| Spiritualité |
| Vie spirituelle |
Les trois
conversions
par
AVANT-PROPOS
Ce petit livre, écrit sous une forme accessible à toutes les âmes
intérieures, est comme le résumé de deux ouvrages, bien qu’il se puisse
facilement comprendre avant de les avoir lus.
Dans Perfection chrétienne et contemplation, nous avons vu, selon
les principes formulés par saint Thomas et par saint Jean de la Croix, que la
perfection chrétienne consiste spécialement dans la charité selon la
plénitude des deux grands préceptes
: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toutes tes forces, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même » (Luc,
X, 27). Nous y avons vu aussi que la contemplation infuse des mystères de
la foi, mystères de la sainte Trinité présente en nous, de l’Incarnation
rédemptrice, de la Croix, de l’Eucharistie, est dans la voie normale de la
sainteté.
En suivant les mêmes principes nous avons traité ailleurs[1]
des purifications nécessaires pour arriver à l’amour parfait de Dieu et
du prochain, et nous nous sommes attaché en particulier à montrer que la
purification passive des sens marque l’entrée dans la voie illuminative, et
celle de l’esprit l’entrée dans la voie unitive des
parfaits.
On nous a demandé de divers côtés de résumer ces deux ouvrages pour
mettre mieux en relief quelles sont, de ce point de vue, les grandes lignes de
la théologie ascétique et mystique.
Pour ne pas purement et simplement nous répéter, et pour considérer les
choses d’une façon à la fois plus simple et plus haute, nous parlerons ici des
trois âges de la vie de l’esprit et des trois conversions qui constituent
le commencement de chacun d’eux.
Un premier chapitre traite de la vie de la grâce et du prix de la
première conversion. Dans les chapitres suivants il est parlé du progrès de la
vie spirituelle, en insistant sur la nécessité de deux autres conversions ou
transformations, qui marquent, l’une le début de la voie illuminative, et
l’autre le commencement de la voie unitive des
parfaits.
La division du progrès spirituel selon les trois voies, communément reçue
depuis saint Augustin et Denys, est devenue banale, en tant qu’invariablement
reproduite par tous les traités de spiritualité, mais on découvre sa vérité
profonde, son sens, sa portée, son intérêt vital, lorsqu’on l’explique,
comme l’a indiqué saint Thomas, par analogie avec les divers âges de la vie
corporelle, et aussi, ce qu’on oublie trop souvent, par comparaison aux
divers moments de la vie intérieure des Apôtres. Les Apôtres furent
immédiatement formés par Notre-Seigneur, et leur vie intérieure doit, toute
proportion gardée, disent les saints, se reproduire en nous. Ils sont nos
modèles surtout pour le prêtre, et tout chrétien doit en un certain sens être
apôtre et vivre assez du Christ pour le donner aux autres.
Ce sur quoi nous insisterons ici, ce sont surtout des vérités
élémentaires. Mais nous oublions souvent que les vérités les plus hautes et les
plus vitales sont précisément les plus élémentaires approfondies, longuement
méditées et devenues objet de contemplation surnaturelle[2].
Si l’on demandait à bien des
personnes familiarisées avec l’Évangile
: « Y est-il quelque part question de la seconde
conversion ? » beaucoup
répondraient peut-être négativement. Il est pourtant une parole assez claire de
Notre-Seigneur à ce sujet. Saint
Marc, IX, 32, rapporte que lors du dernier passage de Jésus en Galilée, quand il
arriva avec les Apôtres à Capharnaüm, il leur demanda : « De quoi parliez-vous en chemin ? » « Mais ils gardèrent le silence, dit
l’Évangéliste ; car en chemin ils avaient discuté entre eux qui était le
plus grand. » – Et en saint Matthieu, XXIII, 3, où est rapporté le même fait, on
lit : « Jésus, faisant venir un
petit enfant, le plaça au milieu d’eux et leur dit : « Je vous le dis, en vérité, si
vous ne vous CONVERTISSEZ PAS et ne devenez pas comme les petits enfants,
vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux[3].
» Ne s’agit-il pas ici clairement de la seconde conversion ? Jésus parle aux Apôtres qui
l’ont suivi, qui ont pris part à son ministère, qui vont communier à la cène et
dont trois l’ont suivi sur le Thabor. Ils sont en état de grâce, et il leur
parle pourtant de la nécessité de se convertir, pour entrer profondément dans le
royaume de Dieu ou dans l’intimité divine. A Pierre en particulier il est dit
(Luc, XXII, 32) : « Simon, Simon,
voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai
prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras
converti, affermis tes frères. » Il s’agit là de la seconde conversion de
Pierre, qui aura lieu à la fin de la Passion, sitôt après son reniement. C’est
surtout de la seconde conversion que nous parlerons dans ce petit
livre.
CHAPITRE I
La vie de la Grâce
et le prix de la première
conversion
Amen, amen, dico vobis : Qui credit in me, habet vitam
aeternam.
« En vérité, en vérité, je vous le dis : Celui qui croit en moi a la vie
éternelle. »
(Jean., VI, 47)
La vie intérieure est pour chacun de nous l’unique nécessaire ; elle
devrait constamment se développer en notre âme plus encore que ce que nous
appelons la vie intellectuelle, scientifique, artistique ou littéraire. Elle est
la vie profonde de l’âme, de l’homme tout entier, et non pas seulement de l’une
ou l’autre de ses facultés. L’intellectualité elle-même gagnerait beaucoup si,
au lieu de vouloir supplanter la spiritualité, elle reconnaissait sa nécessité,
sa grandeur et bénéficiait de son influence, qui est celle des vertus
théologales et des dons du Saint-Esprit.
Quel grave et profond sujet celui qui est exprimé en ces deux mots : Intellectualité et spiritualité ! Il
est assez évident aussi que sans une vie intérieure sérieuse il ne saurait y
avoir d’influence sociale vraiment profonde et durable.
La nécessité de la vie
intérieure
Le besoin pressant de revenir à la pensée de l’unique nécessaire se fait
particulièrement sentir en ce temps de malaise et de désarroi général, où
tant d’hommes et tant de peuples, perdant de vue notre vraie fin dernière,
mettent celle-ci dans les biens terrestres et oublient combien ils
diffèrent des biens spirituels et éternels.
Il est pourtant clair, comme l’a dit saint Augustin, que les mêmes
biens matériels, à l’opposé de ceux de l’esprit, ne pleurent en même temps
appartenir intégralement à plusieurs[4].
La même maison, la même terre, ne peuvent simultanément appartenir en
totalité à plusieurs hommes, ni le même territoire à plusieurs peuples.
D’où le conflit terrible des intérêts, lorsqu’on met fiévreusement sa fin
dernière en ces biens inférieurs.
Au contraire, saint Augustin se plaît à y insister, les mêmes biens
spirituels peuvent appartenir simultanément et intégralement à tous et à
chacun, sans que celui-ci nuise à la paix de l’autre ; nous les possédons
même d’autant mieux que nous sommes plusieurs à en jouir ensemble. Nous pouvons
ainsi posséder tous simultanément, sans nous gêner les uns les autres, la même
vérité, la même vertu, le même Dieu. Ces biens spirituels sont assez riches et
universels pour appartenir en même temps à tous et pour combler chacun de nous.
Bien plus, nous ne possédons pleinement une vérité que si nous l’enseignons aux
autres, que si nous leur faisons part de notre contemplation ; nous n’aimons
vraiment vertu que si nous voulons la voir aimée par autrui, nous n’aimons
sincèrement Dieu que si nous voulons le faire aimer. Tandis qu’on perd l’argent
que l’on donne ou que l’on dépense, on ne perd pas Dieu en le donnant aux
autres, on le possède même d’autant mieux. Et au contraire nous le perdrions si
par ressentiment nous roulions qu’une seule âme fût privée de Lui, si nous
voulions exclure une âme de notre amour, même celle de ceux qui nous
persécutent et nous calomnient.
Il y a dans cette vérité très simple et très haute, si chère à saint
Augustin, une grande lumière : Si
les biens matériels divisent les hommes d’autant plus qu’on les recherche
pour eux-mêmes, les biens spirituels unissent les hommes d’autant plus
profondément qu’on les aime davantage.
