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L’Eglise de Rome :
Mater et Magistra
par l'Abbé V.-A. Berto
La
grande étude sur « l'Eglise de Rome » que je demandais à l'abbé Berto
depuis des années, il s'y était mis enfin; en 1968 ; il l'a laissé inachevée à
sa mort.
La voici
telle qu'il l'a laissée. Après une ample introduction et des souvenirs
personnels, et après une digression déjà connue de nos lecteurs, elle aborde le
sujet, puis s'arrête au milieu d'une phrase.
« MATER ET MAGISTRA GENTIUM ... CATHOLIGA ECCLESIA CONSTITUTA EST ... »
A un évêque qui lui
demandait de tenir la main à l'exécution d'une Constitution apostolique de son
propre Pontificat, Jean XXIII répondait bonnement : « Mais le Pape ne lit pas
ses Encycliques! » Ce que nous croyons volontiers du même Jean XXIII, mais nullement
de ses prédécesseurs : nous savons de science certaine que Pie XI, tout en
ayant recours à des théologiens de métier pour la rédaction de l'Encyclique Quas primas, les faisait travailler comme sous ses yeux,
demandant qu'on s'étendît ici, qu'on se resserrât ailleurs, mettant lui-même la
dernière main au document. A elle seule, la critique interne le démontrerait :
qui a entendu Pie XI reconnaît du premier coup dans l’Encyclique ce style lent,
assez embarrassé, surchargé de relatives et d'incidentes, laborieux autant à
écouter qu'à lire, mais finissant toujours par dire ce qu'il voulait dire,
inculquant, tenaillant, martelant et assénant sans élégance aucune, mais avec
une indomptable vigueur. Tel il était dans ses discours, tel nous le retrouvons
dans ses écrits. De Pie XII, il faudrait dire la même chose, sauf la
différence, à la vérité surprenante, des génies : là le forgeron s'essoufflant
à frapper l'enclume, ici l'essor d'une expression aisée, naturellement
souveraine, avec le je ne sais quoi qui subjugue et donne envie de suivre.
N'ayant pas vécu à Rome sous
son Pontificat, nous n’avons jamais été à portée de savoir comment il faisait
travailler ses théologiens, mais la critique interne suffit encore ; il n'y a
qu'à comparer l'une ou l'autre de ses innombrables allocutions avec l'une ou
l'autre de ses Encycliques, Sacra Virginitas ou Mystici Corporis ; rien dans
celles-ci de moins majestueux ou de moins fortement dit que dans Ubi arcano ou dans Quas primas, mais cet aérien, ce lumineux qui manquait au
rude Pie XI. Rude ! Plût à Dieu que Pie XII l'eût été davantage ! Nous y
aurions perdu beaucoup de ces « paroles ailées » dont parle Homère, mais nous y
eussions gagné un autre épiscopat. Pie XI est mort le 12 février 1939 : il n'y
avait plus, le 11 octobre 1962, beaucoup d'évêques de sa nomination. Le 11
octobre 1962, il n'y avait pas tout à fait quatre ans que Jean XXIII régnait :
ce n'était pas un espace à pouvoir nommer un grand nombre d'évêques Sans nous
livrer ici à une étude statistique, on peut avancer que la plupart des
cardinaux qui ont élu Paul VI étaient des créatures de Pie XII, et que les sept
dixièmes au moins des Pères conciliaires tenaient leur promotion de Pie XII.
On ne croira pas davantage
que Paul VI « ne lise pas ses Encycliques ». Non seulement il a lu Humanae
Vitae, mais nous jurerions presque qu'il l'a composée. C'est tellement lui !
