Marie médiatrice : aqueduc de la
grâce
Par J. Michel
D’après des textes de saint
Bernard
L’Apôtre nous dit : « Vous avez pour fruit la
sainteté, et pour fin la vie éternelle » (Rom., VI, 22). La vie éternelle
est la source intarissable qui arrose la surface entière du paradis. Bien plus,
c’est la source enivrante, la fontaine qui orne les jardins, l’eau vive dont
les flots impétueux se précipitent du Liban (Cantique IV, 15) et inondent d’un
fleuve de joie la cité de Dieu (Ps. XLV, 5). Mais quelle
est cette fontaine de vie, sinon le Christ Notre Seigneur ? « Quand
le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez, vous aussi, avec lui
dans la gloire » (Col., III, 4). Sans doute la plénitude s’est pour ainsi
dire vidée pour devenir notre justice, notre sanctification, notre pardon, n’apparaissant
plus comme la vie, la gloire et la béatitude. Les eaux de cette fontaine ont
été dérivées jusqu’à nous sur les places publiques, bien que l’étranger n’y
puisse boire (Prov., V, 16 et 17). Ce filet d’eau céleste est descendu à nous
par un aqueduc, qui ne nous distribue pas toute l’eau de la source, mais qui
fait tomber la grâce goutte à goutte sur nos cœurs desséchés, aux uns plus, aux
autres moins. L’aqueduc lui-même est plein, de sorte que tous reçoivent de sa
plénitude, sans recevoir la plénitude qu’il contient.
Vous
avez déjà deviné, si je ne me trompe, quel est cet aqueduc qui, recevant la
plénitude de la source qui jaillit au cœur du Père, nous distribue ensuite ce
que nous en pouvons recevoir. Vous savez, en effet, à qui s’adressaient ces
paroles : « Je vous salue, pleine de grâce. » Mais n’est- il pas
étonnant qu’on ait pu faire un tel aqueduc dont l’extrémité doit non seulement
atteindre le ciel comme l’échelle que vit le patriarche Jacob (Gen., XXVIII, 12), mais y pénétrer pour parvenir jusqu’à la
source des eaux vives qui jaillit au plus haut des cieux ? Salomon, lui-même,
s’en étonnait et demandait comme en désespoir de cause : « Qui
trouvera la femme forte ? » (Prov., XXXI, 10). Et si la grâce est
restée si longtemps sans couler sur le genre humain, c’est qu’il n’y avait pas
encore, pour la lui amener, cet aqueduc désirable dont nous parlons. Mais vous
ne vous étonnerez pas qu’on l’ait attendu si longtemps, en vous rappelant
combien d’années Noé, cet homme juste, mit à construire l’arche qui ne devait
servir à sauver qu’un petit nombre d’âmes, huit seulement, et pour très peu de
temps.
Mais
comment notre aqueduc peut-il atteindre une source qui jaillit si haut ?
Le peut-il autrement que par l’ardeur du désir, la ferveur de la dévotion, la
pureté de la prière ? Ainsi qu’il est écrit : « La prière du
juste pénètre les cieux. (Ecclésiastique XXXV, 21). Et qui est juste, si Marie
ne l’est pas elle dont est né pour nous le Soleil de justice ? Or comment
a t-elle pu atteindre cette inaccessible majesté, sinon en frappant, en
demandant, en cherchant ? (Luc, XI, 9). Finalement elle a trouvé ce qu’elle
cherchait, puisqu’il lui fut dit : « Vous avez trouvé grâce auprès de
Dieu » (Luc, I, 30). Quoi, Marie est pleine de grâce, et elle a trouvé un
surcroît de grâce ? Parfaitement, elle a trouvé la grâce qu’elle
cherchait, car une plénitude personnelle ne lui suffit pas, et elle ne peut se
contenter de jouir seule de son bien ; mais, suivant ce qui est écrit :
« Celui qui me boira aura encore soif » (Ecclésiastique XXIV, 29),
elle a demandé une surabondance de grâce pour le salut du monde entier. L’Esprit Saint, lui dit l’ange, sur viendra en vous (Luc, I,
35), et il y versera ce baume précieux avec une telle abondance et une telle
plénitude qu’il débordera en toutes parts. C’est ce qui arrive ; nous l’éprouvons
déjà, et une huile de joie fait épanouir nos visages (Ps. cm, 15), tandis que
nous nous écrions : « Votre nom est une huile qui se répand (Cantique
2), et votre mémoire passe de génération en génération ! » Et ce n’est
pas en pure perte que cette huile se répand, car son onction fait que les
jeunes filles, c’est-à-dire nos pauvres petites âmes, aiment l’époux, et l’aiment
beaucoup ; de la tête ce baume précieux coule non seulement sur la barbe,
mais jusque sur les bords même du vêtement (Ps. CXXXII, 2 et 3).
