Le
souvenir des
morts.
Par Apostolus
In la Vie
Spirituelle n°218
A qui d'entre nous
n'est-il pas arrivé, après la mort d'un ami ou d'un parent aimé, de se laisser
surprendre par des regrets bien amers ? « Si j'avais su qu'il était si près de
sa fin ! Quand je l'ai vu pour la dernière fois, quand nous nous sommes
quittés sur des paroles dérisoires, alors qu’il aurait fallu que je lui parle,
que j'aborde avec lui la question de l'avenir et de la mort, que je recueille
ses volontés dernières, que je lui demande pardon, ou, du moins, que je lui
exprime je ne sais comment tout cet amour dont nous n'avions jamais parlé et
qu'il ignore peut-être ! Si j'avais su ! Mais il est trop tard. 0h ! quel regret que celui de n'avoir pas pu se livrer dans la vérité,
regret qui vous pèsera toujours ! »
A cette première
impression s'en ajoute une seconde, qui est celle d'un profond, d'un définitif
silence.
Ce n'est pas un voile, comme généralement
on le dit, car derrière un voile on voit se profiler des ombres, on entend des
murmures, des frôlements. Non, c'est une muraille, c'est le roc du sépulcre. Et
personne ne soulèvera cette pierre. Mon mort, je ne sais plus ni où il est, ni
ce qu'il fait. Et celui qui était hier auprès de moi, aussi ignorant de la vie éternelle que je le suis
présentement, perdu comme moi dans des soucis mesquins, il vit dans le royaume
de Dieu, il fait des expériences telles que si jamais il revenait de la mort et
qu'il voulût me raconter l'au-delà, il ne trouverait plus dans notre vocabulaire
aucun mot pour s'exprimer. Entre lui et moi, quelle différence d'horizon et de
vie ! Je suis là, heureux ; et peut-être qu'il souffre. Je peine, et il
jouit. Pense-t-il à moi? Est-il comme perdu en Dieu ?
C'est là que
l'Église nous console et nous accueille; c'est là qu'elle nous donne
satisfaction, sans pourtant percer le mystère qu'il n'est sans doute pas en
notre pouvoir d'accueillir. La nature, dit quelque part Hugo, sait le grand
secret, et elle sourit. Le Christ aussi, il le sait; et l'Église, qui est son
visage, sourit.
A ce regret devant
l'irréparable, l'Église répond par sa présence. Nous ne pouvons plus communiquer avec nos morts, cela est certain. L'Église nous
le rappelle en nous interdisant ces expériences qui ne mènent qu'à du trouble
: le spirite n'est qu'une caricature du spirituel. Mais,
si nous n'avons plus les moyens de communiquer, nous avons toujours la
possibilité de communier avec eux. La communion, c'est la communication
dans le mystère ; on n'y éprouve rien de sensible, on ne cherche pas même à
sentir, mais on s'appuie sur la certitude pure : on a la foi, et cela suffit.
C'est la foi, selon l'Épître aux Hébreux, qui nous donne la substance de ce qui
est invisible, éternel et inapparent.
Et l'Eucharistie
porte à sa plénitude cette communion avec les morts, car elle nous offre Celui
qui est avec eux, ou plutôt Celui en qui tous ils
demeurent.
Nous pouvons
penser qu'en Lui ils nous voient, qu'en Lui ils pénètrent dans ce que nous
avons de plus secret, qu'en Lui ils retrouvent ce que nous n'avons pas su leur dire,
qu'en Lui enfin ils nous aiment beaucoup mieux que nous ne nous aimons
nous-même.
C'est là que
l'âme enfin trouve sa paix, quand elle renonce à palper et à correspondre, pour
vivre de la foi seule, pour adhérer au Christ et pour attendre.
La présence du Christ
est une présence qui n'est pas perçue, et pourtant l'âme chrétienne ne doute
pas qu'il soit là. Les sacrements sont comme des organes par lequel l'âme le
frôle et le touche. La méditation de l'Évangile ressuscite son image. La vie
de l'Église nous montre son opération dans les âmes singulières et dans les masses.
Enfin, ce n'est point un être du passé. Non, nous ne cherchons plus parmi les
morts celui qui est parmi les vivants.
Nos morts vivront
et revivront quand nous accepterons de les voir dans le corps du Christ et de
les associer à sa vie. Ne les imaginons plus dans le seul passé ; ils sont
associés à la vie du Christ éternel ; ils sont comme des médiateurs qui nous
aident à nous rendre intime le Médiateur. Entre eux et Lui un échange d'être se
fait. Ils lui donnent de s'enraciner davantage en nous, car à mesure que s'accroît le nombre de nos morts,
le Christ nous devient plus substantiel. En revanche, Jésus ressuscite en
quelque sorte nos morts en les faisant participer à sa mystérieuse vie : la
mutation de leur vie en sa vie en fait d'incomparables présents.
Apostolus.