Lui avec sa compassion sans mesure pour la faiblesse humaine, lui avec sa
conscience scrupuleuse sous l'aiguillon de laquelle il gémit écrasé. Comme s'il
disait tout le temps : « Mes pauvres enfants, que je voudrais vous dire autre
chose Je l'ai tant souhaité, tant espéré, vous dire autre chose J'ai attendu
longtemps, j'ai travaillé, j'ai prié surtout. Seulement voilà, ma prière n'a
pas été écoutée, ou plutôt Dieu ne répondait qu'une chose : Tu es Petrus. Ce
n'est pas l'envie qui me manquait de bouger un peu, mais les rochers ne peuvent
pas bouger, le Rocher que je suis malgré moi moins que tout autre. Ce n'est pas
l'envie qui me manquait d'être un peu tendre, de me laisser entamer un peu.
Mais les rochers, c'est de la pierre, et le rocher que je suis est une pierre
inentamable. A mesure que j'ai voulu m'attendrir, je me suis senti devenir plus
dur. Tout ce que je sais, c'est que c"est pour votre bien, mes pauvres
enfants puisque, dans le sable du monde, vous ne sauverez vos pauvres âmes
qu'en vous cramponnant ferme au Rocher que je suis. Que je bouge, vous êtes
tous perdus. Qu'un éclat se détache de moi, ceux qui s'y seront accrochés
seront perdus. Vous voyez bien que je ne peux pas bouger, que je ne peux pas me
laisser entamer. Je ne suis votre salut qu'à ce prix, parce que c'est à moi,
hélas, à moi qu'il est dit : e Tu est un Rocher, et sur ce Rocher je bâtirai
mon Eglise ».
Oui, c'est là Paul VI, et
l'Encyclique le peint. Nul envol, nulle ampleur, une constriction de la gorge
plutôt, des mots qui ont peine à sortir, le ton même que Paul VI avait lorsque
dans Saint-Pierre il déclara « la très sainte Marie Mère de l'Eglise » comme
s'il eût craint, (et il craignait et il avait sujet de craindre), un cri de
fureur sur certains bancs conciliaires. Un évêque italien nous disait que non
loin de lui, des Pères ne s'étaient pas joints à l’acclamation commune, étaient
restés assis, verts de rage, verdi di rabbia. Là non
plus, il ne pouvait pas dire autre chose ; là aussi, malgré lui le Tu es Petrus
résonnait dans sa conscience. Nul de ceux qui l'ont entendu ce jour-là ne
songera à dire que Paul VI « ne lit pas ses Encycliques ». Bien plutôt ils
diront qu'on l'y entend.
Ici prenait place une digression
« arrachée » à l'abbé Berto par
Mais, en raison de l'urgence, cette digression
d'actualité ne pouvait attendre, pour être publiée, qu'il ait terminé la
présente étude. La digression devint donc notre supplément intitulé :
« Humanae vitae et la Note pastorale », paru et diffusé en décembre 1968 ,
puis elle prit place dans notre numéro de janvier 1969 sous le litre :
« Les évêques et la contraception ».
Après ces pages véhémentes
que nous a arrachées cette trahison de l'Encyclique, cette connivence avec le
mal, qui, au pied de la lettre, nous empêche de dormir depuis trois jours,
revenons à notre sujet.
Nous supposons que Jean
XXIII, qui, de son aveu (une boutade, nous le voulons bien, mais que rend
vraisemblable ce que nous savons de son scepticisme auquel n'échappait qu'une
foi d'enfant) « ne lisait pas ses Encycliques », a bien dû lire au moins la
première phrase de celle que nous citions en commençant et s'applaudir d'un si
beau coup de cymbales : « Mater et Magistra », indéniablement, c'est une
ouverture trouvée, comme aurait dit Péguy. Le malheur, et, selon nous,
l'immense et presque irrévocable malheur, c'est que cette magnifique expression
soit placée en apposition aux mots : Ecclesia catholica, alors qu'elle n'aurait dû souffrir auprès d'elle
que les mots Ecclesia ROMANA.
Ce n'est pas, on le pense
bien, que l'Eglise catholique ne puisse être appelée la Mère et la Maîtresse
des peuples ; il ne s'agit que de savoir à quel titre elle mérite cette
glorieuse appellation. Ce n'est pas non plus que, dans les documents émanés de
L'autorité de l'Eglise
romaine (une fois pour toutes disons que dans cette étude, « Eglise romaine »
signifiera « Eglise particulière de Rome » et non « l'Eglise catholique romaine
») est tout entière dérivée de celle de son Evêque, comme toute autorité dans
l'Eglise.
