Grâce actuelle et sainteté personnelle
par le P. Reg
Garrigou-Lagrange, O. P.
La Vie Spirituelle n° 226,
juillet 1938
Il convient de rappeler : 1° la nécessité de la
grâce actuelle ; 2° quelles sont ses diverses formes ; 3° ce que doit
être en général la fidélité à la grâce.
La nécessité de la grâce actuelle
Déjà dans l’ordre naturel nul agent créé n’agit ou n’opère
sans le concours de Dieu, premier moteur des corps et des esprits. En ce sens,
saint Paul dit, dans son discours à l’Aréopage : « Dieu n’est pas
loin de chacun de nous, car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et
l’être » (Act. Apost., XVII, 28).
A plus forte raison, dans l’ordre surnaturel, pour
produire les actes des vertus infuses et des dons, nous avons besoin d’une motion divine, qu’on appelle la grâce actuelle.
C’est une vérité de foi, contre les pélagiens et
semipélagiens[1], que, sans cette grâce, nous ne pouvons ni nous
disposer positivement à la conversion, ni persévérer pendant un temps notable
dans le bien, ni surtout persévérer jusqu’à la mort. Sans la grâce actuelle,
nous ne pouvons produire le moindre acte salutaire ni à plus forte raison
arriver à la perfection. C’est en ce sens que Jésus dit à ses disciples : « Sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jean., XV, 5), et saint Paul ajoute
que dans l’ordre du salut « nous ne
sommes pas même capables par nous-mêmes d’une bonne pensée[2] » et que « c’est Dieu qui opère en nous le
vouloir et le faire[3] », en actualisant notre liberté, sans la
violenter. C’est lui qui nous donne de nous disposer à la grâce habituelle et
ensuite de mériter. Lorsqu’il couronne nos mérites, c’est encore ses dons qu’il
couronne, dit saint Augustin. L’Église l’a souvent rappelé dans ses Conciles[4].
C’est pourquoi il faut toujours prier. La nécessité de la prière est fondée sur la
nécessité de la grâce actuelle. A
part la première grâce qui nous est accordée gratuitement sans que nous
priions, puisqu’elle est le principe même de la prière, c’est une vérité
certaine que la prière est le moyen normal, efficace et universel par lequel Dieu
veut que nous obtenions toutes les grâces actuelles dont nous avons besoin.
Voilà pourquoi Notre-Seigneur nous inculque si souvent la nécessité de la
prière pour obtenir la grâce : « Demandez, dit-il, et vous recevrez, cherchez et
vous trouverez, frappez et l’on vous
ouvrira ; car quiconque demande
reçoit ; qui cherche trouve ; et l’on ouvrira à celui qui frappe[5]. » Cette
nécessité de la prière pour obtenir la grâce actuelle, il la rappelle surtout
quand il s’agit de résister à la tentation : « Veillez et priez, afin
que vous n’entriez pas en tentation ; l’esprit est prompt, mais la chair
est faible[6]. » Nous devons, en priant, reconnaître que Dieu
est l’auteur de tout bien, et donc toute confiance qui -n’est pas
fondée sur la prière est présomptueuse[7].
Aussi le Concile de Trente nous dit-il, en employant
les termes mêmes de saint Augustin : « Dieu ne commande jamais l’impossible, mais en commandant il nous dit de faire ce que nous pouvons, de demander ce que nous ne pouvons pas, et il nous aide pour que nous le puissions[8] » ; il nous aide même par sa grâce
actuelle à prier. Il y a donc des grâces actuelles que nous ne pouvons obtenir
que par la prière[9].
On ne saurait trop insister sur ce point, car beaucoup
de commençants, imprégnés à leur insu de naturalisme pratique, comme l’étaient.
les pélagiens et semipélagiens, s’imaginent qu’avec de
la volonté et de l’énergie, même salis la grâce actuelle, on peut arriver à
tout. Bientôt l’expérience leur montre la vérité profonde de la parole de Notre-Seigneur :
« Sans moi vous ne pouvez rien faire »
et de ces mots de saint Paul : « C’est
Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire » ;
et donc il faut lui demander la grâce actuelle pour observer et observer de
mieux en mieux les commandements, surtout le précepte suprême de l’amour de
Dieu et du prochain.