Ce grand principe est un de ceux qui font le mieux sentir la nécessité de
la vie intérieure. Il contient aussi virtuellement la solution de la question
sociale et de la crise économique mondiale qui sévit à l’heure actuelle. Il
est exprimé simplement dans l’Évangile
: « Cherchez le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par
surcroît » (Matthieu., VI, 33 ; Luc, XII, 31). Le monde se meurt en ce
moment de l’oubli de cette vérité fondamentale, pourtant élémentaire pour
tout chrétien.
Les vérités les
plus profondes et les plus vitales sont en effet précisément des vérités
élémentaires longtemps méditées, approfondies, et devenues pour nous vérités de
vie, ou objet de contemplation habituelle.
Le Seigneur à. l’heure actuelle montre aux hommes combien ils se trompent
en voulant se passer de Lui, en mettant leur fin dernière dans la jouissance
terrestre, en renversant l’échelle des valeurs, ou, comme on disait autrefois,
la subordination des fins. On veut alors dans l’ordre matériel de la
jouissance sensible produire le plus possible ; on croit compenser ainsi par
le nombre la pauvreté des biens terrestres ; on construit des machines toujours
plus perfectionnées pour produire toujours plus et mieux et avoir un plus grand
profit ; c’est là le but dernier. Que s’ensuit-il ? Cette surproduction ne peut
s’écouler, elle devient inutilisable et elle nous tue en conduisant au chômage
actuel, où l’ouvrier sans travail est dans l’indigence, tandis que d’autres
meurent de pléthore. C’est une crise, dit-on ; en réalité, c’est plus qu’une
crise, c’est un état général, et qui devrait être révélateur, si nous avions des
yeux pour voir, comme dit l’Évangile
: on a mis la fin dernière de l’activité humaine là où elle n’est pas,
non en Dieu, mais dans la jouissance d’ici-bas. On veut trouver le bonheur dans
l’abondance des biens matériels, qui ne sauraient le donner. Loin d’unir les
hommes, ils les divisent, et cela d’autant plus qu’on les recherche pour
eux-mêmes et plus âprement. Le partage ou la socialisation de ces biens ne
serait pas un remède, et ne donnerait pas le bonheur, tant que les biens
terrestres conserveront leur nature et que l’âme humaine, qui les dépasse,
conservera la sienne. D’où la nécessité pour chacun de nous de penser à
l’unique nécessaire et de demander au Seigneur des saints qui ne
vivent que de cette pensée et qui soient les grands animateurs dont le monde
a besoin. Dans les périodes les plus troublées, comme à l’époque des Albigeois
et plus tard à l’éclosion du Protestantisme, le Seigneur envoya des
pléiades de saints. Le besoin ne s’en fait pas moins sentir
aujourd’hui.
Quel est le principe ou la source de la vie
intérieure
?
Il importe d’autant plus de rappeler la nécessité et la vraie nature de
la vie intérieure que bien des erreurs ont altéré l’idée qui nous en est donnée
par l’Évangile, par les Épîtres de saint Paul et par toute la Tradition. Il est
manifeste en particulier que cette idée de vie intérieure subit une
altération profonde dans la théorie luthérienne de la justification ou
conversion, d’après laquelle les péchés mortels dans l’âme du converti ne
sont pas positivement effacés par l’infusion de la vie nouvelle de la
grâce sanctifiante et de la charité. D’après cette théorie, les péchés mortels
dans l’âme du converti sont seulement couverts, voilés par la foi au
Christ rédempteur, et ils cessent d’être imputés à celui qui les a commis.
L’homme est réputé juste par la seule imputation extérieure de la justice
du Christ, mais il n’est pas ainsi intérieurement justifié, intérieurement
renouvelé. De ce point de vue, pour que l’homme soit juste aux yeux de Dieu, il
n’est pas nécessaire qu’il ait la charité infuse et des âmes en Dieu. Somme toute, le juste ainsi conçu,
malgré sa foi au Christ rédempteur, reste dans son péché non effacé, dans sa
corruption ou mort spirituelle[5].
Cette conception, qui méconnaissant si gravement notre vie surnaturelle
et en réduisait l’essence à la foi au Christ, sans la grâce sanctifiante et la
charité. sans les œuvres méritoires, devait conduire peu à peu au
naturalisme, pour lequel le juste est celui qui, abstraction faire de
tout Credo, estime et conserve l’honnêteté naturelle, dont ont parlé
les meilleurs philosophes païens avant le Christianisme[6].
De ce second point de vue on n’examine même plus la question
souverainement importante : L’homme dans l’état actuel peut-il, sans la
grâce divine, arriver à observer tous les préceptes de la loi naturelle, y
compris ceux relatifs à Dieu ?
Peut-il, sans la grâce, arriver à aimer, non par simple velléité, mais
efficacement le Souverain Bien, Dieu, auteur de notre nature, plus que
soi et par-dessus tout ?
– Les premiers protestants auraient répondu négativement, comme l’ont toujours
fait les théologiens catholiques[7]
; le protestantisme libéral, né de l’erreur luthérienne, ne se pose même plus la
question et n’admet plus la nécessité de la grâce ou d’une vie surnaturelle,
infuse.
La question revient pourtant toujours en termes plus généraux : L’homme peut-il sans un secours
supérieur se dépasser lui-même et aimer vraiment et efficacement plus que
soi la Vérité et le Bien
?
Il est clair que tous ces problèmes sont essentiellement liés à
celui de la nature même de notre vie intérieure, qui est une connaissance du
Vrai et un amour du Bien, ou pour mieux dire, une connaissance et un amour de
Dieu.
Pour rappeler ici toute l’élévation de l’idée que l’Écriture et surtout
l’Évangile nous donnent de la vie intérieure, sans faire un cours de
théologie sur la justification et sur la grâce sanctifiante, nous soulignerons
une vérité fondamentale de la spiritualité, disons même de la mystique
chrétienne, telle que l’Église catholique l’a toujours
conçue.
Tout d’abord il est manifeste que selon l’Écriture la justification ou
conversion du pécheur ne couvre pas seulement ses péchés comme d’un voile, mais
les efface par l’infusion d’une vie nouvelle. Le Psalmiste supplie dans le
Miserere : « Aie
pitié de moi, ô Dieu, selon ta bonté ; selon ta grande miséricorde,
efface mes transgressions.
Lave-moi complètement de mon iniquité et purifie-moi de mon péché.
Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur. Lave-moi, et je serai plus
blanc que la neige... Efface toutes mes iniquités. O Dieu, crée en moi un
cœur pur et renouvelle au dedans de moi un esprit ferme. Ne me
rejette pas loin de tu face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la
joie de ton salut et soutiens-moi par un esprit de bonne volonté ». (Ps. L,
3-15).
Les Prophètes parlent de même
: Le Seigneur dit par Isaïe, XLIII, 25 : « C’est moi, moi seul, qui efface
tes prévarications, Israël, pour l’amour de moi. » Très souvent dans la Bible revient
l’expression : « C’est
moi qui enlève l’iniquité, qui efface le péché. » Comme le rapporte l’Évangile de saint
Jean, I, 29, Jean-Baptiste dit en voyant Jésus qui venait vers lui : « Voici l’Agneau de Dieu qui
ôte le péché du monde. »
On lit de même dans la 1ère Épître de saint Jean, I,
7, : « Le sang de
Jésus nous purifie de tout péché. »
Et saint Paul écrit, I Corinthiens VI, 10 : « Ni les impudiques, :ni les idolâtres, ni les
adultères,... ni les voleurs, ni les calomniateurs, ni les rapaces, ne
posséderont le royaume de Dieu. Voilà pourtant ce que vous étiez, du moins
quelques-uns d’entre vous ; mais vous avez été lavés, mais vous avez
été sanctifiés, mais vous avez é/é justifiés au nom du Seigneur
Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu. »
Si du reste, dans
la justification où conversion de l’impie, les péchés étaient seulement
voilés et non effacés, l’homme serait à la fois juste et injuste, justifié et en
état de péché. Dieu aimerait le pécheur comme son ami, malgré sa corruption, que
son amour serait impuissant à lui enlever. Le Sauveur n’aurait pas effacé les
péchés du monde, s’il ne délivrait pas le juste de la servitude du péché. Ce
sont là, encore une fois, des vérités élémentaires pour tout chrétien ; leur
connaissance approfondie, quasi expérimentale et constamment vécue, est la
contemplation des saints.
