| Spiritualité |
| Vie spirituelle |
Les trois
conversions
par
AVANT-PROPOS
Ce petit livre, écrit sous une forme accessible à toutes les âmes
intérieures, est comme le résumé de deux ouvrages, bien qu’il se puisse
facilement comprendre avant de les avoir lus.
Dans Perfection chrétienne et contemplation, nous avons vu, selon
les principes formulés par saint Thomas et par saint Jean de la Croix, que la
perfection chrétienne consiste spécialement dans la charité selon la
plénitude des deux grands préceptes
: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toutes tes forces, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même » (Luc,
X, 27). Nous y avons vu aussi que la contemplation infuse des mystères de
la foi, mystères de la sainte Trinité présente en nous, de l’Incarnation
rédemptrice, de la Croix, de l’Eucharistie, est dans la voie normale de la
sainteté.
En suivant les mêmes principes nous avons traité ailleurs[1]
des purifications nécessaires pour arriver à l’amour parfait de Dieu et
du prochain, et nous nous sommes attaché en particulier à montrer que la
purification passive des sens marque l’entrée dans la voie illuminative, et
celle de l’esprit l’entrée dans la voie unitive des
parfaits.
On nous a demandé de divers côtés de résumer ces deux ouvrages pour
mettre mieux en relief quelles sont, de ce point de vue, les grandes lignes de
la théologie ascétique et mystique.
Pour ne pas purement et simplement nous répéter, et pour considérer les
choses d’une façon à la fois plus simple et plus haute, nous parlerons ici des
trois âges de la vie de l’esprit et des trois conversions qui constituent
le commencement de chacun d’eux.
Un premier chapitre traite de la vie de la grâce et du prix de la
première conversion. Dans les chapitres suivants il est parlé du progrès de la
vie spirituelle, en insistant sur la nécessité de deux autres conversions ou
transformations, qui marquent, l’une le début de la voie illuminative, et
l’autre le commencement de la voie unitive des
parfaits.
La division du progrès spirituel selon les trois voies, communément reçue
depuis saint Augustin et Denys, est devenue banale, en tant qu’invariablement
reproduite par tous les traités de spiritualité, mais on découvre sa vérité
profonde, son sens, sa portée, son intérêt vital, lorsqu’on l’explique,
comme l’a indiqué saint Thomas, par analogie avec les divers âges de la vie
corporelle, et aussi, ce qu’on oublie trop souvent, par comparaison aux
divers moments de la vie intérieure des Apôtres. Les Apôtres furent
immédiatement formés par Notre-Seigneur, et leur vie intérieure doit, toute
proportion gardée, disent les saints, se reproduire en nous. Ils sont nos
modèles surtout pour le prêtre, et tout chrétien doit en un certain sens être
apôtre et vivre assez du Christ pour le donner aux autres.
Ce sur quoi nous insisterons ici, ce sont surtout des vérités
élémentaires. Mais nous oublions souvent que les vérités les plus hautes et les
plus vitales sont précisément les plus élémentaires approfondies, longuement
méditées et devenues objet de contemplation surnaturelle[2].
Si l’on demandait à bien des
personnes familiarisées avec l’Évangile
: « Y est-il quelque part question de la seconde
conversion ? » beaucoup
répondraient peut-être négativement. Il est pourtant une parole assez claire de
Notre-Seigneur à ce sujet. Saint
Marc, IX, 32, rapporte que lors du dernier passage de Jésus en Galilée, quand il
arriva avec les Apôtres à Capharnaüm, il leur demanda : « De quoi parliez-vous en chemin ? » « Mais ils gardèrent le silence, dit
l’Évangéliste ; car en chemin ils avaient discuté entre eux qui était le
plus grand. » – Et en saint Matthieu, XXIII, 3, où est rapporté le même fait, on
lit : « Jésus, faisant venir un
petit enfant, le plaça au milieu d’eux et leur dit : « Je vous le dis, en vérité, si
vous ne vous CONVERTISSEZ PAS et ne devenez pas comme les petits enfants,
vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux[3].
» Ne s’agit-il pas ici clairement de la seconde conversion ? Jésus parle aux Apôtres qui
l’ont suivi, qui ont pris part à son ministère, qui vont communier à la cène et
dont trois l’ont suivi sur le Thabor. Ils sont en état de grâce, et il leur
parle pourtant de la nécessité de se convertir, pour entrer profondément dans le
royaume de Dieu ou dans l’intimité divine. A Pierre en particulier il est dit
(Luc, XXII, 32) : « Simon, Simon,
voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai
prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras
converti, affermis tes frères. » Il s’agit là de la seconde conversion de
Pierre, qui aura lieu à la fin de la Passion, sitôt après son reniement. C’est
surtout de la seconde conversion que nous parlerons dans ce petit
livre.
CHAPITRE I
La vie de la Grâce
et le prix de la première
conversion
Amen, amen, dico vobis : Qui credit in me, habet vitam
aeternam.
« En vérité, en vérité, je vous le dis : Celui qui croit en moi a la vie
éternelle. »
(Jean., VI, 47)
La vie intérieure est pour chacun de nous l’unique nécessaire ; elle
devrait constamment se développer en notre âme plus encore que ce que nous
appelons la vie intellectuelle, scientifique, artistique ou littéraire. Elle est
la vie profonde de l’âme, de l’homme tout entier, et non pas seulement de l’une
ou l’autre de ses facultés. L’intellectualité elle-même gagnerait beaucoup si,
au lieu de vouloir supplanter la spiritualité, elle reconnaissait sa nécessité,
sa grandeur et bénéficiait de son influence, qui est celle des vertus
théologales et des dons du Saint-Esprit.
Quel grave et profond sujet celui qui est exprimé en ces deux mots : Intellectualité et spiritualité ! Il
est assez évident aussi que sans une vie intérieure sérieuse il ne saurait y
avoir d’influence sociale vraiment profonde et durable.
La nécessité de la vie
intérieure
Le besoin pressant de revenir à la pensée de l’unique nécessaire se fait
particulièrement sentir en ce temps de malaise et de désarroi général, où
tant d’hommes et tant de peuples, perdant de vue notre vraie fin dernière,
mettent celle-ci dans les biens terrestres et oublient combien ils
diffèrent des biens spirituels et éternels.
Il est pourtant clair, comme l’a dit saint Augustin, que les mêmes
biens matériels, à l’opposé de ceux de l’esprit, ne pleurent en même temps
appartenir intégralement à plusieurs[4].
La même maison, la même terre, ne peuvent simultanément appartenir en
totalité à plusieurs hommes, ni le même territoire à plusieurs peuples.
D’où le conflit terrible des intérêts, lorsqu’on met fiévreusement sa fin
dernière en ces biens inférieurs.
Au contraire, saint Augustin se plaît à y insister, les mêmes biens
spirituels peuvent appartenir simultanément et intégralement à tous et à
chacun, sans que celui-ci nuise à la paix de l’autre ; nous les possédons
même d’autant mieux que nous sommes plusieurs à en jouir ensemble. Nous pouvons
ainsi posséder tous simultanément, sans nous gêner les uns les autres, la même
vérité, la même vertu, le même Dieu. Ces biens spirituels sont assez riches et
universels pour appartenir en même temps à tous et pour combler chacun de nous.
Bien plus, nous ne possédons pleinement une vérité que si nous l’enseignons aux
autres, que si nous leur faisons part de notre contemplation ; nous n’aimons
vraiment vertu que si nous voulons la voir aimée par autrui, nous n’aimons
sincèrement Dieu que si nous voulons le faire aimer. Tandis qu’on perd l’argent
que l’on donne ou que l’on dépense, on ne perd pas Dieu en le donnant aux
autres, on le possède même d’autant mieux. Et au contraire nous le perdrions si
par ressentiment nous roulions qu’une seule âme fût privée de Lui, si nous
voulions exclure une âme de notre amour, même celle de ceux qui nous
persécutent et nous calomnient.
Il y a dans cette vérité très simple et très haute, si chère à saint
Augustin, une grande lumière : Si
les biens matériels divisent les hommes d’autant plus qu’on les recherche
pour eux-mêmes, les biens spirituels unissent les hommes d’autant plus
profondément qu’on les aime davantage.
Ce grand principe est un de ceux qui font le mieux sentir la nécessité de
la vie intérieure. Il contient aussi virtuellement la solution de la question
sociale et de la crise économique mondiale qui sévit à l’heure actuelle. Il
est exprimé simplement dans l’Évangile
: « Cherchez le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par
surcroît » (Matthieu., VI, 33 ; Luc, XII, 31). Le monde se meurt en ce
moment de l’oubli de cette vérité fondamentale, pourtant élémentaire pour
tout chrétien.
Les vérités les
plus profondes et les plus vitales sont en effet précisément des vérités
élémentaires longtemps méditées, approfondies, et devenues pour nous vérités de
vie, ou objet de contemplation habituelle.
Le Seigneur à. l’heure actuelle montre aux hommes combien ils se trompent
en voulant se passer de Lui, en mettant leur fin dernière dans la jouissance
terrestre, en renversant l’échelle des valeurs, ou, comme on disait autrefois,
la subordination des fins. On veut alors dans l’ordre matériel de la
jouissance sensible produire le plus possible ; on croit compenser ainsi par
le nombre la pauvreté des biens terrestres ; on construit des machines toujours
plus perfectionnées pour produire toujours plus et mieux et avoir un plus grand
profit ; c’est là le but dernier. Que s’ensuit-il ? Cette surproduction ne peut
s’écouler, elle devient inutilisable et elle nous tue en conduisant au chômage
actuel, où l’ouvrier sans travail est dans l’indigence, tandis que d’autres
meurent de pléthore. C’est une crise, dit-on ; en réalité, c’est plus qu’une
crise, c’est un état général, et qui devrait être révélateur, si nous avions des
yeux pour voir, comme dit l’Évangile
: on a mis la fin dernière de l’activité humaine là où elle n’est pas,
non en Dieu, mais dans la jouissance d’ici-bas. On veut trouver le bonheur dans
l’abondance des biens matériels, qui ne sauraient le donner. Loin d’unir les
hommes, ils les divisent, et cela d’autant plus qu’on les recherche pour
eux-mêmes et plus âprement. Le partage ou la socialisation de ces biens ne
serait pas un remède, et ne donnerait pas le bonheur, tant que les biens
terrestres conserveront leur nature et que l’âme humaine, qui les dépasse,
conservera la sienne. D’où la nécessité pour chacun de nous de penser à
l’unique nécessaire et de demander au Seigneur des saints qui ne
vivent que de cette pensée et qui soient les grands animateurs dont le monde
a besoin. Dans les périodes les plus troublées, comme à l’époque des Albigeois
et plus tard à l’éclosion du Protestantisme, le Seigneur envoya des
pléiades de saints. Le besoin ne s’en fait pas moins sentir
aujourd’hui.
Quel est le principe ou la source de la vie
intérieure
?
Il importe d’autant plus de rappeler la nécessité et la vraie nature de
la vie intérieure que bien des erreurs ont altéré l’idée qui nous en est donnée
par l’Évangile, par les Épîtres de saint Paul et par toute la Tradition. Il est
manifeste en particulier que cette idée de vie intérieure subit une
altération profonde dans la théorie luthérienne de la justification ou
conversion, d’après laquelle les péchés mortels dans l’âme du converti ne
sont pas positivement effacés par l’infusion de la vie nouvelle de la
grâce sanctifiante et de la charité. D’après cette théorie, les péchés mortels
dans l’âme du converti sont seulement couverts, voilés par la foi au
Christ rédempteur, et ils cessent d’être imputés à celui qui les a commis.
L’homme est réputé juste par la seule imputation extérieure de la justice
du Christ, mais il n’est pas ainsi intérieurement justifié, intérieurement
renouvelé. De ce point de vue, pour que l’homme soit juste aux yeux de Dieu, il
n’est pas nécessaire qu’il ait la charité infuse et des âmes en Dieu. Somme toute, le juste ainsi conçu,
malgré sa foi au Christ rédempteur, reste dans son péché non effacé, dans sa
corruption ou mort spirituelle[5].
Cette conception, qui méconnaissant si gravement notre vie surnaturelle
et en réduisait l’essence à la foi au Christ, sans la grâce sanctifiante et la
charité. sans les œuvres méritoires, devait conduire peu à peu au
naturalisme, pour lequel le juste est celui qui, abstraction faire de
tout Credo, estime et conserve l’honnêteté naturelle, dont ont parlé
les meilleurs philosophes païens avant le Christianisme[6].
De ce second point de vue on n’examine même plus la question
souverainement importante : L’homme dans l’état actuel peut-il, sans la
grâce divine, arriver à observer tous les préceptes de la loi naturelle, y
compris ceux relatifs à Dieu ?
Peut-il, sans la grâce, arriver à aimer, non par simple velléité, mais
efficacement le Souverain Bien, Dieu, auteur de notre nature, plus que
soi et par-dessus tout ?
– Les premiers protestants auraient répondu négativement, comme l’ont toujours
fait les théologiens catholiques[7]
; le protestantisme libéral, né de l’erreur luthérienne, ne se pose même plus la
question et n’admet plus la nécessité de la grâce ou d’une vie surnaturelle,
infuse.
La question revient pourtant toujours en termes plus généraux : L’homme peut-il sans un secours
supérieur se dépasser lui-même et aimer vraiment et efficacement plus que
soi la Vérité et le Bien
?
Il est clair que tous ces problèmes sont essentiellement liés à
celui de la nature même de notre vie intérieure, qui est une connaissance du
Vrai et un amour du Bien, ou pour mieux dire, une connaissance et un amour de
Dieu.
Pour rappeler ici toute l’élévation de l’idée que l’Écriture et surtout
l’Évangile nous donnent de la vie intérieure, sans faire un cours de
théologie sur la justification et sur la grâce sanctifiante, nous soulignerons
une vérité fondamentale de la spiritualité, disons même de la mystique
chrétienne, telle que l’Église catholique l’a toujours
conçue.
Tout d’abord il est manifeste que selon l’Écriture la justification ou
conversion du pécheur ne couvre pas seulement ses péchés comme d’un voile, mais
les efface par l’infusion d’une vie nouvelle. Le Psalmiste supplie dans le
Miserere : « Aie
pitié de moi, ô Dieu, selon ta bonté ; selon ta grande miséricorde,
efface mes transgressions.
Lave-moi complètement de mon iniquité et purifie-moi de mon péché.
Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur. Lave-moi, et je serai plus
blanc que la neige... Efface toutes mes iniquités. O Dieu, crée en moi un
cœur pur et renouvelle au dedans de moi un esprit ferme. Ne me
rejette pas loin de tu face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la
joie de ton salut et soutiens-moi par un esprit de bonne volonté ». (Ps. L,
3-15).
Les Prophètes parlent de même
: Le Seigneur dit par Isaïe, XLIII, 25 : « C’est moi, moi seul, qui efface
tes prévarications, Israël, pour l’amour de moi. » Très souvent dans la Bible revient
l’expression : « C’est
moi qui enlève l’iniquité, qui efface le péché. » Comme le rapporte l’Évangile de saint
Jean, I, 29, Jean-Baptiste dit en voyant Jésus qui venait vers lui : « Voici l’Agneau de Dieu qui
ôte le péché du monde. »
On lit de même dans la 1ère Épître de saint Jean, I,
7, : « Le sang de
Jésus nous purifie de tout péché. »
Et saint Paul écrit, I Corinthiens VI, 10 : « Ni les impudiques, :ni les idolâtres, ni les
adultères,... ni les voleurs, ni les calomniateurs, ni les rapaces, ne
posséderont le royaume de Dieu. Voilà pourtant ce que vous étiez, du moins
quelques-uns d’entre vous ; mais vous avez été lavés, mais vous avez
été sanctifiés, mais vous avez é/é justifiés au nom du Seigneur
Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu. »
Si du reste, dans
la justification où conversion de l’impie, les péchés étaient seulement
voilés et non effacés, l’homme serait à la fois juste et injuste, justifié et en
état de péché. Dieu aimerait le pécheur comme son ami, malgré sa corruption, que
son amour serait impuissant à lui enlever. Le Sauveur n’aurait pas effacé les
péchés du monde, s’il ne délivrait pas le juste de la servitude du péché. Ce
sont là, encore une fois, des vérités élémentaires pour tout chrétien ; leur
connaissance approfondie, quasi expérimentale et constamment vécue, est la
contemplation des saints.
La réalité de la grâce
et de notre filiation divine
adoptive
Le péché mortel ne peut être ainsi effacé et remis que par
l’infusion de la grâce sanctifiante et de la charité, qui est l’amour surnaturel
de Dieu et des âmes en Dieu. Ézéchiel, XXXVI, 25, l’annonce en disant au nom du
Seigneur : « Je répandrai sur vous
une eau pure, et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos
souillures et de toutes vos abominations. Je vous donnerai un cœur
nouveau, et je, mettrai au dedans de vous un esprit nouveau. J'ôterai de
votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je
mettrai au dedans de vous mon Esprit, et je ferai que vous suivrez mes
ordonnances. »
Cette eau pure qui régénère est celle de la grâce, qui nous vient du
Sauveur, dont il est dit dans l’Évangile de saint Jean, I, 16 : « C’est de sa plénitude que nous avons
tous reçu et grâce sur grâce. » « Par Jésus-Christ Notre-Seigneur nous avons
reçu la grâce », lisons-nous dans l’Épître aux Romains, I, 5 : « l’amour de Dieu est répandu dans nos
cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné » (Romains, V, 5). – « A chacun de
nous la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ » (Éphésiens, IV,
7)-
S’il en était autrement, l’amour incréé de Dieu pour celui qu’il
convertit serait seulement affectif, et non pas effectif et agissant. Or
l’amour incréé de Dieu pour nous, comme le montre bien saint Thomas
(Ia, q. 20, a. 2, et Ia IIae q. 110, a. I), est un amour qui, loin de
supposer l’amabilité en nous, la pose en nous. Son amour créateur
nous a donné et nous conserve notre nature et l’existence, son amour
vivificateur produit et conserve en nous la vie de la grâce qui nous rend
aimables à ses yeux, non plus seulement comme ses serviteurs, mais comme
ses enfants.
La grâce sanctifiante, principe de notre vie intérieure, fait vrai
vraiment de nous les enfants de Dieu, parce qu’elle est une participation de sa
nature. Nous ne saurions être, comme le Verbe, ses fils par nature, mais nous le sommes
réellement par grâce et par adoption.
Et tandis que l’homme qui adopte un enfant ne le transforme pas
intérieurement, mais le déclare seulement son héritier, Dieu, en nous aimant
comme des fils adoptifs, nous transforme, nous vivifie intérieurement par une
participation de sa vie intime, proprement divine.
C’est ce nous lisons dans l’Évangile de Jean, I, 11-13 : «Le Verbe vint chez lui, et les siens
ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu il a donné le pouvoir de
devenir enfants de Dieu, à eux qui croient en son nom, qui non du sang, ni
de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu sont
nés. » Notre-Seigneur le disait lui-même à Nicodème : « En vérité, en vérité je te le dis,
nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le
royaume de Dieu. Car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de
l’Esprit est esprit. Ne t’étonne
pas de ce que je t’ai dit :
il faut que vous naissiez de nouveau[8] » (Jean III, 5).
Saint Jean dit de même
: « Quiconque est né de Dieu ne commet point le péché, parce que la
semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher, parce qu’il est né
de Dieu (I Jean, III, 9). En
d’autres termes : la semence de
Dieu, qui est la grâce, accompagnée de l’amour de Dieu, ne peut exister avec le
péché mortel qui nous détourne de Dieu, et si elle n’exclut pas le péché véniel,
dont saint Jean parle plus haut, I, 8, elle ne saurait en être le principe, mais
elle tend à le faire disparaître de plus en plus.
L’apôtre saint Pierre parle, s’il est possible ; encore plus clairement
lorsqu’il dit : « Par le Christ la
puissance divine a accompli les grandes et précieuses promesses, afin de
nous rendre ainsi participants de la nature divine » (II Petri I, 4).
C’est aussi ce qu’exprime l’apôtre saint Jacques, lorsqu’il écrit : « Tout don excellent, toute grâce
parfaite descend d’en haut, du Père des lumières, en qui n’existe aucune
vicissitude, ni ombre de changement. De sa propre volonté, il nous a
engendrés par la parole de la vérité, afin que nous soyons comme les
prémices de ses créatures » (Ep. Jacob., I, 18).
La grâce sanctifiante est vraiment une participation réelle et
formelle de la nature divine, car elle est le principe d’opérations
proprement divines ; lorsque au ciel elle sera arrivée en nous à son plein
développement et ne pourra plus se perdre, elle sera le principe d’opérations
qui auront absolument le même objet formel que les opérations incréées de la vie
intime de Dieu, elle nous permettra de le voir immédiatement comme Il se voit et
de l’aimer comme Il s’aime : « Mes
bien-aimés, dit saint Jean, nous sommes maintenant enfants de Dieu, est
ce que nous serons un jour n’a pas encore été manifesté ; mais nous
savons qu’au temps de cette manifestation nous Lui serons
semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est (I Jean., 3,
2).
C’est là ce qui nous montre le mieux ce qu’est la nature intime de
la grâce sanctifiante, principe de notre vie intérieure. Il importe d’y
insister. C’est un des points les plus consolants de notre foi, c’est aussi une
des vérités de vie qui relève le plus le courage au milieu des difficultés de
l’existence présente.
La vie éternelle
commencée
Pour saisir ce que doit être la vie intérieure en elle-même et en ses
différentes phases, il faut voir d’abord non seulement quel est son
principe, mais aussi quel doit être son plein
épanouissement.
Or si nous interrogeons sur ce point l’Évangile, il nous dit que la vie
de la grâce, donnée par le baptême et nourrie par l’Eucharistie, est comme le
germe de la vie éternelle.
Dès le début de son ministère, Notre-Seigneur, dans le Sermon sur la
montagne, tel qu’il est rapporté par saint Matthieu, dit à tous ceux qui
l’écoutent, et c’est le fond du discours
: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.» (Matth.,
V, 48). Il ne dit pas : « soyez
parfaits comme des anges », mais « comme votre Père céleste est parfait ». C’est
donc qu’il apporte un principe de vie qui est une participation de la vie
même de Dieu. Au-dessus des divers règnes de la nature : règne minéral, végétal, animal,
au-dessus du règne de l’homme et même au-dessus de l’activité naturelle des
anges, c’est la vie du règne de Dieu ; vie dont le plein épanouissement
s’appelle, non pas seulement la vie future dont ont parlé les meilleurs
philosophes avarie le Christianisme, mais la vie éternelle, mesurée,
comme celle de Dieu, non par le temps futur, mais par l’unique instant de
l’immobile éternité.
La vie future dont parlent les philosophes est naturelle, presque
semblable à la vie naturelle des anges, tandis que la vie éternelle, dont parle
l’Évangile, est essentiellement surnaturelle autant pour les anges que pour
nous ; elle est non seulement suprahumaine, mais supraangélique, elle est
proprement divine. Elle consiste à voir Dieu immédiatement comme Lui-même
se voit et à l’aimer comme Il s’aime. C’est pourquoi Notre-Seigneur peut
dire : « Soyez parfaits comme votre
Père céleste est parfait », puisque vous avez reçu une participation de
sa vie intime.
Tandis que
l’Ancien Testament ne parlait guère qu’en figure de la vie éternelle, symbolisée
par la terre promise, le Nouveau, en particulier l’Évangile de saint Jean,
en parle constamment, et depuis lors il est pour ainsi dire impossible de
finir un sermon sans désigner par ces termes la béatitude suprême à laquelle
nous sommes appelés.
Bien plus, si nous demandons à l’Évangile, surtout à celui de saint Jean,
ce qu’est la vie de la grâce, il nous répond : C’est la vie éternelle
commencée.
Notre-Seigneur dit en effet à six reprises dans le quatrième
Évangile : « Celui qui croit en
moi a la vie éternelle[9]
» ; non seulement il l’aura plus tard s’il persévère, mais en un sens il l’a
déjà. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le
ressusciterai au dernier jour[10].
» – Que veulent dire ces paroles
? – Notre-Seigneur les explique plus loin (Jean, VIII, 51-53) : « En vérité, en vérité le vous le
dis, quiconque gardera ma parole (par la pratique des préceptes) ne
verra jamais la mort. » Stupéfaits, les Juifs lui répliquent : « Nous voyons maintenant qu’un démon
est en toi : Abraham est mort, les
prophètes aussi, et toi, tu dis :
Quiconque gardera ma parole ne goûtera jamais la mort !... Qui donc prétends-tu
être ? » C’est alors que
Jésus leur dit : « Avant qu’Abraham
fût, je suis » (Ibid., 58).
Que veut nous faire entendre Notre-Seigneur lorsque à plusieurs reprises
il affirme : « Celui qui croit en
moi a la vie éternelle » ? –
Il veut dire : Celui qui croit en
moi d’une foi vive, unie à la charité, à l’amour de Dieu et du prochain, a la
vie éternelle commencée. En d’autres termes :Celui qui croit en moi a en
germe une vie surnaturelle qui est identique en son fond avec la vie éternelle.
Le progrès spirituel ne peut tendre en effet vers la vie de l’éternité que
s’il en suppose le germe en nous, et un germe de même nature. Dans l’ordre
naturel, le germe contenu dans le gland ne pourrait pas devenir un chêne s’il
n’était pas de même nature que lui, s’il ne contenait pas à l’état latent la
même vie. Le petit enfant ne pourrait pas non plus devenir un homme s’il n’avait
pas une âme raisonnable, si la raison ne sommeillait pas en lui. Ainsi le
chrétien de la terre ne pourrait pas devenir un bienheureux du ciel s’il
n’avait pas reçu au baptême la vie divine.
Et comme on ne peut connaître la nature du germe contenu dans le gland
qu’en la considérant à son état parfait dans le chêne, de même on ne peut
connaître la vie de la grâce qu’en la considérant dans son épanouissement
dernier, dans la gloire qui est sa consommation. « Gratia est semen gloriae
», dit toute la Tradition.
Au fond, c’est la même vie surnaturelle, la même grâce sanctifiante et la
même charité, avec deux différences. Ici-bas nous connaissons surnaturellement
et infailliblement Dieu, non dans la clarté de la vision, mais dans
l’obscurité de la foi, et de plus nous espérons le posséder d’une façon
inamissible, mais, tant que nous sommes sur la terre, nous pouvons le perdre par
notre faute.
Malgré ces deux différences, relatives à la foi et à l’espérance, c’est
la même vie, la même grâce sanctifiante et la même charité. Notre-Seigneur le
dit à la Samaritaine : « Si
scires donum Dei : Si tu savais
le don de Dieu, c’est toi qui m’aurais demandé à boire... Celui qui boira de
l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif ; au contraire, l’eau que Je lui
donnerai deviendra en lui une source jaillissante jusqu’à la vie éternelle
» (Jean, IV, 10-14). Dans le temple, le dernier jour de la fête des
Tabernacles, Jésus debout dit aussi à haute voix, non seulement pour des âmes
privilégiées, mais pour tous : «
Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi,
des fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine (Jean, VII, 37). Il disait
cela, ajoute saint Jean, de l’Esprit, que devaient recevoir ceux qui croient en
lui. » Le Saint-Esprit est appelé fons vivus, fons
vitae.
