Le Christ Chef
mystique de l'Église
La Vie Spirituelle, 1er Novembre1934, N°182
« Dieu, dit saint Paul, a constitué le
Christ la Tête de toute l'Église, l'Église est le Corps du Christ et sa plénitude.[1] » Dans ces paroles de l'apôtre se trouve condensée
toute la doctrine du Corps mystique de Jésus-Christ. Cette doctrine si profonde
a depuis lors occupé la pensée des Pères, fixé l'attention des grands théologiens et
nourri la piété des fidèles. Aujourd'hui plus que jamais l'Esprit de Dieu invite
l'Épouse du Christ à contempler et à vivre intensément ce beau mystère.
L'importance de ce dogme central du christianisme
n'a pas échappé à saint Thomas. On peut dire que la Somme théologique en est comme pétrie. Il n'en pouvait être autrement pour un génie si clairvoyant, pour un esprit si pénétré de la
doctrine de saint Paul et de saint Augustin. Comme l'Apôtre des nations et
le Docteur d'Hippone, saint Thomas ramène
tout au Christ pour ramener tout à Dieu : Vos estis Christi, Christus autem Dei[2].
Lui, qui nous a laissé un commentaire
si substantiel de l'Évangile de saint Jean et des Épîtres de saint Paul, ne
pouvait reléguer au second plan cet enseignement du Christ plénier. A Jésus,
Chef mystique de l'Église, il rattache tout le mystère do la prédestination et
de la distribution des grâces, selon le mot de saint Paul : Praedestinavit nos in adoptionem filiorum per Jesum
Christum[3].
En effet, toute grâce donnée aux hommes, toute vie
surnaturelle, dans l'ordre actuel de la Providence, est un fruit de la Rédemption.
Or la Rédemption, saint Thomas ne la conçoit qu'en relation avec la divine
solidarité du Corps mystique, qui fait
de Jésus notre Chef et notre
répondant. « C'est comme Chef, dit saint Thomas, et non pas à titre privé et personnel,
que Jésus a reçu la grâce, pour la répandre sur tous les hommes. Aussi par ses
oeuvres le Christ a-t-il mérité pour Lui et pour tous ses membres, autant qu'un
autre homme pour lui seul[4].
»
On objecte parfois que Notre-Seigneur ne pouvait pas souffrir
pour nous, ni expier des fautes qu'il
n'avait pas; commises, puisque la
réparation doit venir de celui qui a commis l'offense. Saint Thomas
a connu cette objection, et c'est la doctrine du Corps mystique qui lui
fournit la réponse : « Le Chef et les membres, dit-il, ne forment
ensemble qu'une seule personne mystique; et c'est pourquoi la satisfaction
du Christ appartient à tous les fidèles comme aux membres de Jésus-Christ[5]. »
Ainsi, grâce à cette mystérieuse et divine
solidarité, toutes les richesses du Sauveur, les mérites infinis de sa
Passion nous appartiennent, et nous pouvons les présenter comme une rançon
surabondante à Dieu le Père pour tous les péchés des hommes.
La Passion du Christ, dit encore saint Thomas,
cause la rémission des péchés par mode de rédemption. Car, puisqu'il est notre Chef, il nous a délivrés du péché
comme étant ses membres, au prix de sa Passion qu'il endura par charité et par obéissance... C'est que toute
l'Église, Corps mystique du Christ, est considérée comme une seule personne
avec le Christ, son Chef[6].
L'importance de pareils textes, qu'on le remarque
bien, vient surtout de ce qu'ils éclairent toute la doctrine de saint Thomas
sur la grâce et la Rédemption, à la manière des principes premiers qui
baignent de leur lumière toutes les conclusions d'une science.
De cet énoncé général de l'unité du Corps notre
saint Docteur descend aux applications particulières. Tantôt il étudie le rôle
de Chef qui revient à Jésus-Christ, et, avec sa précision coutumière, il en
énumère les fonctions et les prérogatives; tantôt il considère la diversité des
membres, et nous dit en quoi consiste leur unité surnaturelle.
Toute la VIIIe question, dans la IIIe Partie de la
Somme théologique, est consacrée à la grâce capitale du Christ, et met en lumière
sa qualité de Chef mystique des hommes et des anges. Contentons-nous de
rapporter ici la partie essentielle du premier article.
