L’organisme surnaturel dans l’âme des petits enfants
par
le P.
Edouard HUGON, O.P.
La vie spirituelle n° 65, février 1925
Nos lecteurs, qui ont appris à connaître dans la
revue la petite Anne de Guigné, auront intérêt,
pour l’explication théologique des faits, à lire la lettre adressée au P.
Lajeunie, auteur de ces articles qui
paraîtront prochainement en volume à nos bureaux.
Rome, le 13 décembre 1924.
Mon Révérend et bien cher Père,
C’est, avec une édification profonde et un intérêt
croissant que j’ai lu la gracieuse histoire de la petite Anne de Guigné.
Laissez-moi vous exprimer mes félicitations pour ce beau livre, destiné à
exercer un apostolat des plus féconds. Vous nous introduisez, avec autant de
finesse que de pénétration, dans cette psychologie d’enfant privilégiée,
traitant votre sujet avec la délicatesse qui convient.
Il faut laisser à l’Église le jugement définitif sur
cette de vie, et nous n’avons, certes, pas l’intention de le devancer ;
mais, quoi qu’il en soit des faits particulier, que nous supposons d’ailleurs,
établis avec toute la rigueur voulue, nous n’éprouvons, nous théologiens,
aucune difficulté à admettre en principe des manifestations de ce genre dans ces
angéliques créatures, que le surnaturel a déjà transformées.
Pour aider vos lecteurs à comprendre plus facilement
l’œuvre de Dieu dans ses élus, je rappellerai, rapidement l’organisme
merveilleux dont le Seigneur a doté les justes, même les petits enfants.
Notre âme est divinisée par la grâce sanctifiante, qui
est une nouvelle nature ajoutée à la première, une véritable participation de
la nature divine, divinae consortes naturae[1]. Notre personne est divinisée par la filiation
adoptive, qui nous permet de dire à Dieu : Abba,
Pater, ô notre Père ! Nos facultés sont divinisées par les vertus
théologales, qui nous font atteindre Dieu dans son être intime, et par les
vertus morales infuses, avec leurs innombrables ramifications, qui nous
enlacent tout entiers et doivent nous régir dans les circonstances normales de
la vie humaine, et enfin par les dons du Saint-Esprit, qui sont comme des
germes d’héroïsme et nous mettent sous la direction immédiate du céleste
Paraclet. Nos opérations sont divinisées par les fruits du Saint-Esprit, ces
actes exquis dans lesquels le juste éprouve une délectation spirituelle, et par
les béatitudes évangéliques, ces œuvres parfaites qui achèvent le travail de la
sainteté[2].
Remplis de divin, nous avons, pour mettre en exercice
toutes ces richesses, un Moteur divin qui est le Saint-Esprit lui-même. Puisque
le Paraclet habite en nous d’une façon permanente, puisque ses dons sont des
énergies vivantes qui demandent à déployer leur activité, n’est-il pas
vraisemblable que des âmes si pures sentent la touche
du Saint-Esprit et obéissent à ses inspirations ? Cette docilité est l’effet
propre des dons.
Selon une comparaison que j’aime à répéter, les dons
ainsi compris sont comme une plante dont l’héroïsme est la fleur ou comme une
lyre dont l’héroïsme est le son. Dans certains chrétiens la plante, quoique
vivante, n’arrive pas à son épanouissement, la lyre, quoique sonore, ne vibre
pas ; mais il suffira parfois d’un rayon d’en haut, d’un léger
attouchement de l’Artiste divin, pour qu’ils produisent la fleur exquise ou qu’ils
rendent le son merveilleux.
Nous n’avons donc pas à nous étonner que la petite
Anne de Guigné ait pu si jeune, pratiquer les
vertus jusqu’au degré suprême. « Au-dessus de la vertu commune, dit saint
Thomas, s’exerce la vertu héroïque, qui fait les hommes divins et qui, selon nous,
se rapporte aux dons du Saint-Esprit[3]. »
L’héroïcité se manifeste soit dans les vertus
théologales soit dans les vertus cardinales, et Benoît XIV a exposé avec une
maîtrise parfaite les règles qui permettent de la discerner dans la vie des
serviteurs de Dieu[4].
D’une manière générale, la vertu héroïque apparaît
dans la promptitude avec laquelle elle agit, malgré les difficultés, et
dans un triomphe permanent qui provoque l’admiration.
L’héroïsme surnaturel est toujours uni à un don du Saint-Esprit.
La foi héroïque va de pair avec le don d’intelligence, parce que
ce don fait pénétrer l’entendement dans ces mystères augustes qui sont du
domaine de la foi[5]. L’espérance héroïque va de pair avec le don
de crainte, car l’espoir et la crainte filiale s’enchaînent et se
perfectionnent mutuellement[6]. La charité va de pair avec le don de sagesse,
puisque le vrai sage est celui qui sait aimer Dieu.
