aussi souvent
que possible », a-t-elle noté encore. « La vie de la
grâce est très précieuse, et sa nourriture, qui
est Jésus-Christ, est tellement belle qu’il faut la désirer
de tout cœur[14].
»
Elle
confie à une de ses tantes, religieuse : « J’ai pleuré
ce matin parce que maman ne m’a pas permis de communier »; puis elle
ajoute : « mais je me console maintenant, on m’a appris à
faire la communion spirituelle[15].»
Une
amie de sa mère passe, un matin, en se rendant à l’église
; l’enfant lui demande : « Voudriez-vous m’emmener ? »
et, la permission de sa mère obtenue, elle revient si rayonnante
de bonheur qu’on ne peut s’empêcher de lui dire : « Tu désires
donc beaucoup aller à la messe ? » - « Oh ! oui, répondit-elle,
j’aime beaucoup la messe… et puis, voyez-vous, c’est une communion de plus[16].
»
Durant
le saint sacrifice, quand elle avait lu l’évangile du jour, elle
fermait les yeux, et, la tête légèrement inclinée,
les mains jointes, par un mouvement profond de son âme, elle s’absorbait
complètement dans son cœur à cœur avec Jésus-Christ
présent sur l’autel. La faim de son âme se trahissait dans
ses moindres gestes, et quand elle revenait de la sainte table, elle était
« toute perdue en Dieu », il fallait quelquefois la guider
pour lui faire retrouver sa place[17].
Elle
demande un jour à sa mère :
-
Maman, voulez-vous me permettre de prier sans livre pondant la messe ?
-
Pourquoi donc ?
-
Parce que je sais par cœur les prières de mon paroissien et
que je suis souvent distraite en les lisant, tandis que lorsque je parle
au bon Jésus, je ne suis pas distraite du tout : c’est comme quand
on cause avec quelqu’un, maman, on sait bien ce qu’on dit.
-
Et que dis-tu au bon Jésus ?
-
Que je l’aime. Puis je lui parle de vous, des autres, pour que Jésus
les rende bons. Je lui parle surtout des pécheurs.
Et
rougissant un peu, elle ajouta :
-
Et puis, je lui dis que je voudrais le voir[18].
On
s’explique dès lors que, durant les derniers temps de sa vie, sa
piété avait « quelque chose de céleste ».
Après la communion, le jour de la Toussaint, quelques mois avant
sa mort, elle parut transfigurée. Dans l’église, on le remarqua,
et une personne quitta même sa place « pour mieux voir ce profil
qui n’avait rien d’humain[19]
».
Le
28 décembre 1921, son confesseur lui dit : « Voulez-vous
que je vous apporte Notre-Seigneur ? » - « Oh ! oui ! »
répondit-elle avec un accent où paraissait un désir
immense[20].
Quelques jours après elle mourait après avoir vu son ange
gardien et en donnant un dernier regard à sa maman chérie.
Une seule parole monta de tous les cœurs : « C’est une sainte[21].
»
Anne
de Guigné rappelle beaucoup par son amour de l’Eucharistie la bienheureuse
Imelda, morte à 11 ans, pendant l’action de grâces de sa première
communion.
*
* *
En
lisant cette biographie, on se rappelle le principe : la preuve de la charité,
de l’amour de Dieu, ce sont les œuvres des différentes vertus que
la charité inspire. « Aux fruits on peut juger de l’arbre.
» Et, sans vouloir devancer le jugement de l’Eglise, il est permis
d’estimer qu’on trouve en cette enfant, morte dans sa onzième année,
les quatre conditions requises par Benoît XIV pour l’héroïcité
des vertus : 1° la matière difficile au-dessus des forces communes
des enfants de cet âge, 2° la promptitude dans l’accomplissement
des actes vertueux, 3° la joie d’offrir un sacrifice au Seigneur, 4°
la fréquence de ces actes, dès que l’occasion est donnée.