Toute l'Église,
dit saint Thomas, est un seul Corps mystique... et le Christ en est la Tète.
Or dans la tête nous pouvons considérer trois choses : la place qu'elle occupe,
sa perfection et son influence; sa place : elle est la partie la plus éminente
de l'homme... ; sa perfection : elle renferme tous les sens intérieurs et
extérieurs... ; son influence : d'elle procèdent la force et le mouvement des
autres membres et le gouvernement de leur activité. Cette triple prééminence
appartient au Christ d'une façon spirituelle.
D'abord, par sa proximité de Dieu, il a
reçu une grâce qui prime celle de toute créature..., car tous les autres ont reçu le don
de la grâce en vue de la grâce du Christ, selon cette parole de l'Apôtre aux
Romains (VIII, 29) : Ceux qu'il a connus d'avance, Dieu les a
prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit le
premier-né parmi beaucoup de frères. En second lieu, le Christ l'emporte en perfection, parce qu'il
possède la plénitude de toutes les grâces d'après ce que dit saint Jean (Jo., 1, 14)
: Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité. En troisième lieu, il a le pouvoir d'influer et de
produire la grâce dans tous les membres de l'Église, selon ce mot de saint
Jean (Jo., I, 16) Nous avons tous reçu de sa plénitude. C'est donc à bon droit que le Christ est appelé
la Tête de l'Église[7].
(1)Ill,q.8.a.1.
Chaque ligne,
pour ne pas dire chaque mot, de cet article incomparable demanderait son
commentaire. La triple prééminence que le saint Docteur attribue au Christ
à l'égard de l'Église renferme en substance presque toute la doctrine du Corps
mystique. Saint Thomas lui-même nous a d'ailleurs fourni une ample exposition de cet
article important, dans toute la suite de son traité du Verbe Incarné et des
Sacrements. Ce qu'il nous dit plus bas des perfections Ineffables du Fils de
Dieu fait homme nous montre sa primauté de perfection. La question qu'il a consacrée
à la prédestination du Christ, cause et exemplaire de la nôtre,
met surtout en relief sa primauté d'ordre. Quant à sa primauté d'influence,
saint Thomas nous la révèle dans tous les mystères de la vie, de la mort et de
la résurrection de Jésus-Christ : « Omnes actiones et passiones Christi,
instrumentaliter operantur, in virtute divinitatis, ad salutem humanam. Toutes les actions
et les souffrances du Christ, écrit-il, agissent instrumentalement, par la
vertu de la divinité, pour opérer le salut de l'homme (1). »
Dans une longue
série d'articles et de questions, dont on
méconnaît souvent la richesse
dogmatique et la portée pratique pour la vie chrétienne, saint Thomas fait
l'application de ce principe universel, et nous montre dans toutes les actions
de notre adorable Sauveur, dans les faits principaux de son passage sur terre,
des mystères de vie et de sanctification. Sa naissance à Bethléem[8],
sa circoncision si pleine d'humilité[9],
son baptême au Jourdain[10],
sa tentation au désert[11],
sa divine prédication[12],
sa manière de vivre simple et familière[13],
sa glorieuse transfiguration[14],
sont pour nous source de grées, exemple de sainteté et principe de vie divine.
Par la vertu de sa Passion et de sa mort nous mourons au péché[15];
par le mystère de sa divine sépulture nous sommes, au saint baptême, ensevelis
avec le Christ et cachés en Dieu[16]
; par sa triomphante résurrection d'entre les morts nous retrouvons nous aussi
une nouvelle vie, toute céleste et surnaturelle[17];
par son ascension enfin nous entrons au ciel à la suite de Jésus, comme des
membres unis à leur Chef[18].
Sur tous ces mystères saint Thomas s'étend avec une
complaisance d'autant plus digne de remarque que de nos jours la plupart des
manuels de théologie les passent entièrement sous silence, si l'on excepte le
mystère de la Passion et de la mort de Notre-Seigneur. C'est que notre saint
Docteur comprenait à quel point ces mystères du Christ intéressent, chacun à sa
manière et selon une grâce propre à chacun, l'oeuvre de notre salut et de notre
sanctification.