Jésus dit encore : « Si
quelqu’un m’aime (la foi seule ne suffit pas), il gardera ma parole, et mon
Père l’aimera, et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure »
(Jean, XIV, 23). Qui viendra
? Non seulement la grâce,
don créé, mais les Personnes divines
: « Mon Père et moi » et aussi le Saint-Esprit promis. La Trinité sainte
habite donc en nous, dans l’obscurité de la foi, un peu comme elle habite dans
l’âme des saints du ciel qui la voient à découvert. « Celui qui demeure
dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui » (I Joan., IV,
16).
Cette vie intérieure surnaturelle est très supérieure au miracle, qui
n’est qu’un signe sensible de la parole de Dieu ou de la sainteté de ses
serviteurs. Même la résurrection d’un mort, qui restitue surnaturellement au
cadavre la vie naturelle, n’est pour ainsi dire rien en comparaison de
la résurrection d’une âme qui se trouvait dans la mort spirituelle du péché et
qui reçoit la vie essentiellement surnaturelle de la
grâce.
C’est
vraiment, dans la pénombre de la foi, la vie éternelle commencée[11].
C’est ce qui fait dire encore à Notre-Seigneur : « Le royaume de Dieu ne vient pas de
manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici ou là ; car voyez, le
royaume de Dieu est au milieu de vous »(Luc,XVII, 20). Il est là caché en
vous, en vos âmes, comme le grain de sénevé, comme le ferment qui fera lever
toute la pâte, comme le trésor enfoui dans un champ, comme la source d’où
provient le fleuve d’eau vive, qui ne tarit jamais.
C’est encore ce qui fait dire à saint Jean dans sa 1ère Épître : « Nous savons que nous sommes
passés de la mort à la vie, si nous aimons nos frères » (I Joan., III, 14).
« Je vous ai écrit ces choses, pour que vous sachiez que vous avez la vie
éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu » (I Joan., v, 13). « La
vie éternelle consiste à vous connaître, vous le seul vrai Dieu et celui
que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Joan., XVII, 3).
Saint Thomas exprime cette, doctrine lorsqu’il écrit : « Gratia nihil aliùd est quam
quaedam inchoatio gloriae in nobis (Ia IIae, q. 24. a. 3, ad 2m ; Item, Ia.
IIae, q.69, a.2 ; de Veritate, q. 14, a. 2) : La grâce n’est autre chose qu’un
certain commencement de la gloire en nous. »
Bossuet dit de même : « La
vie éternelle commencée consiste à connaître Dieu par la foi (unie à
l’amour), et la vie éternelle consommée consiste à voir Dieu face à face et à
découvert. Jésus-Christ nous donne l’une et l’autre parce qu’il nous l’a méritée
et qu’il en est le principe dans tous les membres qu’il anime[12].
»
C’est ce que la liturgie exprime aussi en disant dans la préface de la
messe pour les défunts : « Tuis
enim fidelibus, Domine, vita mutatur, non tollitur : Pour vos fidèles, Seigneur, la vie
n’est pas ôtée, mais changée et transfigurée. »
Le prix de la vraie
conversion
On voit ainsi la grandeur de la conversion qui fait passer l’âme de
l’état de péché mortel ou de dissipation et d’indifférence à l’égard de
Dieu à l’état de grâce, où déjà elle aime Dieu plus que soi et par-dessus
tout, au moins d’un amour d’estime, sinon encore d’un amour vraiment
généreux et victorieux de tout égoïsme.
Le premier état était un état de mort spirituelle, où plus ou moins
consciemment on ramenait tout à soi, où l’on voulait se faire le centre de
tout, et où l’on devenait de fait esclave de tout, de ses passions, de l’esprit
du monde et de l’esprit du mal.
Le second état est un état de vie, où nous commençons sérieusement à nous
dépasser nous-mêmes et à ramener tout à Dieu, aimé plus que nous. C’est l’entrée
dans le règne de Dieu, où l’âme docile commence à régner avec Lui sur ses
passions, sur l’esprit du monde et celui du mal.
On conçoit dès lors que saint Thomas ait écrit : « Bonum gratiae unius
(hominis),majus est, quam bonum naturae totius universi » (Ia IIae, q. 11,3,
a. 9, ad 2) : Le moindre degré de
grâce sanctifiante dans une âme, dans celle par exemple d’un petit enfant
après son baptême, vaut plus que le bien naturel de tout l’univers. Cette seule
grâce vaut plus que toutes les natures créées prises ensemble, y compris les
natures angéliques, car les anges ont eu besoin, non pas de rédemption, mais du
don gratuit de la grâce pour tendre vers la béatitude surnaturelle à laquelle
Dieu les appelait. Saint Augustin dit que Dieu en créant la nature des anges
leur a fait le don de la grâce : «
Simul in eis coudens naturam et largiens gratiam[13]
», et il tient que « la justification de l’impie est chose plus grande que la
création du ciel et de la terre[14]
», plus grande même que la création des natures
angéliques.
Saint Thomas ajoute : « La
justification d’un pécheur est proportionnellement plus précieuse que la
glorification d’un juste, car le don de la grâce dépasse plus l’état de l’impie,
qui était digne de peine, que le don de la gloire ne dépasse l’état du juste,
qui, du fait de sa justification, est digne de ce don[15].
» Il y a beaucoup plus de distance entre la nature de l’homme ou même entre
celle de l’ange le plus élevé et
la grâce qu’entre la grâce et la gloire. La nature créée la plus
haute n’est nullement le germe de la grâce, tandis que celle-ci est bien le
germe de la vie éternelle, semen gloriae.
Il se passe donc au confessionnal, au moment de l’absolution du pécheur,
quelque chose de plus grand proportionnellement que l’entrée d’un juste. dans la
gloire.
C’est cette doctrine que Pascal exprime en disant dans une des plus
belles pages des Pensées, qui est sur ce point le résumé de
l’enseignement de saint Augustin et de saint Thomas : « La distance infinie des corps aux
esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car
elle est surnaturelle[16]...
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent
pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi, et les corps,
rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes
leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité, cela est
d’un ordre infiniment plus élevé. – De tous les corps ensemble, on ne
saurait en faire réussir une petite pensée
: cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits,
on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible et d’un autre
ordre surnaturel[17].
»
On voit dès lors combien grande fut l’erreur de Luther sur la
justification, lorsqu’il voulut l’expliquer, non par l’infusion de la grâce et
de la charité qui remet les péchés, mais seulement par la foi au Christ
sans les œuvres, sans l’amour, ou par la simple imputation extérieure des
mérites du Christ, imputation qui couvrait les péchés, sans les effacer, et
laissait ainsi le pécheur dans sa souillure et sa corruption. La volonté n’était
pas dès lors régénérée par l’amour surnaturel de Dieu et des âmes en Dieu. –
La foi aux mérites du Christ et l’imputation extérieure de sa justice
manifestement ne suffisent pas pour que le pécheur soit justifié ou
converti, il faut encore qu’il veuille observer les préceptes, surtout les deux
grands préceptes de d’amour de Dieu et du prochain : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma
parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons et nous ferons en lui notre
demeure » (Jean, XIV, 23). « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu,
et Dieu en lui » (I Joan., IV, 16).
Nous sommes ici dans un ordre très supérieur à l’honnêteté naturelle, et
celle-ci ne peut être pleinement réalisée sans la grâce, nécessaire à l’homme
déchu pour aimer efficacement et plus que soi le Souverain Bien, Dieu,
auteur de notre nature[18].
Notre raison par ses seules forces conçoit bien que nous devons aimer ainsi
l’Auteur de notre nature, mais notre volonté dans l’état de déchéance ne
peut y parvenir, à plus forte raison ne peut-elle pas par ses seules forces
naturelles aimer Dieu, Auteur de la grâce, puisque cet amour est d’ordre
essentiellement surnaturel, autant pour l’ange que pour nous. – Nous voyons dès
lors quelle est l’élévation de la vie surnaturelle que
nous
avons reçue au
baptême, et ce que doit être par suite notre vie
intérieure.
Cette vie éternelle commencée constitue tout un organisme spirituel,
qui doit se développer jusqu’à notre entrée au ciel. La grâce
sanctifiante, reçue dans l’essence de l’âme, est le principe radical de
cet organisme impérissable, qui devrait durer toujours, si le péché mortel, qui
est un désordre radical, ne venait parfois le détruire[19].
De la grâce sanctifiante, germe de la gloire, dérivent les vertus infuses,
d’abord les vertus théologales, dont la plus haute, la charité,
doit, comme la grâce sanctifiante, durer toujours. « La charité ne passera
jamais, dit saint Paul... Maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais
la plus grande des trois c’est la charité » (I Cor., XIII, 8, 13). Elle durera
toujours, éternellement, lorsque la foi aura disparu pour faire place à la
vision, et lorsque à l’espérance succédera la possession inamissible de
Dieu clairement connu.
L’organisme spirituel se complète par les vertus morales infuses,
qui portent sur les moyens, tandis que les vertus théologales regardent la
fin dernière. Ce sont comme autant de fonctions admirablement subordonnées,
infiniment supérieures à celles de notre organisme corporel. On les appelle : prudence chrétienne, justice, force,
tempérance, humilité, douceur, patience, magnanimité, etc.
Enfin pour remédier à l’imperfection de ces vertus qui, sous la direction
de la foi obscure et de la prudence, gardent une manière encore trop humaine
d’agir, il y a les sept dons du Saint-Esprit, qui habite en nous. Ils
sont comme des voiles sur la barque et nous disposent à recevoir docilement
et promptement le souffle d’en haut, les inspirations spéciales de Dieu,
qui nous permettent d’agir d’une manière non plus humaine, mais ,divine, avec
l’élan qu’il faut avoir pour courir dans la voie de Dieu et ne pas reculer
devant les obstacles.
Toutes ces vertus infuses et ces dons grandissent avec la grâce
sanctifiante et la charité, dit saint Thomas (Ia IIae, q. 66, a. 2), comme les
cinq doigts de la main se développent ensemble, comme tous les organes de notre
corps augmentent en même temps. De la sorte on ne conçoit pas qu’une âme ait une
haute charité sans avoir le don de sagesse à un degré
proportionné, soit sous une forme nettement contemplative, soit
sous une forme pratique plus directement ordonnée à l’action. La sagesse d’un
saint Vincent de Paul n’est pas absolument semblable à celle d’un saint
Augustin, mais l’une et l’autre est infuse.
Tout l’organisme spirituel se développe donc en même temps, quoique sous
des formes variées. Et de ce point de vue, comme la contemplation infuse des
mystères de la foi est un acte des dons du Saint-Esprit, qui dispose
normalement à la vision béatifique, ne faut-il pas dire qu’elle est
dans la voie normale de la sainteté
? – Il suffit ici de toucher la question, sans y insister davantage[20].
Pour mieux voir le prix de cette vie éternelle commencée, il faut
entrevoir ce que sera son plein épanouissement au ciel et combien il dépasse ce
qu’eût été notre béatitude et notre récompense si nous avions été créée dans un
état purement naturel.
Si nous avions été créés en l’état de pure nature, avec une âme
spirituelle et immortelle, mais sans la vie de la grâce, même alors notre
intelligence eût été faite pour la connaissance du vrai et notre volonté pour
l’amour du bien. Nous aurions eu pour fin de connaître Dieu, Souverain Bien,
Auteur de notre nature, et de l’aimer par-dessus tout. Mais nous ne l’aurions
connu que par le reflet de ses perfections dans ses créatures, comme les grands
philosophes païens l’ont connu, d’une façon pourtant plus certaine et sans
mélange d’erreurs. Il eût été pour nous la Cause première et l’Intelligence
suprême qui a ordonné toutes choses.
Nous l’aurions aimé comme l’Auteur de notre nature d’un amour d’inférieur
à supérieur, qui n’eût pas été une amitié, mais plutôt un sentiment fait
d’admiration, de respect, de reconnaissance, sans cette douce et simple
familiarité qui est au cœur des enfants de Dieu. Nous aurions été ses
serviteurs, mais non pas ses enfants.
Cette fin dernière naturelle est déjà très haute. Elle ne saurait
produire la satiété, pas plus que notre œil ne se lasse de voir l’azur du ciel.
De plus, c’est une fin spirituelle qui, à la différence des biens matériels,
peut être possédé par tous et chacun, sans que la possession de l’un nuise à
celle de l’autre et engendre la jalousie ou la division.
Mais cette connaissance abstraite et médiate de Dieu eût laissé subsister
bien des obscurités, en particulier sur la conciliation intime des perfections
divines. Nous en serions toujours restés à épeler et à énumérer ces perfections
absolues, et toujours nous nous serions demandé comment se peuvent concilier
intimement la toute-puissante bonté et la permission divine du mal, d’un mal
parfois si grand qu’il déconcerte notre raison, comment aussi peuvent
s’accorder intimement l’infinie miséricorde et l’infinie
justice.
Dans cette béatitude naturelle, nous n’aurions pu nous empêcher de
dire : Si pourtant je pouvais le
voir ce Dieu, source de toute vérité et de toute bonté, le voir
immédiatement comme Il se voit !
Ce que ni la raison la plus puissante, ni l’intelligence naturelle
des anges ne peuvent découvrir, la Révélation divine nous l’a fait
connaître. Elle nous dit que notre fin dernière est essentiellement surnaturelle
et qu’elle consiste à voir Dieu immédiatement face à lace et tel qu’il est,
sicuti est (I Cor., XIII, 12 ; I Joan., III, 2). « Dieu nous a prédestinés à
devenir conformes à l’image de son Fils unique, pour que celui-ci soit le
premier-né entre plusieurs
frères » (Rom.,
VIII, 29). « L’œil de l’homme n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, son cœur ne
peut désirer les choses que Dieu prépare à ceux qui l’aiment » (I Cor., II,
9).
Nous sommes appelés à voir Dieu, non pas seulement dans le miroir des
créatures, si parfaites soient-elles, mais à le voir immédiatement,
sans l’intermédiaire d’aucune créature, et même sans l’intermédiaire
d’aucune idée
créée[21],
car celle-ci, si parfaite qu’on la suppose, ne pourrait représenter tel qu’il
est en soi Celui qui est la Pensée même et le Vrai infini, un pur éclair
intellectuel éternellement subsistant, et la vive flamme de l’Amour sans
mesure.
Nous sommes appelés à voir toutes les perfections divines concentrées et
intimement unies dans leur source commune : la Déité, à voir comment la
Miséricorde la plus tendre et la Justice la plus inflexible procèdent d’un même
Amour infiniment généreux et infiniment saint, comment cet Amour, même en son
bon plaisir le plus libre, s’identifie avec la pure Sagesse, comment il n’y a
rien en lui qui ne soit sage, et rien dans la Sagesse qui ne se convertisse en
Amour. Nous sommes appelés à contempler l’éminente simplicité de Dieu, pureté et
sainteté absolues, à voir l’infinie fécondité de la nature divine
s’épanouissant en trois Personnes, à contempler l’éternelle génération du Verbe,
« splendeur du Père et figure de sa substance », à voir l’ineffable spiration du
Saint-Esprit, terme de l’amour commun du Père et du Fils, qui les unit dans la
plus absolue diffusion d’eux-mêmes. Le Bien est naturellement diffusif de soi,
et plus il est d’ordre élevé, plus il se donne intimement et abondamment[22].
Nul ne peut dire la joie et l’amour que produira en nous cette
vision, amour de Dieu si pur et si fort que rien ne pourra plus le détruire ni
l’amoindrir en quoi que ce soit.
Si donc nous voulons connaître le prix de la grâce sanctifiante, et celui
de la vraie vie intérieure, il faut nous dire qu’elle est la vie éternelle
commencée, malgré les deux différences qui tiennent à la foi et à l’espérance.
Nous ne connaissons Dieu ici-bas que dans l’obscurité de la foi, et, tout en
espérant le posséder, nous pouvons le perdre, mais, malgré ces deux différences,
c’est la même vie en son fond, la même grâce sanctifiante et la même charité,
qui doivent durer éternellement.
Telle est la vérité fondamentale de la spiritualité chrétienne. Il s’ensuit que notre vie intérieure doit être une vie d’humilité, en se rappelant toujours que son principe, la grâce sanctifiante, est un don gratuit, et qu’il faut toujours une grâce actuelle pour le moindre acte salutaire, pour faire le moindre pas en avant dans la voie du salut. Elle doit être aussi une vie de mortification, comme le demande saint Paul : « Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris » (II Cor., IV, 10) ; c’est-à-dire que nous devons de plus en plus mourir au péché et à ses suites qui restent en nous, pour que Dieu règne profondément en nous, jusqu’au fond de l’âme. Mais notre vie intérieure doit être surtout une vie de foi, d’espérance, de charité, d’union à Dieu par la prière incessante ; elle est surtout la vie des trois vertus théologales et des dons du Saint-Esprit qui les accompagnent, dons de sagesse, d’intelligence, de science, de piété, de conseil, de force et de crainte de Dieu. Nous pénétrerons ainsi et savourerons de plus en plus les mystères de la foi. C’est dire que toute notre vie intérieure tend vers la contemplation surnaturelle des mystères de la Vie intime de Dieu et de l’Incarnation rédemptrice, elle tend surtout vers une union à Dieu toujours plus intime, prélude de l’union toujours actuelle et inamissible, qui sera la vie éternelle consommée.
Les trois tiges de la vie
spirituelle
Si telle est la vie de la grâce et la constitution de l’organisme
spirituel des vertus infuses et des dons, il n’est pas étonnant qu’on ait
souvent comparé le développement de la vie intérieure aux trois âges de la vie
corporelle : l’enfance,
l’adolescence et l’âge adulte. Saint Thomas (IIa IIae, q. 24, a. 9) a indiqué
lui-même cette comparaison. Il y a là une analogie qui vaut la peine d’être
suivie, en observant surtout la transition d’une période à
l’autre.
On admet généralement que l’enfance dure jusqu’à l’époque de la puberté
vers quatorze ans, bien que la première enfance cesse à l’éveil de la raison,
vers sept ans.
L’adolescence va de quatorze à vingt ans. Vient ensuite l’âge adulte, où
l’on distingue la période qui précède la pleine maturité, et celle qui, à partir
de trente-cinq ans environ, la suit, avant le déclin de la
vieillesse.
La mentalité change avec les transformations de l’organisme ; l’activité
de l’enfant n’est pas, a-t-on dit, celle d’un homme en miniature, ou d’un adulte
fatigué : l’élément qui domine en
elle n est pas le même. L enfant ne discerne pas encore, n’organise pas
rationnellement, mais il suit surtout l’imagination et les impulsions de la
sensibilité ; et même lorsque sa raison commence à s’éveiller, elle reste
extrêmement dépendante des sens ; un enfant nous demanda un jour : « Qu’est-ce que vous enseignez cette
année ? – Le traité de
l’homme. – De quel homme ? » Son
intelligence n’arrivait pas encore à la conception abstraite et universelle de
l’homme comme homme.
Or ce qui est à remarquer, pour le sujet qui nous occupe, c’est surtout
la transition de l’enfance à l’adolescence, et celle de l’adolescence à
l’âge adulte.
Au sortir de l’enfance, vers l’âge de quatorze ans, à l’époque de la
puberté, il y a une transformation non seulement organique, mais
psychologique, intellectuelle et morale. L’adolescent ne se contente
plus de suivre son imagination comme l’enfant ; il commence à réfléchir aux
choses de la vie humaine, à la nécessité de se préparer à exercer tel métier ou
telle fonction ; il n’a plus la manière enfantine de juger des choses de
la famille, de la société, de la religion ; sa personnalité morale commence
à se former avec le sens de l’honneur, de la bonne réputation. Ou, au contraire,
en traversant mal cette période appelée l’âge ingrat, il se déprave et commence
à mal tourner. C’est une loi : il
faut sortir de l’enfance en se développant normalement ; autrement, ou bien
l’on prend une mauvaise direction, ou bien l’on reste un arriéré ou un anormal
instable, peut-être même un nain. « Qui n’avance pas, recule.
»
C’est ici que l’analogie devient éclairante pour la vie spirituelle : nous verrons que le commençant qui ne
devient pas, comme il le faudrait, un progressant, tourne mal ou reste une âme
attardée, attiédie et comme un nain spirituel. Ici aussi : « Qui n’avance pas, recule »,
comme l’ont dit souvent les Pères de l’Église.
Poursuivons l’analogie. Si la crise de la puberté à la fois physique et
morale est un moment difficile à passer, il en est de même d’une autre crise
qu’on peut appeler celle de la première liberté, qui introduit l’adolescent dans
l’âge adulte vers vingt ans. Le jeune homme, qui physiquement est alors tout à
fait formé, doit commencer à prendre sa place dans la vie sociale : il fait le service militaire,
bientôt il sera temps pour lui de se marier et de devenir à son tour un
éducateur, à moins qu’il n’ait reçu de Dieu une vocation plus haute. Plusieurs
traversent mal cette crise de la première liberté, et, comme le prodigue,
en s’éloignant de la maison paternelle, confondent la liberté avec la licence.
Ici encore la loi est de sortir de l’adolescence pour passer à l’âge
adulte, en se développant normalement ; autrement on s’engage dans une fausse
voie, ou l’on reste un arriéré, de ceux dont on dit : Il sera un enfant toute sa
vie.
Le véritable adulte n’est pas seulement un grand adolescent ; il a une
mentalité nouvelle ; il est préoccupé de questions plus générales auxquelles
l’adolescent ne s’intéresse pas encore ; il comprend l’âge inférieur, mais il
n’est pas compris par lui ; la conversation sur certains sujets n’est pas
possible ou serait très superficielle.
Il y a quelque chose de semblable, dans la vie spirituelle, entre le
progressant et le parfait. Le parfait doit comprendre les âges qu’il a traversés
lui-même, mais il ne peut demander d’être pleinement compris par ceux qui s’y
trouvent encore.
Ce que nous voulons surtout noter ici, c’est que, de même qu’il y a une
crise plus ou moins manifeste et plus ou moins bien supportée pour passer
de l’enfance à l’adolescence, celle de la puberté, d’ordre à la fois physique et
psychologique, il y a une crise analogue pour passer de la vie purgative
des commençants à la vie illuminative des progressants. Cette crise a été
décrite par plusieurs grands spirituels, notamment par Tauler[23],
surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens[24],
par le P. Lallemant, S.J.[25],
et plusieurs autres sous le nom de seconde
conversion.
De même encore que l’adolescent, pour arriver comme il faut à l’âge
adulte, doit bien traverser l’autre crise de la première liberté et ne pas
abuser de celle-ci dès qu’il n’est plus sous les yeux de ses parents, ainsi,
pour passer de la vie illuminative des progressants à la véritable vie d’union,
il y a une autre crise spirituelle, mentionnée par Tauler[26],
décrite par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive
de l’esprit[27],
et qui mérite d’être appelée une troisième conversion, ou mieux une
transformation de l’âme.
C’est saint Jean de da Croix qui a le mieux noté ces deux crises à la
transition d’un âge à l’autre. On voit qu’elles répondent à la nature de l’âme
humaine (à ses deux parties :
sensitive et spirituelle), elles répondent aussi à la nature de la semence
divine, à la grâce sanctifiante, germe de la vie éternelle, qui doit de plus en
plus vivifier toutes nos facultés et inspirer tous nos actes, jusqu’à ce
que le fond de l’âme soit purifié de tout égoïsme et soit véritablement
tout à Dieu.
Saint Jean de la Croix, sans doute, décrit le progrès spirituel tel qu’il
apparaît surtout chez les contemplatifs et chez les plus généreux d’entre eux,
pour arriver le plus directement possible à l’union à Dieu. Il montre ainsi dans
toute leur élévation quelles sont les lois supérieures de la vie de la
grâce. Mais ces lois s’appliquent aussi d’une façon atténuée, chez bien
d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une si haute perfection, mais qui pourtant
avancent généreusement, sans revenir en arrière.
Dans les chapitres qui suivent, nous voudrions précisément montrer que,
selon l’enseignement traditionnel, il doit y avoir dans la vie spirituelle
des commençants, au bout d’un certain temps, une deuxième conversion,
semblable à la deuxième conversion des Apôtres à la fin de la Passion du
Sauveur, et que, plus tard, avant d’entrer dans la vie d’union des parfaits, il
doit y avoir comme une troisième conversion ou transformation de l’âme,
semblable à celle qui se produisit chez les Apôtres le jour de la
Pentecôte.
Cette différence des trois âges de la vie spirituelle n’est pas, on
le voit, sans importance. On s’en rend compte particulièrement dans la
direction. Tel vieux directeur arrivé à l’âge des parfaits peut n’avoir lu que
très peu les auteurs mystiques, et cependant il répond généralement bien et de
façon immédiatement applicable à des questions délicates en matière fort
élevée, et il y répond dans les termes de l’Évangile, par telle ou telle parole
de l’Évangile du jour, sans avoir même l’air de se douter de l’élévation de ses
réponses. Tandis que tel jeune prêtre, qui a beaucoup lu les auteurs mystiques,
mais qui en est peut-être encore lui-même à l’âge des commençants, ne semble
avoir des choses de la vie spirituelle qu’une connaissance livresque et pour
ainsi dire verbale.
La question qui nous occupe est donc au plus haut point une question de
vie. Il importe de la considérer du point de vue traditionnel ; on voit alors
tout le sens et la portée de l’adage des Pères : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance
pas recule », et l’on voit aussi que notre vie intérieure d’ici-bas doit arriver
à être comme le prélude normal de la vision béatifique. En ce sens profond elle
est, comme nous l’avons dit, la vie éternelle commencée, « inchoatio vitae
aeternae »[28].
« En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie
éternelle, qui credit in me habet vitam aeternam, et je le
ressusciterai au dernier jour » (Jean, VI,
47-55).
CHAPITRE II
La seconde
conversion
Entrée dans la voie
illuminative
Convertimini ad me, ait Dominus,
et salvi eritis.
« Convertissez-vous, dit le
Seigneur, et vous serez sauvés. »
(Isaïe, XLV,
22.)
Nous avons vu que la vie de la grâce dès ici-bas est la vie éternelle
commencée, le germe de la gloire, « semen gloriae », et qu’il y a sur terre
trois âges de la vie spirituelle, comparables à l’enfance, à
l’adolescence et à l’âge adulte. Nous avons aussi noté que, comme il y a, à
quatorze ans environ, une crise pour passer de la seconde enfance à
l’adolescence, et une autre vers vingt ans pour entrer dans l’âge
pleinement adulte, il y a deux crises analogues dans la vie spirituelle,
l’une qui marque la transition à la voie illuminative des progressants, et
l’autre qui prépare l’entrée dans la voie unitive des
parfaits.
La première de ces crises a été appelée quelquefois une seconde
conversion. C’est d’elle que nous devons parler
maintenant.
La liturgie, surtout certains jours, comme pendant l’Avent et tout le
Carême, parle périodiquement de la nécessité de se convertir, même à ceux qui
vivent déjà chrétiennement, mais d’une manière encore trop
imparfaite.
Les auteurs
spirituels ont aussi assez souvent parlé de la seconde conversion, nécessaire
chez le chrétien qui, après avoir déjà sérieusement pensé à son salut et fait
effort pour marcher dans la voie de Dieu, commence à retomber selon la pente de
sa nature dans une certaine tiédeur et fait penser à une plante qui a été
greffée et qui tend à revenir à l’état sauvage. Certains auteurs spirituels ont
particulièrement insisté sur la nécessité de cette seconde conversion,
nécessité qu’ils avaient connue par expérience, comme le Bx Henri Suso, Tauler.