La réalité de la grâce
et de notre filiation divine
adoptive
Le péché mortel ne peut être ainsi effacé et remis que par
l’infusion de la grâce sanctifiante et de la charité, qui est l’amour surnaturel
de Dieu et des âmes en Dieu. Ézéchiel, XXXVI, 25, l’annonce en disant au nom du
Seigneur : « Je répandrai sur vous
une eau pure, et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos
souillures et de toutes vos abominations. Je vous donnerai un cœur
nouveau, et je, mettrai au dedans de vous un esprit nouveau. J'ôterai de
votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je
mettrai au dedans de vous mon Esprit, et je ferai que vous suivrez mes
ordonnances. »
Cette eau pure qui régénère est celle de la grâce, qui nous vient du
Sauveur, dont il est dit dans l’Évangile de saint Jean, I, 16 : « C’est de sa plénitude que nous avons
tous reçu et grâce sur grâce. » « Par Jésus-Christ Notre-Seigneur nous avons
reçu la grâce », lisons-nous dans l’Épître aux Romains, I, 5 : « l’amour de Dieu est répandu dans nos
cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné » (Romains, V, 5). – « A chacun de
nous la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ » (Éphésiens, IV,
7)-
S’il en était autrement, l’amour incréé de Dieu pour celui qu’il
convertit serait seulement affectif, et non pas effectif et agissant. Or
l’amour incréé de Dieu pour nous, comme le montre bien saint Thomas
(Ia, q. 20, a. 2, et Ia IIae q. 110, a. I), est un amour qui, loin de
supposer l’amabilité en nous, la pose en nous. Son amour créateur
nous a donné et nous conserve notre nature et l’existence, son amour
vivificateur produit et conserve en nous la vie de la grâce qui nous rend
aimables à ses yeux, non plus seulement comme ses serviteurs, mais comme
ses enfants.
La grâce sanctifiante, principe de notre vie intérieure, fait vrai
vraiment de nous les enfants de Dieu, parce qu’elle est une participation de sa
nature. Nous ne saurions être, comme le Verbe, ses fils par nature, mais nous le sommes
réellement par grâce et par adoption.
Et tandis que l’homme qui adopte un enfant ne le transforme pas
intérieurement, mais le déclare seulement son héritier, Dieu, en nous aimant
comme des fils adoptifs, nous transforme, nous vivifie intérieurement par une
participation de sa vie intime, proprement divine.
C’est ce nous lisons dans l’Évangile de Jean, I, 11-13 : «Le Verbe vint chez lui, et les siens
ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu il a donné le pouvoir de
devenir enfants de Dieu, à eux qui croient en son nom, qui non du sang, ni
de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu sont
nés. » Notre-Seigneur le disait lui-même à Nicodème : « En vérité, en vérité je te le dis,
nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le
royaume de Dieu. Car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de
l’Esprit est esprit. Ne t’étonne
pas de ce que je t’ai dit :
il faut que vous naissiez de nouveau[8] » (Jean III, 5).
Saint Jean dit de même
: « Quiconque est né de Dieu ne commet point le péché, parce que la
semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher, parce qu’il est né
de Dieu (I Jean, III, 9). En
d’autres termes : la semence de
Dieu, qui est la grâce, accompagnée de l’amour de Dieu, ne peut exister avec le
péché mortel qui nous détourne de Dieu, et si elle n’exclut pas le péché véniel,
dont saint Jean parle plus haut, I, 8, elle ne saurait en être le principe, mais
elle tend à le faire disparaître de plus en plus.
L’apôtre saint Pierre parle, s’il est possible ; encore plus clairement
lorsqu’il dit : « Par le Christ la
puissance divine a accompli les grandes et précieuses promesses, afin de
nous rendre ainsi participants de la nature divine » (II Petri I, 4).
C’est aussi ce qu’exprime l’apôtre saint Jacques, lorsqu’il écrit : « Tout don excellent, toute grâce
parfaite descend d’en haut, du Père des lumières, en qui n’existe aucune
vicissitude, ni ombre de changement. De sa propre volonté, il nous a
engendrés par la parole de la vérité, afin que nous soyons comme les
prémices de ses créatures » (Ep. Jacob., I, 18).
La grâce sanctifiante est vraiment une participation réelle et
formelle de la nature divine, car elle est le principe d’opérations
proprement divines ; lorsque au ciel elle sera arrivée en nous à son plein
développement et ne pourra plus se perdre, elle sera le principe d’opérations
qui auront absolument le même objet formel que les opérations incréées de la vie
intime de Dieu, elle nous permettra de le voir immédiatement comme Il se voit et
de l’aimer comme Il s’aime : « Mes
bien-aimés, dit saint Jean, nous sommes maintenant enfants de Dieu, est
ce que nous serons un jour n’a pas encore été manifesté ; mais nous
savons qu’au temps de cette manifestation nous Lui serons
semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est (I Jean., 3,
2).
C’est là ce qui nous montre le mieux ce qu’est la nature intime de
la grâce sanctifiante, principe de notre vie intérieure. Il importe d’y
insister. C’est un des points les plus consolants de notre foi, c’est aussi une
des vérités de vie qui relève le plus le courage au milieu des difficultés de
l’existence présente.
La vie éternelle
commencée
Pour saisir ce que doit être la vie intérieure en elle-même et en ses
différentes phases, il faut voir d’abord non seulement quel est son
principe, mais aussi quel doit être son plein
épanouissement.
Or si nous interrogeons sur ce point l’Évangile, il nous dit que la vie
de la grâce, donnée par le baptême et nourrie par l’Eucharistie, est comme le
germe de la vie éternelle.
Dès le début de son ministère, Notre-Seigneur, dans le Sermon sur la
montagne, tel qu’il est rapporté par saint Matthieu, dit à tous ceux qui
l’écoutent, et c’est le fond du discours
: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.» (Matth.,
V, 48). Il ne dit pas : « soyez
parfaits comme des anges », mais « comme votre Père céleste est parfait ». C’est
donc qu’il apporte un principe de vie qui est une participation de la vie
même de Dieu. Au-dessus des divers règnes de la nature : règne minéral, végétal, animal,
au-dessus du règne de l’homme et même au-dessus de l’activité naturelle des
anges, c’est la vie du règne de Dieu ; vie dont le plein épanouissement
s’appelle, non pas seulement la vie future dont ont parlé les meilleurs
philosophes avarie le Christianisme, mais la vie éternelle, mesurée,
comme celle de Dieu, non par le temps futur, mais par l’unique instant de
l’immobile éternité.
La vie future dont parlent les philosophes est naturelle, presque
semblable à la vie naturelle des anges, tandis que la vie éternelle, dont parle
l’Évangile, est essentiellement surnaturelle autant pour les anges que pour
nous ; elle est non seulement suprahumaine, mais supraangélique, elle est
proprement divine. Elle consiste à voir Dieu immédiatement comme Lui-même
se voit et à l’aimer comme Il s’aime. C’est pourquoi Notre-Seigneur peut
dire : « Soyez parfaits comme votre
Père céleste est parfait », puisque vous avez reçu une participation de
sa vie intime.
Tandis que
l’Ancien Testament ne parlait guère qu’en figure de la vie éternelle, symbolisée
par la terre promise, le Nouveau, en particulier l’Évangile de saint Jean,
en parle constamment, et depuis lors il est pour ainsi dire impossible de
finir un sermon sans désigner par ces termes la béatitude suprême à laquelle
nous sommes appelés.
Bien plus, si nous demandons à l’Évangile, surtout à celui de saint Jean,
ce qu’est la vie de la grâce, il nous répond : C’est la vie éternelle
commencée.
Notre-Seigneur dit en effet à six reprises dans le quatrième
Évangile : « Celui qui croit en
moi a la vie éternelle[9]
» ; non seulement il l’aura plus tard s’il persévère, mais en un sens il l’a
déjà. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le
ressusciterai au dernier jour[10].
» – Que veulent dire ces paroles
? – Notre-Seigneur les explique plus loin (Jean, VIII, 51-53) : « En vérité, en vérité le vous le
dis, quiconque gardera ma parole (par la pratique des préceptes) ne
verra jamais la mort. » Stupéfaits, les Juifs lui répliquent : « Nous voyons maintenant qu’un démon
est en toi : Abraham est mort, les
prophètes aussi, et toi, tu dis :
Quiconque gardera ma parole ne goûtera jamais la mort !... Qui donc prétends-tu
être ? » C’est alors que
Jésus leur dit : « Avant qu’Abraham
fût, je suis » (Ibid., 58).