Cette influence
vitale et cette vertu sanctifiante de la sainte Humanité de Jésus sur tout le
Corps mystique, saint Thomas la met encore en plus grande lumière dans son
traité des Sacrements. Ces admirables instruments de la grâce ne sont à ses yeux
que des moyens dont se sert la divine Bonté pour établir et fortifier toujours
plus, entre Jésus et nos âmes, ces liens organiques et cette union spirituelle
qui nous soumettent à l'action bienfaisante de notre Chef mystique. Car il est
manifeste, écrit saint Thomas, que par
les sacrements de la nouvelle Loi l'homme est incorporé au Christ, comme le dit saint Paul à propos du baptême (Gal.,
III, 27): Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtu
le Christ. Or l'homme ne devient
membre du Christ que par la grâce... (et par là il reste prouvé que les sacrements
sont cause de la grâce)[19].
»
Toute la doctrine
des Sacrements est donc tributaire du dogme de notre incorporation à
Jésus-Christ. Le baptême ne nous sanctifie que parce qu'il établit entre Jésus
et nous ce lien vital, grâce auquel la sainteté de notre Chef divin s'écoule en
nous, ses membres. Si la confirmation nous confère le Saint-Esprit, c'est
parce qu'elle fait de nous le mystique prolongement du Christ, sur qui repose
et en qui réside la plénitude de l'Esprit-Saint. Mais saint Thomas insiste
particulièrement sur cette union vivifiante à Jésus-Christ, quand il traite du
sacrement par excellence, de la divine Eucharistie. Pour lui, en effet, « la
grâce propre de ce sacrement, la res
sacrameni, c'est l'unité du Corps mystique[20]
».
A cette doctrine
si nette de saint Thomas sur le rôle de Chef qui revient au Christ, il faut
ajouter ce qu'il enseigne sur la diversité des membres qui
constituent le Corps mystique de Jésus-Christ. L'unité dans la multiplicité,
c'est la loi qui préside à l'harmonie du monde; elle apparaît non moins belle
en cet organisme surnaturel qu'est le Corps mystique.
Car, nous dit le saint
Docteur, comme dans l'ordre naturel, la perfection qui se
trouve en Dieu d'une manière simple et uniforme ne peut se rencontrer dans
l'univers créé qu'en se divisant et en se multipliant, ainsi la plénitude de grâce qui est toute réunie dans le
Christ, comme dans la Tête se répand diversement dans les membres pour que le
corps de l'Église soit parfait. Tel est l'enseignement de saint Paul aux Éphésiens (IV, 11 - 12) : Le Christ a
constitué les uns apôtres, d'autres prophètes, d'autres évangélistes, d'autres
encore pasteurs et docteurs, pour la consommation ou l'achèvement des saints[21].
L'unité de l'Église se
trouve-t-elle compromise par cette diversité des fonctions? Bien au contraire.
La multiplicité des organes fait ressortir davantage la cohésion
vitale du corps humain et l'interdépendance de toutes ses parties; ainsi en
va-t-il du Corps mystique : « La diversité des états et des offices, dit saint
Thomas, ne détruit pas l'unité de l'Église, qui est garantie par l'unité de foi
et de charité; et par les services
mutuels, selon la doctrine de saint Paul aux Éphésiens (IV, 16)[22].
»
Cependant la foi
et la charité, et cette subordination hiérarchique par laquelle « les uns sont
appliqués au service des autres[23]
», ne constituent pas les principes ultimes de l'unité du Christ plénier; la
source première de cette unité surnaturelle, pour saint Thomas, c'est le
Saint-Esprit, âme du Corps mystique, selon la doctrine de l'apôtre : Unum Corpus, unus Spiritus[24].
Tout comme dans le corps
naturel, écrit notre saint Docteur, les membres divers sont maintenus d'ans
l'unité par la vertu de l'esprit vivifiant, et se désagrègent dès que
l'âme s'en éloigne, ainsi, dans le Corps de l'Église, la paix est assurée entre
ses divers membres par la vertu du Saint Esprit qui vivifie le
Corps de l'Église, comme l'enseigne saint Paul aux Éphésiens (IV, 3) : Tâchez de garder l'unité de l'Esprit dans
le lien de la paix[25].