Seulement, elle est
Il y a ici la rencontre
providentielle d'une disposition divine et d'une conjoncture historique. Dans
l'antique et vénérable définition du Pape Petri heres in sede romana
il y a d'abord le Petri heres
: pour être Pape, il faut être l'héritier de Pierre, cela, c'est ce qui a été
immédiatement déterminé par le Seigneur. Mais nous ne lisons point qu'il ait
expressément désigné Rome pour le lieu où mourrait Pierre, et où le successeur
devrait recueillir l'héritage. Que Pierre fût mort sur son premier siège
d’Antioche, à perpétuité ce sont les évêques d'Antioche qui eussent été les
Papes. In sede romana,
c'est la conjoncture historique. Mais comme il n'existe pas de machine à
remonter le temps et à effacer l'histoire, il demeure à la fois divinement vrai
et historiquement certain que le Pape est « l'héritier de Pierre sur le siège
romain, Petri heres in sede romana », et personne n'y
peut plus rien.
Personne ? Nous ne croyons
pas qu'il soit entré dans la tête d'aucun Père de renverser cet arrangement
dont le caractère, pour qui du moins croit à la Providence, est assurément
providentiel. Mais à quoi ne s'est pas attaquée la rage antiromaine de certains
« experts » ? Nous en avons entendu un ‑ entendu de nos oreilles – nous
dire que le temps était venu de dissocier la Papauté d'avec le Siège romain ;
qu'il convenait que le Pape désormais fût élu, non par les seuls membres
cardinaux du clergé romain, mais par un sénat représentatif des évêques du
monde entier, ou même au suffrage universel par les évêques du monde entier, et
que cet élu pût être l'archevêque de Sidney ou de Chicago ; lequel serait Pape
sans quitter son siège et sans occuper celui de Rome, en sorte que Rome ne
serait plus qu'un évêché parmi les autres, et son évêque un évêque parmi les
autres.
Si cet inepte rêve a troublé
d'autres cervelles, nous l'ignorons ; nous n'en serions surpris qu'à moitié :
il y a eu autour de ce Concile tant de conventicules et de conciliabules où ont
plastronné tant d'homoncules, que nous ne voudrions jurer de rien. Le
vraisemblable serait plutôt qu'il y ait eu un comploticule en gésine d'un
horrible avorton. C'est bien fait. Car, sans parler du reste, cette sottise
était encore plus impraticable que venimeuse. Imagine-t-on les innombrables
services nécessaires à l'activité du Chef de l'Eglise catholique, même réduits
à l’extrême, obligés de se déconstituer et reconstituer sans cesse, et de se
transporter tous les dix, douze ou quinze ans d'un continent à un autre,
accompagnés de cent trains d'affaires courantes, de cinq cents trains
d'archives, sans compter le personnel et le mobilier ? La « lenteur romaine »
est proverbiale, et sans nous en émouvoir outre mesure, nous n'en sommes pas
plus enchanté que d'autres. Mais s'il fallait subir les délais d'une affaire
commencée à New York, continuée à Copenhague, et poursuivie à Melbourne, la « lenteur
romaine », par comparaison, paraîtrait un prodige d'expédivité.
C'est nous arrêter trop
longtemps à une élucubration absurde. Mais un autre bruit court, avec,
hâtons-nous de le dire, tous les caractères d'un « ballon d'essai » qui paraît,
disparaît reparaît et disparaît encore, parce que de Rome même, rien ne vient
qui l'aplatisse une bonne fois. On insinue, on chuchote, que le Pontife
régnant, sans déposséder entièrement son Eglise du privilège aussi ancien
qu'elle-même de choisir son Evêque, l'en dessaisirait partiellement. Elle ne
serait plus seule
V.-A. Berto.
(Extrait d’Itinéraire n°139, janvier 1970)