Les distractions
par Dom Guillerand
extrait du livre posthume Face à Dieu
Attention
Ces pensées, nées de l’amour, nous tendent vers Celui
auquel nous nous adressons : et c’est l’attention. Une âme attentive est
une âme tendue vers l’objet qui l’attire. Une âme distraite est une âme qui se
laisse tirer par d’autres objets. L’attention dépend de l’importance que nous
reconnaissons à l’objet qui nous sollicite, de l’attrait qu’il exerce. Si nous
le savons grand et beau, bon et fort, si nous le connaissons très parfait,
riche de tout ce qui peut nous combler, l’attention est extrême.
L’attention à Dieu est rare parce que rares sont les
âmes qui le connaissent. Le péché nous a détournés de Lui ; nous vivons en
face du créé, les images des créatures nous emplissent l’âme, nous retiennent
et rendent l’attention à Dieu difficile. Il faut se retourner. C’est le sens du
mot « conversion ». La conversion a bien des degrés. Les Saints seuls
sont de vrais convertis, seuls ils vont jusqu’au bout de leur mouvement. Ce bout,
c’est un regard ne voulant plus faire attention qu’à Dieu et, peu à peu, à la suite d’exercices plus ou moins prolongés, et
avec l’aide de la grâce, se fixant en Lui.
La répétition quotidienne, et souvent plus que
quotidienne, des mêmes actes et des mêmes formules est un danger. L’habitude
devient aisément routine. La prière n’est plus que mouvement de machine que
nulle intervention de l’esprit et du cœur n’anime. Les lèvres seules sont en
face de Dieu qui est esprit et veut communiquer sa vie spirituelle. Pendant qu’elles
se remuent sans pensée, l’imagination nous emporte sur mille chemins et c’est
avec toutes sortes de personnes, de choses – surtout avec nous-mêmes – que nous
conversons. L’attention fléchit parce que l’amour manque, et la prière, qui devrait
nous embraser, ne fait qu’ajouter au fossé creusé peu à peu par la négligence
entre Dieu et nous. Inattention née de froideur, froideur engendrée par l’ignorance,
nous glissons ainsi – plus vite, hélas, qu’on ne le pense – sur les pentes de
la tiédeur au bout desquelles peut se trouver la mort.
Ce qui importe, toutefois, c’est l’attention du
vouloir plus que celle de l’esprit. Celle-ci nous est souvent impossible. Il
est des prières distraites ravissant le cœur de Dieu. Quand nous faisons effort
pour nous mettre et tenir en face de Dieu et que des dispositions du corps ou
de l’âme nous arrachent sans cesse malgré nous au regard et au souvenir de
cette présence aimée, quand cette impuissance torture notre désir de Lui et que
nous acceptons humblement cette torture, la distraction devient un moyen d’union
exceptionnellement précieux et fort. Car tout se mesure à l’amour dans nos
rapports avec Dieu et toute répulsion de l’âme à l’égard du créé pour s’unir à
l’Incréé est amour. L’attention aux mots que l’on prononce, aux gestes que l’on
fait est bonne, à peu près toujours à conseiller. L’attention à Dieu suffit
toujours, est souvent préférable, parfois seule possible. L’essentiel est que
la définition de la prière soit réalisée, que l’âme, dégagée de ce qui passe,
se tourne et se tende vers le Père céleste par quelque moyen et quelque chemin
que ce soit. Dès qu’il y a contact, on prie ; si le contact est ardent, on
prie excellemment.
Garde du cœur
Les créatures – et le démon qui en use – ne se
laissent pas évincer sans combat. La vie d’oraison exige des batailles
continuelles : c’est le grand effort et le plus long d’une existence se
vouant à Dieu. Cet effort porte un beau nom : il s’appelle la garde du cœur.
Le cœur humain est une cité ; il devrait être une forteresse. Le péché l’a
livré. Depuis, c’est une cité ouverte dont il faut rebâtir les murs. L’ennemi
se jette sans cesse à la traverse. Il le fait avec son habileté et sa force,
avec fourberie et avec fougue. Il présente des pensées si heureuses, parfois si
utiles, des images si charmantes ou si redoutables, il enveloppe le tout de
raisons si pressantes, qu’il arrive à chaque instant à nous distraire, à nous
tirer hors de la divine présence.
Il faut sans cesse s’y remettre. Ces reprises
perpétuelles, ce recommencement sans fin, plus encore que la lutte proprement
dite, nous lassent et abattent. Nous, préfèrerions une
violente bataille, violente mais définitive. Dieu ne le veut pas en général. Il
préfère cet état de guerre, ces embûches et ces guet-apens,
ces précautions et ces vigilances. Il est l’Amour et la longue guerre exige
plus d’amour et le développe davantage. D’ailleurs, il est là, il mène lui-même
le combat ; il contient l’ennemi ; il surveille et déjoue ses manœuvres,
il s’en sert ; il le laisse avancer pour mieux le frapper et l’abattre. Il
prépare des triomphes magnifiques par des insuccès passagers, même par des
désastres.
Il faut se déprendre d’en bas. La simple récitation
mécanique ne suffit pas ; la distraction entretenue volontairement paralyse ;
les occupations poursuivies sont un obstacle. On ne fait pas sa part à Dieu ;
on ne lui donne rien si on ne lui donne pas toute l’attention dont on dispose.
Que de travaux, que de soucis, que de préoccupations vaines auxquelles nous
donnons une importance excessive et dont nous ne savons pas écarter la pensée
dans nos prières ! Nous croyons y chercher uniquement le règne de Dieu et
sa gloire et nous nous cherchons nous-mêmes. Ils ont pour principe la nature et
non l’Esprit-Saint. Le démon est là qui nous dit leur utilité extrême, nous
excite, nous aide, les fait avec nous, parce qu’ils font reculer l’union divine
et le doux contact du cœur.
Pour l’âme pacifiée et libre, gardant son cœur dégagé
et le tournant vers Dieu, toute occupation est prière. Pour l’âme qui se donne
toute à ses travaux et en oublie Dieu, la prière même est stérile et le temps
en est perdu.