Quant aux vertus cardinales, il est manifeste que la prudence
héroïque va de pair avec le don de conseil, et la force héroïque
avec le don de force[7]. La justice va de pair avec le don de piété, qui inspire des délicatesses pour rendre à
Dieu et au prochain ce qui leur est dû[8]. La tempérance va de pair avec le don de crainte ;
car c’est la crainte de Dieu qui dompte la chair, fait mépriser la volupté,
réprime les appétits inférieurs[9], établit entre les diverses parties de notre être l’harmonie
complète, assure cette tranquillité de l’ordre, tranquillitas
ordinis, dans laquelle saint Augustin fait
consister la paix véritable[10].
Voilà dans une rapide vue d’ensemble l’organisme
parfait du surnaturel. L’esprit divin, qui souffle où il veut, peut mettre en
mouvement toutes ces richesses, plus tôt ou plus tard, selon ses desseins
providentiels sur les âmes.
Il pourrait verser directement dans l’intelligence les
idées elles-mêmes et provoquer l’usage du libre arbitre avant le temps normal.
Ce serait la science infuse, comme celle qui convient aux anges et qui n’est
point un fait inouï dans les annales de la sainteté. Les idées venant d’en
haut, la connaissance s’accomplit dans les régions supérieures de l’âme, et l’appoint
des facultés sensibles n’est plus indispensable. De nombreux théologiens
admettent ce privilège pour la Vierge Marie dès le moment de sa conception
immaculée[11]. Ils l’attribuent aussi à Jean-Baptiste quand il
tressaillit dans le sein de sa mère à l’arrivée du Sauveur : car cette
joie, dit Cajetan, était provoquée, non par un objet sensible, mais par la
présence de Jésus-Christ : « Constat autem
Joannis gaudium non de re sensibili, sed
de Christi adventu fuisse[12]. »
Nous n’examinerons pas s’il y a eu d’autres cas
miraculeux de ce genre ; il suffit que le Saint-Esprit utilise les idées
que l’enfant se donne par le jeu normal de son intelligence et qu’il pousse la
jeune âme aux actes des vertus infusées en elle avec le baptême.
Si, dans la prophétie, il peut montrer au voyant l’avenir
dans les idées naturellement acquises[13], ainsi peut-il se servir des connaissances du petit
enfant, en les pénétrant de sa céleste lumière.
Est-il, dès lors, inconcevable que, doués d’un
organisme si parfait, aidés et conduits par l’Auteur même du surnaturel,
certains enfants opèrent des merveilles dès que s’accomplit en eux l’éveil du
sens moral ?
Cette psychologie thomiste noue fait ainsi comprendre
que sainte Rose de Lima ait dès l’âge de cinq ans consacré à Dieu sa
virginité par un vœu et que la Bse Thérèse de l’Enfant Jésus ait pu écrire :
« Oui, depuis l’âge de trois ans, je n’ai jamais rien refusé au bon
Dieu. » C’est d’après les mêmes principes que nous pourrons expliquer en
la petite Anne de Guigné les actes si élevés que vous nous racontez.
Cette pieuse histoire est comme une révélation du
gracieux divin, et nous pouvons adapter ici les paroles de l’Apôtre : Apparuit gratia… benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei[14] ; c’est en elle qu’apparaissent la grâce, les
agréments et, pour ainsi dire, le charme du Sauveur Jésus.
Nous voyons par là comment certaines âmes, selon notre
formule rappelée plus haut, sont vraiment comme une lyre dont l’héroïsme est le
son, ou comme une plante vivante dont la vertu exquise est la fleur.
Ce sera pour vous déjà une récompense de constater que
de tels exemples exercent leur efficacité sur d’autres âmes, afin que se
vérifie de plus en plus la consolante parole du vénéré Pie X : « Il
y aura des saints parmi les enfants. »
Fr. Edouard Hugon, O. P.
[1] II Petr., I, 4.
[2] Cf. S. Thomas, Ia IIae,
q. 69 et q. 70.
[3] Cf. S. Thomas, Ia
IIae, q. 68, a. 1, ad 1m, et IIa IIae,
q. 159 a. 2 ad 1m.
[4] Bened. XIV, De Beatif. et Canon., lib. III, c. XXI – XXIII.
[5] Cf. S. Thomas, IIa
IIae, q. 8.
[6] Cf. S. Thomas, IIa IIae,
q. 19, a. 9, ad 1m.
[7] Cf. S.
Thomas, IIa IIae,
q. 52, et q. 139.
[8] Cf. S. Thomas, IIa
IIae, q. 121.
[9] Cf. S. Thomas, IIa IIae,
q. 141, a. 3, ad 3m.
[10] S. Augustin, De civ. Dei, lib. XIV, c. XIII ;
P.L., XLI, 640.
[11] Cf. Hugon, De Verbo incarnato, p. 452.
[12] Cajetan, Comment. In III P., q. 27, a. 3.
[13] Cf. S. Thomas, IIa IIae,
q. 173, a. 2.
[14] Tite,
II, 11 ; III, 4.