Saint Jean de la Croix a même montré profondément que l’entrée dans la voie
illuminative est marquée par une purification passive des sens, qui est une
seconde conversion, et l’entrée dans la voie unitive, par une purification
passive de l’esprit, qui est une conversion plus profonde encore de toute l’âme
en ce qu’elle a de plus intime. Parmi les spirituels de la Compagnie de Jésus,
le P. Lallemant, dans son beau livre La Doctrine Spirituelle, a écrit
aussi : « Il arrive d’ordinaire deux conversions à la plupart des saints et
aux religieux qui se rendent parfaits : l’une par laquelle ils se dévouent au
service de Dieu, l’autre par laquelle ils se donnent entièrement à
la perfection. Cela se remarqua dans les Apôtres, quand Notre-Seigneur les
appela, puis quand il leur envoya le Saint-Esprit, de même en sainte Thérèse, en
son confesseur le P. Alvarez, et en plusieurs autres. Cette seconde
conversion n’arrive pas à tous les religieux, et c’est par leur négligence[29].
»
Cette question est d’un grand intérêt pour toute âme intérieure. Parmi
les saints qui en ont le mieux parlé avant saint Jean de la Croix et qui ont
ainsi préparé son enseignement, il faut compter sainte Catherine de Sienne. Elle
touche ce sujet à plusieurs reprises dans son Dialogue et dans ses Lettres d’une
façon très réaliste et très pratique qui souligne d’un trait de lumière
l’enseignement communément reçu dans l’Église[30].
En suivant ce qu’elle a écrit, nous parlerons d’abord de cette seconde
conversion chez les Apôtres, puis de ce qu’elle doit être en nous : quels
défauts la rendent nécessaire, quels grands motifs doivent l’inspirer, enfin
quels fruits elle doit porter.
La seconde conversion des
Apôtres
Sainte Catherine de Sienne parle explicitement de la seconde conversion
des Apôtres dans son Dialogue, au chapitre 63[31].
Leur première conversion avait eu lieu, lorsque Jésus les avait
appelés en leur disant : « Je ferai de vous des pécheurs d’hommes. » Ils
suivirent Notre-Seigneur, écoutèrent avec une vive admiration son
enseignement, virent ses miracles, prirent part à son ministère. Trois
d’entre eux le virent transfiguré sur le Thabor. Tous assistèrent à
l’institution de l’Eucharistie, ils furent alors ordonnés prêtres et
communièrent. Mais lorsque l’heure de la Passion, pourtant souvent prédite par
Jésus, arriva, les Apôtres abandonnèrent leur Maître. Pierre même, qui l’aimait
cependant beaucoup, s’égara jusqu’à le renier trois fois. Notre-Seigneur avait
dit à Pierre après la Cène, ce qui rappelle le prologue du .livre de Job
: « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le
froment, ut vos cribraret sicut triticum ; mais j’ai prié pour toi, afin
que ta foi ne défaille point, et toi quand tu seras converti, et tu aliquando
conversus, affermis tes frères. » – « Seigneur, lui dit Pierre, je suis prêt
à aller avec vous en prison et à la mort. » Et Jésus lui dit : « Pierre, je te
le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié trois fois de me
connaître » (Luc, XXII, 31-34).
De fait, Pierre tomba, et renia son Maître même en jurant qu’il ne le
connaissait pas.
Quand commença sa seconde conversion ? Sitôt après son triple reniement,
comme il est rapporté en saint Luc, XXII, 61 : « Au même instant, comme il
parlait encore, le coq chanta. Le Seigneur, s’étant retourné, regarda Pierre.
Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : Avant que
le coq chante aujourd’hui, tu me renieras trois fois. Et étant sorti, il
pleura amèrement. » Sous le regard de Jésus et la grâce qui l’accompagna, ce
repentir de Pierre dut être bien profond et comme le principe d’une vie
nouvelle.
Au sujet de cette seconde conversion de Pierre, il faut se rappeler ce
que dit saint Thomas, IIIa, q. 89, a. 2 : Même après une faute grave, si l’âme a
un repentir vraiment fervent et
proportionné au degré de grâce perdu, elle recouvre ce degré de
grâce ; elle peut même revivre à un degré supérieur, si elle a une contrition
plus fervente encore. Elle n’est donc pas obligée de recommencer son
ascension au début, mais elle la continue en la reprenant au point où elle était
arrivée quand elle est tombée[32].
Celui qui trébuche à mi-côte et se relève aussitôt, continue la
montée.
Tout porte à penser que Pierre, par la ferveur de son repentir, non
seulement recouvra le degré de grâce qu’il avait perdu, mais fut élevé à un
degré de vie surnaturelle supérieur. Le Seigneur avait permis cette chute pour
qu’il fût guéri de sa présomption, devint plus humble, et mit sa confiance
non plus en soi-même mais en Dieu.
Il est dit dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. 63
: « Pierre se retira dans le silence pour y pleurer, après avoir commis la faute
de renier mon Fils. Sa douleur était cependant encore imparfaite, et elle
le demeura quarante jours durant, jusque après l’Ascension. (Elle demeura
imparfaite malgré les apparitions du Sauveur.) Mais quand ma Vérité fut
retournée vers moi selon son humanité, Pierre et les autres disciples se
retirèrent dans leur maison, pour attendre l’avènement de l’Esprit-Saint, que ma
Vérité leur avait promis. Ils s’y tenaient enfermés, comme retenus par la
crainte, parce que leur âme n’était pas parvenue à l’amour parfait. » Ils ne
furent vraiment transformés qu’à la Pentecôte.
Il y eut pourtant là, pour Pierre et pour les Apôtres, avant la fin de la
Passion du Sauveur, une seconde conversion manifeste, qui se confirma les jours
suivants. Après sa résurrection, Notre-Seigneur leur apparut à plusieurs
reprises, il les éclaira, comme il donna aux disciples d’Emmaüs
l’intelligence des Écritures, et spécialement il fit réparer à Pierre son triple
reniement, après la pêche miraculeuse, par un triple acte d’amour.
Comme le rapporte saint Jean, XXI, 15, Jésus dit à Simon Pierre : «
Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui,
Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui
dit une seconde fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre lui
répondit : Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. Jésus lui dit :
Pais mes agneaux. Il lui demanda pour la troisième fois : Simon, fils de
Jean, m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui demandait pour
la troisième fois : M’aimes-tu ? et il lui répondit : Seigneur, vous connaissez
toutes choses, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. »
Puis il lui annonça en termes voilés son martyre : « Lorsque tu seras vieux, tu
étendras tes mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras point.
»
Le triple reniement était réparé par ce triple acte d’amour. C’était
l’affermissement de la seconde conversion de Pierre et une certaine confirmation
en grâce avant la transformation de la Pentecôte.
Il y avait eu aussi pour saint Jean quelque chose de spécial juste avant
la mort de Jésus. Jean, comme les autres Apôtres, avait abandonné
Notre-Seigneur quand Judas arriva avec des hommes armés, mais, par une grâce
invisible très forte et très douce, Jésus attira le disciple bien-aimé
au pied de sa croix, et la seconde conversion de Jean eut lieu lorsqu’il
entendit les sept dernières paroles du Sauveur qui expirait.
Ce que doit être notre seconde conversion. Les
défauts qui la rendent nécessaire.
Sainte Catherine montre dans son Dialogue, ch. 6o et 63, que ce
qui s’est passé chez les Apôtres, nos modèles immédiatement formée par
Notre-Seigneur, doit se reproduire d’une certaine manière en nous. Et même il
faut dire que si les Apôtres ont eu besoin d’une seconde conversion, à plus
forte raison en avons-nous besoin nous-mêmes. La Sainte insiste
particulièrement sur les défauts qui rendent nécessaire cette seconde
conversion, surtout sur l’amour-propre. Il subsiste à des degrés divers
dans les âmes imparfaites, malgré l’état de grâce, et il est la source d’une
multitude de péchés véniels, de défauts habituels, qui deviennent comme des
traits du caractère et qui rendent nécessaire une vraie purification de l’âme,
même chez ceux qui d’une certaine manière ont été sur le Thabor, ou qui ont
souvent participé au banquet eucharistique, comme les Apôtres à la
Cène.
Dans son Dialogue, ch. 6o, sainte Catherine de Sienne parle de cet
amour-propre en décrivant l’amour mercenaire des imparfaits, qui,
sans y prendre garde, servent Dieu par intérêt, par attachement aux consolations
soit temporelles soit spirituelles, et qui, lorsqu’ils en sont privés, versent
des larmes de tendresse sur eux-mêmes[33].
C’est un mélange en soi étrange[34],
mais de fait très fréquent en nous, d’un amour de Dieu, qui a sa sincérité, et
d’un amour désordonné de soi-même. On aime sans doute Dieu d’un amour d’estime
plus que soi, sans quoi on ne serait pas en état de grâce, on aurait perdu la
charité, mais on s’aime encore soi-même d’une façon déréglée. On n’est pas assez
arrivé à s’aimer saintement soi-même pour Dieu et en lui. Cet état d’âme n’est
ni blanc, ni noir ; ce sont des grisailles, où il y a pourtant plus de blanc que
de noir. On monte, mais il y a encore quelque tendance à
redescendre.
On lit en ce chapitre 6o du Dialogue – c’est le Seigneur qui parle
: « Parmi ceux qui sont devenus mes serviteurs de confiance, il en est qui me
servent avec foi, sans crainte servile : ce n’est pas la seule crainte du
châtiment, c’est l’amour qui les attache à mon service (ainsi Pierre
avant la Passion). Mais cet amour ne laisse pas d’être imparfait, parce
que ce qu’ils cherchent dans ce service (au moins pour une bonne part
encore), c’est leur propre utilité, c’est leur satisfaction ou le
plaisir qu’ils trouvent en Moi. La même imperfection se rencontre aussi dans
l’amour qu’ils ont pour leur prochain. Et sais-tu ce qui démontre
l’imperfection de leur amour ?
Dès qu’ils sont privés des consolations qu’ils trouvaient en Moi, cet amour
ne leur suffit plus et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent il va
se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans
la vertu et les arracher à leur imperfection, je leur retire ces consolations
spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n’en agis ainsi
pourtant que pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien
connaître, à prendre conscience qu’ils ne sont rien et que d’eux-mêmes
ils ne possèdent aucune grâce[35].
L’adversité doit avoir pour effet de les porter à chercher un refuge en
Moi, à me reconnaître comme leur bienfaiteur, à s’attacher à Moi seul par
une humilité vraie...
« S’ils ne reconnaissent pas leur imperfection, avec le désir de devenir parfaits, il est
impossible qu’ils ne retournent pas en arrière. » C’est ce qu’ont dit
souvent les Pères : « Dans la voie de Dieu, qui n’avance pas recule. » Comme
l’enfant qui ne grandit pas, ne reste pas un enfant, mais devient un nain, le
commençant qui n’entre pas quand il le faudrait dans la voie des progressants ne
reste pas un commençant, mais devient une âme attardée. Il semble, hélas !
que la grande majorité des âmes se trouve, non pas dans une des trois catégories
des commençants, des progressants et des parfaits, mais dans celle des
attardés ? – Où sommes-nous
personnellement ? – C 'est souvent
bien mystérieux, et ce serait une vaine curiosité de rechercher à quel point de
l’ascension nous sommes parvenus ; mais encore faut-il ne pas se tromper de
route, et ne pas prendre par mégarde celle qui redescend.
Il importe donc de dépasser l’amour qui reste mercenaire, et qui le reste
parfois à son insu. Dans ce même chapitre 6o, il est dit : « C’est de cet amour
imparfait que saint Pierre aimait le bon et doux Jésus, mon Fils unique,
lorsqu’il éprouvait si délicieusement la douceur de son intimité (sur le
Thabor). Mais dès que vint le temps de la tribulation, tout son courage
l’abandonna. Non seulement il n’eut pas la force de souffrir pour lui, mais
à la première menace la peur la plus servile eut raison de sa fidélité et il le
renia en jurant qu’il ne l’avait jamais connu. »
Sainte .Catherine de Sienne, au chapitre 63 de ce même Dialogue,
montre que l’âme imparfaite, qui aime le Seigneur d’un amour encore
mercenaire doit faire ce que fit Pierre après le reniement. Il n’est pas rare
que la Providence permette aussi pour nous à ce moment quelque faute bien
visible pour nous humilier et nous obliger à rentrer en
nous-mêmes.
« Alors, dit le Seigneur (ibidem), après avoir reconnu la gravité
de sa faute et en être sortie, l’âme commence à pleurer, par crainte du
châtiment ; puis elle s’élève à la considération de ma miséricorde, où elle
trouve satisfaction et avantage. Mais elle est, dis-je, toujours imparfaite
et, pour l’amener à la perfection...je me retire d’elle, non par grâce, mais
par le sentiment[36]...
Ce n’est pas ma grâce que je lui enlève, mais la jouissance qu’elle en
éprouvait... pour l’exercer à me chercher Moi-même en toute vérité... avec
désintéressement, foi vive, et haine d’elle-même. » Et comme Pierre répara son
triple reniement par trois actes d’amour plus pur et plus fort, l’âme éclairée
doit faire de même.
Saint Jean de la Croix dira, à la suite de Tauler, pour noter trois
signes de cette seconde conversion : « On ne trouve ni goût ni consolation dans
les choses divines, ni dans les choses créées... On garde pourtant le
souvenir de Dieu, avec une sollicitude et un souci pénible : on craint de ne pas
le servir... On ne parvient pas à méditer en recourant au sens de
l’imagination, car Dieu commence à se communiquer, non plus par les sens,
comme avant, au moyen du raisonnement, mais d’une façon plus spirituelle,
par un acte de simple contemplation (Nuit obscure, l. I, c.
9).
Les progressants ou avancés entrent ainsi, selon saint Jean de la Croix,
dans « la voie illuminative, où Dieu nourrit et fortifie l’âme par contemplation
infuse » (Nuit obscure, 1. I, ch. 14).
Sainte Catherine de Sienne, sans apporter encore autant de précision,
insiste particulièrement sur un des signes de cet état : la
connaissance expérimentale de notre misère et de notre profonde
imperfection, connaissance qui n’est pas précisément acquise ; c’est le Seigneur
qui la donne, comme il regarda Pierre sitôt après le reniement. Alors
Pierre reçut une grâce de lumière, il se souvint, et étant sorti, il pleura
(Luc, XXII, 61).
A la fin de ce même chapitre 63 du Dialogue, le Seigneur dit, et
c’est ce que développera saint Jean de la Croix dans la nuit passive des sens :
« Je me retire de l’âme encore très imparfaite pour qu’elle voie et
connaisse son péché. En se voyant en effet privée de consolation, elle en
éprouve une peine qui l’afflige ; elle se sent
faible,
incertaine, prête au découragement (sa présomption, comme celle de Pierre, est
tombée), et cette expérience lui fait découvrir la racine de l’amour-propre
spirituel qui est en elle. C’est pour elle un moyen de se connaître, de
s’élever au-dessus d’elle-même, de siéger au tribunal de sa conscience, pour ne
pas laisser passer ce sentiment sans lui infliger réprimande et
correction. Elle doit alors s’armer de la sainte haine de soi, pour
arracher .la racine de l’amour-propre qui vicie ses actes, et pour vivre
vraiment et tout à fait de l’amour divin[37].
»
La Sainte remarque au même endroit que de nombreux périls attendent l’âme
qui est mue seulement par un amour mercenaire. Ce sont, dit-elle, des
âmes qui veulent aller au Père, sans passer par Jésus crucifié, et ,qui
se scandalisent de la croix, qui leur est donnée pour les sauver[38].
Quel sont les grands motifs qui doivent inspirer
la seconde conversion,
et quels en sont les fruits ?
Le premier motif qui doit l’inspirer est exprimé par le précepte
suprême qui est sans limites : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit »(Luc, X,
27). Ce précepte demande l’amour de Dieu pour lui-même, et non par intérêt et
attachement à notre satisfaction personnelle ; il dit même que nous
devons aimer Dieu de toutes nos forces, lorsque l’heure de l’épreuve
a sonné pour nous, pour arriver finalement à l’aimer de tout notre esprit,
lorsque nous serons établis au-dessus des fluctuations de la sensibilité en
cette partie supérieure de l’âme, lorsque nous serons devenus des «
adorateurs en esprit et en vérité ». De plus, ce précepte suprême est sans
limites : la perfection de la charité est le but vers lequel tous les chrétiens
doivent tendre, chacun selon sa condition, celui-ci dans le mariage, tel
autre dans la vie sacerdotale ou dans la vie religieuse.
Sainte Catherine de Sienne y insiste aux chapitres 11 et 47 du
Dialogue et rappelle que, pour observer parfaitement le précepte de
l’amour de Dieu et du prochain, il faut avoir l’esprit des conseils,
c’est-à-dire l’esprit de détachement à l’égard des biens terrestres, et, selon
l’expression de saint Paul, il faut en user comme n’en usant pas (ch.
47).
Le grand motif de la seconde conversion est ainsi exprimé au chapitre 60
: « Mes serviteurs doivent sortir de ces sentiments d’amour
mercenaire, pour devenir de vrais fils et me servir sans intérêt
personnel. Je récompense tout labeur, je rends à chacun selon son état
et selon ses œuvres. Aussi, s’ils ne délaissent pas l’exercice de l’oraison et
des autres bonnes œuvres, et s’ils vont toujours avec persévérance, en
progressant dans la vertu, ils arriveront à cet amour de fils. Et
Moi, je les aimerai à mon tour comme on aime des enfants, parce que je réponds
toujours par le même amour à l’amour qu’on a pour moi. Si vous m’aimez comme un
serviteur aime son maître, je vous aimerai en maître, vous payant votre dû selon
votre mérite ; mais je ne me manifesterai pas moi-même à vous. Les secrets
intimes, on les livre à son ami, parce qu’on ne fait qu’un avec son ami. On
ne fait pas qu’un avec son serviteur...
« Mais si mes serviteurs rougissent de leur imperfection, s’ils se
mettent à aimer la vertu, s’ils s’emploient avec haine à arracher d’eux-mêmes la
racine de l’amour-propre spirituel, si, du haut du tribunal de la conscience et
faisant appel à la raison, ils ne souffrent dans leur cœur aucun mouvement de
crainte servile et d’amour mercenaire sans les redresser par la lumière de la
très sainte Foi, je te dis qu’en agissant ainsi ils me seront si agréables,
qu’ils auront accès au cœur de l’ami. Je me manifesterai moi-même à eux,
ainsi que l’a proclamé ma Vérité quand elle a dit : « Celui qui m’aime sera
aimé de mon Père ; et moi je l’aimerai, et je me manifesterai à lui » (Jean,
XIV, 21). Ces derniers mots expriment la connaissance que Dieu nous donne
de lui-même par une inspiration spéciale. C’est la contemplation, qui procède de
la foi éclairée par les dons, de la foi unie à l’amour, qui savoure et pénètre
les mystères.
Un second motif qui doit inspirer la seconde conversion, c’est le prix
du sang du Sauveur, que Pierre ne comprit pas avant la Passion, malgré ces
paroles de la Cène : « Ceci est mon sang qui va âtre répandu pour vous »
(Luc, XXII, 20). Il ne commença même à le bien comprendre qu’après la
Résurrection. On lit à ce sujet dans te Dialogue, ch. 60 : « Voilà
ce que mes serviteurs doivent voir et comprendre (au milieu des
contrariétés et épreuves que je permets pour eux) ; c’est que je ne veux rien
d’autre que leur bien, leur sanctification, par le sang de mon Fils unique, dans
lequel ils ont été lavés de leurs iniquités. En ce sang ils peuvent
connaître ma vérité, et ma vérité la voici : c’est pour leur donner la vie
éternelle que je les créai à mon image et ressemblance, et que Je les
créai à nouveau dans le sang de mon propre Fils, en faisant d’eux mes fils
adoptifs. »
Voilà ce que comprit saint Pierre après sa faute et après la Passion du
Sauveur ; alors seulement il comprit la valeur infinie du précieux sang répandu
pour notre salut, du sang rédempteur.
On entrevoit ici la grandeur de Pierre humilié ; il est ici beaucoup
plus grand qu’au Thabor, car il a le sens de sa misère et de l’infinie bonté du
Très-Haut. Quand Jésus avait annoncé pour la première fois qu’il devait aller à
Jérusalem pour y être crucifié, Pierre, prenant son Maître à part, lui avait dit
: « A Dieu ne plaise, cela ne peut arriver. » Il avait alors parlé, sans y
prendre garde, contre toute l’économie de la Rédemption, contre tout le plan de
la Providence, contre le motif même de l’Incarnation. Et c’est pourquoi
Notre-Seigneur lui avait répondu : « Arrière de moi, Satan ; tu n’as que des
idées humaines, tu ne comprends rien aux choses de Dieu. » Et maintenant après
sa faute et sa conversion, Pierre humilié a le sens de la Croix, et il entrevoit
le prix infini du précieux sang.
On comprend
pourquoi sainte Catherine ne cesse de parler, dans son Dialogue et dans
ses Lettres, du sang qui donne l’efficacité au baptême et aux autres
sacrements[39].
A chaque messe, lorsque le prêtre l’élève sur l’autel, notre foi en sa puissance
rédemptrice devrait devenir plus grande et plus vive.
Un troisième motif qui doit enfin inspirer la seconde conversion, c’est
l’amour des âmes à sauver, amour inséparable de l’amour de Dieu,
puisqu’il en est ,l’effet et le signe ; il doit devenir en tout chrétien
digne de ce nom un véritable zèle, qui inspire toutes les vertus[40].
Cet amour des âmes en sainte Catherine la porta à s’offrir en victime pour le
salut des pécheurs. On lit dans l’avant-dernier chapitre du Dialogue,
qui en est le résumé : « Tu m’as demandé que Je lasse miséricorde au
monde... Tu me suppliais de délivrer le corps mystique de la sainte Église
des ténèbres et des persécutions, t’offrant toi-même pour que je punisse sur toi
les iniquités de certains de mes ministres... Je t’ai dit que je veux faire
miséricorde au monde, en te montrant que la miséricorde est ma marque
distinctive. C’est par miséricorde, c’est à cause de l’amour ineffable que j’eus
pour l’homme, que j’envoyai mon Verbe, mon Fils unique[41]...
« Je te promis aussi, et je te promets encore, que par la grande patience
de mes serviteurs je reformerai mon Épouse ; je vous invitai tous à souffrir
pour elle, en te confiant la douleur que me cause l’iniquité de certains de mes
ministres... En même temps et par contraste, tu as pu considérer la vertu
de ceux qui vivent comme des anges... C’est par vos larmes et par vos humbles et
continuelles prières que je veux faire miséricorde au monde.
»
Les fruits de cette seconde conversion sont, comme il arriva pour Pierre,
un commencement de contemplation par l’intelligence
progressive du grand mystère de la Croix ou de la Rédemption,
intelligence vécue de la valeur infinie du sang du Sauveur répandu pour
nous.
Avec cette contemplation naissante, c’est une union à Dieu plus
dégagée des fluctuations de la sensibilité, plus pure, plus forte, plus
continuelle. Par suite c’est, sinon la joie, du moins la paix qui
s’établit peu à peu dans l’âme au milieu même de l’adversité. C’est cette
conviction, non plus seulement abstraite, théorique, confuse, mais concrète
et vécue, que dans le gouvernement de Dieu tout est ordonné à la
manifestation de sa bonté[42].
Le Seigneur lui-même l’exprime à la fin du Dialogue, ch. 166 : « Rien n
'a été fait et rien ne se fait que par le conseil de ma divine providence.
Dans tout ce que Je permets, dans tout ce que Je vous donne dans les
tribulations et dans les consolations temporelles ou spirituelles, Je ne
fais rien que pour votre bien, pour que vous soyez sanctifiés en moi, et pour
que ma Vérité s’accomplisse en vous. » C’est ce que dit saint Paul (Rom.,
VIII, 28) : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » et qui persévèrent
dans cet amour.
N’est-ce pas là la conviction qui s’établit dans l’âme de Pierre et des
Apôtres après leur seconde conversion, et aussi dans l’âme des disciples
d’Emmaüs, lorsque Notre-Seigneur ressuscité leur donna l’intelligence
progressive du mystère de la Croix : « O hommes sans intelligence et dont
le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! leur dit-il.
Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses et qu’il entrât dans sa
gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur
expliqua tout ce qui avait été dit de lui dans toutes les Écritures » (Luc,
XXIV, 25). Ils le reconnurent à la fraction du pain.
Ce qui est arrivé à ces disciples sur le chemin d’Emmaüs doit nous
arriver aussi, si nous sommes fidèles, sur le chemin de l’éternité. Si pour eux
et pour les Apôtres il dut y avoir une seconde conversion, à plus forte raison
elle est nécessaire pour nous. Et sous cette nouvelle grâce de Dieu nous dirons
aussi : « Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dura loqueretur in
via : Notre cœur ne brillait-il pas au dedans de nous, lorsqu’il nous
parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? »
La théologie aide ainsi à découvrir le sens profond de l’Évangile ; mais
plus elle avance, plus en un sens elle doit se cacher ; elle doit disparaître un
peu comme saint Jean-Baptiste après avoir annoncé Notre-Seigneur. Elle aide à
trouver le sens profond de la Révélation divine contenue dans l’Écriture et la
Tradition, et quand elle a rendu ce service, il convient qu’elle s’efface. Pour
restaurer les cathédrales, remettre quelques pierres ciselées au bon endroit, il
faut faire un échafaudage ; mais les pierres remises, l’échafaudage est enlevé
et la cathédrale apparaît de nouveau dans toute sa beauté. La théologie sert
aussi à nous montrer la fermeté des fondements de l’édifice doctrinal du dogme,
la solidité de sa structure, la proportion de ses parties, et quand elle nous la
fait entrevoir, elle s’efface devant la contemplation surnaturelle qui procède
de la foi éclairée par les dons, de la foi pénétrante et savoureuse, unie à
l’amour[43].
Il en est ainsi dans la question qui nous occupe, question vitale par
excellence, de l’ordre de la vie intime de
Dieu.
CHAPITRE III
La troisième conversion
ou transformation de l’âme,
entrée dans la voie unitive des
parfaits
Repleti sunt omnes Spirita
Sancto
(Ils furent tous remplis de
l’Esprit-Saint”
(Actes, II, 4)
Nous avons parlé de la seconde conversion nécessaire à l’âme intérieure
pour sortir de la voie des commençants et entrer dans celle des progressants ou
voie illuminative. Plusieurs auteurs spirituels ont dit, nous l’avons vu, que
cotte deuxième conversion avait eu lieu pour les Apôtres à la fin de la Passion
du Sauveur, spécialement pour Pierre après le triple
reniement.
Saint Thomas note dans son Commentaire sur saint Matthieu, c. XXVI, 74,
que ce repentir de Pierre se produisit aussitôt, dès que le Seigneur le regarda
et qu’il fut efficace et définitif.
Mais cependant Pierre et les Apôtres furent lents à croire à la
résurrection du Sauveur, malgré le récit que les saintes femmes leur firent
de ce miracle qui avait été plusieurs fois annoncé par Jésus. Ce récit leur
parut du délire (Luc, XXIV, 11).
De plus, s’il furent lents à croire à la résurrection du Sauveur,
ils montrèrent, dit saint Augustin[44],
de la précipitation à voir se réaliser la restauration du royaume d’Israël,
telle qu’ils se la représentaient. On le voit par la question qu’ils posèrent à
Notre-Seigneur le jour même de l’Ascension : lorsque Jésus leur annonça de
nouveau la venue du Saint-Esprit, ils lui demandèrent : « Est-ce alors,
Seigneur, que vous restaurerez le royaume d’Israël ? » (Actes I, 16). Il y
aura encore beaucoup à souffrir avant la restauration du royaume, et elle
sera très supérieure à ce qu’entrevoient les
disciples.