Cela
fait penser à ce que dit saint Thomas : « Au-dessus de
la vertu commune, s’exerce la vertu héroïque, qui fait les
hommes divins, et où l’on doit voir une inspiration spéciale
du Saint-Esprit[22]
»
Le
récit de ces vertus doit nous porter à remercier le Seigneur
qui se plait à combler les petits et à rétablir ainsi
l’équilibre dans la balance du bien et du mal, à mettre un
contrepoids à tant de vilenies que l’iniquité accumule. Nous
y trouvons aussi un très grand exemple, et, arrivés au seuil
de la vieillesse, nous avons encore beaucoup à apprendre des meilleurs
de ces petits.
II.
- Autres exemples d’héroïcité manifeste
Anne
de Guigné n’est pas une exception. D’autres enfants autour d’elle
nous offrent des exemples pareils. Voici, dans un tout autre milieu, la
fille d’un ouvrier communiste. Annette[23]
perd sa mère ; elle a quatorze ans, élève ses quatre
frères et sœurs. La charité chrétienne l’a conquise
un jour, et elle-même convertit ses quatre frères et sœurs,
puis elle meurt en voulant empêcher son père de commettre
dans une église un vol sacrilège.
Le
père chômait ; des camarades l’invitent à voler à
l’église les vases sacrés… pour les transformer en lingots
d’or et nourrir ses enfants. L’honnête ouvrier hésite, mais
les autres raillent…, et le père d’Annette entre avec eux dans le
sanctuaire. Elle les suit… et s’élance sur l’un d’eux, qui rejette
cet agresseur inattendu avec une telle violence que l’enfant s’abat sur
le sol. Le père d’Annette accourt, reconnaît son enfant et
l’emporte. Elle meurt heureuse, sous la bénédiction du prêtre,
pure et radieuse victime. Le père, touché, revient au Seigneur.
*
* *
Nous
ne pouvons parler de ce sujet sans rappeler l’héroïcité
de la petite Nellie, âgée de quatre ans, dont la vie bien
connue fut écrite il y a quelques années[24].
Torturée par la carie des os qui rongeait sa mâchoire, pour
supporter ses douleurs elle serrait son crucifix sur son cœur ; tandis
que ses larmes coulaient, elle acceptait tout, répétant sans
se lasser : « Voyez comme le Dieu saint a souffert pour moi !
»
*
* *
On
nous communique la vie de Lucile de Senilhes, morte à quinze ans,
en s’offrant pour l’Eglise et pour la France[25].
Avant
d’en arriver à demander la souffrance, cette enfant écrivait
:
Se
renoncer ; ne pas employer la phrase : « J’aime mieux ». -
Pour conserver la paix, il faut obéir à quatre règles
importantes : S’appliquer à faire plutôt la volonté
d’autrui que la sienne. Choisir toujours d’avoir moins que plus. Chercher
toujours la dernière place. Désirer toujours et prier que
la volonté de Dieus’accomplisse
parfaitement en nous !
Elle
écrit un jour après la communion :
«
Fais mon bonheur, et je ferai le tien. » - Voilà, mon Dieu,
la pensée que vous m’avez envoyée ce matin dans ma communion.
Et comment ferai-je votre bonheur, o divin cœur de mon Jésus ? En
accomplissant fidèlement mon devoir quotidien, en vous offrant toutes
mes actions, en faisant pour votre amour beaucoup de petits sacrifices,
en priant pour les pécheurs, en vous faisant aimer, en ne résistant
jamais aux mouvements de votre grâce.
En
suivant cette voie, elle en arrive, sous l’inspiration du Saint-Esprit,
à demander ainsi la souffrance.
Ma
nature est si faible qu’elle se plaindra, je le crains bien, mon Dieu,
si vous la faites souffrir ; mais alors, Seigneur, n’écoutez pas
ce que je vous dirai, et quand vous aurez commencé, ô Jésus,
n’arrêtez plus ; je me livre à vous ; la seule chose que je
vous demande, c’est de m’aider à porter la souffrance… O mon Dieu
! je vous consacre mes quinze ans avec toute la ferveur de mon âme…
Envoyez-moi la souffrance…augmentez le nombre des justes qui sauveront
la France.
Elle
mourut peu après d’une pneumonie, supportant héroïquement
sans même un soupir une ponction à la colonne vertébrale
faite avec des aiguilles trop courtes.