Considère,
ô homme, le dessein de Dieu et reconnais que c’est un dessein de sagesse, un
dessein de miséricorde quand il a voulu arroser l’aire de la rosée céleste, il
a commencé par la faire tomber toute sur la toison (Juges, VI, 37-40) ;
quand il a voulu racheter le genre humain, il a commencé par déposer tout le
prix du rachat en Marie. Pourquoi ? Peut-être pour qu’Eve trouvât une
excuse dans sa fille, et que fût apaisé désormais le grief de l’homme contre la
femme. Ne dis plus, ô Adam : « La femme que vous m’avez donnée m’a
présenté du fruit défendu » (Gen., III, 12) ;
dis plutôt : la femme que vous m’avez donnée m’a nourri d’un fruit béni.
Par cette raison le conseil divin nous apparaît déjà très miséricordieux, mais
il s’y cache peut-être un plus profond mystère. Ce que nous avons dit est vrai,
mais si je ne m’abuse, ne vous satisfait pas pleinement. C’est la douceur du
lait, mais en le pressant davantage nous obtiendrons le beurre plus nourrissant
(Prov., XXX, 33). Considérons donc plus à fond ce mystère et voyons avec quelle
profonde dévotion Dieu veut nous voir honorer Marie, en qui il a déposé la
plénitude de tout bien pour que nous sachions que tout espoir, toute grâce,
tout salut débordent sur nous de celle qui monte comblée de délices (Cantique
VIII, 5). Elle est le jardin de délices que la brise céleste n’a pas seulement
effleuré, mais tellement agité en fondant sur lui, que ses parfums, c’est-à-dire
les dons de la grâce, se répandent au loin de tous côtés (Cantique IV, 16).
Enlevez ce soleil matériel qui illumine le monde, fera t-il encore jour ?
Enlevez Marie, cette étoile de la mer, de l’océan immense, que reste t-il,
sinon l’obscurité de toutes parts, l’ombre de la mort, les plus épaisses
ténèbres ?
Du
plus intime de nous-mêmes, du fond de nos entrailles, de tous nos vœux,
vénérons-la, car telle est la volonté de Celui qui a voulu que nous ayons tout
par Marie. Oui, c’est ce qu’il a voulu, mais pour nous. En toutes choses et de
toute manière, en effet, venant en aide aux malheureux, Marie calme nos
appréhensions, stimule notre foi, fortifie notre espérance, écarte de nous le
désespoir, relève notre courage.
Vous
craigniez de vous approcher du Père, effrayé rien qu’à l’entendre, vous alliez
chercher refuge dans le feuillage (Gen., III, 8) ;
il vous a donné Jésus pour médiateur. Que n’obtiendrait pas un tel Fils auprès
d’un tel Père ? Il sera exaucé par égard pour lui (Hebr.,
V, 7), car le Père aime le Fils (Jean, III, 35). Mais vous fait-il peur, lui
aussi ? Il est votre frère, il est de même chair que vous, il a tout subi,
le péché excepté, pour apprendre à devenir miséricordieux (Hebr.
IV, 15). C’est Marie qui vous a donné ce frère. Mais peut-être craignez-vous en
lui la majesté divine, car bien qu’il se soit fait homme, il reste Dieu
cependant. Vous voulez avoir un avocat auprès de lui ? Recourez à Marie.
Il n’y a en elle que l’humanité pure, non seulement parce qu’elle est pure de
toute souillure, mais encore pure en ce sens qu’il n’y a en elle que la seule
nature humaine. Et je n’hésite pas à dire qu’elle sera exaucée, elle aussi, par
égard pour elle- même. Le Fils exaucera la Mère, et le Père exaucera le Fils.
Mes petits enfants, voici l’échelle des pécheurs, voici ma suprême assurance,
voici toute la raison d’être des mon espérance. Quoi donc ? Le Fils peut-il
repousser sa Mère ou souffrir qu’elle soit repoussée ? Peut-il ne pas l’entendre
ou n’être pas entendu lui-même ? Ni l’un, ni l’autre, évidemment. « Vous
avez trouvé grâce auprès de Dieu » (Luc, I, 30), lui dit l’ange.