Aussi les auteurs spirituels ont-ils plusieurs fois parlé d’une troisième
conversion ou transformation des Apôtres, qui eut lieu le jour de la
Pentecôte. Voyons premièrement ce qu’a été en eux cette transformation et
ensuite ce qu’elle doit être, toute proportion gardée, en
nous.
Cette transformation fut préparée en eux par ce fait que, depuis
l’Ascension, Jésus priva définitivement les siens de sa présence
sensible.
Lorsque Notre-Seigneur priva pour toujours les Apôtres de la vue de sa
sainte humanité, il dut y avoir pour eux une grande souffrance, à laquelle on ne
pense généralement pas assez. Étant donné que le Sauveur était devenu leur vie,
comme le dit saint Paul : « Mibi vivere Christus est », et que l’intimité avec
lui grandissait tous les jours, ils durent avoir une impression de solitude
des plus profondes, comme une impression de désert, de détresse et de mort. Ce
dut être d’autant plus senti que Notre-Seigneur leur avait annoncé toutes les
souffrances à venir. On peut en avoir une faible idée lorsque, après avoir vécu
sur un plan supérieur pendant une fervente retraite, sous la conduite d’une
âme sacerdotale pleine de Dieu, on est repris par la vie de tous les jours, qui
semble nous priver soudain de cette plénitude. Les Apôtres restèrent les
yeux levés vers le ciel ; ce n’était plus l’écrasement de la sensibilité comme
pendant la Passion, mais c’était une privation complète, qui dût mettre un
instant leur esprit en déroute. Pendant la Passion, Jésus était encore là ;
maintenant il était dérobé à leurs regards, et ils se crurent totalement privés
de lui.
C’est dans cette obscurité de l’esprit qu’ils furent préparés à
l’effusion de grâces de la Pentecôte.
La descente du Saint-Esprit sur les
Apôtres
« Tous, dans un même esprit,
réunis dans le
Cénacle,
persévéraient dans la prière,
avec quelques femmes
et Marie, mère de
Jésus... »
(Actes, 1,14)
Comme il est rapporté dans les Actes des Apôtres, II, 1-4 : « Le jour de
la Pentecôte étant arrivé (c’est-à-dire celui de la Pentecôte juive qui se
célébrait cinquante jours après Pâques), les Apôtres étaient tous ensemble en un
même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent violent,
et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Et ils virent paraître comme
des langues de feu qui se partagèrent et se posèrent sur chacun d’eux. Ils
furent tous remplis du Saint-Esprit, et ils se mirent à parler d’autres
langues, selon que l’Esprit-Saint leur donnait de s’exprimer.
»
Le bruit venu du ciel, semblable à celui d’un vent impétueux, était le
signe de l’action mystérieuse et très efficace du Saint-Esprit. En même
temps les langues de feu qui se posèrent sur chacun des Apôtres symbolisaient ce
qui allait se produire dans leur âme.
Il n’est pas rare qu’une grande grâce soit précédée par un fait sensible
frappant, qui nous tire de notre somnolence ; c’est comme un réveil
divin.
Ici le symbolisme est des plus clairs. Comme le feu purifie, éclaire et
réchauffe, le Saint-Esprit en cet instant purifia profondément, éclaira et
enflamma l’âme des Apôtres. Voilà bien la purification profonde de l’Esprit[45].
Et saint Pierre expliqua (Actes, II, 17) que c’était ce qu’avait annoncé le
Prophète Joël (II, 28...) : « Dans les derniers jours, dit le Seigneur, je
répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et mes servantes, et ils
prophétiseront... Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.
»
Le Saint-Esprit habitait déjà dans l’âme des Apôtres, mais par cette
mission visible[46],
il vint augmenter en eux les trésors de la grâce, des vertus et des dons, en les
éclairant et les fortifiant, pour qu’ils soient capables d’être les témoins du
Sauveur jusqu’aux extrémités de la terre, au péril de leur vie. Les langues de
feu sont un signe que le Saint-Esprit alluma dans l’âme des Apôtres cette vive
flamme d’Amour dont parlera saint Jean de la Croix.
Alors s’accomplit la parole de Notre-Seigneur (Jean, XIV, 26) : « Le
Saint-Esprit, que mon Père vous enverra, vous enseignera et vous remettra en
mémoire tout ce que je vous ai dit. » Les Apôtres se mirent alors à parler «
en langues nouvelles, en célébrant les merveilles de Dieu, magnalia Dei
», si bien que les étrangers témoins du phénomène, « habitants de la
Mésopotamie..., de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie, de l’Égypte, Romains,
Crétois et Arabes de passage à Jérusalem étaient dans l’étonnement de les
entendre parler l’idiome de leur pays natal » (Actes, II, 8-12). C’était un
signe qu’ils devaient commencer à prêcher l’Évangile aux différentes nations,
comme Jésus le leur avait ordonné : « Allez, enseignez toutes les nations
» (Matth., XXVIII, 19).
Quels lutent les effets
de la descente du Saint-Esprit ?
Les Actes nous le montrent : Les Apôtres furent éclairés et
fortifiés, et leur influence sanctifiante transforma les premiers chrétiens ; ce
fut un élan de ferveur profonde dans l’Église naissante.
Tout d 'abord les Apôtres furent beaucoup plus éclairés
intérieurement par le Saint-Esprit sur le prix du sang du Sauveur, sur le
mystère de la Rédemption, qu’annonçait tout l’Ancien Testament et que
réalisait le Nouveau. Ils reçurent la plénitude de la contemplation de ce
mystère, qu’ils devaient prêcher aux hommes, pour les sauver. Saint Thomas dit
que « la prédication de la parole de Dieu doit dériver de la plénitude de
la contemplation[47]
». C’est ce qui se réalisa hautement alors, comme on le voit par les premiers
sermons de saint Pierre rapportés dans les Actes, et par celui de saint Étienne
avant son martyre. Ces paroles de saint Pierre et d’Étienne rappellent les mots
du Psalmiste : « lgnitum eloquium tuum vehementer, et servus tuus dilexit
illud (Ps. CXVIII, I40) : Tes paroles, ô Seigneur, sont des paroles de
feu, et ton serviteur les aime. »
Les Apôtres et les disciples, hommes sans culture, le jour de
l’Ascension demandaient encore au divin Maître : « Seigneur, le temps est-il
venu où vous rétablirez le royaume d’Israël ? (Act., I, 6). Jésus leur avait alors
répondu : . Ce n’est pas à vous de connaître les temps, ni les moments
que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais lorsque le Saint-Esprit
descendra sur vous, vous serez revêtus de force et vous me rendrez
témoignage à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux
extrémités de la terre. »
Et voilà maintenant que Pierre, qui avait tremblé devant une femme
pendant la Passion, qui avait été si lent à croire à la résurrection du Sauveur,
vient dire aux Juifs avec une autorité et une certitude que Dieu seul peut
donner : « Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage pour
vous par les miracles qu’il a opérés .... CET HOMME VOUS AYANT ÉTÉ LIVRÉ
SELON LE DESSEIN IMMUABLE ET LA PRESCIENCE DE DIEU, vous l’avez attaché
à la croix, et mis à mort par la main des impies[48].
Dieu l’a ressuscité... (comme David l’avait annoncé)... C’est ce
Jésus, que Dieu a ressuscité, nous en sommes tous témoins..., qui a été
élevé au ciel,... et qui a répandu cet Esprit que vous voyez et entendez...
Que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait
Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » (Actes II, 22-36).
C’est tout le mystère de l’Incarnation rédemptrice, Pierre voit maintenant
que Jésus a été une victime volontaire, il contemple la valeur infinie de ses
mérites et du sang répandu.
Les Actes
ajoutent que ceux qui entendirent ce discours, « le cœur transpercé par ces
paroles, dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que
ferons-nous ? » Pierre leur
répondit : « Repentez-vous, et que chacun soit baptisé au nom de
Jésus-Christ, pour obtenir le pardon de vos péchés, et vous recevrez le don du
Saint-Esprit. » C’est ce qui fut fait, et les Actes disent (II, 41)
.qu’environ trois mille personnes ce jour-là se convertirent et reçurent le
baptême.
Les jours suivants, Pierre dit aux Juifs dans le temple, après la
guérison d’un boiteux de naissance obtenue au nom de Jésus : « Vous avez
fait mourir l’Auteur de la vie[49], que Dieu a ressuscité des morts, nous
en sommes tous témoins... Ce Jésus que vous avez crucifié... est la pierre
rejetée par vous de l’édifice et qui est devenue la pierre angulaire. ET
LE SALUT N’EST EN AUCUN AUTRE ; car il n’y a pas sous le ciel un autre nom qui
ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être saurés » (Actes, II, 14 ;
IV, 11-12). En ce récit des grâces de la Pentecôte n’accordons pas l’attention
principale au don des langues et aux charismes de ce genre, mais à cette
illumination spéciale qui fait entrer les Apôtres dans les profondeurs du
mystère de l’Incarnation rédemptrice et plus particulièrement dans celui de la
Passion du Sauveur. C’est le mystère dont Pierre n’avait pu porter la
première prédiction faite par Jésus annonçant qu’il serait crucifié. Simon
Pierre avait dit : « A Dieu ne plaise, Seigneur! cela ne vous arrivera pas! »
Jésus lui avait répondu : « Tu n’as pas l’intelligence des choses de Dieu, tu
n’as que des pensées humaines » (Matth., XVI, 22-23). Maintenant Pierre
a l’intelligence des choses de Dieu, il contemple toute l’économie du mystère de
l’Incarnation rédemptrice ; et ce n’est pas lui seulement qui est ainsi éclairé,
ce sont tous les Apôtres qui rendent témoignage comme lui, ce sont les disciples
et surtout le premier martyr, le diacre saint Étienne, qui, avant de mourir
lapidé, rappelle aux Juifs tout ce que Dieu a fait pour le peuple élu à l’époque
des patriarches, au temps de Moïse et depuis, jusqu’à la venue du Sauveur
(Actes, VII, 1-53).
Mais les Apôtres, le jour de la Pentecôte, ne furent pas seulement
éclairés, ils furent grandement fortifiés et confirmés. Jésus leur avait
annoncé : « Vous serez revêtus de la force de l’Esprit-Saint » (Actes, I,
6). Eux qui avant la Pentecôte étaient encore craintifs deviennent
courageux, et ils le seront tous jusqu’au martyre. Pierre et Jean, arrêtés
et traduits devant le Sanhédrin, affirment que « le salut n’est en aucun
autre » qu’en Jésus-Christ (Actes, IV, 12).
Arrêtés de nouveau et battus de verges, « les Apôtres sortirent du
Sanhédrin joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom
de Jésus. Et chaque jour, dans le temple et dans les maisons, ils ne
cessaient d’annoncer Jésus comme le Christ » (Actes, IV, 41, 42). Ils donnèrent
tous pour lui le témoignage de leur sang. Qui leur avait donné cette force ? Le Saint-Esprit, en allumant la vive
flamme de la charité dans leur cœur.
Telle fut leur troisième conversion, qui fut une. transformation de leur
âme. Leur première conversion avait fait d’eux des disciples attirés par la
sublime prédication du Maître ; la seconde, à la fin de la Passion, leur
avait fait entrevoir la fécondité du mystère de la Croix qui fut éclairé ensuite
par la résurrection ; la troisième leur donne la conviction profonde de ce
mystère, dont ils ne cesseront de vivre jusqu’au
martyre.
La transformation des Apôtres se manifeste enfin par leur influence
sanctifiante, par l’élan de ferveur profonde qu’ils communiquèrent aux premiers
chrétiens. Comme le montrent les Actes (II, 42-47 ;IV, 32-37 ;V,
1-11), la vie de l’Église naissante fut d’une sainteté admirable, « la
multitude des fidèles n’avait qu’un cœur et qu’une âme » (IV, 32), tout
était commun entre eux, ils vendaient leurs biens et en apportaient le prix aux
Apôtres qui distribuaient à chacun selon ses besoins. Ils s’assemblaient tous
les jours pour prier ensemble, écouter la prédication des Apôtres, célébrer
l’Eucharistie. On. les voyait souvent ensemble en prière et on était frappé de
la charité qui régnait parmi eux. « C’est à ce signe, avait dit
Notre-Seigneur, qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples.
»
Bossuet a admirablement exprimé cette ferveur profonde des premiers
chrétiens dans son IIe Sermon pour le jour de la Pentecôte : « Ils sont
fermes contre les périls, mais ils sont tendres à aimer leurs frères ;
et l’Esprit tout-puissant, qui les pousse, sait bien le secret d’accorder de
plus opposées contrariétés... Il leur donne un cœur de chair... attendri par la
charité... et il les fait aussi de fer et d’airain pour résister à tous les
périls... Il affermit et il amollit, mais d’une façon extraordinaire ; puisque
ce sont les mêmes cœurs des disciples, qui semblent être des cœurs de diamant
par leur fermeté invincible, qui deviennent des cœurs humains et des cœurs
de chair par la charité fraternelle. C’est l’effet de ce feu céleste, qui se
repose aujourd’hui sur eux. Il amollit les cœurs des fidèles, il les a, pour
ainsi dire, fondus en un seul...
« Les Apôtres du Fils de Dieu étaient autrefois en querelle au sujet
de la primauté ; mais depuis que le Saint-Esprit les a faits un cœur et une
âme, ils ne sont plus jaloux ni contentieux. Ils croient tous parler
par Pierre, ils croient présider avec lui, et si son ombre guérit les malades,
toute l’Église prend part à ce don et s’en glorifie en Notre-Seigneur. » – Ainsi
nous devons nous regarder les uns les autres comme des membres du même corps
mystique, dont le Christ est la tète, et, loin de nous laisser aller à la
jalousie et à l’envie, nous devons jouir saintement des qualités de notre
prochain, dont nous profitons nous-mêmes, comme la main tire avantage de ce que
l’œil voit et l’oreille entend.
Tels furent les
fruits de la transformation des Apôtres et des disciples par
l’Esprit-Saint.
Le Saint-Esprit a-t-il été ainsi envoyé pour produire ces fruits
merveilleux dans l’Église naissante seulement ?
Évidemment, non.
Il continue le même secours dans la suite des générations. Son action dans
l’Église apparaît par la force invincible qu’il lui donne. On le vit pendant les
trois siècles de persécution et par la victoire qu’elle remporta dans la suite
sur tant d’hérésies.
Toute communauté chrétienne doit donc se conformer aux exemples donnés
par l’Église naissante. Que devons-nous apprendre d’elle ?
A n’être qu’un cœur et qu’une âme, en bannissant les divisions, à
travailler à l’extension du règne de Dieu dans le monde, malgré les difficultés
qui s’y opposent. A croire fermement et pratiquement à l’indéfectibilité de
l’Église, qui est toujours sainte, et qui ne cesse de produire des saints.
Nous devons aussi, à l’exemple des premiers chrétiens, porter avec patience et
avec amour les souffrances que Dieu nous envoie. Croyons de tout notre cœur
au Saint-Esprit, qui ne cesse d’animer l’Église, et à la communion des saints
qu’elle est dans les âmes les plus généreuses qui vivent le plus de sa vie, elle
nous apparaîtrait très belle, malgré les imperfections humaines qui se
mêlent à l’activité de ses enfants.
Nous nous
affligeons à bon droit de certaines taches, mais n’oublions pas que, s’il y a
parfois de la boue dans la vallée au pied des montagnes, sur les
sommets il y a toujours une neige d’une blancheur éclatante, un air très pur, et
une vue merveilleuse qui élève constamment vers Dieu.
La purification de
l’esprit
nécessaire à la perfection
chrétienne
Cor mundum crea in me,
Deus.
« Seigneur, créez en moi un cœur
pur. »
(Ps. L,12.)
Nous avons vu que la transformation des Apôtres le jour de la Pentecôte a
été pour eux comme une troisième conversion. Il doit y avoir quelque chose de
semblable dans la vie de tout chrétien, pour qu’il passe de l’âge des
progressants à celui des parfaits. Il doit y avoir ici, dit saint Jean de la
Croix, une purification radicale de l’esprit, comme il a fallu une
purification profonde de la sensibilité, pour passer de l’âge des commençants à
celui des progressants, communément appelée voie illuminative. Et comme la
première conversion, par laquelle nous nous détournons du monde pour commencer à
marcher dans la voie de Dieu, suppose les actes de foi, d’espérance,
d’amour de Dieu et de contrition, il en est de même des deux
suivantes ; mais ici les actes des vertus théologales sont beaucoup plus
profonds : le Seigneur, qui nous fait produire ces actes, creuse le sillon
dans le même sens, mais bien plus profondément.
Voyons 1e pourquoi cette troisième conversion est
nécessaire chez les progressants, 2e comment le Seigneur
purifie l’âme à ce moment, 3e quels sont les fruits de cette
troisième conversion.
La nécessité de cette purification de
l’esprit
Bien des imperfections subsistent chez ceux qui progressent dans la voie
de Dieu ; si leur sensibilité a été en grande partie purifiée des défauts de
sensualité spirituelle, de paresse, de jalousie, d’impatience, les taches du
vieil homme restent dans l’esprit comme une rouille, qui ne
disparaîtra que sous l’action d’un feu intense, semblable à celui qui descendit
sur les Apôtres le jour de la Pentecôte. C’est saint Jean de la Croix lui-même
qui fait ce rapprochement. Cf. Nuit obscure, I. II, ch.
VI.
Cette rouille se trouve jusque dans le fond des facultés supérieures :
intelligence et volonté. C’est un attachement à soi-même qui empêche l’âme
d’être profondément unie à Dieu. De là vient que nous sommes souvent sujets à la
distraction dans la prière, à l’hébétude, à l’incompréhension des
choses de Dieu, et aussi à l’épanchement de l’esprit au dehors, à des
affections naturelles, nullement ou peu inspirées par la charité. Les
mouvements de rudesse et d’impatience ne sont pas rares. De plus, bien des
âmes assez avancées s’attachent beaucoup trop à leur manière personnelle de
voir, en spiritualité, et se figurent parfois recevoir des inspirations
spéciales de Dieu, là où elles sont le jouet de leur fantaisie ou de l’ennemi du
bien. Elles s’enflent ainsi de présomption, d’orgueil spirituel, de vanité,
dévient du vrai chemin, et égarent d’autres âmes.
Cette matière est inépuisable, dit saint Jean de la Croix[50],
et encore ne considère-t-il guère que les défauts relatifs à la vie purement
intérieure ; que serait-ce si l’on considérait les défauts qui nuisent à la
charité fraternelle et à la justice dans les rapports avec les supérieurs, les
égaux et les inférieurs, ou ceux qui entachent la pratique de nos devoirs
d’état, et l’influence que nous pouvons exercer ?
Avec l’orgueil spirituel subsiste aussi souvent de l’orgueil
intellectuel, de la jalousie, une secrète ambition. Les sept péchés
capitaux se retrouvent ici transposés dans la vie de l’esprit, qu’ils
altèrent encore profondément.
C’est ce qui montre, dit saint Jean de la Croix (ibid., ch. II),
la nécessité « de la forte lessive », qu’est la purification passive de
l’esprit, nouvelle conversion, qui doit marquer l’entrée dans la vie
parfaite.
« Même après avoir traversé la nuit des sens, dit le saint Docteur,
ibid., ch. III, les avancés dans leur manière d’agir et de traiter avec
Dieu restent vulgaires[51]
; l’or de l’esprit n’est pas encore passé par le creuset ; ils comprennent Dieu
de façon puérile et en parlent de même. Comme le dit saint Paul (I Cor., XIII,
11), ils gardent des sentiments de petits enfants, pour n’avoir pas encore
atteint la perfection ou l’union avec Dieu. Elle seule donne l’âge
mûr où l’esprit réalise de grandes choses, son activité étant alors plus
divine qu’humaine. » Avant cette troisième conversion on peut encore en un sens
dire des âmes, selon l’expression d’Isaïe (LXIV, 6), que leurs justices sont
encore pareilles à un linge souillé ; une dernière purification
s’impose.
Comment Dieu purifie-t-il
l’âme
au moment de cette troisième
conversion
ou transformation ?
Il semble d’abord qu’il la dépouille, au lieu de l’enrichir. Pour
la guérir de tout orgueil spirituel et intellectuel, et pour lui manifester
le fond de misère qu’elle porte encore en elle, il laisse l’entendement dans les
ténèbres, la volonté dans l’aridité, parfois dans l’amertume et l’angoisse.
L’âme, dit alors saint Jean de la Croix après Tauler, doit marcher «
aveuglément selon la pure Foi, qui est nuit obscure pour les puissances
naturelles[52]
». Saint Thomas a dit souvent : fides est de non visis : l’objet de la foi est non vu,
il est obscur ; le grand Docteur ajoutait même qu’on ne peut en même
temps croire et voir une même chose sous le même aspect, car ce qui est cru
comme tel n’est pas vu[53].
Or il s’agit maintenant d’entrer dans les profondeurs ou les hauteurs de la foi,
comme lorsque les Apôtres après l’Ascension furent privés de la présence
sensible de Jésus qui leur avait dit (Jean, XVI, 7) : « Expedit vobis ut ego
vadam ; si enim non abiero, Paraclitus non veniet ad vos ; si autem abiero,
mittare eum ad vos : Il est bon que je m’en aille ; car si je ne m’en
vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous ; mais si je m’en
vais, le vous l’enverrai. » Saint Thomas explique admirablement ces paroles
en son Commentaire sur saint Jean : il dit que les Apôtres, attachés par un
amour naturel à l’humanité du Christ, n’étaient pas encore assez élevés par
l’amour spirituel de sa divinité, et n’étaient pas encore capables de
recevoir spirituellement le Saint-Esprit comme il convenait, et comme il le
faudrait au milieu des tribulations qui les attendaient lorsque Jésus les aurait
privés de sa présence sensible.
Le Seigneur semble donc d’abord, en cette purification comme dans les
précédentes, dépouiller l’âme, la laisser dans l’obscurité et l’aridité.
Elle doit avoir pour devise : « Fidélité et abandon. » C’est .ici surtout
que se vérifie la parole de Jésus : « Qui sequitur me non ambulat in
tenebris, sed habebit lumen vitae :
Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière
de vie » (Jean, VIII, 12).
Ici l’âme spécialement éclairée par la lumière purificatrice du don
d’intelligence commence à pénétrer « les profondeurs de Dieu », comme dit
saint Paul[54].
Ici sont purifiées de tout alliage humain l’humilité et les trois
vertus théologales. L’âme pressent alors de plus en plus, sans la voir,
l’infinie pureté et grandeur de Dieu, au-dessus de toutes les idées que nous
pouvons nous faire de lui ; elle pressent de même toutes les richesses
surnaturelles de la sainte âme du Christ, qui contenait dès ici-bas la
plénitude de grâce, « tous les trésors de la sagesse et de la science »
(Coloss., II, 3). Un peu comme les Apôtres au jour de la Pentecôte, elle
entrevoit les profondeurs du mystère de l’Incarnation rédemptrice, la valeur
infinie des mérites du Christ, mort pour nous, sur la croix, comme le disent
saint Pierre dans ses premiers sermons et saint Étienne avant son martyre. C’est
comme une connaissance vécue, quasi expérimentale du monde surnaturel, de la vie
chrétienne profonde ; c’est comme un nouveau regard sur elle. Et par
contraste l’âme perçoit beaucoup mieux sa misère. La principale souffrance
intérieure d’un saint Paul de la Croix, d’un saint Curé d’Ars, était alors de se
sentir très loin de l’idéal du sacerdoce, dont la grandeur leur apparaissait de
plus en plus dans l’obscurité de la foi, en même temps qu’ils voyaient toujours
mieux les besoins immenses des âmes très nombreuses qui s’adressaient à eux et
imploraient leurs prières et leur secours. Cette troisième conversion ou
purification est, on le voit, l’œuvre du Saint-Esprit, qui éclaire l’âme par le
don d’intelligence[55].
Comme à la lueur d’un éclair pendant cette nuit, il illumine l’âme du juste
qu’il veut purifier. Ce juste lui a dit souvent : « lllumina oculos
meos, ne unquam obdormiam in morte : Ëclaire mes yeux, pour que je ne
m’endorme pas dans la mort » (Ps. XII, 5). -- « Deus meus, illumina tenebras
meas : 0 mon Dieu, éclaire mes ténèbres » (Ps. XVII, 29). – « Cor mundum
crea in me, Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis. Ne
proficias me a facie tua, et spiritum sanctam tuam ne auferas a me. Redde mihi
laetitiam salataris tui, et spiritu principali confirma me. Docebo iniquos via
tuas, et impii ad te convertentur... et exultabit lingua mea jastitiam tuam : 0
Dieu, crée en moi un cœur pur, et renouvelle en moi un esprit rectifié.
Ne me rejette pas loin de ta face. Ne me retire pas ton Esprit Saint. Rends-moi
la joie de ton salut... Et je célébrerai ta miséricorde, et les impies se
convertiront. Ouvre mes lèvres, Seigneur, ma bouche chantera ta justice et ta
bonté » (Ps. L, 12).
L’âme purifiée redit au Christ Jésus, pour qu’il les réalise en elle, les
paroles qu’il a prononcées : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et que
désiré-je sinon qu’il se répande partout ? »(Luc, XII, 49.)
Cette troisième purification ou conversion se fait, on le voit, comme le
dit saint Jean de la Croix[56],
« par une influence de Dieu dans l’âme pour la purifier de ses ignorances et
imperfections habituelles. Les contemplatifs la nomment Contemplation infuse, où
Dieu instruit l’âme en secret, et en perfection d’amour, sans qu’elle y
intervienne, sans qu’elle comprenne même en quoi cette contemplation infuse
consiste ».
Cette grande purification ou transformation se présente sous des formes
différentes chez les purs
contemplatifs comme un saint Bruno, et chez des âmes vouées à l’apostolat ou aux
œuvres de miséricorde comme un saint Vincent de Paul, mais le fond en est le
même : chez les uns et chez les autres sont purifiées de tout alliage humain
l’humilité et les trois vertus théologales ; dont le motif formel apparaît de
plus en plus au-dessus de tout motif secondaire. L’humilité grandi beaucoup
selon la gradation décrite par saint Anselme et rapportée par saint Thomas : «
1e connaître qu’on est méprisable, 2e souffrir de l’être, 3e
avouer qu’on l’est,
4e vouloir
que le prochain le croie,
5e supporter patiemment qu’on le dise, 6e accepter d’être traité comme une
personne digne de mépris, 7e aimer d’être traité ainsi. » Tel
saint Dominique, qui allait de préférence dans les parties du Languedoc où il
était maltraité et ridiculisé, et qui éprouvait une sainte joie de se sentir
devenir plus semblable à Notre-Seigneur humilié pour
nous.
Alors apparaissent de plus en plus dans toute leur élévation les motifs
formels des trois vertus théologales : Vérité suprême révélatrice,
miséricorde toujours secourable, souveraine bonté infiniment aimable pour
elle-même. Ces trois motifs apparaissent comme trois étoiles de première
grandeur dans la nuit de l’esprit, pour nous guider sûrement vers le terme de
notre voyage.