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* *
Les diverses grâces actuelles
La grâce actuelle, dont nous venons de rappeler la
nécessité, se présente sous bien des formes qu’il est grandement utile de
connaître en spiritualité.
Souvent c’est une grâce
de lumière ou d’illumination intérieure.
Par exemple en lisant, à la messe, l’épître ou l’évangile du jour, une
lumière intérieure nous est donnée pour en mieux saisir le sens ; nous
sommes frappés par ces mots de Jésus à la Samaritaine : « Si tu
savais le don de Dieu[10] », ou par ceux-ci de saint Paul : « Le
Christ m’a aimé et s’est livré pour moi[11] », et nous considérons qu’en effet il continue
de s’offrir pour nous à la sainte messe, et que, si nous le voulons, il va se
donner à nous, en particulier, par la sainte communion. C’est là une grâce d’illumination
intérieure[12].
Elle est suivie d’une grâce d’inspiration et d’attrait, car en pensant à l’amour si généreux et désintéressé du Sauveur
pour nous, nous nous sentons vivement portés à lui rendre amour pour amour. Il
y a là une grâce actuelle qui agit sur la volonté et porte à l’amour et à l’action.
Elle porte même parfois à vouloir se donner pleinement à Dieu, à souffrir et, s’il
le faut, à mourir pour lui. C’est alors non seulement une grâce d’attrait, mais
une grâce de force, qui souvent est reçue sans que nous en
ayons nullement conscience, mais qui nous permet dans l’aridité de supporter et
d’attendre[13].
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* *
La grâce actuelle, qui meut la volonté, influe sur
elle de deux façons, soit en lui proposant
un objet qui l’attire, soit par une motion ou impulsion intérieure que Dieu seul peut donner[14].
Dieu peut incliner notre volonté vers le bien, en lui
proposant un objet, par exemple par la promesse de l’éternelle béatitude, ou,
dès ici-bas, d’un progrès dans l’amour. Ainsi une mère incline au bien la
volonté de son enfant en lui proposant un objet qui l’attire, en le persuadant de se bien conduire. Cela l’ange
gardien peut le faire aussi en nous suggérant de bonnes pensées.
Mais ce que Dieu seul peut
faire, c’est de mouvoir notre volonté au bien, par une motion ou impulsion
intérieure. Car il est plus intime à nous que nous-mêmes, il conserve dans
l’existence notre âme, nos facultés, dont il est l’auteur, et il peut les
mouvoir du dedans, ab intus, selon leur inclination naturelle, sans les
violenter, en nous donnant une énergie nouvelle.
Une mère, pour apprendre à
marcher à son enfant, le prend sous les bras et l’aide non seulement de la
voix, en lui montrant un objet à atteindre, mais du geste, en le soulevant. Ce
que la mère fait ainsi dans l’ordre corporel, Dieu peut le faire dans l’ordre
spirituel. Il peut soulever, non pas seulement notre corps, mais notre volonté
elle-même pour la porter au bien. Il est l’auteur même de notre volonté,
lui a donné son inclination foncière vers le bien, et lui seul par suite
peut la mouvoir de dedans selon cette inclination. Il agit ainsi en nous,
au plus intime de notre volonté, pour nous faire vouloir et agir. Il le fait
même d’autant plus que nous lui demandons plus instamment de le faire, pour
augmenter en nous l’amour que nous devons avoir pour lui.
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De plus, la grâce actuelle
est dite prévenante, lorsqu’elle suscite en nous une bonne pensée ou un
bon sentiment, sans que nous ayons rien fait pour l’exciter en nous. Si nous
n’y résistons pas, Dieu y ajoute une grâce adjuvante ou concomitante
qui aidera notre volonté à produire l’acte salutaire demandé, et à réaliser nos
bons desseins. Ainsi « Dieu opère en nous le vouloir et le faire »,
comme dit saint Paul.