Que
pèse une âme d’enfant aussi héroïque dans la main
de Dieu ?
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En
1909 mourait aussi héroïquement en Italie une petite Guglielmina
Tacchi Marconi, connue à Pise par son amour extraordinaire pour
les pauvres[26].
Dans les rues, elle les guettait pour venir à leur secours. A table,
elle ne pouvait manger s’il leur manquait quelque chose.
Elle
meurt à onze arts, torturée pendant sept mois par l’endocardite
; pendant ces sept mois, pas un caprice. Dès le premier jour, elle
qui n’avait plus qu’une heure de paisible sommeil, se contentait de redire
et avec quelle confiance : « Tutto per amore di Gesù !
» Après sa première communion faite avant de mourir,
elle resta longtemps en extase et mourut en disant « Viens, Jésus
! Viens, Jésus »
*
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Enfin
dans un livre récent : Mes Benjamins[27],
sont rapportés des actes héroïques, accomplis par de
petits enfants annamites, japonais, dont quelques-uns, déjà
connus, sont morts martyrs. Nous en citerons, pour terminer, quelques-uns.
Une
petite annamite, Dân, qui mourut martyre à treize ans, et
dont la cause est introduite, fut emprisonnée avec sa famille, souffrit
de la faim, et malgré les coups resta toujours inflexible en disant
: « Jamais je ne renierai mon Dieu. » Comment pouvait-elle,
sans se plaindre, supporter les innombrables coups de rotin dont on
lui labourait le corps ? Elle ne cessait de prier, adorant le Seigneur,
le Verbe incarné, puis s’écriait : « Que l’on m’enchaîne,
que l’on me mette à la cangue ou aux ceps…, ou encore, s’il me faut
subir la « question », et les autres tortures, ou être
cruellement suppliciée jusqu’à la mort pour la foi, je suis
résolue à tout souffrir. » - On lui fit subir souvent
la « question », les verges, la roue, le chevalet ; on brûla
l’extrémité de ses membres, on lui arracha les ongles, ou
coula du plomb dans ses oreilles. Elle resta inébranlable. Sur ses
plaies vives on lui donnait encore des coups ! Dân vit bientôt
des insectes ronger ses plaies.
L’enfant
ne se releva plus ; mais nulle plainte ! et Dân quitta ainsi la terre
pour le ciel.
Dans
le même livre est rappelé le martyre de trois petits garçons
japonais, canonisés par Pie IX en 1862. Ils étaient jaloux
de mourir eux aussi martyrs comme les chrétiens. Maxime, âgé
de onze ans, demanda avec larmes d’être mis à mort. Un soldat
lui donna un coup d’épée sur la tête. - Antoine, âgé
de treize ans, avant d’être martyrisé, sut répondre
au gouverneur qui le pressait d’apostasier :
« Combien je serais
insensé de laisser aujourd’hui des biens certains et éternels
pour des biens incertains et passagers ! » - Louis Ibragi, âgé
de douze ans, était si petit qu’on crut en faire facilement un apostat.
Mais au contraire, pendant le long et douloureux voyage qu’il dut faire
avant de mourir, c’est lui qui soutenait, le missionnaire, interceptant
les coups en sa faveur. Il obtint du Père la permission de chanter
sur la croix le Laudate, pueri, Dominum. Mais le religieux sur sa
croix était en extase, et l’enfant, avec quelques autres, chanta
le Psaume[28].
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En
lisant le récit, des actes accomplis
par ces enfants de dix à douze ans et même moins, en se rappelant
les paroles sublimes que plusieurs ont prononcées avant de mourir,
ou trouve en eux une sagesse incomparablement supérieure en
sa simplicité et son humilité, à la complexité
souvent prétentieuse de la science humaine. On y voit le don de
sagesse à un degré éminent, proportionné
à la charité de ces petits serviteurs de Dieu, grands par
l’héroïque témoignage qu’ils lui ont donné jusqu’à
la mort.
Rome,
Angelico.
fr.
Rég. Garrigou-Lagrange, O.P.