Les fruits de cette troisième conversion sont les mêmes que ceux de la
Pentecôte, lorsque les Apôtres furent éclairés et fortifiés et que, transformés,
ils transformèrent à leur tour par leur prédication les premiers chrétiens,
comme le montre le livre des Actes en rapportant les premiers sermons de
saint Pierre et celui de saint Étienne, premier martyr.
Les fruits de
cette troisième conversion sont surtout, avec une humilité vraie, profonde, une
foi vive pénétrante qui commence à goûter les mystères de l’au-delà,
c’est comme un avant-goût de la vie éternelle.
C’est aussi une espérance très ferme, très confiante, en la
miséricorde divine toujours secourable. Pour arriver à cela, il faut avoir,
comme dit saint Paul, « espéré contre toute espérance
».
Mais le fruit le plus élevé de cette troisième conversion est un très
grand amour de Dieu, très pur et très lori, qui ne se laisse arrêter
par aucune contradiction ou persécution, comme le fut l’amour des Apôtres qui
étaient joyeux de souffrir pour Notre-Seigneur. Cet amour est fait d’un ardent
désir de la perfection, c’est la faim et la soif de la justice de Dieu,
qui s’accompagne du don de force, pour triompher de tous les obstacles.
C’est la réalisation parfaite ici-bas du précepte suprême : « Tu aimeras le
Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes
forces, de tout ton .esprit. »
Désormais le fond de l’âme est tout à Dieu. L’âme est enfin
arrivée à vivre presque continuellement en la partie supérieure d’elle-même
de la vie de l’esprit, elle est une adoratrice en esprit et en vérité.
C’est là dans l’obscurité de la foi comme le prélude de la vie de l’éternité
: « quaedam inchoatio vitae aeternae ». C’est la réalisation de la parole
du Sauveur : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, et des
fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine : Si quis sitit, veniat ad
me et bibat, et flumina de ventre ejus fluent aquae vivae. » C’est vraiment
l’eau vive jaillissant en vie éternelle, comme l’annonçait Jésus à la
Samaritaine : « Si scires donum Dei .... petiisses a me, et dedissem tibi
aquam vivam... Aqua quam ego dabo ei fiet in eo fons aquae salientis in vitam
aeternam. »
Prière au
Saint-Esprit
Esprit Saint, venez en mon cœur ; attirez-le à vous par votre puissance,
mon Dieu, et donnez-moi la charité avec la crainte filiale. Gardez-moi, ô Amour
ineffable, de toute mauvaise pensée, réchauffez-moi, enflammez-moi de votre très
doux amour, et toute peine me semblera légère! Mon Père, mon doux Seigneur,
assistez-moi dans toutes mes actions! Jésus amour, Jésus
amour.
(Sainte Catherine de Sienne)
Le chrétien qui s’est consacré à
Marie médiatrice selon la formule du bienheureux Grignon de Montfort, puis au
Sacré-Cœur, trouvera des trésors dans la consécration souvent renouvelée au
Saint-Esprit. Toute l’influence de Marie nous conduit à l’intimité du Christ, et
l’humanité du Sauveur nous conduit au Saint-Esprit, qui nous introduit dans le
mystère de l’adorable Trinité.
Consécration et prière au
Saint-Esprit
0 Saint-Esprit, divin Esprit de lumière et d’amour, je vous consacre
mon intelligence, mon cœur, ma volonté et tout mon être pour le temps et
l’éternité.
Que mon intelligence soit toujours docile à vos célestes inspirations et
à l’enseignement de la sainte Église catholique dont vous êtes le Guide
infaillible ; que mon cœur soit toujours enflammé de l’amour de Dieu et du
prochain ; que ma volonté soit toujours conforme à la volonté divine, et que
toute ma vie soit une imitation fidèle de la vie et des vertus de Notre-Seigneur
et Sauveur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et Vous, ô Esprit-Saint, soient
honneur et gloire à jamais. Ainsi soit-il.
Indulgence de 300 jours à gagner une fois par jour, applicable aux
âmes du Purgatoire.
S. S. Pie X.
Pour renouveler
cette consécration, if suffit de redire les premières lignes de la
formule.
CHAPITRE IV
Le Problème des trois âges de la vie
spirituelle
en théologie ascétique et
mystique
Ce chapitre, écrit surtout pour les théologiens, est moins utile pour la
plupart des âmes intérieures, qui en trouveront la substance sous une forme plus
simple et plus vivante au chapitre suivant.
Un des plus grands problèmes de la spiritualité consiste à se
demander : En quel sens faut-il entendre la division traditionnelle des trois
voies purgative, illuminative et unitive, selon la
terminologie de Denys, ou des commençants, des progressants et
des parfaits, selon une terminologie antérieure ?
On a donné de cette division traditionnelle deux interprétations
notablement différentes, suivant qu’on a considéré la contemplation infuse
des mystères de la foi et l’union à Dieu qui en résulte comme appartenant à la
voie normale de la sainteté ou comme des faveurs extraordinaires
non seulement de fait mais de droit.
Position du problème
Cette divergence d’interprétation apparaît si l’on compare la division de
la théologie ascético-mystique généralement suivie jusqu’à la seconde moitié du
XVIIIe siècle à celle
donnée par plusieurs auteurs qui ont écrit depuis lors. Elle est manifeste
par exemple si l’on compare le traité de Vallgornera, O.P., Mystica theologia
divi Thomas (1662), et les deux ouvrages de Scaramelli, S. J., Direttorio
ascetico (1751) et Direttorio mistico.
Vallgornera suit à peu près le Carme Philippe de la Sainte Trinité, en
rapprochant la division donnée par celui-ci de celle des auteurs antérieurs et
de certains textes caractéristiques de saint Jean de la Croix sur l’époque où
apparaissent généralement tes purifications passives des sens et de
l’esprit[57].
Il partage son traité écrit pour les âmes contemplatives en trois parties
:
1e De la voie purgative, propre aux commençants,
où il traite de la
purification active des sens externes et internes, des passions, de
l’intelligence et de la volonté, par la mortification, la méditation, la
prière, et à la fin de la purification passive des sens, où
commence la contemplation infuse et par où l’on est élevé à la voie
illuminative, comme le dit saint Jean de la Croix, au début de la Nuit
obscure, 1. I, ch. VIII et XIV.
2e
De la voie illuminative, propre aux progressants, où, après un chapitre
préliminaire sur les divisions de la contemplation, il est parlé des dons du
Saint-Esprit, de la contemplation infuse, qui procède surtout des
dons d’intelligence et de sagesse, et qui est déclarée désirable pour
toutes les âmes intérieures, comme moralement nécessaire à la pleine perfection
de la vie chrétienne. Cette deuxième partie de l’ouvrage, après quelques
articles relatifs aux grâces extraordinaires (visions, révélations, paroles
intérieures), s’achève par un chapitre en neuf articles relatif à la
purification passive de l’esprit qui marque le passage à la voie unitive.
C’est bien encore ce qu’avait dit saint Jean de la Croix, Nuit obscure,
l. II, ch. II et XI.
3e
De la vie unitive, propre aux parfaits, où il est question de l’intime
union de l’âme contemplative avec Dieu et de ses degrés jusqu’à l’union
transformante.
Vallgornera considère cette division comme traditionnelle, vraiment
conforme à la doctrine des Pères, aux principes de saint Thomas et à
l’enseignement de saint Jean de la Croix et des plus grands mystiques qui ont
écrit sur les trois âges de la vie spirituelle, en notant comment se fait
généralement la transition de l’un à l’autre[58].
Toute différente est la division donnée par Scaramelli et plusieurs
auteurs qui le suivent.
Tout d’abord Scaramelli traite de l’Ascétique et de la Mystique, non pas
dans le même ouvrage, mais en deux ouvrages séparés. Le Direttorio ascetico,
deux fois plus long que l’autre, comprend quatre traités :
1e Les moyens de la
perfection, 2e Les obstacles (ou la voie purgative),
3e Les dispositions prochaines à la perfection chrétienne, consistant
dans les vertus morales au degré parfait (ou la voie des progressants)
4e La perfection essentielle du chrétien, consistant dans les vertus
théologales et spécialement dans la charité (l’amour de conformité chez les
parfaits).
Ce Directoire ascétique ne parle pour ainsi dire pas des dons du
Saint-Esprit. Le haut degré des vertus morales et théologales, qui y est décrit,
ne se réalise pourtant pas sans eux, selon l’enseignement commun des
Docteurs.
Le Direttorio mistico comprend cinq traités : 1e
Introduction, où il est question des dons du
Saint-Esprit et
des grâces gratis datae. – 2e De la contemplation acquise et
de l’infuse, à laquelle, Scaramelli le reconnaît (ch. XIV), suffisent
les dons. – 3e Des degrés de la contemplation infuse indistincte, du
recueillement passif à l’union transformante ; au ch. XXXII, Scaramelli
reconnaît que plusieurs auteurs enseignent que la contemplation infuse peut être
désirée humblement par toutes les âmes intérieures, mais il finit par conclure
que pratiquement, avant d’avoir reçu un appel spécial, il est mieux de ne pas la
désirer : « Altiora te ne quaesieris. » Item, tr : I, c. 1, n. 10.
– 4e Des degrés de la
contemplation infuse distincte (visions et paroles intérieures extraordinaires).
– 5e Des purifications passives des sens et de
l’esprit.
On est étonné de trouver seulement à la fin de ce directoire mystique le
traité de la purification passive des sens, qui marque pour saint Jean de la
Croix et les auteurs cités plus haut l’entrée dans la vie
illuminative.
La divergence entre cette nouvelle manière de diviser la théologie
ascético-mystique et la précédente provient manifestement de ce que les anciens
auteurs, à l’opposé des nouveaux, soutenaient que toutes les âmes vraiment
intérieures peuvent humblement désirer et demander à Dieu la grâce de la
contemplation infuse des mystères de la foi, des mystères de l’Incarnation,
de la Passion du Sauveur, de la sainte Messe et de la vie éternelle, mystères
qui sont autant de manifestations de l’infinie bonté de Dieu ; ils considéraient
cette contemplation surnaturelle et confuse comme moralement
nécessaire à l’union à Dieu en laquelle consiste la pleine perfection de la
vie chrétienne.
On peut dès lors se demander si la nouvelle division, telle qu’elle est
proposée par exemple par Scaramelli, ne diminue pas l’unité et
l’élévation de la vie spirituelle parfaite. En séparant de la sorte
l’ascétique de la mystique, conserve-t-on assez l’unité du tout que l’on
divise ainsi ? Une bonne division, pour être, non pas superficielle et
accidentelle, mais nécessairement fondée, doit reposer sur la définition
même du tout à diviser, sur la nature de ce tout, qui est ici la vie de la
grâce, appelée par la tradition « grâce des vertus et des dons[59]
», car les sept dons du Saint-Esprit, étant connexes avec la charité, sont
partie de l’organisme spirituel[60]
et, comme l’enseigne saint Thomas, nécessaires au salut, à plus forte raison à
la perfection[61].
De même la nouvelle conception ne diminue-t-elle pas l’élévation
de la perfection évangélique, lorsqu’elle en traite en ascétique en
faisant abstraction des dons du Saint-Esprit, de la contemplation infuse des
mystères de la foi et de l’union qui en résulte ? Tout en insistant beaucoup sur
l’ascèse, ne l’amoindrit-elle pas, n’affaiblit-elle pas les motifs de pratiquer la mortification et
d’exercer les vertus en perdant de vue l’intimité divine à laquelle tout ce
travail doit conduire ? Éclaire-t-elle assez sur le sens des épreuves,
des aridités prolongées qui arrivent généralement lorsqu’on passe d’un âge
de la vie spirituelle à un autre ?
Cette conception nouvelle ne diminue-t-elle pas aussi l’importance
et la gravité de la mystique, qui, séparée ainsi de l’ascétique, semble devenir
un luxe dans la spiritualité de quelques privilégiés, et un luxe qui n’est pas
sans danger ? Enfin et surtout cette manière de voir n’amoindrit-elle pas les
voies illuminative et unitive, lorsqu’elle en parle du simple point de vue
ascétique ? Ces deux voies peuvent-elles normalement exister sans
l’exercice des dons du Saint-Esprit proportionné à celui de la charité et
des autres vertus infuses ? Y
a-t-il six voies (trois ascétiques et ordinaires et trois
mystiques et extraordinaires non seulement de fait mais de droit), et non pas
seulement trois voies, trois âges de la vie spirituelle, comme disaient les
anciens ? Ne semble-t-il pas que
les traités ascétiques des voies illuminative et unitive, dès qu’on les
sépare de la mystique, ne contiennent que des considérations abstraites
sur les vertus morales puis théologales, ou que, s’ils parlent pratiquement
et concrètement du progrès et de la perfection de ces vertus,
comme le fait Scaramelli, cette perfection, selon l’enseignement de
saint Jean de la Croix, est manifestement inaccessible sans les purifications
passives et sans le concours des dons du Saint-Esprit ? C’est le cas de
rappeler les paroles de sainte Thérèse : « Il faut, disent certains livres, être
indifférent au mal qu’on dit de nous, se réjouir même plus que si l’on en
disait du bien, on doit faire peu de cas de l’honneur, être très détaché de ses
proches... et quantité d’autres choses du même genre. A mon avis ce sont là
de purs dons de Dieu, ces biens sont surnaturels[62].
»
Pour mieux conserver l’unité et l’élévation de la vie intérieure, telle
que l’Évangile et les Épîtres nous la font connaître, nous proposons la division
suivante. Elle est conforme à celle de la grande majorité des auteurs qui ont
écrit avant la seconde moitié du XVIIIe siècle, et, en mentionnant une forme
imparfaite des voies illuminative et unitive, notée par saint Jean de la
Croix (Nuit obscure, 1. I, c. XIV.), elle sauvegarde aussi la part de
vérité contenue, croyons-nous, dans la conception plus
récente.
Division proposée des trois âges de la vie
spirituelle
Au-dessus des pécheurs endurcis, des âmes sensuelles qui vivent dans la
dissipation, la conversion ou justification nous met dans un état de grâce,
que le péché ne devrait plus détruire en nous, et qui comme un germe surnaturel
devrait se développer sans arrêt jusqu’à son plein épanouissement dans la vision
immédiate de l’essence divine et l’amour parfait et
inamissible.
Après la conversion devrait donc commencer sérieusement la vie
purgative, où les commençants aiment Dieu en fuyant le péché mortel
et le péché véniel délibéré par la mortification extérieure et intérieure et par
la prière. Mais de fait cette vie purgative se trouve sous deux formes bien
différentes : chez les uns, vraiment peu nombreux, elle est intense,
généreuse, c’est la voie étroite de la parfaite abnégation décrite
par les saints ; chez beaucoup d’autres, c’est une vie purgative diminuée,
qui comporte elle-même bien des degrés depuis les bonnes âmes un peu
faibles, jusqu’aux âmes attiédies et attardées qui retombent parfois dans le
péché mortel. Il faudra faire une remarque semblable pour les deux voies
supérieures, et distinguer en elles un état faible et un autre
intense.
La transition à la
vie illuminative se fait à la suite des consolations sensibles qui viennent
généralement récompenser l’effort généreux de la mortification. Comme on
s’attarde en ces consolations, le bon Dieu les enlève, l’âme se trouve
alors dans l’aridité sensible plus ou moins prolongée de la purification
passive des sens. Cette purification se poursuit sans arrêt chez les âmes
généreuses et les conduit par la contemplation infuse initiale à fa vie
illuminative pleine ; chez les âmes moins généreuses, qui fuient la croix, cette
purification est souvent interrompue, et elles ne jouiront que d’une vie
illuminative amoindrie, et ne recevront la contemplation infuse que de loin en
loin[63].
La nuit passive des sens apparaît ainsi comme une seconde conversion, plus
ou moins parfaite.
La vie illuminative pleine comporte la contemplation infuse
indistincte des mystères de la foi, qui a commencé dans ta nuit passive des
sens. Elle se présente sous deux formes normales : l’une nettement
contemplative, comme chez beaucoup de saints du Carmel ; l’autre
active, comme chez un saint Vincent de Paul, qui à la lumière des dons de
sagesse et de conseil voit constamment dans les pauvres et les petits
enfants abandonnés des membres souffrants du Christ. Parfois cette vie
illuminative pleine comporte, non seulement la contemplation infuse des mystères
de la foi, mais aussi des grâces extraordinaires, visions, révélations,
paroles intérieures, décrites par sainte Thérèse dans sa propre
vie.
La transition
à la vie unitive se fait
à la suite des lumières plus abondantes ou d’un apostolat plus facile ou plus
rayonnant, qui sont comme la récompense de la générosité du progressant,
mais dans lesquels, par un reste d’orgueil, il se complaît. Alors, si le
Seigneur veut efficacement conduire le progressant à la vie unitive
parfaite, il le fait passer par la nuit de l’esprit, purification
douloureuse de la partie supérieure de l’âme. Si elle est très surnaturellement
supportée, elle ne s’interrompt pour ainsi dire pas jusqu’à ce qu’elle
conduise à la vie unitive parfaite ; si la générosité fait défaut,
il n’y aura qu’une vie unitive amoindrie. Cette douloureuse purification
représente dans la vie des serviteurs de Dieu la troisième
conversion.
La vie unitive parfaite comporte la contemplation infuse des mystères de
la foi et une union passive presque continuelle. Elle se présente, comme la
précédente, sous deux formes normales : l’une presque exclusivement
contemplative, comme chez un saint Bruno, un saint Jean de la Croix ;
l’autre apostolique, comme chez un saint Dominique, un saint
François, un saint Thomas, un saint Bonaventure. Parfois la vie
unitive parfaite comporte, non seulement la contemplation infuse et
l’union passive presque continuelle, mais aussi des grâces extraordinaires,
comme la vision de la sainte Trinité reçue par sainte Thérèse et décrite par
elle dans la VIIe Demeure. En cette vie unitive parfaite, qu’elle s’accompagne
ou non de faveurs extraordinaires, il y a évidemment bien des degrés, jusqu’aux
plus grands saints, jusqu’aux Apôtres, à saint Joseph et à
Marie.
Cette division des trois âges de la vie spirituelle peut se résumer dans
le tableau suivant à lire de bas en haut : les trois purifications ou
conversions y figurent comme transition d’un état à un
autre.
Le progrès
spirituel
Vie unitive des
parfaits
pleine : extraordinaire, ex. avec vision de la
Sainte Trinité
ordinaire : forme purement
contemplative
forme apostolique
faible :union peu continue, souvent
interrompue
Purification passive de l’esprit plus ou moins
bien supportée
Vie illuminative des
progressants
pleine : extraordinaire, ou accompagnée de
visions, révélations...
ordinaire : sous forme nettement
contemplative ;
sous forme active, ex. St Vincent de Paul
faible : actes transitoires de contemplation
infuse
Purification passive des sens plus ou moins bien
supportée
Première conversion ou
justification
Vie purgative des
commençants
généreuse : âmes ferventes
faible :âmes attiédies ou attardées non sans
rechutes
Première conversion ou
justification
On peut comparer cette division des trois âges de la vie
spirituelle à ce que nous enseigne la tradition, surtout à la doctrine de saint
Thomas sur la grâce des vertus et des dons et à celle de saint Jean de la Croix
sur les purifications passives, la contemplation infuse et l’union
parfaite, prélude normal de la vie du ciel. Comparons-la pour l’instant à
la division des trois âges de la vie corporelle, l’enfance, l’adolescence et
l’âge adulte.
Saint Thomas[64],
on le sait, a proposé lui-même cette comparaison, et il y a là, nous
l’avons vu, une analogie qui vaut la peine d’être suivie, en observant
surtout la transition d’une période de la vie à
l’autre.
La transition d’un âge à l’autre dans la vie
spirituelle
Comme la mentalité de l’enfant n’est pas celle de l’adolescent, ni
la mentalité de celui-ci celle de l’adulte, de sorte que sur bien des
choses la conversation entre eux n’est pas possible, de même la mentalité
du commençant, qui se trouve dans la vie purgative, n’est pas celle de
celui qui avance dans la vie illuminative, ni celle du parfait arrivé à la vie
d’union. Le parfait doit comprendre les âges qu’il a traversés lui-même,
mais il ne peut demander d’être pleinement compris par ceux qui s’y
trouvent encore.
De plus, comme il y a une crise plus ou moins manifeste et plus ou
moins bien supportée pour passer de l’enfance à l’adolescence, celle de la
puberté d’ordre à la fois physiologique et psychologique, il y a une crise
analogue pour passer de la vie purgative des commençants à la vie illuminative
des progressants. Cette crise a été décrite par plusieurs grands spirituels,
notamment par Tauler[65],
surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens[66],
par le Père Lallemant, S.J., sous le nom de seconde conversion[67].
De même encore que l’adolescent, pour arriver comme il faut à l’âge
adulte, doit bien traverser l’autre crise de la première liberté et ne pas
abuser de celle-ci, ainsi, pour passer de la vie illuminative des progressants à
la véritable vie d’union, il y a une autre crise spirituelle mentionnée par
Tauler[68],
décrite par saint Jean de la Croix, sous le nom de purification passive de
l’esprit, et qui mérite d’être appelée, nous l’avons vu, une troisième
conversion (Nuit obscure, I. II, ch. 1 à 18).
C’est saint Jean de la Croix qui a le mieux noté ces deux crises à la
transition d’un âge à l’autre. On voit qu’elles répondent à la nature même de
l’âme humaine et à la nature de la semence divine, qu’est la grâce sanctifiante.
Dans la Nuit obscure, l. I, c. 8, après avoir parlé des imperfections
spirituelles des commençants, il écrit : « La nuit ou purification des sens
donne à l’âme sa pureté en la dépouillant selon sa partie sensitive et en
accommodant le sens à l’esprit... Elle est commune ; elle se produit chez le
grand nombre des commençants. » Puis il ajoute, ibid., c. 14 : «
Quand cette demeure de la sensualité se trouve ainsi pacifiée, que les passions
sont mortifiées, les convoitises éteintes et les appétits calmés et endormis
sous l’influence de la Nuit purificatrice (des sens), l’âme peut s’échapper
pour s’engager dans la voie de l’esprit. Elle commence à compter parmi les
Progressants ou Avancés, et se trouve dans la voie qu’on nomme
aussi illuminative. C’est là que Dieu, selon sa volonté, nourrit et
fortifie l’âme par contemplation infuse, sans qu’elle y participe par
discours, aide active ou coopération propre. Comme je l’ai déjà dit, tel
est l’effet de la Nuit et purification des sens. »
Les mots que nous venons de souligner dans ce texte sont très
significatifs, et ils reproduisent exactement l’original
espagnol.
Ensuite saint Jean de la Croix, Nuit obscure, 1. II, ch. II,
traite des imperfections propres aux avancés ou progressants,
rudesse naturelle, besoin d’épanchement au dehors, présomption, orgueil
secret qui subsiste encore, et montre la nécessité de la purification passive
de l’esprit, crise douloureuse, et troisième conversion, nécessaire pour
entrer pleinement dans la vie d’union des parfaits, qui, comme le
dit saint Thomas, « veillent surtout à adhérer à Dieu, à jouir de Lui, et
aspirent ardemment à la vie éternelle, pour être avec le Christ (IIa IIae, q.
24, a. 9) ».
Cette doctrine de la Nuit obscure se retrouve dans le Cantique
spirituel, en particulier dans la division du poème et dans l’argument qui
précède la première strophe (Item, str. 4, str. 6, str. 22, v.
1).
On a objecté parfois : Cette haute conception de saint Jean de la Croix
dépasse notablement la conception commune des auteurs spirituels, qui parlent
dans un sens moins mystique de la vie illuminative des progressants et de la vie
d’union des parfaits. Il semble donc bien que les commençants, dont
il est question dans la Nuit obscure, ne sont pas ceux dont on parle
d’habitude, mais ceux qui débutent, non dans la vie spirituelle, mais dans
les voies mystiques.
A cela il est aisé de répondre que la conception de saint Jean de la
Croix correspond admirablement à la nature de l’âme (sensitive et
spirituelle), non moins qu’à celle de la grâce, et que les commençants
dont il parle sont bien ceux qu’on nomme ainsi d’habitude ; il suffit pour
s’en convaincre de voir les défauts qu’il trouve en eux : gourmandise
spirituelle, penchant à la sensualité, à la colère, à l’envie, à la paresse
spirituelles, à l’orgueil qui les porte à « avoir le confesseur spécial pour les
mauvais cas, l’autre restant réservé à la confidence exclusive du bien,
pour qu’il garde une excellente opinion de son pénitent (Nuit obscure, 1. I, ch.
II) ». Ce sont là de vrais commençants, nullement avancés dans l’ascèse.
Seulement, lorsqu’il parle des trois voies purgative, illuminative et unitive,
saint Jean de la Croix les prend, non pas en un sens amoindri, mais dans
leur plénitude normale. En cela il conserve la tradition des Pères, de
Clément d’Alexandrie, de Cassien, de saint Augustin, de Denys, et des grands
docteurs du Moyen-Âge : saint Anselme, Hugues de Saint-Victor, saint Albert le
Grand, saint Bonaventure et saint Thomas.
Cela apparaît en particulier par la distinction traditionnelle des
degrés de l’humilité, qui, par suite de la connexion des vertus,
correspondent aux degrés de la charité, d’autant que l’humilité est une vertu
fondamentale, en tant qu’elle écarte l’orgueil, principe de tout péché. Cette
gradation traditionnelle relative à l’humilité ne conduit. pas à une moindre
perfection que celle dont parle saint Jean de la Croix. Nous avons vu comment
saint Thomas (IIa IIae, q. 161,
a.6) la rapporte selon saint Anselme : « 1e Connaître qu’on est
méprisable, 2e souffrir de l’être, 3e avouer qu’on
l’est, 4e vouloir que le prochain le croie,
5e supporter patiemment qu’on le dise, 6e accepter
d’être traité comme une personne digne de mépris, 7e aimer à être
traité ainsi. »
Sainte Catherine de Sienne, l’auteur de l’Imitation, dans la
suite saint François de Sales, et tous les spirituels ne parlent pas autrement
des degrés de l’humilité, correspondants à ceux de l’amour de Dieu. Tous les
livres d’ascétique disent même qu’il faut se réjouir dans les tribulations
et lorsqu’on nous calomnie ; mais, comme le remarque sainte Thérèse, cela
suppose déjà de grandes purifications, celles même dont parle saint Jean de la
Croix, et c’est la résultante d’une grande fidélité au
Saint-Esprit.
Ce n’est pas seulement la distinction traditionnelle des degrés de
l’humilité qui confirme la conception des trois âges de la vie que nous donne
saint Jean de la Croix, c’est aussi la division classique conservée
par saint Thomas (Ia IIae, q. 61, a. 5) des vertus politiques,
nécessaires à la vie en société, des vertus purificatrices
(purgatoriae) et des vertus de l’âme purifiée. Saint Thomas ne dit-il
pas (ibid.), en décrivant les « virtutes purgatoriae » : « la prudence
méprise toutes les choses du monde pour la contemplation des choses divines ;
elle dirige toutes les pensées vers Dieu. La tempérance abandonne, autant que la
nature le peut supporter, ce qu’exige le corps. La force empêche de s’effrayer
devant la mort et devant l’inconnu des choses supérieures. La justice enfin
porte à entrer pleinement dans cette voie toute divine ». Les vertus de l’âme
purifiée sont supérieures encore. Tout cela n’est certes pas inférieur à ce
qu’écrira plus tard saint Jean de la Croix, ni non plus ce que dit le
Docteur angélique de l’union immédiate de la très pure charité avec Dieu
qui habite en nous[69].