Que veut nous faire entendre Notre-Seigneur lorsque à plusieurs reprises
il affirme : « Celui qui croit en
moi a la vie éternelle » ? –
Il veut dire : Celui qui croit en
moi d’une foi vive, unie à la charité, à l’amour de Dieu et du prochain, a la
vie éternelle commencée. En d’autres termes :Celui qui croit en moi a en
germe une vie surnaturelle qui est identique en son fond avec la vie éternelle.
Le progrès spirituel ne peut tendre en effet vers la vie de l’éternité que
s’il en suppose le germe en nous, et un germe de même nature. Dans l’ordre
naturel, le germe contenu dans le gland ne pourrait pas devenir un chêne s’il
n’était pas de même nature que lui, s’il ne contenait pas à l’état latent la
même vie. Le petit enfant ne pourrait pas non plus devenir un homme s’il n’avait
pas une âme raisonnable, si la raison ne sommeillait pas en lui. Ainsi le
chrétien de la terre ne pourrait pas devenir un bienheureux du ciel s’il
n’avait pas reçu au baptême la vie divine.
Et comme on ne peut connaître la nature du germe contenu dans le gland
qu’en la considérant à son état parfait dans le chêne, de même on ne peut
connaître la vie de la grâce qu’en la considérant dans son épanouissement
dernier, dans la gloire qui est sa consommation. « Gratia est semen gloriae
», dit toute la Tradition.
Au fond, c’est la même vie surnaturelle, la même grâce sanctifiante et la
même charité, avec deux différences. Ici-bas nous connaissons surnaturellement
et infailliblement Dieu, non dans la clarté de la vision, mais dans
l’obscurité de la foi, et de plus nous espérons le posséder d’une façon
inamissible, mais, tant que nous sommes sur la terre, nous pouvons le perdre par
notre faute.
Malgré ces deux différences, relatives à la foi et à l’espérance, c’est
la même vie, la même grâce sanctifiante et la même charité. Notre-Seigneur le
dit à la Samaritaine : « Si
scires donum Dei : Si tu savais
le don de Dieu, c’est toi qui m’aurais demandé à boire... Celui qui boira de
l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif ; au contraire, l’eau que Je lui
donnerai deviendra en lui une source jaillissante jusqu’à la vie éternelle
» (Jean, IV, 10-14). Dans le temple, le dernier jour de la fête des
Tabernacles, Jésus debout dit aussi à haute voix, non seulement pour des âmes
privilégiées, mais pour tous : «
Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi,
des fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine (Jean, VII, 37). Il disait
cela, ajoute saint Jean, de l’Esprit, que devaient recevoir ceux qui croient en
lui. » Le Saint-Esprit est appelé fons vivus, fons
vitae.
Jésus dit encore : « Si
quelqu’un m’aime (la foi seule ne suffit pas), il gardera ma parole, et mon
Père l’aimera, et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure »
(Jean, XIV, 23). Qui viendra
? Non seulement la grâce,
don créé, mais les Personnes divines
: « Mon Père et moi » et aussi le Saint-Esprit promis. La Trinité sainte
habite donc en nous, dans l’obscurité de la foi, un peu comme elle habite dans
l’âme des saints du ciel qui la voient à découvert. « Celui qui demeure
dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui » (I Joan., IV,
16).
Cette vie intérieure surnaturelle est très supérieure au miracle, qui
n’est qu’un signe sensible de la parole de Dieu ou de la sainteté de ses
serviteurs. Même la résurrection d’un mort, qui restitue surnaturellement au
cadavre la vie naturelle, n’est pour ainsi dire rien en comparaison de
la résurrection d’une âme qui se trouvait dans la mort spirituelle du péché et
qui reçoit la vie essentiellement surnaturelle de la
grâce.
C’est
vraiment, dans la pénombre de la foi, la vie éternelle commencée[11].
C’est ce qui fait dire encore à Notre-Seigneur : « Le royaume de Dieu ne vient pas de
manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici ou là ; car voyez, le
royaume de Dieu est au milieu de vous »(Luc,XVII, 20). Il est là caché en
vous, en vos âmes, comme le grain de sénevé, comme le ferment qui fera lever
toute la pâte, comme le trésor enfoui dans un champ, comme la source d’où
provient le fleuve d’eau vive, qui ne tarit jamais.
C’est encore ce qui fait dire à saint Jean dans sa 1ère Épître : « Nous savons que nous sommes
passés de la mort à la vie, si nous aimons nos frères » (I Joan., III, 14).
« Je vous ai écrit ces choses, pour que vous sachiez que vous avez la vie
éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu » (I Joan., v, 13). « La
vie éternelle consiste à vous connaître, vous le seul vrai Dieu et celui
que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Joan., XVII, 3).
Saint Thomas exprime cette, doctrine lorsqu’il écrit : « Gratia nihil aliùd est quam
quaedam inchoatio gloriae in nobis (Ia IIae, q. 24. a. 3, ad 2m ; Item, Ia.
IIae, q.69, a.2 ; de Veritate, q. 14, a. 2) : La grâce n’est autre chose qu’un
certain commencement de la gloire en nous. »
Bossuet dit de même : « La
vie éternelle commencée consiste à connaître Dieu par la foi (unie à
l’amour), et la vie éternelle consommée consiste à voir Dieu face à face et à
découvert. Jésus-Christ nous donne l’une et l’autre parce qu’il nous l’a méritée
et qu’il en est le principe dans tous les membres qu’il anime[12].
»
C’est ce que la liturgie exprime aussi en disant dans la préface de la
messe pour les défunts : « Tuis
enim fidelibus, Domine, vita mutatur, non tollitur : Pour vos fidèles, Seigneur, la vie
n’est pas ôtée, mais changée et transfigurée. »
Le prix de la vraie
conversion
On voit ainsi la grandeur de la conversion qui fait passer l’âme de
l’état de péché mortel ou de dissipation et d’indifférence à l’égard de
Dieu à l’état de grâce, où déjà elle aime Dieu plus que soi et par-dessus
tout, au moins d’un amour d’estime, sinon encore d’un amour vraiment
généreux et victorieux de tout égoïsme.
Le premier état était un état de mort spirituelle, où plus ou moins
consciemment on ramenait tout à soi, où l’on voulait se faire le centre de
tout, et où l’on devenait de fait esclave de tout, de ses passions, de l’esprit
du monde et de l’esprit du mal.
Le second état est un état de vie, où nous commençons sérieusement à nous
dépasser nous-mêmes et à ramener tout à Dieu, aimé plus que nous. C’est l’entrée
dans le règne de Dieu, où l’âme docile commence à régner avec Lui sur ses
passions, sur l’esprit du monde et celui du mal.
On conçoit dès lors que saint Thomas ait écrit : « Bonum gratiae unius
(hominis),majus est, quam bonum naturae totius universi » (Ia IIae, q. 11,3,
a. 9, ad 2) : Le moindre degré de
grâce sanctifiante dans une âme, dans celle par exemple d’un petit enfant
après son baptême, vaut plus que le bien naturel de tout l’univers. Cette seule
grâce vaut plus que toutes les natures créées prises ensemble, y compris les
natures angéliques, car les anges ont eu besoin, non pas de rédemption, mais du
don gratuit de la grâce pour tendre vers la béatitude surnaturelle à laquelle
Dieu les appelait. Saint Augustin dit que Dieu en créant la nature des anges
leur a fait le don de la grâce : «
Simul in eis coudens naturam et largiens gratiam[13]
», et il tient que « la justification de l’impie est chose plus grande que la
création du ciel et de la terre[14]
», plus grande même que la création des natures
angéliques.
Saint Thomas ajoute : « La
justification d’un pécheur est proportionnellement plus précieuse que la
glorification d’un juste, car le don de la grâce dépasse plus l’état de l’impie,
qui était digne de peine, que le don de la gloire ne dépasse l’état du juste,
qui, du fait de sa justification, est digne de ce don[15].
» Il y a beaucoup plus de distance entre la nature de l’homme ou même entre
celle de l’ange le plus élevé et
la grâce qu’entre la grâce et la gloire. La nature créée la plus
haute n’est nullement le germe de la grâce, tandis que celle-ci est bien le
germe de la vie éternelle, semen gloriae.
Il se passe donc au confessionnal, au moment de l’absolution du pécheur,
quelque chose de plus grand proportionnellement que l’entrée d’un juste. dans la
gloire.
C’est cette doctrine que Pascal exprime en disant dans une des plus
belles pages des Pensées, qui est sur ce point le résumé de
l’enseignement de saint Augustin et de saint Thomas : « La distance infinie des corps aux
esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car
elle est surnaturelle[16]...