Heureusement ! Désormais elle trouvera toujours grâce, et cela nous
suffit. Vierge prudente, ce n’est pas la sagesse, comme Salomon (III Rois, III,
9), ni les richesses, ni les honneurs, ni la puissance, mais la grâce qu’elle
cherchait, car c’est la grâce seule qui nous sauve.
Pourquoi
cherchons-nous autre chose, mes frères ? Cherchons la grâce, et cherchons-la
par Marie, car elle trouve ce qu’elle cherche et ne peut être déçue. Cherchons-la,
mais auprès de Dieu, et non pas la grâce trompeuse qu’on trouve auprès des
hommes. Que d’autres recherchent le mérite ; pour nous, appliquons-nous à
trouver la grâce. N’est-ce pas, en effet, par grâce que nous sommes ici ?
C’est bien grâce à la miséricorde du Seigneur que nous n’avons pas été anéantis
(Thrènes, mu, 22). Nous, les parjures, les adultères, les homicides, les
voleurs, l’ordure de ce monde ! Rentrez en vos consciences, mes frères, et
constatez que là où abonde le péché, la grâce a surabondé (Rom., V, 20).
Marie
ne met point en avant son mérite, mais elle cherche la grâce. Elle se confie
tellement en la grâce et présume si peu d’elle-même, qu’elle est prise de
crainte en entendant la salutation de l’ange. « Marie, dit l’Evangile, se
demandait ce que pouvait bien signifier cette salutation » (Luc, I, 29). C’est-à-dire
qu’elle s’estimait indigne d’être saluée par un ange et pensait : D’où m’est-il
donné qu’un ange du Seigneur vienne à moi ! Ne craignez pas, Marie, ne
vous étonnez pas qu’un ange vienne à vous, un plus grand que l’ange doit venir.
Ne vous étonnez pas de voir l’ange du Seigneur, car le Seigneur de l’ange est
avec vous. Enfin pourquoi ne verriez vous pas un ange, puisque vous menez déjà
une vie angélique ? Pourquoi un ange ne visiterait-il pas celle qui
partage son genre de vie ? Pourquoi ne saluerait-il pas celle qui fait
partie de la cité des saints, qui jouit de la familiarité di vine ? La
virginité est une vie tout angélique, car ceux qui ne se marient point seront
comme les anges de Dieu (Matt., XXII, 30).
Voyez-vous
ici une : nouvelle manière dont notre aqueduc monté jusqu’à la source,
comment ce n’est plus par sa prière seulement qu’il pénètre dans les cieux,
mais par la pureté parfaite qui rapproche de Dieu, comme dit le Sage ? (Sag., VI, 20). Elle était, en effet, la Vierge sainte de
corps et d’âme, qui pouvait dire d’une manière toute spéciale « Notre vie
est dans les cieux » (Phil., III, 20). Elle était, dis-je, sainte de corps
et d’âme, pour que vous ne doutiez pas que notre aqueduc ne soit absolument
intact. Si haut qu’il s’élève, il ne présente pas la moindre fissure.
Marie
est le jardin fermé, la source scellée (Cantique IV, 12), le temple du
Seigneur, le sanctuaire de l’Esprit Saint. Elle n’est pas une vierge folle,
elle dont la lampe non seulement ne manque pas d’huile, mais en est toute
remplie (Matth. XXV, 1-12). Elle a disposé dans son cœur
des degrés (Ps. LXXXIII, 6) qu’elle gravit aussi bien par sa manière de vivre
que par sa prière. Enfin elle s’est hâtée vers les montagnes pour saluer
Elisabeth, qu’elle a servie pendant trois mois environ (Luc, I, 39-56) ;
si bien que la Mère de Jésus pouvait déjà dire à la mère de Jean ce que le Fils
de Marie dira beaucoup plus tard au fils d’Elisabeth : « Laissez-moi
faire maintenant, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice »
(Matth., III, 15). Elle a vraiment gravi les
montagnes, elle dont la justice s’élève comme les montagnes de Dieu (Ps. XXXV,
7). La Vierge s’y est élevée par trois degrés, à l’aide d’une triple corde
difficile à rompre (Ecclésiastique IV, 12) : la ferveur de la charité dans
la recherche de la grâce, la splendeur de la virginité dans sa chair, la
grandeur de l’humilité au service de sa cousine. En effet, si tout homme qui s’humilie
doit être exalté (Luc, XIV, 11), quoi de plus sublime que son humilité ?