Enfin la division proposée des trois âges de la vie ne répond-elle pas
aussi aux trois mouvements de la contemplation décrits par saint Thomas
(IIa IIae, q. 180, a. 6), à la suite de Denys : 1e contempler
la bonté de Dieu dans le miroir des choses sensibles, s’élever tout
droit vers elle en se rappelant les paraboles que Jésus prêchait aux
commençants ; 2e contempler la divine bonté dans le miroir des
vérités intelligibles, ou des mystères du salut ; s’élever vers
elle par un mouvement en spirale de la nativité du Sauveur jusqu’à son
Ascension ; 3e contempler la souveraine bonté en elle-même,
dans l’obscurité de la foi, en décrivant plusieurs fois le même cercle, pour
revenir toujours sur la même vérité infinie, la mieux entendre et en vivre
profondément.
Il est bien certain que saint Jean de la Croix suit cette route
traditionnelle, jalonnée par les grands docteurs venus avant lui ; mais il
décrit le progrès spirituel tel qu’il apparaît surtout chez les contemplatifs,
et chez les plus généreux d’entre eux, pour arriver « le plus
directement possible à l’union à Dieu[70]
». Il montre ainsi quelles sont les lois supérieures de la vie de la
grâce et du progrès de la charité. Mais ces lois s’appliquent aussi d’une façon
atténuée chez bien d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une si haute perfection,
mais qui pourtant avancent généreusement, sans revenir en arrière. Ainsi un peu
en toutes choses on distingue un temps fort et un temps faible. Par exemple dans
les ouvrages de médecine on décrit les maladies telles qu’elles sont à l’état
aigu, tout en notant qu’elles se présentent souvent sous une forme
atténuée.
Ceci dit, il nous sera plus facile de voir quelles sont les
caractéristiques des trois voies, en insistant sur la purification ou conversion
qui précède chacune des trois, alors même qu’il n’y aurait pas de rechute dans
le péché mortel, qu’après la justification l’âme resterait en état de
grâce.
Nous allons étudier de ce point de vue ce qui constitue l’état d’âme des
commençants celui des progressants et celui des parfaits, pour bien voir qu’il
n’y a pas là seulement des cadres conventionnels, mais un véritable progrès
vital fondé sur la nature même de la vie spirituelle, c’est-à-dire sur la nature
de l’âme et celle cette semence divine, qui est le germe de vie éternelle,
semen gloriae[71].
CHAPITRE V
Caractères de chacun
des trois âges de la vie
spirituelle
Justurn deàuxit Dominus
per
vias
rectas.
« Le Seigneur conduit le juste
par des voies droites.
»
(Sap.,X, 10.)
Nous avons vu les conceptions qui ont été proposées des trois âges de la
vie spirituelle, et surtout celle qui se présente comme la plus
traditionnelle. Après avoir dit quelle analogie, existe entre ces trois
périodes de la vie de l’âme et celles de la vie du corps : enfance,
adolescence, âge adulte, nous avons particulièrement noté comment la
transition se fait d’un fige spirituel à l’autre par un moment difficile qui
rappelle ce qu’est, dans l’ordre naturel, la crise qui se produit chez l’enfant
vers quatorze ou quinze ans et celle de la première liberté chez l’adolescent
qui arrive vers vingt et un ans à l’âge adulte. Nous avons vu aussi comment ces
différentes périodes de la vie intérieure correspondent à celles qui se
remarquent dans la vie des Apôtres.
Nous voudrions de ce point de vue, et d’après les principes de saint
Thomas et de saint Jean de la Croix, décrire brièvement ce qui constitue
chacun de ces trois âges des commençants, des progressants et des parfaits, pour
y montrer les moments successifs d’une évolution véritablement normale,
répondant à la fois à la division des deux parties de l’âme (les sens
et l’esprit) et à la nature de « la grâce des vertus et des dons » qui
vivifie l’âme de plus en plus, élève ses facultés inférieures et supérieures,
jusqu’à ce que le fond de l’âme[72]
soit purifié de tout égoïsme ou amour-propre, et soit véritablement, sans
aucun mensonge ; tout à Dieu. Il y a là, nous allons le voir, une suite logique
très frappante ; c’est la logique de la vie, qui a sa nécessité à elle,
commandée par la fin ultime :
« Justum
deduxit Dominus per vias rectas
:Le Seigneur
conduit le juste par des voies droites. »
L’âge des commençants
La première conversion est le passage de l’état de péché à l’état de
grâce, soit par le baptême, soit par la contrition et l’absolution Si
l’innocence baptismale n’a pas été conservée. La théologie explique
longuement au traité de la grâce ce qu’est la justification chez
l’adulte, comment et pourquoi elle requiert, sous l’influx de la grâce, les
actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition ou de détestation
du péché commis[73].
Cette purification par l’infusion de la grâce habituelle et la rémission des
péchés est en un sens le type, l’ébauche des purifications à venir, qui
elles aussi comporteront des actes de foi, d’espérance, d’amour, de contrition.
Souvent cette première conversion se produit après une crise plus ou
moins douloureuse, où l’on se sépare progressivement de l’esprit du
monde, comme le prodigue, pour revenir à Dieu. C’est le Seigneur qui fait le
premier pas vers nous, comme l’a enseigné l’Église contre le
semipélagianisme[74],
c’est lui qui nous inspire le bon mouvement, la bonne volonté initiale, qui est
le commencement du salut. Pour cela, par sa grâce actuelle et par l’épreuve, il
laboure en quelque sorte notre âme, avant d’y déposer la semence divine ; il
creuse une première fois le sillon, sur lequel il reviendra plus tard
dans
le même sens et
beaucoup plus profondément pour extirper les mauvaises racines qui restent,
comme le fait le vigneron pour libérer la vigne, qui a déjà grandi, de tout ce
qui l’empêche de se développer.
Après cette première conversion, si l’âme en état de grâce ne retombe
pas, ou si du moins elle ne tarde pas à se relever pour aller de l’avant[75],
elle se trouve dans la voie purgative des commençants.
La mentalité ou l’état d’âme du commençant peut se décrire en
observant surtout en lui ce qu’il y a de principal dans l’ordre du bien : la
connaissance de Dieu et de soi-même et l’amour de Dieu. Il est sûr
qu’il y a des commençants particulièrement favorisés, comme les grands saints à
leurs débuts, qui ont un plus haut degré de grâce que bien des progressants ;
ainsi il y a au point de vue naturel de petits prodiges, mais enfin ce sont
encore des enfants, et l’on peut dire en quoi consiste généralement la mentalité
de ceux qui débutent. Ils commencent à se connaître eux-mêmes, à
voir leur misère, leur indigence, et doivent chaque jour examiner
attentivement leur conscience pour se corriger. En même temps ils commencent
à connaître Dieu, dans le miroir des choses sensibles, de celles de
la nature ou des paraboles, par exemple en celles de l’enfant prodigue, de la
brebis perdue, du bon Pasteur.
C’est le mouvement droit d’élévation vers Dieu, qui rappelle celui de
l’alouette lorsqu’elle s’élève de la terre vers le ciel en poussant un cri[76].
– En cet état, il y a un amour de
Dieu proportionné ; les commençante vraiment généreux aiment le Seigneur
avec une sainte crainte du péché, qui leur fait fuir le péché mortel,
même le péché véniel délibéré, par la mortification des sens et des passions
déréglées, ou de la concupiscence de la chair, de celle des yeux et de
l’orgueil.
Après un certain temps de cette généreuse lutte, ils reçoivent,
d’habitude, comme récompense, des consolations sensibles dans la
prière, dans l’étude aussi des choses divines. Le Seigneur fait ainsi la
conquête de leur sensibilité, puisqu’ils vivent surtout par elle ; il la
détourne des choses dangereuses et l’attire vers lui. En ces moments le
commençant généreux aime déjà Dieu « de tout son cœur », mais pas encore
de toute son âme, de toutes ses forces, ni de tout son esprit. Les auteurs
spirituels parlent souvent de ce lait de la consolation qui est alors
donné. Saint Paul dit lui-même, I Cor. III, 2 : « Ce n’est pas comme
à des hommes spirituels que j'ai pu vous parler, mais comme à des hommes
charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. Je vous ai donné du lait à
boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables.
»
Mais alors qu’arrive-t-il généralement ? Presque tous les commençants, en
recevant ces consolations sensibles, y prennent trop de complaisance,
comme si elles étaient, non pas un moyen, mais une fin. Elles ne
tardent pas dès lors à devenir un obstacle, occasion de gourmandise spirituelle,
de curiosité dans l’étude des choses divines, d’orgueil inconscient lorsqu’on
aime en parler, sous prétexte d’apostolat, comme si on était déjà un maître.
Alors reparaissent, dit saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, ch. 1
à 7), les sept péchés capitaux, non plus sous leur forme grossière, mais
dans l’ordre des choses spirituelles, comme autant d’obstacles à la vraie et
solide piété.
Par suite, rien de plus logique et de plus vital comme transition, une
seconde conversion est nécessaire, celle que décrit saint Jean de la
Croix sous le nom de purification passive des sens, « commune chez le
grand nombre des commençants (Nuit obscure, 1. I, ch. 8) » pour les
introduire « dans la vie illuminative des avancés, où Dieu nourrir l’âme par la
contemplation infuse (Ibid., ch. 14) ». Cette purification se manifeste
par une aridité sensible prolongée, dans laquelle le commençant est
dépouillé des consolations sensibles, où il se complaisait trop. S’il y a, dans
cette aridité., un vif désir de Dieu, de son règne en nous et la crainte
de l’offenser, c’est un second signe qu’il y a là une purification divine. Et
plus encore si à ce vif désir de Dieu s’ajoute la difficulté à l’oraison de
faire des considérations multiples et raisonnées, et l’inclination à regarder
simplement le Seigneur avec amour (Ibid., ch. 9). C’est là le
troisième signe, qui montre que la seconde conversion s’accomplit, et que
l’âme est élevée vers une forme de vie supérieure, qui est celle de la voie
illuminative.
Si l’âme supporte bien cette purification, sa sensibilité se soumet de
plus en plus à l’esprit ; l’âme est guérie de la gourmandise spirituelle, de la
superbe qui la portait à se poser en maître ; elle apprend à mieux connaître son
indigence. Il n’est pas rare que viennent alors d’autres difficultés
purificatrices, par exemple dans l’étude, dans la pratique des divers devoirs
d’état, dans les relations avec les personnes auxquelles on était trop
attaché et que le Seigneur éloigne parfois brusquement et douloureusement de
nous. Assez souvent surgissent en cette période d’assez fortes tentations contre
la chasteté et la patience, permises par Dieu pour que par une vigoureuse
réaction ces vertus, qui ont leur siège dans la sensibilité, se fortifient et
s’enracinent vraiment en nous. La maladie peut aussi venir alors nous
éprouver.
Dans cette crise le Seigneur laboure l’âme de nouveau, il creuse beaucoup
plus profondément le sillon, qu’il a déjà tracé au moment de la justification,
ou première conversion ; il extirpe les mauvaises racines ou les restes du
péché, « reliquias peccati ».
Cette crise certes n’est pas sans danger, comme dans l’ordre naturel celle de quatorze ou
quinze ans. Quelques-uns se montrent ici infidèles à leur vocation. Plusieurs
ne traversent pas cette épreuve de façon à entrer dans la vie illuminative des
progressants, et ils restent dans une certaine tiédeur ; ce ne sont plus à
proprement parier de vrais commençante, mais plutôt des âmes attardées ou
attiédies. En eux se réalisent en un sens les paroles de la sainte
Écriture : « ils n’ont pas reconnu le temps de la visite du Seigneur[77]
», l’heure de la seconde conversion. Ces âmes, surtout si elles sont dans la vie
religieuse ou dans la vie sacerdotale, ne tendent pas assez à la perfection ;
sans y prendre garde, elles en arrêtent beaucoup d’autres et sont un pénible
obstacle à celles qui voudraient sérieusement .avancer. Ainsi assez souvent la
prière commune, au lieu d’être contemplative, se matérialise, devient mécanique
; au lieu de porter les âmes, les âmes doivent la porter ; elle peut devenir,
hélas ! anticontemplative.
Chez ceux au contraire qui traversent cette crise avec profit,
elle apparaît, selon saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, ch.
14), comme le commencement de la contemplation infuse des mystères de la foi,
accompagnée du vif désir de la perfection. Alors Sous l’illumination surtout
du don de science (Cf. S. Thomas, IIa IIae, q. 9, a. 4.), le commençant, qui
devient un progressant et entre dans la vie illuminative, connaît beaucoup mieux
sa misère, la vanité des choses du monde, de la recherche des honneurs et
des dignités ; il se dégage de ces attardements ; il le faut pour « faire le
pas », comme dit le P. Lallemant, pour entrer dans la voie illuminative.
C’est alors comme une vie nouvelle qui commence, tel l’enfant qui devient
adolescent.
Il est vrai que cette purification passive des sens, même pour
ceux qui y entrent, est plus ou moins manifeste et aussi plus ou moins bien
supportée. Saint Jean de la Croix l’a noté (Nuit obscure, 1. I, ch.
9, fin.) en parlant de ceux qui s’y montrent moins généreux : « Pour eux la nuit
de sécheresse du sens est souvent interrompue. Tour à tour elle se fait sentir
et disparaît ; tantôt la méditation discursive est impossible et à un autre
moment elle devient aisée... Ceux-là n’achèvent jamais de sevrer le sens de
façon à faire abandon des considérations et raisonnements ; ils n’ont
cette grâce que par intermittence. » Cela revient à dire qu’ils n’ont qu’une
vie illuminative diminuée. Ce que saint Jean de la Croix explique davantage
plus loin[78]
par leur manque de générosité : « Il faut expliquer ici pourquoi il en est si
peu qui parviennent à ce haut état de perfection et d’union à Dieu. Ce
n’est certes pas que Dieu veuille limiter cette grâce à un petit nombre d’âmes
supérieures, son désir est plutôt que la haute perfection soit commune à
tous... Il envoie de légères épreuves à une âme et elle se montre faible,
elle fuit aussitôt toute souffrance, ne veut accepter aucune douleur...
Alors Dieu ne continue pas à purifier ces âmes... qui veulent être parfaites,
sans se laisser mener par la voie d’épreuves qui forme les parfaits.
»
Telle est la transition plus ou moins généreuse à une forme de vie
supérieure. Jusqu’ici il est aisé de voir la suite logique et vitale des phases
par lesquelles l’âme doit passer. Ce n’est pas une juxtaposition mécanique d
'états successifs, c’est le développement organique de la
vie.
L’âge des progressants ou
avancés
La mentalité des progressants ou avancée doit se décrire comme la
précédente en insistant surtout sur leur connaissance et leur amour de
Dieu. Avec la connaissance d’eux-mêmes se développe une connaissance quasi
expérimentale de Dieu, non plus seulement dans le miroir des choses
sensibles de la nature ou des paraboles, mais dans le miroir des mystères du
salut, avec lesquels ils se familiarisent de plus en plus, et que le
Rosaire, école de contemplation, met sous leurs yeux tous les jours. Ce n 'est
plus seulement dans le miroir du ciel étoilé, de la mer ou des montagnes,
qu’on contemple la grandeur de Dieu, ce n’est plus seulement dans celui des
paraboles du Bon Pasteur ou de l’enfant prodigue, c’est dans le miroir
incomparablement supérieur des mystères de l 'Incarnation et de la Rédemption[79].
Selon la terminologie de Denys, conservée par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a.
6), par un mouvement en spirale l’âme s’élève, des mystères de
l’Incarnation ou de l’enfance du Christ, à ceux de sa Passion, de sa
Résurrection, de son Ascension, et de sa Gloire, et dans ces mystères elle
contemple le rayonnement de la souveraine bonté de Dieu, qui se communique
ainsi admirablement à nous. Dans cette contemplation plus ou moins fréquente,
les avancés reçoivent, selon leur fidélité et générosité, une abondance de
lumière, par le don d’intelligence, qui leur fait pénétrer ces mystères
de plus en plus et leur en fait saisir la beauté si haute et si simple,
accessible aux humbles qui ont le cœur pur.
Dans l’âge précédent le Seigneur avait fait la conquête de leur
sensibilité, il se soumet ici profondément leur intelligence, en
l’élevant au-dessus des préoccupations excessives et des complications d’une
science trop humaine. Il les simplifie en les
spiritualisant.
Par suite et très normalement, ces progressants, ainsi éclairés sur les
mystères de la vie du Christ, aiment Dieu, non pas seulement en fuyant le
péché mortel et le péché véniel délibéré, mais en imitant les vertus de
Notre-Seigneur, son humilité, sa douceur, sa patience, en observant non
seulement les préceptes nécessaires à tous, mais les conseils évangéliques de
pauvreté, de chasteté, d’obéissance, ou du moins l’esprit de ces conseils, et en
évitant les imperfections.
Comme il est arrivé dans l’âge précédent, cette générosité, est
récompensée, non plus précisément par des consolations sensibles, mais
par une plus grande abondance de lumière dans la contemplation et
l’apostolat, par de vifs désirs de la gloire de Dieu et du salut des
âmes, par une plus grande facilité pour prier. Il n’est pas rare
qu’il y ait ici l’oraison de quiétude, où la volonté est un moment captivée par
l’attrait de Dieu. Il y a aussi dans cette période une grande facilité pour agir
au service de Dieu, pour enseigner, diriger, organiser des œuvres, etc. C’est là
aimer Dieu, non plus seulement de tout son cœur, mais « de toute son âme », de
toutes ses activités, pas encore pourtant « de toutes ses forces », ni de « tout
son esprit », car on n 'est pas encore établi en cette région supérieure qui
s’appelle l’esprit.
Qu’arrive-t-il alors généralement ? Quelque chose de semblable à ce qui
est arrivé chez les commençants récompensés par des consolations sensibles ; il
arrive qu’on se complaît, par un orgueil inconscient, en cette
grande facilité de prier ou d’agir, d’enseigner, de prêcher. On tend à oublier
que ce sont là des dons de Dieu, et on en jouit avec un esprit propre, qui ne
convient nullement à un adorateur en esprit et en vérité. C’est pour le Seigneur
sans doute et pour les âmes qu’on travaille, mais on ne s’oublie vraiment
pas assez ; par recherche inconsciente de soi et empressement naturel on
s’extériorise en perdant la présence de Dieu ; on croit peut-être porter
beaucoup de fruit, et ce n’est pas sûr. On devient trop sûr de soi, on se donne
trop d’importance, on s’exagère peut-être fort ses talents ; on oublie sa propre
misère, tandis qu’on ne voit que trop celle des autres ; la pureté d’intention,
le vrai recueillement, la droiture parfaite, font souvent défaut ; il y a encore
du mensonge dans la vie : le fond de l’âme, comme dit Tauler, n’est
véritablement pas assez à Dieu ; on lui offre après coup une intention qui
n’est guère qu’à moitié pour lui. Saint Jean de la Croix (Nuit obscure,
l. II, ch. 2) a noté ces défauts des avancés tels qu’ils apparaissent chez
les purs contemplatifs, qui « écoutent leur fantaisie, croyant y trouver des
conversations avec Dieu et les saints », ou qui sont séduits par les
illusions du malin. Des défauts non moins notables, signalés par
exemple par saint Alphonse, se trouvent chez les hommes apostoliques qui ont
charge d’âmes. Ces défauts des avancés apparaissent surtout dans les
contradictions qu’ils ont à souffrir, dans les grands conflits
d’opinions, où quelquefois, même à cet âge de la vie spirituelle, des
vocations peuvent sombrer. Il devient alors manifeste que l’on ne garde pas
assez la présence de Dieu, et qu’en le cherchant on se cherche encore beaucoup
soi-même. D’où la nécessité d’une troisième purification, de la forte
lessive de la purification de l’esprit, pour nettoyer le fond infime des
facultés supérieures.
Sans cette troisième conversion, on n’entrera pas dans la vie
d’union, qui est l’âge adulte de la vie spirituelle.
Cette nouvelle crise est décrite par saint Jean de la Croix (Nuit
obscure, 1. II, ch. 3 et suivants.) dans toute son acuité et sa
profondeur telle qu’elle arrive chez les grands contemplatifs, qui du reste
souffrent d’habitude non seulement pour être purifiés, mais pour les âmes pour
lesquelles ils se sont offerts. Cette épreuve se trouve un peu autrement chez
les hommes apostoliques, très généreux, qui arrivent à une haute
perfection, mais elle est souvent moins manifeste chez eux, parce qu’elle
est mêlée aux grandes souffrances de l’apostolat.
En quoi consiste essentiellement cette crise ? – L’âme semble alors comme
dépouillée, non plus seulement des consolations sensibles, mais de ses
lumières sur les mystères du salut, de ses ardents désirs, de celle
facilité à agir, à enseigner, à prêcher, où elle se complaisait par un
secret orgueil, en se préférant aux autres. C’est le temps d’une grande
aridité non seulement sensible, mais spirituelle, pendant
l’oraison et l’office. Il n’est pas rare que surgissent alors de fortes
tentations, non plus précisément contre la chasteté et la patience, mais contre
les vertus de la partie la plus élevée de l’âme, contre la foi, l’espérance, la
charité envers le prochain, et même la charité envers Dieu, qui semble cruel
d’éprouver ainsi les âmes en un pareil creuset. Assez généralement en cette
période de la vie surviennent de grandes difficultés dans l’apostolat :
détractions, entraves, échecs. Il arrive assez souvent alors que l’apôtre ait à
souffrir de calomnies et de l’ingratitude des âmes auxquelles il a fait
longtemps du bien ; cela doit le conduire à les aimer plus purement pour
Dieu et en Lui. Ainsi cette crise ou purification passive de l’esprit est comme
une mort mystique, la mort du vieil homme selon les paroles de saint Paul : «
notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché
fût détruit (Rom. VI, 6) ». Il faut « se dépouiller du vieil homme corrompu
par des convoitises trompeuses et vous renouveler dans votre esprit et vos
pensées, en revêtant l’homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et
une sainteté véritables (Éph. IV, 22) ».
Tout cela est profondément rationnel ; c’est la logique du développement
de la vie surnaturelle. « Parfois, dit saint Jean de la Croix, dans les
étreintes de la purification, l’âme se sent blessée et meurtrie d’amour fort. Il
s’agit d’une ardeur qui s’allume dans l’esprit, lorsque l’âme accablée de
peines est très vivement blessée d’amour divin. » Le feu de l’amour de Dieu est
comme celui qui progressivement dessèche le bois, le pénètre, l’enflamme et
le transforme en lui[80].
Les épreuves de cette période sont permises par Dieu pour conduire les avancés à
une foi plus haute, à une espérance plus ferme, à un amour plus pur ; car il
faut absolument que le fond de leur âme soit à Dieu et à Lui seul.
On entend alors le sens des paroles de l’Écriture : « Le Seigneur éprouve les
justes, comme l’or dans la fournaise, et il les reçoit comme une hostie
d’holocauste (Sagesse, III, 6.). » « Les justes crient vers le Seigneur, et
il les entend ; il les délivre de toutes leurs angoisses. Il est près de ceux
qui ont le cœur brisé... Fréquentes sont les tribulations des justes, mais le
Seigneur les en délivre (Ps. XXX, 18-23.). »
Cette crise, comme la précédente, n’est pas sans danger ; elle demande
une grande magnanimité, de la vigilance, une foi souvent héroïque,
l’espérance contre toute espérance, qui se transforme en abandon parfait.
Le Seigneur pour la troisième fois laboure l’âme, mais beaucoup plus
profondément, si profondément même que l’âme semble bouleversée sous ces
afflictions spirituelles, dont les prophètes ont souvent
parlé, en particulier Jérémie au chapitre III des
Lamentations.
Celui qui traverse cette crise aime Dieu, non plus seulement de
tout son cœur et de toute son âme, mais, selon la gradation de
l’Écriture (Deutéron., VI, 5 ; Luc., X, 27.) de toutes ses forces, et
s’apprête à l’aimer « de tout son esprit », à devenir « un adorateur
en esprit et en vérité » établi en quelque sorte en cette partie
supérieure de l’âme qui doit tout diriger en nous.
L’âge des parfaits
Quel est l’état d’âme des parfaits après cette purification, qui a été
pour eux comme une troisième conversion ? Ils connaissent Dieu d’une
façon quasi expérimentale et presque continuelle ; non seulement
pendant les heures de l’oraison ou de l’office divin, mais au milieu des
occupations extérieures, ils ne perdent pas la présence de Dieu. Tandis que, au
début, l’homme encore égoïste pense constamment à lui-même et, sans y prendre
garde, ramène tout à soi, le parfait pense constamment à Dieu, à sa gloire, au
salut des âmes, et y fait comme d’instinct tout converger. La raison en est
qu’il ne contemple plus seulement Dieu dans le miroir des choses sensibles,
des paraboles, ou dans celui des mystères de la vie du Christ, ce qui ne peut
durer tout le long du jour ; mais dans la pénombre de la foi il contemple la
bonté divine en elle-même, un peu comme nous voyons constamment la lumière
diffuse qui nous entoure et qui éclaire d’en haut toutes choses. C’est, selon la
terminologie de Denys, gardée par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a. 6), le
mouvement de la contemplation, non plus droit ou en spirale, mais circulaire,
semblable au vol de l’aigle, qui, après s’être élevé très haut, aime à
décrire plusieurs fois le même cercle, et à planer comme immobile en scrutant
l’horizon.
Cette contemplation très simple écarte les imperfections qui proviennent
de l’empressement naturel, de la recherche inconsciente de soi, du manque
de recueillement habituel.
Ces parfaits se connaissent eux-mêmes non plus seulement en eux-mêmes,
mais en Dieu, leur principe et leur fin ; ils s’examinent en pensant à ce qui
est inscrit de leur existence au livre de vie, et ils ne cessent de voir
l’infinie distance qui les sépare de leur Créateur ; d’où leur humilité. Cette
contemplation quasi expérimentale de Dieu procède du don de sagesse et, à raison
de sa simplicité, elle peut être presque continuelle : au milieu du
travail intellectuel, des conversations, des occupations extérieures, elle
dure, tandis qu’il ne peut en être de même de la connaissance de Dieu dans le
miroir des paraboles ou dans celui des mystères du
Christ.
Enfin, comme l’égoïste, pensant toujours à soi, s’aime mal lui-même à
propos de tout, le parfait, pensant presque toujours à Dieu, l’aime
constamment, non plus seulement en fuyant le péché, ou en imitant les
vertus de Notre-Seigneur, mais « en adhérant à Lui, en jouissant de lui, et,
comme le dit saint Paul, il désire partir pour être avec le Christ[81]
». C’est le pur amour de Dieu et des âmes en Dieu, c’est le zèle apostolique,
plus ardent que jamais ; mais humble, patient et doux. C’est là vraiment
aimer Dieu, non plus seulement « de tout son cœur, de toute son âme, de
toutes ses forces », mais, selon la gradation, « de tout son esprit »,
car le parfait ne s’élève plus seulement de loin en loin à cette région
supérieure de lui-même, il y est établi ; il est spiritualisé et surnaturalisé ;
il est devenu vraiment « un adorateur en esprit et en vérité ». Ces âmes gardent
presque toujours la paix au milieu même des circonstances les plus
pénibles et les plus imprévues et la communiquent assez souvent aux plus
troublés. C’est ce qui fait dire à saint Augustin que la béatitude des
pacifiques correspond au don de sagesse, qui, avec la charité, domine en ces
âmes, dont l’exemplaire éminent, après la sainte âme du Christ, est la
bienheureuse Vierge Marie.
