La présence des absents
La vie
spirituelle, 1er septembre 1935, N°192
L'autre jour, jetant les yeux sur un des petits bulletins apostoliques, humbles et solides, comme il y en a des centaines en ce pays, j'y ai rencontré cette phrase paradoxale, mais si suggestive par la secousse qu'elle vous donne. Il s'agissait « des mouvements spécialisés ». Chacun connaît ces groupements ouvriers, agricoles, étudiants, etc..., désignés par des initiales qui, par une heureuse rencontre, forment des syllabes, et même sont des racines. Exposant la spiritualité de ces groupements que je connais mal, un auteur que je ne connais pas concluait par cette formule bien étonnante. "Le groupe n'est donc pas fait uniquement pour ceux qui s'y réunissent. On peut dire qu'il est fait avant tout pour ceux qui n'y viendront jamais."
Et voici ce que j'ai cru comprendre :
Il y a deux manières de concevoir un groupe. Un
philosophe contemporain aurait dit : il y a la manière close et la manière
ouverte.
Ou, si vous voulez, deux images, deux structures
opposées et, pour ainsi parler, de signe contraire peuvent être virtuellement
présentes chez les fondateurs, les animateurs, les participants d'un
groupement, l'image que j'appellerais défensive et l'image que l'on pourrait
nommer vitale.
L'image
défensive est tirée, je crois, de l'art militaire. Qu'on le veuille ou non, on
se représente le groupe comme une place assiégée, où les purs se sont
barricadés, et où ils résistent aux assauts des incrédules. Dans cette
hypothèse, il est quasi forcé que ceux du dehors soient tenus pour des ennemis.
On songe à la riposte plus qu'à la conquête et à l'assimilation. On ne conçoit
la paix que dans la victoire et la soumission des adversaires préalablement
humiliés.
L'image vitale est différente. Le groupe s'y figure
par un germe : il est tout petit, ce germe, tabernacle de la vie, - mais, si
minuscule qu'il soit, il contient tous les organes qui doivent assurer sa
croissance. Il a la puissance de s'assimiler les vertus du ciel et les vertus
du sol : il grandira, il se multipliera. Ainsi est le groupe vital. Au début il
peut ne compter que deux ou trois êtres humains, mais en espérance et, si j'ose
dire, en droit, il enferme une invisible multitude.
Toujours complet et un, puisqu'il a la vie, il se tient toujours pour
fractionnaire et incomplet, puisqu'il n'a jamais le nombre; et c'est pourquoi,
même tout petit, il est très grand; même très grand, il se juge petit.
Il n'est guère contestable que l'Église catholique ait
été fondée selon cette dernière conception : il n'y a qu'à relire les paraboles
où les images tirées de la semence et de la croissance sont si nombreuses.
Mais il est certain aussi qu'à certaines périodes de
son histoire et notamment depuis la Réforme, lorsqu'elle recevait de si durs
assauts, surtout lorsque la pureté de la foi était menacée de s'altérer,
l'Église a été obligée de se fermer sur elle même et d'apparaître comme l'arche
en plein déluge. Mais peut-être sommes-nous au moment où la colombe revient et
où il faut sortir de l'arche. L'aspect défensif, si long qu'il soit, n'est pas
normal : même si une guerre dure cent ans, cela ne peut faire que l'état de
guerre soit normal. Si le groupe, par moments (moments qui peuvent durer des
siècles), doit préserver, son essence est d'assimiler et de conquérir.
Autrefois, donc, quelques chrétiens réunis autour de
l'Apôtre, mais ces chrétiens ont très vite conscience d'être non pas une petite
église, mais une cellule de l'Église, ce grand corps promis à l'espace et aux
temps. Ils savent donc qu'ils ont l'humanité derrière eux, à côté d'eux, même
si elle n'est point localement là. Et l'Apôtre explique qu'il se fait « tout à
tous » : qu'il parle à chacun le langage qui lui convient, Grec aux Grecs, Juif
aux Juifs, afin que l'Église soit habitable à tous les hommes de bonne volonté.
Les grands présents de ces premières communautés ce sont tous les hommes, et
pourtant, il n'y en a qu'une poignée dans cette chambre haute ou dans cette
échoppe.
Mais, comment se représenter ces groupes modernes où
les présents sont souvent des absents? Je vois chez eux le constant souci
d'éviter les gestes, les paroles, les commentaires, les citations qui
pourraient choquer inutilement nos frères invisibles. Quand on a un invité chez
soi, la simple politesse, cette forme commune de la charité, veut qu'on change
le ton de l'entretien familial. Éviter de choquer inutilement, cela ne veut pas
dire qu'on ne parlera jamais des objets de la foi, bien au contraire; mais cela
veut dire qu'en parlant de la foi, on évitera de paraître condamner ceux qui ne
la possèdent pas, et qu'on cherchera toujours à la rendre belle, juste,
raisonnable et désirable. Beaucoup d'incroyants sont des croyants qui
s'ignorent : beaucoup détestent la caricature qu'on leur a présentée. Détester
une caricature, c'est un hommage inconscient au modèle: on prouve par là qu'on
l'aimerait, ce modèle, s'il vous était montré dans sa pureté. Il faudrait donc
parler de la foi dans un langage propre à le faire comprendre et sous un
aspect propre à le faire aimer. Même si l'incroyant n'est pas dans la salle, on
fera en sorte qu'il y soit en esprit, et que rien ne soit dit qui puisse lui
donner une mauvaise idée du chrétien. La place est vide, mais d'un vide qui
ressemble au creux de l'oreille. Le monde écoute aux portes.
Des remarques analogues auraient leur raison d'être
dans le domaine de l'intelligence. Si nous songions toujours aux absents dans
les traités de religion, ou les conférences apologétiques, tout en disant les
mêmes choses nous les dirions peut-être autrement. On a retrouvé dans les
papiers intimes de Cardinal Newman cette pensée qui est aussi un programme : «
Il faut que l'Église soit prête pour les convertis, aussi bien que les
convertis pour l'Église. » Ici encore, les absents, il faut qu'ils soient toujours
présents à l'horizon de la pensée. Et nous rejoignons par un autre biais le
paradoxe auquel il ne faudrait changer qu'un mot pour le rendre exact :
«
Le groupe n'est donc pas fait uniquement pour ceux qui s'y réunissent. On peut
dire qu'il est fait avant tout pour ceux que nous n'y verrons jamais. »
APOSTOLUS.