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent
pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi, et les corps,
rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes
leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité, cela est
d’un ordre infiniment plus élevé. – De tous les corps ensemble, on ne
saurait en faire réussir une petite pensée
: cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits,
on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible et d’un autre
ordre surnaturel[17].
»
On voit dès lors combien grande fut l’erreur de Luther sur la
justification, lorsqu’il voulut l’expliquer, non par l’infusion de la grâce et
de la charité qui remet les péchés, mais seulement par la foi au Christ
sans les œuvres, sans l’amour, ou par la simple imputation extérieure des
mérites du Christ, imputation qui couvrait les péchés, sans les effacer, et
laissait ainsi le pécheur dans sa souillure et sa corruption. La volonté n’était
pas dès lors régénérée par l’amour surnaturel de Dieu et des âmes en Dieu. –
La foi aux mérites du Christ et l’imputation extérieure de sa justice
manifestement ne suffisent pas pour que le pécheur soit justifié ou
converti, il faut encore qu’il veuille observer les préceptes, surtout les deux
grands préceptes de d’amour de Dieu et du prochain : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma
parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons et nous ferons en lui notre
demeure » (Jean, XIV, 23). « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu,
et Dieu en lui » (I Joan., IV, 16).
Nous sommes ici dans un ordre très supérieur à l’honnêteté naturelle, et
celle-ci ne peut être pleinement réalisée sans la grâce, nécessaire à l’homme
déchu pour aimer efficacement et plus que soi le Souverain Bien, Dieu,
auteur de notre nature[18].
Notre raison par ses seules forces conçoit bien que nous devons aimer ainsi
l’Auteur de notre nature, mais notre volonté dans l’état de déchéance ne
peut y parvenir, à plus forte raison ne peut-elle pas par ses seules forces
naturelles aimer Dieu, Auteur de la grâce, puisque cet amour est d’ordre
essentiellement surnaturel, autant pour l’ange que pour nous. – Nous voyons dès
lors quelle est l’élévation de la vie surnaturelle que
nous
avons reçue au
baptême, et ce que doit être par suite notre vie
intérieure.
Cette vie éternelle commencée constitue tout un organisme spirituel,
qui doit se développer jusqu’à notre entrée au ciel. La grâce
sanctifiante, reçue dans l’essence de l’âme, est le principe radical de
cet organisme impérissable, qui devrait durer toujours, si le péché mortel, qui
est un désordre radical, ne venait parfois le détruire[19].
De la grâce sanctifiante, germe de la gloire, dérivent les vertus infuses,
d’abord les vertus théologales, dont la plus haute, la charité,
doit, comme la grâce sanctifiante, durer toujours. « La charité ne passera
jamais, dit saint Paul... Maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais
la plus grande des trois c’est la charité » (I Cor., XIII, 8, 13). Elle durera
toujours, éternellement, lorsque la foi aura disparu pour faire place à la
vision, et lorsque à l’espérance succédera la possession inamissible de
Dieu clairement connu.
L’organisme spirituel se complète par les vertus morales infuses,
qui portent sur les moyens, tandis que les vertus théologales regardent la
fin dernière. Ce sont comme autant de fonctions admirablement subordonnées,
infiniment supérieures à celles de notre organisme corporel. On les appelle : prudence chrétienne, justice, force,
tempérance, humilité, douceur, patience, magnanimité, etc.
Enfin pour remédier à l’imperfection de ces vertus qui, sous la direction
de la foi obscure et de la prudence, gardent une manière encore trop humaine
d’agir, il y a les sept dons du Saint-Esprit, qui habite en nous. Ils
sont comme des voiles sur la barque et nous disposent à recevoir docilement
et promptement le souffle d’en haut, les inspirations spéciales de Dieu,
qui nous permettent d’agir d’une manière non plus humaine, mais ,divine, avec
l’élan qu’il faut avoir pour courir dans la voie de Dieu et ne pas reculer
devant les obstacles.
Toutes ces vertus infuses et ces dons grandissent avec la grâce
sanctifiante et la charité, dit saint Thomas (Ia IIae, q. 66, a. 2), comme les
cinq doigts de la main se développent ensemble, comme tous les organes de notre
corps augmentent en même temps. De la sorte on ne conçoit pas qu’une âme ait une
haute charité sans avoir le don de sagesse à un degré
proportionné, soit sous une forme nettement contemplative, soit
sous une forme pratique plus directement ordonnée à l’action. La sagesse d’un
saint Vincent de Paul n’est pas absolument semblable à celle d’un saint
Augustin, mais l’une et l’autre est infuse.
Tout l’organisme spirituel se développe donc en même temps, quoique sous
des formes variées. Et de ce point de vue, comme la contemplation infuse des
mystères de la foi est un acte des dons du Saint-Esprit, qui dispose
normalement à la vision béatifique, ne faut-il pas dire qu’elle est
dans la voie normale de la sainteté
? – Il suffit ici de toucher la question, sans y insister davantage[20].
Pour mieux voir le prix de cette vie éternelle commencée, il faut
entrevoir ce que sera son plein épanouissement au ciel et combien il dépasse ce
qu’eût été notre béatitude et notre récompense si nous avions été créée dans un
état purement naturel.
Si nous avions été créés en l’état de pure nature, avec une âme
spirituelle et immortelle, mais sans la vie de la grâce, même alors notre
intelligence eût été faite pour la connaissance du vrai et notre volonté pour
l’amour du bien. Nous aurions eu pour fin de connaître Dieu, Souverain Bien,
Auteur de notre nature, et de l’aimer par-dessus tout. Mais nous ne l’aurions
connu que par le reflet de ses perfections dans ses créatures, comme les grands
philosophes païens l’ont connu, d’une façon pourtant plus certaine et sans
mélange d’erreurs. Il eût été pour nous la Cause première et l’Intelligence
suprême qui a ordonné toutes choses.
Nous l’aurions aimé comme l’Auteur de notre nature d’un amour d’inférieur
à supérieur, qui n’eût pas été une amitié, mais plutôt un sentiment fait
d’admiration, de respect, de reconnaissance, sans cette douce et simple
familiarité qui est au cœur des enfants de Dieu. Nous aurions été ses
serviteurs, mais non pas ses enfants.
Cette fin dernière naturelle est déjà très haute. Elle ne saurait
produire la satiété, pas plus que notre œil ne se lasse de voir l’azur du ciel.
De plus, c’est une fin spirituelle qui, à la différence des biens matériels,
peut être possédé par tous et chacun, sans que la possession de l’un nuise à
celle de l’autre et engendre la jalousie ou la division.
Mais cette connaissance abstraite et médiate de Dieu eût laissé subsister
bien des obscurités, en particulier sur la conciliation intime des perfections
divines. Nous en serions toujours restés à épeler et à énumérer ces perfections
absolues, et toujours nous nous serions demandé comment se peuvent concilier
intimement la toute-puissante bonté et la permission divine du mal, d’un mal
parfois si grand qu’il déconcerte notre raison, comment aussi peuvent
s’accorder intimement l’infinie miséricorde et l’infinie
justice.
Dans cette béatitude naturelle, nous n’aurions pu nous empêcher de
dire : Si pourtant je pouvais le
voir ce Dieu, source de toute vérité et de toute bonté, le voir
immédiatement comme Il se voit !
Ce que ni la raison la plus puissante, ni l’intelligence naturelle
des anges ne peuvent découvrir, la Révélation divine nous l’a fait
connaître. Elle nous dit que notre fin dernière est essentiellement surnaturelle
et qu’elle consiste à voir Dieu immédiatement face à lace et tel qu’il est,
sicuti est (I Cor., XIII, 12 ; I Joan., III, 2). « Dieu nous a prédestinés à
devenir conformes à l’image de son Fils unique, pour que celui-ci soit le
premier-né entre plusieurs
frères » (Rom.,
VIII, 29). « L’œil de l’homme n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, son cœur ne
peut désirer les choses que Dieu prépare à ceux qui l’aiment » (I Cor., II,
9).
Nous sommes appelés à voir Dieu, non pas seulement dans le miroir des
créatures, si parfaites soient-elles, mais à le voir immédiatement,
sans l’intermédiaire d’aucune créature, et même sans l’intermédiaire
d’aucune idée
créée[21],
car celle-ci, si parfaite qu’on la suppose, ne pourrait représenter tel qu’il
est en soi Celui qui est la Pensée même et le Vrai infini, un pur éclair
intellectuel éternellement subsistant, et la vive flamme de l’Amour sans
mesure.