Ainsi se manifeste, pensons-nous, la légitimité de la division
traditionnelle des trois âges de la vie spirituelle, telle qu’un saint Thomas,
une sainte Catherine de Sienne, un Tauler, un saint Jean de la Croix, l’ont
comprise. Le passage d’un âge à l’autre s’explique fort logiquement par la
nécessité d’une purification qui de fait est plus ou moins manifeste. Il n’y a
pas là des cadres artificiellement juxtaposés de façon mécanique, C’est un
développement vital, où chaque étape a sa raison d’être. Si la chose n’est
pas toujours comprise, c’est qu’on ne prend pas assez garde aux défauts des
commençants même généreux, ni à ceux des avancés ; c’est qu’on ne voit pas assez
dès lors la nécessité d’une seconde et même d’une troisième
conversion ; c’est qu’on oublie que chacune de ces purifications
nécessaires est plus ou moins bien supportée et introduit ainsi dans un
degré plus ou moins parfait de vie illuminative ou de vie d’union[82].
Si l’on ne fait pas assez attention à la nécessité de ces
purifications, on ne peut se faire une juste idée de ce que doit être l’état
d’âme des progressants et des parfaits. C’est de la nécessité d’une
nouvelle conversion que parlait saint Paul lui-même en écrivant aux Colossiens,
III, 10 : « N’usez point de mensonge les uns envers les autres, puisque vous
avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et revêtu l’homme nouveau,
qui, se renouvelant sans cesse à l’image de celui qui l’a créé, atteint la
connaissance parfaite... Revêtez-vous surtout de la charité, qui est
le lien de la perfection. »
CHAPITRE VI
La Paix du règne de Dieu, prélude de la vie du
Ciel
Si l’on suit la voie de générosité, d’abnégation, de dépouillement,
indiquée par les saints, on finit par connaître et expérimenter les joies du
règne profond de Dieu en nous.
Les délices vraiment spirituelles viennent de la croix, de l’esprit de
sacrifice, qui fait
mourir en nous les inclinations déréglées, et assure la première place à l’amour
de Dieu et des âmes en Dieu, à la charité qui est la source de la paix, de la
tranquillité de l’ordre. Les joies profondes ne pénètrent pas l’âme aussi
longtemps que les sens et l’esprit ne sont pas purifiés et affinés, par
nombre de tribulations et de souffrances qui détachent du créé. Comme il est dit
dans les Actes des Apôtres, XIV, 21 : « C’est par beaucoup de tribulations qu’il
nous faut entrer dans le royaume de Dieu. »
Le réveil divin
Après cette nuit obscure et douloureuse, il y a, dit saint Jean de la
Croix, comme un réveil divin : « L’âme songe à quelqu’un qui s’éveille,
et dont le premier acte est d’aspirer l’air... C 'est comme si elle disait :
Vous vous réveillez, ô Verbe-Ëpoux, dans le centre et le fond de mon âme, là où
vous demeurez en secret et en silence comme maître souverain (Vive
Flamme, 4e str. v. 1)). » Ce réveil de Dieu est une inspiration
du Verbe qui manifeste son règne, sa gloire et sa suavité intime
(Ibid.).
Cette inspiration laisse transparaître la face de Dieu rayonnante de
grâces et les œuvres qu’il accomplit. « C’est là la grande jouissance de ce
réveil : connaître les créatures par Dieu, et non pas Dieu par les créatures,
connaître les effets par leur cause, et non pas la cause par les effets (Ibid.).
» C’est alors qu’est exaucée la prière du Psalmiste : « Réveille-toi !
Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Réveille-toi. – Exsurge, quare obdormis, Domine ?
Exsurge et ne repellas in finem. Quare faciem tuam avertis ? oblivisceris
inopiae nostrae et tribulationis nostrae » (Ps. XLIII. 24). « Réveille-toi,
Seigneur », c’est-à-dire, remarque saint Jean de la Croix (Ibid.), «
réveille-nous, parce que c’est nous qui sommes endormis... réveille-nous pour
que nous reconnaissions et aimions les biens que tu ne cesses de nous offrir.
»
Cette grâce est exprimée dans le psaume XXXIX : « Exspectans,
exspectavi Dominum, et intendit mihi : En attendant, j’ai attendu le
Seigneur, et il s’est incliné vers moi, il a exaucé ma prière ; il m'a retiré de
la fosse et de la fange où je me débattais, il a affermi mes pas, il a
mis dans ma bouche un cantique nouveau. »
Dans ce « réveil puissant et glorieux » l’âme est comme aspirée par
l’Esprit-Saint, qui la sature de sa bonté et de sa gloire, « et ainsi il se
fait aimer d’un amour inexprimable, et qui est au-dessus de tout sentiment dans
les profondeurs de Dieu (Ibid. 4e str. v. 6 fin).
»
Ces grâces préparent à l’autre réveil de l’instant suprême de la
mort, où l’âme, sortant de son corps, se verra immédiatement comme
substance spirituelle, comme les anges se voient. Quant au réveil
définitif, ce sera celui de l’instant de l’entrée dans la gloire, dans la
vision immédiate de Dieu. Bienheureux les saints pour qui l’instant de la mort
est précisément celui de l’entrée dans la gloire, de sorte qu’au moment où leur
âme se sépare du corps, elle voit Dieu face à face et se voit en Dieu avant de
se voir en elle-même. Pendant qu’autour d’eux on pleure leur départ, ils sont
arrivés au terme de leur course dans la clarté de la vision qui les béatifie.
Ils sont entrés, comme dit l'Évangile, dans la béatitude même de leur Maître : «
intra in gaudium Domini tui ».
Vive flamme
Dès ici-bas chez les parfaits le réveil divin produit dans l’âme une
flamme d’amour qui est une participation de cette vive flamme qu’est
l’Esprit-Saint lui-même : « L’âme le sent déjà « présent en elle, non
seulement comme un feu qui la consume et la transforme en suave dilection, mais
encore comme un feu qui brûle en elle et jaillit en flamme... C’est là
l’opération du Saint-Esprit dans l’âme qu’a transformée l’amour. Ses actes
intérieurs sont des jets de flamme... C’est pourquoi ces actes d’amour
sont d’un prix inestimable ; car, par un seul, l’âme mérite plus et vaut
davantage que par tout ce qu’elle a pu faire au cours d’une vie entière... de
même que la flamme vaut plus que le bois incandescent qui la produit... Ainsi,
en cet état, l’âme ne fait pas d’actes par elle-même, c’est le Saint-Esprit qui
les fait et les provoque en elle... et à chaque fois que la flamme s’élance,
elle croit entrer dans la vie éternelle... elle savoure quelque chose de
l’éternelle béatitude. C’est là goûter le Dieu vivant, selon la parole du Psaume
LXXXIII, 3 : « Cor meum et caro mea exsultaverunt in Deum vivum : Mon
cœur et ma chair tressaillent dans le Dieu vivant (Ibid., 1ère stro.,
v. 1-2). »
Cette flamme ne se communique qu’en blessant, mais cette blessure
est douce, salutaire et,
au lieu de donner la mort, elle augmente la vie (Ibid.). L’âme que
l’amour blesse le plus est la plus sainte (Ibid.). Aussi saint Jean de la Croix
dit-il que « cette blessure est délicieuse » ; et il ajoute : « cela eut
lieu notamment quand le Séraphin blessa saint François (d’Assise)
».
Lorsque le cœur brûle ainsi d’amour pour son Dieu, l’âme contemple des
lampes de feu qui éclairent d’en haut toutes choses ; ce sont les perfections
divines : Sagesse, Bonté, Miséricorde, Justice, Providence,
Toute-Puissance. Elles sont pour ainsi dire les couleurs de l’arc-en-ciel divin,
qui s’identifient sans se détruire dans la vie intime de Dieu, dans la Déité,
comme les sept couleurs de l’arc-en-ciel terrestre s’unissent dans la
lumière blanche, d’où elles procèdent. « Toutes ces lampes s’unissent en
une lumière, en un foyer, bien que chaque attribut garde sa lumière et son feu
(Ibid. 3e str., v. 1 ; Traduc. Hoornaert, 2e
éd. p. 195). »
Alors les puissances de l’âme se trouvent comme fondues dans les
splendeurs des lampes divines (Ibid., 3e strophe, v. 5 et 6.) ; c’est
vraiment le prélude de la vie éternelle.
L’âme est subtilement blessée d’amour par chacune de ces lampes, et sous
l’action des flammes réunies, plus blessée encore et plus vivante dans l’amour
de la vie divine. Elle se rend bien compte qu’il s’agit d’un amour de vie
éternelle, qui est la somme de tous les biens, et comme l’âme sent de quelque
façon la nature de cette vie, elle voit la vérité des paroles du Cantique : «
Fortis est ut mors « dilectio... lampades ejus, lampades ignis atque
flammarum : L’amour est fort comme la mort,... les lampes d’amour sont des
lampes de feu et de flamme (Ibid., v. 1, p.195). »
La flamme que doivent entretenir dans leur lampe les vierges sages est
une participation de celle-là (Matth., XXV, 4-7).
Comme il est dit dans un très beau commentaire du Cantique des cantiques
récemment paru : « L’amour divin est un feu dévorant. Il pénètre l’âme jusque
dans son fond. Il la brûle, il la consume, il ne la détruit pas. Il la
transforme en lui-même. Le feu matériel, qui pénètre le bois jusqu’à ses
dernières fibres et le fer jusqu’à la plus cachée de ses molécules, voilà son
image, mais combien imparfaite ! Par moments, sous l’influence d’une
grâce plus forte, l’âme embrasée d’amour divin lance des flammes. Elles
montent droit vers Dieu. Il est leur principe comme il est leur fin, c’est pour
lui en effet que l’âme se consume. La charité qui soulève l’âme est une
participation créée, finie, analogique, c’est vrai, de la charité incréée, mais
c’est une participation réelle, positive, formelle de cette flamme
substantielle de Jéhovah[83].
»
On comprend pourquoi saint Jean de la Croix a souvent comparé l’union
transformante de l’âme pénétrée par Dieu à l’union de l’air et du feu dans la
flamme, qui n’est autre que de l’air enflammé. Sans doute il y a toujours la
distance infinie qui sépare le Créateur de la créature, mais Dieu par son action
se rend si intime à l’âme purifiée, qu’il la transforme en quelque sorte en lui,
qu’il la déifie, par l’augmentation de la grâce sanctifiante ; qui est une
participation réelle et formelle de sa vie intime, ou de sa nature même, de
la Déité.
Alors l’amour unitif devient dans l’âme purifiée comme une marée de
feu qui grandit et la remplit tout entière (Vive Flamme, 2e
str., v. 2). Cet amour, peu perceptible au début, grandit de plus en plus,
et l’âme éprouve une faim plus pressante de Dieu, et une soif ardente, celle
dont parlait le psalmiste en disant : « Sitivit in te anima mea, quam
multipliciter tibi caro mea : Mon âme a soif de toi, mon Dieu, tout mon être
aspire vers toi » (Ps. LXII, 2) (Nuit obscure, I. II, ch. XI). C’est
vraiment la béatitude de ceux qui ont faim et soif de la Justice de Dieu.
C’est vraiment le prélude de la vie du ciel, et comme un commencement de
l’éternelle vie, « quaedam inchoatio vitae aeternae », avait dit saint
Thomas (IIa IIae, q.24, a. 3, ad 2); c’est ici-bas l’épanouissement normal
mais suprême de la vie de grâce, germe de la gloire, semen
gloriae.
Combien nous sommes loin du simili que peut nous offrir le lyrisme
d’une imagination exaltée, où ne se trouve aucune connaissance profonde de Dieu,
aucune abnégation à la base, et aucune générosité d’amour. Il n’y a pas plus de
ressemblance entre les deux, qu’entre la verroterie et le
diamant.
Que conclure de cette doctrine, qui peut paraître trop haute pour nous
?
Elle serait certes beaucoup trop haute, si nous n’avions pas reçu au
baptême la vie de la grâce qui doit s’épanouir, en nous aussi, en vie
éternelle, et si nous ne recevions pas souvent la sainte communion, qui a
précisément pour effet d’augmenter cette vie de la grâce. Rappelons-nous que
chacune de nos communions devrait être substantiellement plus fervente que la
précédente, puisque chacune doit augmenter en nous l’amour de Dieu et nous
disposer à recevoir Notre-Seigneur avec une plus grande ferveur de
volonté le lendemain.
Comme il est dit dans Vive Flamme, 2e str., v. 5, les
âmes intérieures, qui ont désiré cette union, y arriveraient si elles ne
fuyaient pas les épreuves que le Seigneur leur envoie pour les
purifier.
N’est-ce pas la même doctrine qui se trouve exprimée dans le Dialogue
de sainte Catherine de Sienne, ch. 53 et 5h, là où est expliquée la parole
de Notre-Seigneur : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive,
et des fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine. »
« Tous, y est-il dit, vous avez été appelés, en général et en
particulier, par ma Vérité, mon Fils, lorsque, dans l’angoisse du désir, il
criait dans le temple : « Qui a soif, qu’il vienne à moi et boive »...
Ainsi vous êtes invités à la source d’eau vive de la grâce. Il vous faut donc
passer par lui, qui est devenu votre pont, et marcher avec persévérance, sans
que ni épine, ni vents contraires, ni prospérités, ni adversités, ni autres
peines que ce soit, vous puissent faire regarder en arrière. Persévérez, jusqu’à
ce que vous me trouviez, Moi, qui vous donne l’eau vive ; et c’est par
l’intermédiaire de ce doux Verbe d’amour, mon Fils unique, que je vous la
donne...
« Seulement, la première condition, c’est d’avoir soif. Car ceux-là
seuls qui ont soif sont invités : Qui a soif, est-il dit, qu’il vienne à
moi etl qu’il boive. Celui donc qui n’a pas soif ne saurait persévérer
dans son voyage, la moindre fatigue l’arrête ou le moindre plaisir le
distrait... La persécution l’épouvante et, dès qu’elle l’effleure, le voilà
qui tourne le dos .... L’intelligence doit fixer son regard sur l’amour
ineffable que je vous ai montré, dans mon Fils unique. Et parce qu’alors l’homme
est rempli de ma charité et de l’amour du prochain, il se trouve par là même
accompagné de nombreuses et réelles vertus. C’est dans cet état que l’âme
est disposée à avoir soif : elle a soif de la vertu, soif de mon
honneur, soif du salut des âmes ; toute autre soif est éteinte et
morte en elle. Elle marche en sécurité,... dépouillée de l’amour-propre ; elle
s’est élevée au-dessus d’elle-même et des choses périssables... Elle
contemple l’amour profond que je vous ai manifesté dans le Christ crucifié...
Son cœur, vide des choses qui passent, se remplit de l’amour céleste qui
donne accès aux eaux de la grâce. Arrivée là, l’âme passe par la porte du Christ
crucifié et goûte l’eau vive, en se désaltérant en moi, qui suis l’océan de la
paix. »
S’il en est ainsi, que conclure pratiquement ? Nous devons dire au
Seigneur et lui redire souvent cette prière : « Seigneur, faites-moi
connaître les obstacles que, d’une façon plus ou moins consciente,. je mets au
travail de la grâce en moi. Donnez-moi la force de les écarter, et si j’étais
négligent à le faire, daignez les écarter vous-même, dussé-je en souffrir
beaucoup.
« Que voulez-vous, mon Dieu, que je fasse pour vous aujourd’hui ?
Faites-moi connaître ce qui en moi vous déplaît. Rappelez-moi le prix de votre
sang, versé pour moi, celui de la communion sacramentelle ou spirituelle,
qui nous permet pour ainsi dire de boire à la plaie de votre Cœur si
bon.
« Augmentez, Seigneur, mon amour pour vous. Faites que notre conversation
intérieure ne cesse pour ainsi dire pas, que je ne me sépare jamais de vous, que
je reçoive tout ce que vous voulez me donner, et que je n’arrête pas la grâce,
qui doit rayonner sur d’autres âmes pour les éclairer et les vivifier.
»
Pax in veritate
De la sorte, comme le dit saint Thomas, l’homme ne vit plus pour
lui-même, mais pour Dieu : « Non sibi vivit, sed Deo » (IIa IIae, q. 17,
a. 6, ad 3). Il peut dire : « Mihi vivere Christus est, et mori lucrum : Le Christ est ma vie, et la mort
pour moi est un gain » (Philip. I, 21). Ce qui est ma vie, ce n’est plus
l’étude, ni l’activité naturelle, c’est le Christ
lui-même.
Telle est la route qui conduit à cette connaissance quasi
expérimentale et presque continuelle de la sainte Trinité qui habite en nous.
C’est ce qui faisait dire à sainte Catherine de Sienne à la fin de son
Dialogue, ch. 167 :
« O Trinité éternelle ! O Déité ! O Nature divine, qui avez
donné un tel prix au sang de votre Fils ! Vous, Trinité éternelle, vous
êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je
vous trouve, plus je vous cherche encore. De vous, jamais on ne peut dire :
C’est assez ! L’âme qui se rassasie dans vos profondeurs vous désire sans
cesse, parce qu’elle est toujours affamée de vous... Vous êtes le feu qui brûle
toujours et ne s’éteint jamais, le feu qui consume en lui-même tout amour-propre
de l’âme, qui fond toute glace et qui éclaire. Cette lumière est un océan où
l’âme se plonge toujours plus profondément et trouve la paix. » Sainte Catherine
de Sienne nous donne ici le meilleur commentaire vécu des sublimes paroles de
saint Paul aux Philippiens, IV, 7 : « Et pax Dei, quae exsuperat omnem
sensum, custodiat corda vestra et intelligentias vestras in Christo Jesu : Que la paix de Dieu, qui surpasse
toute intelligence, garde vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. » C’est
là le fruit de la troisième conversion, qui est vraiment le prélude de la
vie du ciel.
NOTE
L’appel à la contemplation infuse
des mystères de la toi
Nous avons dit plus haut et longuement développé ailleurs[84]
que les sept dons du Saint-Esprit sont connexes avec la charité, saint
Thomas l’enseigne formellement (IIa IIae, q. 68, a. 5), et que par suite ils se
développent avec elle. On ne saurait donc avoir un haut degré de charité sans
avoir à un degré proportionné les dons d’intelligence et de sagesse, qui sont,
avec la foi, le principe de la contemplation infuse des mystères révélés.
Cette contemplation chez les uns, comme chez un saint Augustin, se porte plus
immédiatement sur les mystères eux-mêmes, chez d’autres, comme chez un
saint Vincent de Paul, sur les conséquences pratiques de ces mystères, par
exemple sur la vie des membres du corps mystique de Jésus-Christ, mais elle
est infuse chez les uns et chez les autres. Le mode supra-humain des dons, qui
provient de l’inspiration spéciale du Saint-Esprit et qui dépasse le mode humain
des vertus[85],
est d’abord latent, comme dans la vie ascétique, puis il devient
manifeste et fréquent dans la vie mystique. Le Saint-Esprit en
effet inspire d’habitude les âmes selon le degré de leur docilité habituelle ou
de leurs dispositions surnaturelles (vertus infuses et dons). C’est là
l’enseignement nettement traditionnel..
Nous avons aussi
montré ailleurs[86]
qu’il n’y a pas pour saint Thomas un mode humain des dons qui serait
spécifiquement distinct de leur mode suprahumain, car le premier pourrait
se perfectionner toujours sans jamais atteindre le second, et ne lui serait pas
essentiellement ordonné.
Or s’il n’y a pas pour les dons de mode humain spécifiquement
distinct de l’autre, il suit,. comme nous l’avons souvent dit, qu’il y a
pour toutes les âmes vraiment intérieures un appel général et éloigné à
la contemplation infuse des mystères de la foi, qui seule leur donnera
l’intelligence profonde, vécue des mystères de l’Incarnation rédemptrice,
de la présence de Dieu en nous, du sacrifice du Calvaire perpétué en substance
sur l’autel pendant la messe, et du mystère de la Croix qui doit se
reproduire dans toute vie chrétienne profonde. Comme nous l’avons souvent
expliqué[87],
qui dit « appel général éloigné » ne dit pas encore « appel individuel et
prochain », de même l’ « appel suffisant » se distingue de l’ « appel efficace
».
On nous a récemment concédé sur ce point une chose que nous ne demandons
pas, que « l’élément négatif de la perfection, c’est-à-dire le détachement
des créatures doit être le même pour toutes les âmes : total, absolu,
universel » ; « il ne peut y avoir de degrés dans l’absence de défauts
volontaires. Le plus minime comme le plus grand détruit la perfection,... il
suffit d’être retenu par un fil ».
Nous ne croyons pas que le détachement des créatures soit le même
pour les plus grands saints et pour les âmes arrivées à une perfection
moindre. La raison en est surtout que la perfection exclut, non seulement les
défauts directement volontaires, mais ceux indirectement volontaires,
qui proviennent de la négligence et d’une certaine tiédeur relative, d’un
secret égoïsme peu conscient, qui empêche que le fond de l’âme soit tout
à Dieu. Il y a de même une certaine corrélation entre le progrès intensif de la
charité et son extension, qui fait qu’elle exclut progressivement jusqu’aux
obstacles que nous mettons de façon plus ou moins consciente au travail de la
grâce en nous.
Si donc, comme on le concède, toute âme est appelée à exclure, par son
progrès dans l’amour de Dieu, tout défaut volontaire, même le plus minime,
fût-il seulement indirectement volontaire, elle n’y arrivera pas sans une
haute charité. Cette charité devra sans doute être
proportionnée à sa vocation ; elle ne sera pas pour Bernadette
de Lourdes ce qu’elle était pour saint Paul ; mais ce devra être une haute
charité, sans quoi le fond de l’âme ne sera pas tout à Dieu, il y aura encore de
l’égoïsme, qui se manifestera assez souvent par des défauts au moins
indirectement volontaires.
L’âme pour être parfaite doit avoir un degré de charité supérieur à celui
qu’elle avait lorsqu’elle n’était encore que parmi les commençants ou parmi les
progressants, tout comme dans l’ordre corporel l’âge pleinement adulte suppose
une force physique supérieure à celle de l’enfance et de l’adolescence, bien
qu'il y ait accidentellement des adolescents plus vigoureux que des
hommes faits[88]
Que s’ensuit-il au sujet de la purification du fond de l’âme, qui
est nécessaire pour l’exclusion de tout égoïsme et secret orgueil ? On a
écrit récemment à ce sujet en une étude sur cette question
:
« J’admets que les purifications passives (qui sont d’ordre mystique)
soient nécessaires pour arriver à la pureté requise par l’union mystique ; c’est
le sens dans lequel parle saint Jean de la Croix... Mais je nie que les
purifications passives soient nécessaires pour la pureté requise dans l’union
d’amour par conformité des volontés. – La raison de cette différence est
profonde. Pour l’union mystique, qui implique contemplation et amour infus,
la purification active ne suffit pas, pour cette raison que la pureté de la
volonté ne suffit pas. Il est nécessaire qu’y soit ajoutée une
espèce de pureté psychologique de la substance et des puissances,
consistant à être accommodées au mode d’être de l’infusion divine.
»
La grande question qui se pose alors est celle-ci : Est-ce que,
selon saint Jean de la Croix, les purifications passives ne sont pas
nécessaires pour la pureté profonde de la volonté, qui exclut l’égoïsme plus
ou moins conscient et quantité de défauts indirectement volontaires
incompatibles avec la pleine perfection de la charité, des vertus infuses
et des dons, qui se développent avec la charité, comme autant de fonctions du
même organisme spirituel ?
A cette question extrêmement importante, la réponse pour nous n’est pas
douteuse.
Il suffit de lire dans la Nuit obscure, I, I, , ch. II à
II, la description des défauts des commençants qui rendent nécessaire la
purification passive des sens ; il ne s’agit pas seulement de ceux qui
s’opposent à l’espèce de pureté psychologique dont on vient de nous
parler, mais de ceux qui sont contraires à la pureté morale de la sensibilité
et de la volonté. Ce sont même, dit saint Jean de la Croix, les sept péchés
capitaux transposés dans l’ordre de la vie de piété, comme la gourmandise
spirituelle, la paresse spirituelle, l’orgueil spirituel.
Même remarque
s’il s’agit, Nuit obscure, 1. II, ch. I et II, des défauts des avancés
qui rendent nécessaire la purification passive de l’esprit ; il s’agit « des
taches du vieil homme, qui restent encore dans l’esprit, comme une rouille
qui ne disparaîtra que sous l’action d’un feu intense ». Ces avancés, dit saint
Jean de la Croix, sont en effet sujets à des affections naturelles ; ils ont des
moments de rudesse, d’impatience ; il y a encore en eux un secret orgueil
spirituel, et un égoïsme, qui fait que plusieurs usent de façon peu
détachée des biens spirituels, ce qui les engage dans la voie des
illusions. D’un mot le fond de l’âme non seulement n’a pas encore la
pureté psychologique, mais la pureté morale qu’il faudrait. Tauler avait parié
dans le même sens, préoccupé surtout de purifier le fond de l’âme de tout
amour-propre ou égoïsme plus ou moins conscient. Nous croyons donc que les
purifications passives sont nécessaires à cette pureté morale profonde ; or
celles-ci sont d’ordre mystique. Elles ne se présentent pas toujours sous une
forme aussi nettement contemplative que celle décrite par saint Jean de la
Croix, mais dans la vie des saints, même les plus actifs, comme un saint Vincent
de Paul, les chapitres consacrés à leurs peines intérieures prouvent
qu’elles ont un fond commun, que saint Jean de la Croix a montré mieux que
personne.
Une dernière
concession fort importante nous a été faite au sujet de ce passage célèbre de
Vive Flamme, st. 2, v. 5 :
« Il faut expliquer ici pourquoi il en est si peu qui parviennent à ce
haut état de perfection et d’union à Dieu. Ce n’est certes pas que Dieu veuille
limiter cette grâce à un petit nombre d’âmes supérieures. Il désire plutôt que
tous soient parfaits ; mais Il trouve peu de vases capables de
contenir une si haute et si sublime perfection. Les éprouve-t-il un peu ?
Il sent les vases fragiles au point de fuir la peine, de se refuser à porter
tant soit peu sécheresse et mortification... Alors il s’arrête de les
purifier. »
On nous a dernièrement concédé : « Nous admettons que saint Jean de la
Croix traite ici de l’état de mariage spirituel, et qu’il affirme que la volonté
de Dieu est que toutes les âmes parviennent à cet état ; mais nous nions que
cela implique l’affirmation d’un appel universel à la mystique... La confusion
provient, pensons-nous, de ce qu’on ne fait pas la distinction de deux éléments
inclus par saint Jean de la Croix dans les deux degrés d’union appelés
fiançailles et mariage spirituels. L’un de ces deux éléments est
essentiel et permanent ; l’autre accidentel et passager. L’élément
essentiel est l’union des volontés entre Dieu et l’âme, union qui
résulte de l’absence de défunts volontaires et de la perfection de la charité ;
L’élément accidentel consiste dans l’union actuelle des puissances,
union mystique au sens propre du mot et qui ne peut être continue.