Elisabeth S’étonnait déjà qu’elle fût venue, et elle disait : D’où m’est-il
donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? » Mais elle s’est
étonnée plus encore que, à la manière de son Fils, Marie fût venue non pour
être servie, mais pour servir (Matth., XX, 28). Aussi
est-ce avec raison que le Chantre divin, plein d’admiration, saluait sa venue
par ce cantique : Quelle est celle ci qui monte comme l’aurore à son
lever, belle comme la lune, pure comme le soleil, mais terrible comme une armée
rangée en bataille ? » (Cantique VI, 9). Oui, Marie s’élève au-
dessus de tout le genre humain, jusqu’aux anges qu’elle dépasse, et, même au
ciel, elle est plus élevée que toute créature. Il est d’ailleurs nécessaire qu’elle
aille puiser plus haut que les anges l’eau vive qu’elle répand sur les hommes.
« Comment,
dit-elle, cela s’accomplira t-il, puisque je ne connais point d’homme ? »
Vraiment sainte de corps et d’âme, elle est vierge et décidée à le rester. Mais
l’ange lui répond : « L’Esprit Saint
surviendra, en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. »
Ne m’interrogez pas, ce que vous me demandez est au-dessus de moi et dépasse ma
puissance. « C’est l’Esprit Saint », non un esprit angélique, « qui
viendra en vous » ; ce n’est pas moi, mais « la vertu du Très-Haut
qui vous couvrira de son ombre » (Luc, I, 34 et 35). Vous ne vous
arrêterez pas même parmi les anges, Vierge sainte ; la terre altérée
attend que vous l’abreuviez d’une eau dont la source est plus élevée. Quand
vous aurez un peu dépassé les anges, vous trouverez le bien-aimé de votre âme
(Cantique III, 4). Je dis un peu plus haut, non qu’il ne soit infiniment plus
élevé qu’eux, mais parce qu’entre lui et eux vous ne trouverez plus personne.
Dépassez donc les vertus et les dominations, les chérubins et les séraphins,
jusqu’à ce que vous parveniez à Celui qu’ils acclament en choeur : « Saint,
saint, saint, le Seigneur Dieu des armées (Isaïe, VI, 3). Car l’Etre Saint qui
naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu.
Il est la source de la sagesse, le Verbe du Père au plus haut des cieux.
Ce Verbe par vous se fera chair, de telle sorte que lui qui disait « Je
demeure dans le Père, et le Père demeure en moi » (Jean, XIV, 10), pourra
dire aussi : « Je suis sorti et je suis venu de Dieu » (Jean,
VIII, 42). « Au commencement était le Verbe » ; la source
jaillissait déjà ; mais en Dieu seulement. « Et le Verbe était en
Dieu » (Jean, I, 1), habitant cette lumière inaccessible (I Tim., VI, 16). Dès l’origine, le Seigneur disait :
« J’ai des pensées de paix et non d’affliction » (Jérémie, XXIX, 11).
Mais votre pensée, Seigneur, reste en vous, et nous ignorons ce que vous
pensez. Qui donc avait connu la pensée du Seigneur ? Qui était admis dans
ses conseils ? (Rom., X 34). Aussi la pensée de paix s’est réalisée sur
terre dans une œuvre de paix : « Le Verbe s’est fait chair »
(Jean, I, 14), et désormais il habite parmi nous. Il habite par la foi en nos cœurs
(Eph., III, 17), il habite dans notre mémoire, il
habite dans notre pensée, il est même descendu jusqu’à notre imagination. En
effet, l’homme pouvait-il jusque-là avoir une autre idée de Dieu que l’idole qu’il
s’était faite dans son cœur ?
Dieu
était incompréhensible et inaccessible, invisible et totalement insaisissable à
la pensée ; mais il a voulu qu’on pût désormais
le comprendre, le voir, penser à lui. Et comment cela ?
En se manifestant couché dans la crèche, reposant sur le sein virginal de sa
Mère, prêchant sur la montagne, passant la nuit en prière, suspendu à la croix,
dans les pâleurs de la mort, libre entre les morts, descendant aux enfers,
ressuscitant le troisième jour, montrant à ses apôtres, en signe de victoire,
la trace des clous, enfin montant aux cieux devant eux. Est-il un de ces faits
qui ne puisse être l’objet de véridiques, de pieuses, de saintes réflexions ?