Nous sommes appelés à voir toutes les perfections divines concentrées et
intimement unies dans leur source commune : la Déité, à voir comment la
Miséricorde la plus tendre et la Justice la plus inflexible procèdent d’un même
Amour infiniment généreux et infiniment saint, comment cet Amour, même en son
bon plaisir le plus libre, s’identifie avec la pure Sagesse, comment il n’y a
rien en lui qui ne soit sage, et rien dans la Sagesse qui ne se convertisse en
Amour. Nous sommes appelés à contempler l’éminente simplicité de Dieu, pureté et
sainteté absolues, à voir l’infinie fécondité de la nature divine
s’épanouissant en trois Personnes, à contempler l’éternelle génération du Verbe,
« splendeur du Père et figure de sa substance », à voir l’ineffable spiration du
Saint-Esprit, terme de l’amour commun du Père et du Fils, qui les unit dans la
plus absolue diffusion d’eux-mêmes. Le Bien est naturellement diffusif de soi,
et plus il est d’ordre élevé, plus il se donne intimement et abondamment[22].
Nul ne peut dire la joie et l’amour que produira en nous cette
vision, amour de Dieu si pur et si fort que rien ne pourra plus le détruire ni
l’amoindrir en quoi que ce soit.
Si donc nous voulons connaître le prix de la grâce sanctifiante, et celui
de la vraie vie intérieure, il faut nous dire qu’elle est la vie éternelle
commencée, malgré les deux différences qui tiennent à la foi et à l’espérance.
Nous ne connaissons Dieu ici-bas que dans l’obscurité de la foi, et, tout en
espérant le posséder, nous pouvons le perdre, mais, malgré ces deux différences,
c’est la même vie en son fond, la même grâce sanctifiante et la même charité,
qui doivent durer éternellement.
Telle est la vérité fondamentale de la spiritualité chrétienne. Il s’ensuit que notre vie intérieure doit être une vie d’humilité, en se rappelant toujours que son principe, la grâce sanctifiante, est un don gratuit, et qu’il faut toujours une grâce actuelle pour le moindre acte salutaire, pour faire le moindre pas en avant dans la voie du salut. Elle doit être aussi une vie de mortification, comme le demande saint Paul : « Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris » (II Cor., IV, 10) ; c’est-à-dire que nous devons de plus en plus mourir au péché et à ses suites qui restent en nous, pour que Dieu règne profondément en nous, jusqu’au fond de l’âme. Mais notre vie intérieure doit être surtout une vie de foi, d’espérance, de charité, d’union à Dieu par la prière incessante ; elle est surtout la vie des trois vertus théologales et des dons du Saint-Esprit qui les accompagnent, dons de sagesse, d’intelligence, de science, de piété, de conseil, de force et de crainte de Dieu. Nous pénétrerons ainsi et savourerons de plus en plus les mystères de la foi. C’est dire que toute notre vie intérieure tend vers la contemplation surnaturelle des mystères de la Vie intime de Dieu et de l’Incarnation rédemptrice, elle tend surtout vers une union à Dieu toujours plus intime, prélude de l’union toujours actuelle et inamissible, qui sera la vie éternelle consommée.
Les trois tiges de la vie
spirituelle
Si telle est la vie de la grâce et la constitution de l’organisme
spirituel des vertus infuses et des dons, il n’est pas étonnant qu’on ait
souvent comparé le développement de la vie intérieure aux trois âges de la vie
corporelle : l’enfance,
l’adolescence et l’âge adulte. Saint Thomas (IIa IIae, q. 24, a. 9) a indiqué
lui-même cette comparaison. Il y a là une analogie qui vaut la peine d’être
suivie, en observant surtout la transition d’une période à
l’autre.
On admet généralement que l’enfance dure jusqu’à l’époque de la puberté
vers quatorze ans, bien que la première enfance cesse à l’éveil de la raison,
vers sept ans.
L’adolescence va de quatorze à vingt ans. Vient ensuite l’âge adulte, où
l’on distingue la période qui précède la pleine maturité, et celle qui, à partir
de trente-cinq ans environ, la suit, avant le déclin de la
vieillesse.
La mentalité change avec les transformations de l’organisme ; l’activité
de l’enfant n’est pas, a-t-on dit, celle d’un homme en miniature, ou d’un adulte
fatigué : l’élément qui domine en
elle n est pas le même. L enfant ne discerne pas encore, n’organise pas
rationnellement, mais il suit surtout l’imagination et les impulsions de la
sensibilité ; et même lorsque sa raison commence à s’éveiller, elle reste
extrêmement dépendante des sens ; un enfant nous demanda un jour : « Qu’est-ce que vous enseignez cette
année ? – Le traité de
l’homme. – De quel homme ? » Son
intelligence n’arrivait pas encore à la conception abstraite et universelle de
l’homme comme homme.
Or ce qui est à remarquer, pour le sujet qui nous occupe, c’est surtout
la transition de l’enfance à l’adolescence, et celle de l’adolescence à
l’âge adulte.
Au sortir de l’enfance, vers l’âge de quatorze ans, à l’époque de la
puberté, il y a une transformation non seulement organique, mais
psychologique, intellectuelle et morale. L’adolescent ne se contente
plus de suivre son imagination comme l’enfant ; il commence à réfléchir aux
choses de la vie humaine, à la nécessité de se préparer à exercer tel métier ou
telle fonction ; il n’a plus la manière enfantine de juger des choses de
la famille, de la société, de la religion ; sa personnalité morale commence
à se former avec le sens de l’honneur, de la bonne réputation. Ou, au contraire,
en traversant mal cette période appelée l’âge ingrat, il se déprave et commence
à mal tourner. C’est une loi : il
faut sortir de l’enfance en se développant normalement ; autrement, ou bien
l’on prend une mauvaise direction, ou bien l’on reste un arriéré ou un anormal
instable, peut-être même un nain. « Qui n’avance pas, recule.
»
C’est ici que l’analogie devient éclairante pour la vie spirituelle : nous verrons que le commençant qui ne
devient pas, comme il le faudrait, un progressant, tourne mal ou reste une âme
attardée, attiédie et comme un nain spirituel. Ici aussi : « Qui n’avance pas, recule »,
comme l’ont dit souvent les Pères de l’Église.
Poursuivons l’analogie. Si la crise de la puberté à la fois physique et
morale est un moment difficile à passer, il en est de même d’une autre crise
qu’on peut appeler celle de la première liberté, qui introduit l’adolescent dans
l’âge adulte vers vingt ans. Le jeune homme, qui physiquement est alors tout à
fait formé, doit commencer à prendre sa place dans la vie sociale : il fait le service militaire,
bientôt il sera temps pour lui de se marier et de devenir à son tour un
éducateur, à moins qu’il n’ait reçu de Dieu une vocation plus haute. Plusieurs
traversent mal cette crise de la première liberté, et, comme le prodigue,
en s’éloignant de la maison paternelle, confondent la liberté avec la licence.
Ici encore la loi est de sortir de l’adolescence pour passer à l’âge
adulte, en se développant normalement ; autrement on s’engage dans une fausse
voie, ou l’on reste un arriéré, de ceux dont on dit : Il sera un enfant toute sa
vie.
Le véritable adulte n’est pas seulement un grand adolescent ; il a une
mentalité nouvelle ; il est préoccupé de questions plus générales auxquelles
l’adolescent ne s’intéresse pas encore ; il comprend l’âge inférieur, mais il
n’est pas compris par lui ; la conversation sur certains sujets n’est pas
possible ou serait très superficielle.
Il y a quelque chose de semblable, dans la vie spirituelle, entre le
progressant et le parfait. Le parfait doit comprendre les âges qu’il a traversés
lui-même, mais il ne peut demander d’être pleinement compris par ceux qui s’y
trouvent encore.
Ce que nous voulons surtout noter ici, c’est que, de même qu’il y a une
crise plus ou moins manifeste et plus ou moins bien supportée pour passer
de l’enfance à l’adolescence, celle de la puberté, d’ordre à la fois physique et
psychologique, il y a une crise analogue pour passer de la vie purgative
des commençants à la vie illuminative des progressants. Cette crise a été
décrite par plusieurs grands spirituels, notamment par Tauler[23],
surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens[24],
par le P. Lallemant, S.J.[25],
et plusieurs autres sous le nom de seconde
conversion.