»
De ce point de vue, l’union transformante ou mariage spirituel
peut exister en une personne sans qu’il y ait jamais en elle union mystique,
qui en serait un élément accidentel, comme les paroles intérieures ou
la vision intellectuelle de la sainte Trinité dont parle sainte Thérèse
(VIIe Demeure, ch. I et II) . Il
nous paraît certain au contraire que, selon saint Jean de la Croix, l’union
transformante ne saurait exister sans qu’il y ait au moins de temps en temps une
contemplation très élevée des perfections divines, contemplation
infuse[89],
qui procède des dons, arrivés alors à un degré proportionné à celui de la
charité parfaite. « C’est, dit-il, comme lorsque le feu, après avoir blessé le
bois de sa flamme et l’avoir desséché, le pénètre enfin et le transforme en lui
» (Vive Flamme, str. 1, v. 4).
De plus, ce qui est, à nos yeux, absolument certain, c’est que l’union
profonde des volontés entre Dieu et l’âme, qu’on vient de reconnaître comme
élément essentiel de l’union transformante, suppose la purification morale du
fond de l’âme, purification de l’amour-propre ou égoïsme plus ou moins
conscient, source de quantité de défauts au moins indirectement volontaires, et
cette purification morale du fond de l’âme requiert, nous l’avons vu,
selon saint Jean de la Croix les purifications passives, qui éliminent
les défauts des commençants et ceux des avancés.
Aussi maintenons-nous ce qu’avec de nombreux théologiens dominicains
et carmes nous avons dit de la doctrine de saint Thomas sur les dons, et de
celle de saint Jean de la Croix. Nous rappellerons surtout, pour terminer, ces
deux textes importants : Nuit obscure, 1. I, ch. 8 : « La purification
passive des sens est commune, elle se produit chez le grand nombre des
commençants » ; or, étant passive, elle est d’ordre mystique. Nuit
obscure, 1. II, ch. 14 : « Les progressants ou avancés se trouvent dans
la voie illuminative ; c’est là que Dieu nourrit et fortifie l’âme par la
contemplation infuse. » Celle-ci est donc bien dans la voie normale de la
sainteté, avant même la voie unitive, et dès lors comment une âme pourrait-elle
être dans le mariage spirituel ou union transformante sans avoir jamais
cette contemplation infuse des mystères de la foi, qui n’est autre que
l’exercice éminent des dons du Saint-Esprit, lesquels se développent en nous
avec la charité ?
Nous ne pouvons admettre qu’un esprit de la valeur de saint Jean ait
voulu seulement noter une chose accidentelle en écrivant l’avant-dernier
texte que nous venons de citer et par lequel nous terminerons : « Les
progressants ou avancés se trouvent dans la voie illuminative ; c’est «
là que Dieu nourrit et fortifie l’âme par contemplation infuse.
»
[1] L’Amour de Dieu et la Croix de Jésus.
[2] Le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, que nous citerons souvent, est un exemple frappant de ce que nous notons ici. Quand on le lit vers l’âge de vingt ou vingt-cinq ans, il arrive qu’on n’est pas saisi par la doctrine qu’il expose, car il semble seulement rappeler des vérités élémentaires et s’adresse peu à la sensibilité, à l’imagination, mais surtout aux facultés supérieures et à l’esprit de foi. Lorsqu’on le relit plus tard, à l’époque où l’âme est mûrie, on voit que les vérités élémentaires qu’il contient y sont dites d’une manière très haute et très profonde, avec du reste un grand calme. Il fut dicté par la Sainte pendant qu’elle était en extase. Carte doctrine s’harmonise aisément avec celle de saint Thomas d’une part et avec celle de saint Jean de la Croix. On n’a jamais noté d’opposition entre sainte Catherine de Sienne et le Docteur angélique, et nous ne voyons pas celle qu’on pourrait signaler entre elle et l’auteur de la Nuit obscure
[3] Ce qui s’oppose le plus à cette voie d’enfance c’est, comme on dit en français, de « vouloir faire le malin ».
[4]
Saint Thomas cite
souvent cette pensée chère à saint Augustin : cf. Ia IIae, q. 28, a. 4, ad 2 ; IIIa,
q. 53, a. 1, ad 3 : « Bona
spiritualia possunt simul a pluribus (integraliter) possideri, non autem bona
corporalia. »
[5]
Luther disait
même : « Pecca forliter et crede
firmius : Pèche fortement et
crois plus ferme encore, tu seras sauvé. » Ces paroles n’étaient pas, dans sa
pensée, une exhortation à pécher, mais une manière très catégorique d’exprimer
que les bonnes œuvres sont inutiles au salut, que la foi au Christ
rédempteur suffit. Il dit bien : «
Si tu crois, les bonnes œuvres suivront nécessairement ta foi » (édition de
Weimar, XII, 559, f1523f). Mais, comme on l’a dit très justement, « dans sa
pensée, elles suivront comme une sorte d’épiphénomène la foi salutaire » (J.
Maritain, Notes sur Luther, appendice à la 2e édition
française des Trois Réformateurs). De plus, la charité suivra plutôt
comme amour du prochain, que comme amour de Dieu. D’où la dégradation de la
notion de charité, qui est peu à peu vidée de son contenu surnaturel et
théologal, pour signifier surtout les œuvres de
miséricorde.
Il reste que pour Luther la foi au Christ Sauveur suffit à la justification, alors même que le péché n’est pas effacé par l’infusion de la charité ou de l’amour surnaturel de Dieu.
[6]
Comme le dit très’
bien J. Maritain, loc. cit. :
« En fait, suivant la théologie luthérienne, c’est nous-mêmes et nous seuls
qui nous saisissons du manteau du Christ pour en « couvrir toutes nos hontes »,
et qui usons de cette « habileté de sauter de notre péché sur la
justice du Christ et par là d’être aussi certains de posséder la piété du Christ
que d’avoir notre corps à nous ». Pélagianisme de désespoir ! En
définitive, c’est à l’homme d’opérer sa rédemption lui-même en se forçant à une
confiance éperdue en Christ. La nature humaine n’aura qu’à rejeter comme un vain
accessoire théologique le manteau d’une grâce qui n’est rien pour elle et à
reporter sur soi sa foi-confiance, pour devenir cette jolie bête affranchie,
dont l’infaillible progrès continu enchante aujourd’hui l’univers. C’est ainsi
que, dans la personne de Luther et dans sa doctrine, nous assistons – sur le
plan même de l’esprit et de la vie religieuse – à l’avènement du
Moi.
« Nous disons qu’il en est ainsi en fait, c’est un résultat
inévitable de la théologie de
Luther. Cela n 'empêche pas cette théologie de verser
simultanément, et en théorie,
dans l’excès contraire (il n’est pas rare de voir chez Luther,
comme chez Descartes, une erreur extrême faire équilibre à une erreur
diamétralement opposée). Alors Luther nous dit que le salut et la foi sont
tellement l’œuvre de Dieu et du Christ, qu’eux seuls en sont les agents,
sans aucune coopération de notre part...
« La
théologie de Luther oscillera sans cesse entre ces deux solutions : en théorie, c’est, semble-t-il, la
première qui prévaudra (le Christ seul sans notre coopération est l’auteur de
notre salut) ; mais, comme il est psychologiquement impossible
de supprimer l’activité humaine, c’est la seconde qui,
inévitablement, prévaudra en fait. » En réalité le protestantisme libéral
versera dans le naturalisme.
[7] Cf. saint Thomas, Ia , IIae, q. 109, , a. 3 : « Homo in statu naturae integrae dilectionem suiipsius referebat ad amorem Dei, sicut ad finem, et similiter dilectionem omnium aliarum rerum, et ita Deum diligebat plus quam seipsum et super omnia. Sed in statu naturae corruptae homo ab hoc deficit secundum appetitum voluntatis rationalis, quae propter corruptionem naturae sequitur bonum privatum, nisi sanetur per gratiam Dei. » Ibid., a. 4 : « In statu naturae corruptae, non potest homo implere omnia mandata divina sine gratia sanante. »
[8] Ce passage est un de ceux dont l’Église nous a donné l’interprétation’ authentique (Concile de Trente, sess. VII, de Bapt., can. 2). Il doit s’entendre de la régénération par le baptême dont il affirme la nécessité. Au moins le baptême de désir, en l’absence de l’autre, est nécessaire au salut.
[9] Jean., III, 36 ; v, 24, 39 ; VI, 40, 47, 55.
[10] Jean., VI, 55.
[11] C’est là une idée chère à saint Jean, elle se retrouve aussi dans l’Apocalypse. Cf. E.-B. ALto, O.P., L’Apocalypse de saint Jean, Paris, p. 229 : « Aussi, dans ces heureux vainqueurs (xv, 2), ne verrons-nous pas exclusivement des martyrs... La comparaison avec la scène analogue de VII, 9-fin, et, plus loin, avec le Millenium du ch. XX, nous fait croire bien plutôt qu’il s’agit de toute l’Église, militante et triomphante, qui se révèle au Prophète dans son indissoluble unité ; ceux qui vivent ici-bas de la grâce sont déjà, en leur vie intérieure, transportés au ciel, concitoyens des bienheureux qui sont dans la gloire (Phil., III, 20). Déjà ils peuvent faire vibrer les harpes divines. » -- Cf. idid., p. 286, sur xx, 4 : « ... C’est le règne indivis de l’Église militante et triomphante » une des idées maîtresses de l’Apocalypse. »
[12] Méditations sur l’Évangile, IIe P., 37e jour, in Joannem XVII, 3.
[13] Cité de Dieu, 1. XII, c. 9.
[14] In Joann., tract. 92 in c. XIV, 12.
[15] Ia II ae, q. 1113, a. 9.
[16] En réalité il y a plus de distance entre toute nature créée, même angélique, et la vie intime de Dieu, dont la charité est une participation, qu’entre les corps et les esprits créés. Toutes les créatures, même les plus élevées, sont à une distance infinie de Dieu et, en ce sens, elles sont également infimes.
[17] Pensées, édition E. Havet, p. 269.
[18] Cf. saint Thomas, Iae IIae, q. 109, a. 3 et 4.
[19] Cf. St Thomas, Ia IIae, q. 87, a. 3.
[20] Nous l’avons longuement traitée ailleurs : Perfection chrétienne et contemplation, t. II, p. 430-462.
[21] Cf. saint Thomas, Ia, q. 12, a. 2.
[22] Cf. saint Thomas, C. Gentes, 1. IV, c. XI.
[23] IIe Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux.
[24] Nuit obscure, 1. I, c. 9 et 10.
[25] Doctrine spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a.2.
[26] Sermon pour le lundi avant les Rameaux.
[27] Nuit obscure, 1. II, ch. 1 à 13.
[28] Saint Thomas, IIa IIae, q. 24, a. 3, ad 2. – Iia IIae, q. 69, a. 2.
[29] La Doctrine Spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a. 2.
[30] Il ne s’agit pas ici d’une révélation privée portant sur quelque fait contingent futur ou sur quelque vérité nouvelle, c’est une contemplation plus pénétrante de ce qui est déjà dit dans l’Évangile. C’est la réalisation de la parole de Jésus : « Le Saint-Esprit vous enseignera et vous remettra en mémoire tout ce que je vous ai dit » (Jean, XIV, 26).
[31]
Souvent dans ce
Dialogue il est aussi question évidemment de la première conversion,
par laquelle l’âme passe de l’état de dissipation ou d’indifférence à l’état de
grâce, et à plusieurs reprises le Seigneur y dit : « Que nul ne soit assez
fou pour remettre sa conversion au dernier instant de sa vie, car il n’est
pas sûr que, à raison de son Obstination, je ne lui fasse entendre le
langage de ma divine justice... Personne ne doit donc tant différer ; et
cependant, si, par sa faute, on a perdu la grâce, on ne doit pas laisser,
jusqu’à la fin, d’espérer d’être baptisé dans le sang » (Dialogue, ch.
75, trad. Hurtaud).
Mais il est nettement question aussi dans ce Dialogue de la seconde conversion, qui fait passer l’âme de l’état imparfait à la résolution profonde de tendre réellement et généreusement désormais à la perfection chrétienne.
[32] L’enseignement de saint Thomas est fort clair : « Contingit intensionem motus poenitentis quandoque proportionatam esse majori gratiae, quam fuerit illa, a qua ceciderat per peccatum, quandoque aequali, quandoque vero minori. Et ideo poenitens quandoque resurgit in majori gratia, quam prius habuerat, quandoque autem in aequali, quandoque etiam in minori » (IIIae, q. 89, a. 2). Plusieurs théologiens modernes pensent qu’on peut recouvrer un haut degré de grâce perdu même par une attrition tout juste suffisante. Saint Thomas et les anciens théologiens ne l’admettent pas. Et nous voyons qu’analogiquement à la suite d’une indélicatesse notable une bonne amitié entre deux hommes ne revit au degré où elle existait d’abord que s’il y a, non seulement un sincère regret, mais un regret proportionné à la faute commise et à la profondeur de l’amitié qui existait avant cette faute.
[33] Item, Dialogue, ch. 89.
[34] Chez l’ange selon saint Thomas, ce mélange n’est pas possible, car ils ne peuvent pécher véniellement. Ils sont très saints ou très pervers. Ou bien ils aiment Dieu parfaitement, ou bien ils se détournent de lui par un péché mortel irrémissible. Cela vient de la vigueur de leur intelligence, qui s’engage à fond dans la voie où elle entre. Cf. Ia IIae, q. 89, a. 4.
[35] C’est la connaissance quasi expérimentale de la distinction de la nature et de la grâce, connaissance toute différente de celle que donne la théologie spéculative. On apprend aisément d’une façon abstraite cette distinction des deux ordres, mais la voir pour ainsi dire concrètement et d’une manière presque continuelle, cela suppose un grand esprit de foi, qui, à ce degré, n’existe guère que chez les saints.
[36] Ainsi Notre-Seigneur priva ses disciples de sa présence sensible et leur dit : « Il convient que je m’en aille » ; il convenait en effet qu’ils fussent quelque temps privés de la vue de son humanité pour être élevés à une vie spirituelle plus haute, plus dégagée des sens, et qui ensuite, fortifiée ; s’exprimerait sensiblement jusque par le sacrifice de leur vie, par leur constance dans le martyre.
[37]
On comprend que la
Sainte emploie ce mot de « haine » pour exprimer l’aversion que nous devons
avoir pour cet amour-propre ou amour désordonné de soi-même, qui est le principe
de tout péché.
L’amour-propre, dit-elle, ch. 122, l’amour
égoïste de soi-même, rend l’âme injuste envers Dieu, envers le prochain,
envers elle-même ; il détruit en elle la vie sainte, la soif du salut, le
désir des vertus. Il l’empêche de réagir comme il le faudrait contre les
injustices les plus criantes ; on ne le fait pas, parce qu’on craindrait de
compromettre sa situation, et on laisse opprimer les faibles. «
L’amour-propre a empoisonné le monde et le corps mystique de la sainte Église ;
il a couvert de plantes sauvages et de fleurs fétides le jardin de
l’Épouse » (Dialogue, ch. x22).
« Tu sais, dit le Seigneur à la Sainte (ch. 51), que tout mal a sa source dans l’amour égoïste de soi-même, et que cet amour est comme une ténèbre qui recouvre la lumière de la raison » et diminue considérablement le rayonnement de la lumière de la foi. –C’est ce que dit souvent saint Thomas (Ia IIae, q. 77, a. 4) : « L’amour désordonné de soi-même est la source de tout péché et obscurcit le jugement, car lorsque la volonté et la sensibilité sont mal disposées (portées à l’orgueil ou à la sensualité), tout ce qui est conforme à ces inclinations déréglées paraît bon.
[38] Dialogue, ch. 75.
[39] Dialogue, ch. 75,115 et 127.
[40] Ibid., ch. 7.
[41] Ces paroles expriment nettement que le motif de l’Incarnation fut un motif de miséricorde, comme le montre aussi saint Thomas, IIIa, q.1, a. 3.
[42] Rien de plus facile que de concevoir spéculativement que la Providence ordonne au bien toutes choses sans exception ; mais qu’il est rare de le bien voir concrètement, lorsque arrive quelque grande épreuve imprévue, qui semble briser notre vie. Rares sont ceux qui y voient tout de suite une des plus grandes grâces, celle de leur seconde ou de leur troisième conversion. Le vénérable Bondon, prêtre très écouté de son évêque et de plusieurs évêques de France, reçut un jour, à la suite d’une calomnie, une lettre de son évêque qui le frappait subitement de suspense et lui interdisait de dire la messe et de confesser. Aussitôt il se jeta au pied de son crucifix, en remerciant Notre-Seigneur de cette grâce dont il se jugeait indigne. Il était parvenu à la conviction concrète et vécue, dont parle ici sainte Catherine de Sienne, que dans le gouvernement de Dieu tout, absolument tout, est ordonné à la manifestation de sa bonté.
[43] C’est ainsi que saint Thomas à la fin de sa vie est élevé à une contemplation surnaturelle des mystères de la foi, qui ne lui permet plus de dicter la fin de la Somme théologique, la fin du traité de la Pénitence. Il ne peut plus composer des articles avec un « status quaestionis » sous forme de trois difficultés, un corps d’article et des réponses aux objections. L’unité supérieure à laquelle il est conduit lui montre les principes d’une manière toujours plus simple et plus rayonnante, et il ne peut plus descendre à la complexité de l’exposé didactique.
[44] Cf. SAINT AUGUSTIN, in Joannem, tr. 25, n° 3, et Sermon 265, n. 2-4
[45] C’est à la lumière de ce qui est dit ici de cette effusion de grâces purificatrices et transformatrices qu’il faut lire les articles de saint Thomas sur les dons d’intelligence et de sagesse, sur la purification qu’ils opèrent en nous, et qu’il faut lire aussi la Nuit obscure de saint Jean de la Croix.
[46] Cf. Saint Thomas, Ia q. 43, a. 6, ad I.
[47] Saint Thomas, IIa IIae, q. 188, a. 6 : « Ex plenitudine contemplationis derivatur doctrina et praedicatio. »
[48] Il faut noter que dans ce texte et en plusieurs autres semblables le dessein immuable est mentionné avant la prescience dont il est le fondement. Dieu a prévu de toute éternité le mystère de la Rédemption, parce que de toute éternité il a voulu le réaliser.
[49] L’Auteur de la vie ne peut être que Dieu même. Cette expression a la même portée que celle de Jésus : Je suis la voie, la vérité et la vie. Jésus n’a pas seulement eut la vérité et la vie, il est la vérité et la vie. Et pour cela il faut qu’il soit l’Être même : « Je suis Celui qui suis. »
[50] Saint Jean de la Croix, Nuit obscure, 1. II, ch. 2.
[51] Même Pierre, appelé à devenir un si grand saint, après sa seconde conversion considère comme du délire, malgré les prédictions de Jésus, ce que disent les saintes femmes du tombeau du Seigneur trouvé vide.
[52] Nuit obscure, 1. II, c. IV.
[53] « Creditum non est visum » (IIa IIae, q. 1, a. 5).
[54] Cor., II, 10 : « Spiritus enim omnia scrutatur, etiam profunda Dei... Nos autem accepimus... Spiritum qui ex Deo est, ut sciamus quae a Deo donata sunt nobis. »
[55] S. Thomas, IIa IIae, q. 8, a. 8 : «Hanc munditiam mentis (depuratae a phantasmatibus et erroribus) facit donum intellectus... Etsi non videamus de Deo quid est, videmus tamen quid non est ; et tante in hac vita Deum perfectius cognoscimus, quanto magis intelligimus eum excedere quidquid intellectu comprehenditur... Hec pertinet ad donum intellectus inchoatum, secundum quod habetur in via. »
[56] Nuit obscure, 1. II, c. v.
[57] Philippe de la Sainte-Trinité expose les mêmes idées dans le prologue de sa Summa Theologiae mysticae (éd. 1874, p. 17).
[58] Un autre dominicain, Giov. Maria di Laurio, dans sa Teologia mislica parue à Naples en 1743, divise de même son ouvrage, en plaçant au même endroit la purification passive des sens comme transition à la voie illuminative (p. 113), et la purification passive de l’esprit comme disposition à la vie unitive parfaite (p. 303), selon la doctrine de saint Jean de la Croix.
[59] Cf. Saint Thomas, IIIa, q. 62., a. 2 : « Utrum gratia sacramentalis aliquid addat super gratiam virtutum et donorum » ; où il est rappelé que la grâce habituelle ou sanctifiante perfectionne l’essence de l’âme et que d’elle dérivent dans les facultés les vertus infuses (théologales et morales) et les sept dons du Saint-Esprit, qui sont dans l’âme comme les voiles sur la barque pour recevoir comme il convient le souffle d’en haut.
[60] (1) Ia IIae, q. 68, a. 5 : « Sicut virtutes morales connectuntur sibi invicem in prudentia ; ita dona Spiritus Sancti connectuntur sibi invicem in caritare ; ira scilicet quod qui caritatem habet, omnia dona Spiritus Sancti habet, quorum nullum sine caritate haberi potest. »
[61] (2) Ia IIae, q. 68, a. 2, où sont citées ces paroles de la sainte Écriture : « Le Seigneur n’aime que celui qui habite avec la sagesse » (Sagesse, VII, 28), et « Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Rom., VIII, 14).
[62] Vie, ch.XXXI ; Obras, t. I, p. 257.
[63] Cf. saint Jean de la Croix, Nuit obscure, I. I, ch. IX et XIV ; Vive Flamme, 2e strophe, v. 5.
[64] IIa IIae, q. 24, a. 9.
[65] Deuxième Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux (n. 3 et 4), qui, dans la traduction latine de Surius, est au 1er Dimanche après l’Octave de l’Épiphanie.
[66] Nuit obscure, 1. I, c. IX et X : Signes caractéristiques de la nuit des sens. – Conduite à tenir à ce moment.
[67] Doctrine Spirituelle, IIe Principe, section II, c. 6, a.2, édit. Paris, Gabalda, 1908, p. 113... et ibid., p. 91, 123, 143, 187, 301, sq.
[68] Sermon sur le lundi avant les Rameaux, tr. fr. du P. Hugueny, éditions de la Vie Spirituelle, t. I, p. 262, 263 ; n. 7 : Épreuves par lesquelles commence la vie du troisième degré. – 8 : Raison de ces épreuves. – 9 : L’union divine dans les facultés supérieures.
[69] IIa IIae, q. 27, a. 4, 5, 6 : « Utrum Deus possit in hac vita immediate amari, totaliter amari ; utrum ejus dilectio habeat modum. »
[70] Cf. P. Louis de la Trinité, O. C. D., Le Docteur mystique ; 1929, Paris, Desclée, de Brouwer, p. 55.
[71] Une des particularités fort intéressante cette question est celle à laquelle pensait Sa Sainteté Pie X, lorsque, en avançant l’époque de la première communion, il disait :Il y aura des saints parmi les enfants ; paroles qui semblent réalisées par les grâces très spéciales accordées à ces enfants, partis si vite vers le ciel, et qui font aujourd’hui germer de nombreuses vocations religieuses et sacerdotales : la petite Nelly, Arme de Guigné, Guy de Fontgalland, Marie-Gabrielle T. Guglielmina quelques autres en Belgique et en Hollande, rappellent la Bse Imelda, morte d’amour pendant l’action de grâce de sa première communion. Seigneur, qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants, peut évidemment préserver très particulièrement leurs âmes et les embellir de très bonne heure ; il jette dans les âmes la semence divine plus ou moins belle selon son bon plaisir. Cf. Collection « Parvuli », chez P. Lethielleux, Paris.
[72] Cette expression, très aimée de Tauler, a le même sens que « cime de l’âme » ; la métaphore seule change suivant qu’on considère les choses sensibles soit comme extérieures soit comme inférieures.
[73] Cf. Concile de Trente, sess. VI, cap. 6 (Denzinger, n. 798), et saint Thomas, Ia IIae, q. 113, a. 1 à 8 inclusivement.
[74] Cf. Concile d’Orange (Denzinger n. 176, 178, sq.)
[75] Saint Thomas explique (IIIa, q. 89, a. 5, ad 3) que le relèvement est proportionnel à la ferveur de la contrition ; c’est-à-dire si quelqu’un avait deux talents avant de pécher mortellement, et n’a ensuite qu’une contrition suffisante, mais relativement faible, il ne recouvrera peut-être qu’un talent (resurgit in mineri caritate) ; pour qu’il retrouve le même degré de grâce et de charité que celui qu’il avait perdu, il faudra une contrition plus fervente et proportionnée à la faute et au degré de grâce perdu.
[76] Le commençant considère bien aussi parfois la bonté divine dans les mystères du salut, mais il n’est pas encore familiarisé avec eux, ce n’est pas le propre de son état.
[77] Luc, XIX, ~A ; Jérémie, L, 31 ; Ps. XCIV, 8 ; Hebr., III, 8 ; XV, 4, 7.
[78] Vive Flamme, seconde strophe, vers v. --Item Cantique spirituel, IVe P., strophe 39, vers le début.
[79] Le progressant contemple aussi à ses heures la bonté divine dans la nature et dans les paraboles évangéliques, mais ce n’est pas le propre de son état, il est maintenant familiarisé avec les mystères du salut. Il n’atteint pas encore pourtant, si ce n’est rarement et de façon fugitive, le mouvement circulaire ou la contemplation des parfaits qui s’arrête à la bonté divine en elle-même.
[80] Le progrès de la connaissance et de l’amour de Dieu qui caractérise cette purification est précisément ce qui la distingue des souffrances qui à certains égards lui ressemblent, comme celles de la neurasthénie. Ces dernières peuvent n’avoir rien de purificateur, mais on peut aussi les supporter par amour de Dieu et en esprit d’abandon. – De même les souffrances qui sont la suite de notre manque de vertu, d’une sensibilité non disciplinée et exaspérée, ne sont pas par elles-mêmes purifiantes, bien qu’on puisse, elles aussi, les accepter comme une humiliation salutaire, suite de nos fautes, et pour leur réparation.
[81] IIa IIae, q. 24, a. 9 – Certes, répondrai-je à M. II. Bremond, cette adhésion à Dieu, acte direct, qui est au principe des actes discursifs et réfléchis du parfait, contient la solution du problème de l’amour pur de Dieu concilié avec un légitime amour de soi, car c’est vraiment s’aimer en Dieu, en l’aimant plus que soi.
[82]
Le Carme Philippe
de la Sainte-Trinité, dans le prologue de sa Summa Theologiae mysticae
(éd.
1874, p. 17), met bien lui aussi la purification passive des sens comme transition entre la voie purgative et la voie illuminative, et la purification passive de l’esprit comme disposition à la vie d’union. En cela, comme en beaucoup de choses, Th. Vallgornera, O. P., l’a suivi, il l’a même souvent littéralement copié. Antoine du Saint-Esprit, O.C. D., a fait de même en le résumant dans son Directorium mysticum.
[83] Virgo fidelis, Commentaire spirituel du Cantique des cantiques, suivi de « Conseils aux âmes d’oraison », par Robert de Langeac. Paris, Lethielleux., 1931, p. 279.
[84] Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. 338-417, t. II, p. 430-477
[85] IIa IIae, q. 68, a. I, et Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. 355-385, t. II, p. 52-64.
[86] Cf. Vie Spirituelle, nov. 1932 (Supplément) : Les dons ont-ils un mode humain ? p. 65-83.
[87] Perfection chrétienne et contemplation, t. II, p. 419-430.
[88]
« Non
sunt judicanda ea quae sunt per se, per ea quae sunt per accidens.
»
[89] Pour saint Jean de la Croix, « dans la voie illuminative Dieu nourrit l’âme par la contemplation infuse » (Nuit, 1. II, ch. XIV) ; à plus forte raison dans 1a voie unitive.