Saint Thomas, on le
voit, nous fournit une doctrine précise et très étendue sur le beau mystère du
Christ plénier; nous n'avons fait qu'en indiquer les lignes directrices. A ce
qu'il vient de nous dire sur le rôle de la foi et de la charité, et sur
l'influence du Saint-Esprit, pour maintenir l'unité du Corps mystique, il faut
rattacher ce qu'il enseigne ailleurs plus au long sur la nature de la grâce et
des vertus théologales, et sur l'habitation du Saint-Esprit dans l'âme des
justes. On trouvera de la sorte, dans la Somme théologique, et dans les autres oeuvres du Docteur angélique,
non plus une simple esquisse, mais une théologie complète sur la nature et la vie du
Corps mystique de Jésus-Christ.
Cet ensemble doctrinal est certainement
de nature à faire du bien aux âmes qui voudront s'en pénétrer. Le dogme et la
morale, la théologie spéculative et pratique,
la science ascétique et mystique, s'y fondent dans cette unité d'un
même objet formel qui appartient en propre è la science sacrée. Dans cette
doctrine du Corps mystique la théologie se révèle vraiment une science de vie
et de sainteté, qui met â la portée de toutes les âmes la plus pure substance
de l'Évangile et des Épîtres apostoliques.
Nulle part n'apparaît avec plus de
relief le rôle de Médiateur qui revient au Christ, Roi, Prêtre et Docteur de
vérité. Comme Roi, Jésus régit notre activité, dirige nos pas vers Dieu,
suprême béatitude; car la fonction propre de la royauté c'est de diriger par
les sentiers du bien, au terme où ils tendent, tous les membres d'une société.
Docteur infaillible de la vérité surnaturelle, le Christ nourrit nos
intelligences du pain de la divine parole. Prêtre éternel enfin, Jésus nous
communique cette vie divine qu'il nous a acquise par le sacrifice du Calvaire,
et qu'il nous transmet chaque jour, à l'autel, par « l'admirable sacrement de
la Passion[26]».
Ces vérités si salutaires apprendront spécialement
aux âmes généreuses à mieux comprendre le sacrifice de la messe, qui, d'après
la doctrine de saint Thomas, est substantiellement le même que celui de la
Croix : Non est aliud a sacrificio quod ipse Christus obtulit. Oui, le même, parce que l'Eucharistie est le
sacrement de la Passion, comme le répète saint Thomas après saint Augustin : Sacramentum perfectum Passionis[27].
La sainte messe ainsi comprise,
avec la sainte communion, faite dans le môme esprit, portera les fidèles à
unir à l'immolation de Jésus le sacrifice de toute leur vie, à s'incorporer
vraiment au Christ immolé, et à vivre
en plénitude la grâce de leur baptême. Par là ils achèveront en eux-mêmes « ce
qui manque aux souffrances du Christ », et ils réaliseront pour leur compte ce
que sainte Catherine de Sienne demandait à Dieu dans cette belle prière : « 0
Dieu éternel, recevez le sacrifice de ma vie pour le Corps mystique de la
sainte Église. Je ne puis vous donner que ce que vous-même m'avez donné. Prenez
le coeur (mon coeur), et pressurez-le sur la face de l'Épouse![28]
»
Rome, Angelico.
fr. RÉGINALD GARRIGOU-LAGRANGE, O. P.
[1] Eph., 1, 22-23.
[2] I Cor., III, 23
[3] Eph., 1, 5, et III, q. 24, a. 3 et 4
[4] III, q. 48, a. I.
[5] III, q. 48, a. 2, ad 1um
[6] III, q. 49, a. I.
[7] Ill,q.8.a.1.
[8] Ill, q. 48, a.6.
[9] Ibid., q. 35.
[10] Ibid., q. 37
[11] Ibid., q. 37
[12] Ibid., q. 42.
[13] Ibid., q. 40
[14] Ibid., q. 45
[15] Ibid., qq. 48-50
[16] III, q.51
[17] Ibid., q. 56
[18] Ibid., q.57.
[19] Ibid., q. 62, a. I
[20] III, q.93, a.3
[21] IIa IIae, q. 183
[22] II II, q. 183, a. 2, ad 1um
[23] Eph., IV, 16
[24] Eph., IV, 4.
[25] II II, q. 183, a. a, ad 3
[26] Oraison liturgique du Saint-Sacrement.
[27] Ill, q. 73, a. 5, ad 2m; De Civ. Dei, 1. X, c. XX
[28] Lettre au Bx Raymond de Capoue,