De même encore que l’adolescent, pour arriver comme il faut à l’âge
adulte, doit bien traverser l’autre crise de la première liberté et ne pas
abuser de celle-ci dès qu’il n’est plus sous les yeux de ses parents, ainsi,
pour passer de la vie illuminative des progressants à la véritable vie d’union,
il y a une autre crise spirituelle, mentionnée par Tauler[26],
décrite par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive
de l’esprit[27],
et qui mérite d’être appelée une troisième conversion, ou mieux une
transformation de l’âme.
C’est saint Jean de da Croix qui a le mieux noté ces deux crises à la
transition d’un âge à l’autre. On voit qu’elles répondent à la nature de l’âme
humaine (à ses deux parties :
sensitive et spirituelle), elles répondent aussi à la nature de la semence
divine, à la grâce sanctifiante, germe de la vie éternelle, qui doit de plus en
plus vivifier toutes nos facultés et inspirer tous nos actes, jusqu’à ce
que le fond de l’âme soit purifié de tout égoïsme et soit véritablement
tout à Dieu.
Saint Jean de la Croix, sans doute, décrit le progrès spirituel tel qu’il
apparaît surtout chez les contemplatifs et chez les plus généreux d’entre eux,
pour arriver le plus directement possible à l’union à Dieu. Il montre ainsi dans
toute leur élévation quelles sont les lois supérieures de la vie de la
grâce. Mais ces lois s’appliquent aussi d’une façon atténuée, chez bien
d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une si haute perfection, mais qui pourtant
avancent généreusement, sans revenir en arrière.
Dans les chapitres qui suivent, nous voudrions précisément montrer que,
selon l’enseignement traditionnel, il doit y avoir dans la vie spirituelle
des commençants, au bout d’un certain temps, une deuxième conversion,
semblable à la deuxième conversion des Apôtres à la fin de la Passion du
Sauveur, et que, plus tard, avant d’entrer dans la vie d’union des parfaits, il
doit y avoir comme une troisième conversion ou transformation de l’âme,
semblable à celle qui se produisit chez les Apôtres le jour de la
Pentecôte.
Cette différence des trois âges de la vie spirituelle n’est pas, on
le voit, sans importance. On s’en rend compte particulièrement dans la
direction. Tel vieux directeur arrivé à l’âge des parfaits peut n’avoir lu que
très peu les auteurs mystiques, et cependant il répond généralement bien et de
façon immédiatement applicable à des questions délicates en matière fort
élevée, et il y répond dans les termes de l’Évangile, par telle ou telle parole
de l’Évangile du jour, sans avoir même l’air de se douter de l’élévation de ses
réponses. Tandis que tel jeune prêtre, qui a beaucoup lu les auteurs mystiques,
mais qui en est peut-être encore lui-même à l’âge des commençants, ne semble
avoir des choses de la vie spirituelle qu’une connaissance livresque et pour
ainsi dire verbale.
La question qui nous occupe est donc au plus haut point une question de
vie. Il importe de la considérer du point de vue traditionnel ; on voit alors
tout le sens et la portée de l’adage des Pères : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance
pas recule », et l’on voit aussi que notre vie intérieure d’ici-bas doit arriver
à être comme le prélude normal de la vision béatifique. En ce sens profond elle
est, comme nous l’avons dit, la vie éternelle commencée, « inchoatio vitae
aeternae »[28].
« En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie
éternelle, qui credit in me habet vitam aeternam, et je le
ressusciterai au dernier jour » (Jean, VI,
47-55).
CHAPITRE II
La seconde
conversion
Entrée dans la voie
illuminative
Convertimini ad me, ait Dominus,
et salvi eritis.
« Convertissez-vous, dit le
Seigneur, et vous serez sauvés. »
(Isaïe, XLV,
22.)
Nous avons vu que la vie de la grâce dès ici-bas est la vie éternelle
commencée, le germe de la gloire, « semen gloriae », et qu’il y a sur terre
trois âges de la vie spirituelle, comparables à l’enfance, à
l’adolescence et à l’âge adulte. Nous avons aussi noté que, comme il y a, à
quatorze ans environ, une crise pour passer de la seconde enfance à
l’adolescence, et une autre vers vingt ans pour entrer dans l’âge
pleinement adulte, il y a deux crises analogues dans la vie spirituelle,
l’une qui marque la transition à la voie illuminative des progressants, et
l’autre qui prépare l’entrée dans la voie unitive des
parfaits.
La première de ces crises a été appelée quelquefois une seconde
conversion. C’est d’elle que nous devons parler
maintenant.
La liturgie, surtout certains jours, comme pendant l’Avent et tout le
Carême, parle périodiquement de la nécessité de se convertir, même à ceux qui
vivent déjà chrétiennement, mais d’une manière encore trop
imparfaite.
Les auteurs
spirituels ont aussi assez souvent parlé de la seconde conversion, nécessaire
chez le chrétien qui, après avoir déjà sérieusement pensé à son salut et fait
effort pour marcher dans la voie de Dieu, commence à retomber selon la pente de
sa nature dans une certaine tiédeur et fait penser à une plante qui a été
greffée et qui tend à revenir à l’état sauvage. Certains auteurs spirituels ont
particulièrement insisté sur la nécessité de cette seconde conversion,
nécessité qu’ils avaient connue par expérience, comme le Bx Henri Suso, Tauler.
Saint Jean de la Croix a même montré profondément que l’entrée dans la voie
illuminative est marquée par une purification passive des sens, qui est une
seconde conversion, et l’entrée dans la voie unitive, par une purification
passive de l’esprit, qui est une conversion plus profonde encore de toute l’âme
en ce qu’elle a de plus intime. Parmi les spirituels de la Compagnie de Jésus,
le P. Lallemant, dans son beau livre La Doctrine Spirituelle, a écrit
aussi : « Il arrive d’ordinaire deux conversions à la plupart des saints et
aux religieux qui se rendent parfaits : l’une par laquelle ils se dévouent au
service de Dieu, l’autre par laquelle ils se donnent entièrement à
la perfection. Cela se remarqua dans les Apôtres, quand Notre-Seigneur les
appela, puis quand il leur envoya le Saint-Esprit, de même en sainte Thérèse, en
son confesseur le P. Alvarez, et en plusieurs autres. Cette seconde
conversion n’arrive pas à tous les religieux, et c’est par leur négligence[29].
»
Cette question est d’un grand intérêt pour toute âme intérieure. Parmi
les saints qui en ont le mieux parlé avant saint Jean de la Croix et qui ont
ainsi préparé son enseignement, il faut compter sainte Catherine de Sienne. Elle
touche ce sujet à plusieurs reprises dans son Dialogue et dans ses Lettres d’une
façon très réaliste et très pratique qui souligne d’un trait de lumière
l’enseignement communément reçu dans l’Église[30].
En suivant ce qu’elle a écrit, nous parlerons d’abord de cette seconde
conversion chez les Apôtres, puis de ce qu’elle doit être en nous : quels
défauts la rendent nécessaire, quels grands motifs doivent l’inspirer, enfin
quels fruits elle doit porter.
La seconde conversion des
Apôtres
Sainte Catherine de Sienne parle explicitement de la seconde conversion
des Apôtres dans son Dialogue, au chapitre 63[31].
Leur première conversion avait eu lieu, lorsque Jésus les avait
appelés en leur disant : « Je ferai de vous des pécheurs d’hommes. » Ils
suivirent Notre-Seigneur, écoutèrent avec une vive admiration son
enseignement, virent ses miracles, prirent part à son ministère. Trois
d’entre eux le virent transfiguré sur le Thabor. Tous assistèrent à
l’institution de l’Eucharistie, ils furent alors ordonnés prêtres et
communièrent. Mais lorsque l’heure de la Passion, pourtant souvent prédite par
Jésus, arriva, les Apôtres abandonnèrent leur Maître. Pierre même, qui l’aimait
cependant beaucoup, s’égara jusqu’à le renier trois fois. Notre-Seigneur avait
dit à Pierre après la Cène, ce qui rappelle le prologue du .livre de Job
: « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le
froment, ut vos cribraret sicut triticum ; mais j’ai prié pour toi, afin
que ta foi ne défaille point, et toi quand tu seras converti, et tu aliquando
conversus, affermis tes frères. » – « Seigneur, lui dit Pierre, je suis prêt
à aller avec vous en prison et à la mort. » Et Jésus lui dit : « Pierre, je te
le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié trois fois de me
connaître » (Luc, XXII, 31-34).