Chaque fois que je médite sur l’un d’eux, c’est à Dieu que je pense, car dans
tous ces faits il est mon Dieu. J’ai dit que méditer ces faits était sagesse,
et j’ai estimé qu’il était de la prudence de se rappeler la douceur qu’ils
renferment, tels les noyaux des amandes que produisit en abondance la verge
sacerdotale (Nom., XVII, 8), cette douceur que Marie a puisée au plus haut des
cieux, pour la répandre abondamment sur nous. C’est bien au plus haut des
cieux, plus haut que les anges, qu’elle reçut le Verbe du cœur même du Père,
ainsi qu’il est écrit : « Le jour profère au jour la parole »
(Ps. XVIII, 3). Le jour est le Père, puisque le jour qui sort du jour est le
salut de Dieu (Ps. XCV, 2). Mais Marie n’est-elle pas aussi le jour ? Oui,
et un jour splendide. Jour rutilant de lumière que celle qui s’avance comme l’aurore
à son lever, belle comme la lune, pure comme le soleil (Cantique VI, 9).
Considérez
donc comment, égale aux anges par la plénitude de la grâce, elle s’est élevée
au-dessus d’eux quand sur vint en elle l’Esprit Saint. Vous trouvez dans les
anges la charité, la pureté, l’humilité ; est-il une de ces vertus qui ne
brille en Marie ? Je vous en ai déjà parlé du mieux que j’ai pu, je
montrerai maintenant ce qui la met au-dessus de tous les anges. Quel est, en
effet, celui d’entre eux à qui il ait jamais été dit : « L’Esprit Saint viendra en vous et la vertu du Très-Haut vous
couvrira de son ombre ; c’est pour quoi l’Etre Saint qui naîtra de vous
sera appelé Fils de Dieu » ? D’ailleurs, c’est de la terre et non des
anges que la Vérité est sortie (Ps. LXXXIV, 12), ce n’est pas la nature
angélique, mais la race d’Abraham qu’elle a faite sienne. La grandeur de l’ange,
c’est d’être le serviteur du Seigneur, la part de Marie est plus sublime, elle
a mérité d’être sa Mère. La gloire suréminente de la Vierge consiste donc en sa
fécondité ; son rôle unique la met d’autant plus haut au-dessus des anges
qu’elle a obtenu un nom qui la distingue de tous les serviteurs (Hebr., I, 4), celui de Mère. Elle qui était déjà pleine de
grâce a trouvé par sa charité fervente, son intégrité virginale, sa dévote
humilité, cette grâce de concevoir sans connaître l’homme et de devenir mère
sans souffrir des douleurs de la femme qui enfante. C’est encore peu. Celui qui
est né d’elle est le Saint, le Fils de Dieu.
Après
cela, mes frères, nous devons bien veiller à ce que la Parole sortie de la
bouche du Père et venue jusqu’à nous par l’intermédiaire de la Vierge ne s’en
retourne pas vide, mais à ce que nous lui rendions par cette même Vierge grâce
pour grâce. Ramenons sans cesse à notre esprit le souvenir du Père, aussi longtemps
que nous en serons réduits à soupirer après sa présence ; faisons remonter
à leur source les flots de la grâce, afin qu’ils en reviennent plus abondants.
Quelle
que soit l’offrande que vous présentez à Dieu, souvenez-vous de la confier à
Marie, pour que vos actions de grâces remontent à l’auteur de la grâce par le
même canal qui vous l’a apportée. Sans doute Dieu pouvait à son gré vous
infuser la grâce sans passer par cet aqueduc, mais il a voulu vous ménager ce moyen
de la faire descendre jusqu’à vous. Peut-être avez-vous les mains couvertes de
sang ou souillées par des présents que vous n’avez pas complètement secoués,
aussi ayez bien soin de présenter à Dieu le peu que vous avez à lui offrir par
les mains très agréables et très dignes de Marie, si vous ne voulez pas essuyer
un refus. Elles sont, en effet, des lis éclatants de blancheur, et celui qui
aime les lis ne pourra pas se plaindre de ne pas découvrir parmi les lis tout
ce qu’il trouvera dans les mains de Marie. Ainsi soit-il.