De fait, Pierre tomba, et renia son Maître même en jurant qu’il ne le
connaissait pas.
Quand commença sa seconde conversion ? Sitôt après son triple reniement,
comme il est rapporté en saint Luc, XXII, 61 : « Au même instant, comme il
parlait encore, le coq chanta. Le Seigneur, s’étant retourné, regarda Pierre.
Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : Avant que
le coq chante aujourd’hui, tu me renieras trois fois. Et étant sorti, il
pleura amèrement. » Sous le regard de Jésus et la grâce qui l’accompagna, ce
repentir de Pierre dut être bien profond et comme le principe d’une vie
nouvelle.
Au sujet de cette seconde conversion de Pierre, il faut se rappeler ce
que dit saint Thomas, IIIa, q. 89, a. 2 : Même après une faute grave, si l’âme a
un repentir vraiment fervent et
proportionné au degré de grâce perdu, elle recouvre ce degré de
grâce ; elle peut même revivre à un degré supérieur, si elle a une contrition
plus fervente encore. Elle n’est donc pas obligée de recommencer son
ascension au début, mais elle la continue en la reprenant au point où elle était
arrivée quand elle est tombée[32].
Celui qui trébuche à mi-côte et se relève aussitôt, continue la
montée.
Tout porte à penser que Pierre, par la ferveur de son repentir, non
seulement recouvra le degré de grâce qu’il avait perdu, mais fut élevé à un
degré de vie surnaturelle supérieur. Le Seigneur avait permis cette chute pour
qu’il fût guéri de sa présomption, devint plus humble, et mit sa confiance
non plus en soi-même mais en Dieu.
Il est dit dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. 63
: « Pierre se retira dans le silence pour y pleurer, après avoir commis la faute
de renier mon Fils. Sa douleur était cependant encore imparfaite, et elle
le demeura quarante jours durant, jusque après l’Ascension. (Elle demeura
imparfaite malgré les apparitions du Sauveur.) Mais quand ma Vérité fut
retournée vers moi selon son humanité, Pierre et les autres disciples se
retirèrent dans leur maison, pour attendre l’avènement de l’Esprit-Saint, que ma
Vérité leur avait promis. Ils s’y tenaient enfermés, comme retenus par la
crainte, parce que leur âme n’était pas parvenue à l’amour parfait. » Ils ne
furent vraiment transformés qu’à la Pentecôte.
Il y eut pourtant là, pour Pierre et pour les Apôtres, avant la fin de la
Passion du Sauveur, une seconde conversion manifeste, qui se confirma les jours
suivants. Après sa résurrection, Notre-Seigneur leur apparut à plusieurs
reprises, il les éclaira, comme il donna aux disciples d’Emmaüs
l’intelligence des Écritures, et spécialement il fit réparer à Pierre son triple
reniement, après la pêche miraculeuse, par un triple acte d’amour.
Comme le rapporte saint Jean, XXI, 15, Jésus dit à Simon Pierre : «
Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui,
Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui
dit une seconde fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre lui
répondit : Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. Jésus lui dit :
Pais mes agneaux. Il lui demanda pour la troisième fois : Simon, fils de
Jean, m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui demandait pour
la troisième fois : M’aimes-tu ? et il lui répondit : Seigneur, vous connaissez
toutes choses, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. »
Puis il lui annonça en termes voilés son martyre : « Lorsque tu seras vieux, tu
étendras tes mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras point.
»
Le triple reniement était réparé par ce triple acte d’amour. C’était
l’affermissement de la seconde conversion de Pierre et une certaine confirmation
en grâce avant la transformation de la Pentecôte.
Il y avait eu aussi pour saint Jean quelque chose de spécial juste avant
la mort de Jésus. Jean, comme les autres Apôtres, avait abandonné
Notre-Seigneur quand Judas arriva avec des hommes armés, mais, par une grâce
invisible très forte et très douce, Jésus attira le disciple bien-aimé
au pied de sa croix, et la seconde conversion de Jean eut lieu lorsqu’il
entendit les sept dernières paroles du Sauveur qui expirait.
Ce que doit être notre seconde conversion. Les
défauts qui la rendent nécessaire.
Sainte Catherine montre dans son Dialogue, ch. 6o et 63, que ce
qui s’est passé chez les Apôtres, nos modèles immédiatement formée par
Notre-Seigneur, doit se reproduire d’une certaine manière en nous. Et même il
faut dire que si les Apôtres ont eu besoin d’une seconde conversion, à plus
forte raison en avons-nous besoin nous-mêmes. La Sainte insiste
particulièrement sur les défauts qui rendent nécessaire cette seconde
conversion, surtout sur l’amour-propre. Il subsiste à des degrés divers
dans les âmes imparfaites, malgré l’état de grâce, et il est la source d’une
multitude de péchés véniels, de défauts habituels, qui deviennent comme des
traits du caractère et qui rendent nécessaire une vraie purification de l’âme,
même chez ceux qui d’une certaine manière ont été sur le Thabor, ou qui ont
souvent participé au banquet eucharistique, comme les Apôtres à la
Cène.
Dans son Dialogue, ch. 6o, sainte Catherine de Sienne parle de cet
amour-propre en décrivant l’amour mercenaire des imparfaits, qui,
sans y prendre garde, servent Dieu par intérêt, par attachement aux consolations
soit temporelles soit spirituelles, et qui, lorsqu’ils en sont privés, versent
des larmes de tendresse sur eux-mêmes[33].
C’est un mélange en soi étrange[34],
mais de fait très fréquent en nous, d’un amour de Dieu, qui a sa sincérité, et
d’un amour désordonné de soi-même. On aime sans doute Dieu d’un amour d’estime
plus que soi, sans quoi on ne serait pas en état de grâce, on aurait perdu la
charité, mais on s’aime encore soi-même d’une façon déréglée. On n’est pas assez
arrivé à s’aimer saintement soi-même pour Dieu et en lui. Cet état d’âme n’est
ni blanc, ni noir ; ce sont des grisailles, où il y a pourtant plus de blanc que
de noir. On monte, mais il y a encore quelque tendance à
redescendre.
On lit en ce chapitre 6o du Dialogue – c’est le Seigneur qui parle
: « Parmi ceux qui sont devenus mes serviteurs de confiance, il en est qui me
servent avec foi, sans crainte servile : ce n’est pas la seule crainte du
châtiment, c’est l’amour qui les attache à mon service (ainsi Pierre
avant la Passion). Mais cet amour ne laisse pas d’être imparfait, parce
que ce qu’ils cherchent dans ce service (au moins pour une bonne part
encore), c’est leur propre utilité, c’est leur satisfaction ou le
plaisir qu’ils trouvent en Moi. La même imperfection se rencontre aussi dans
l’amour qu’ils ont pour leur prochain. Et sais-tu ce qui démontre
l’imperfection de leur amour ?
Dès qu’ils sont privés des consolations qu’ils trouvaient en Moi, cet amour
ne leur suffit plus et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent il va
se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans
la vertu et les arracher à leur imperfection, je leur retire ces consolations
spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n’en agis ainsi
pourtant que pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien
connaître, à prendre conscience qu’ils ne sont rien et que d’eux-mêmes
ils ne possèdent aucune grâce[35].
L’adversité doit avoir pour effet de les porter à chercher un refuge en
Moi, à me reconnaître comme leur bienfaiteur, à s’attacher à Moi seul par
une humilité vraie...
« S’ils ne reconnaissent pas leur imperfection, avec le désir de devenir parfaits, il est
impossible qu’ils ne retournent pas en arrière. » C’est ce qu’ont dit
souvent les Pères : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance pas recule. » Comme
l’enfant qui ne grandit pas, ne reste pas un enfant, mais devient un nain, le
commençant qui n’entre pas quand il le faudrait dans la voie des progressants ne
reste pas un commençant, mais devient une âme attardée. Il semble, hélas !
que la grande majorité des âmes se trouve, non pas dans une des trois catégories
des commençants, des progressants et des parfaits, mais dans celle des
attardés ? – Où sommes-nous
personnellement ? – C 'est souvent
bien mystérieux, et ce serait une vaine curiosité de rechercher à quel point de
l’ascension nous sommes parvenus ; mais encore faut-il ne pas se tromper de
route, et ne pas prendre par mégarde celle qui redescend.