Enfin, il importe de noter
que Dieu nous meut tantôt à agir par délibération discursive selon le
mode humain, et tantôt à agir par inspiration spéciale, sans
délibération de notre part, mais d’une façon supérieure. On a un exemple du
premier cas, lorsque je vois que l’heure habituelle de réciter le rosaire est
venue, et que je me porte de moi-même par délibération à le réciter ; je
le fais sous l’influence d’une grâce actuelle commune, dite coopérante,
car elle coopère à mon action selon le mode humain de la délibération.
Il arrive, au contraire, que
d’une façon imprévue, au milieu d’un travail absorbant, je reçois l’inspiration
spéciale de faire une courte prière et je la fais aussitôt. Cette
inspiration spéciale est dite grâce opérante, car elle opère en nous sans
délibération de notre part, non toutefois sans consentement vital, libre et
méritoire[15].
De la première manière, Dieu
nous meut généralement à agir selon le mode humain des vertus. De la
seconde manière, il nous meut à agir selon le mode supra-humain des dons du
Saint-Esprit ; notre barque avance alors non plus seulement, à force
de rames, mais par l’impulsion supérieure du vent favorable.
On peut résumer ce que nous
venons de dire sur les différents modes de la motion divine dans le tableau suivant,
à lire de bas en haut.
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Dieu meut notre esprit et notre volonté |
dans l’ordre surnaturel |
au-dessus de la délibération, par inspiration spéciale, à laquelle les
dons du Saint-Esprit nous rendent dociles. après la délibération, à vouloir tel acte de telle vertu
infuse, par exemple de la religion dirigée par la prudence. avant la délibération, à vouloir efficacement la fin dernière surnaturelle[16] |
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dans l’ordre naturel |
au dessus de la délibération, par inspiration spéciale, par
exemple d’ordre poétique. après la délibération, à vouloir tel acte de telle vertu acquise. avant la délibération, à vouloir le
bien en général et le bonheur. |
Sous la grâce opérante, nous
sommes plus passifs qu’actifs, et notre activité consiste surtout à consentir
librement à l’opération de Dieu, à nous laisser conduire par l’Esprit-Saint, à
suivre promptement et généreusement ses inspirations[17].
*
* *
La fidélité
à la grâce
Il importe grandement d’être
fidèle à la grâce, et d’être de plus en plus fidèle à la grâce actuelle du moment
présent, pour répondre au devoir de cette minute, qui nous manifeste la volonté
de Dieu sur nous. Rappelons-nous ce que nous dit saint Augustin :
« Dieu qui t’a créé sans toi, ne te sanctifiera pas sans toi[18] », il y faut notre
consentement et l’obéissance aux préceptes. Le secours de Dieu nous est donné,
dit-il encore, non pas pour que notre volonté ne fasse rien, mais pour qu’elle
agisse de façon salutaire et méritoire.
La grâce actuelle nous est constamment
offerte pour l’accomplissement du devoir de la minute présente, comme l’air
vient constamment à notre poitrine pour nous permettre de respirer. Et comme
nous devons aspirer, pour attirer dans les poumons l’air qui renouvelle notre
sang, ainsi nous devons vouloir recevoir docilement la grâce qui renouvelle nos
énergies spirituelles pour marcher vers Dieu.
Qui n’aspirerait pas,
finirait par mourir asphyxié ; qui ne reçoit pas docilement la grâce,
finira par mourir d’asphyxie spirituelle.
C’est pourquoi saint Paul
nous dit : « Nous vous exhortons
à ne pas recevoir la grâce de Dieu en vain » (II Cor., VI, 1). Il faut y répondre et y coopérer
généreusement.
Sans doute, c’est Dieu qui
fait le premier pas vers nous par sa grâce prévenante, puis il nous aide à y
consentir ; il nous accompagne en toutes nos voies et nos difficultés,
jusqu’au moment de la mort.
Mais n’oublions pas que de
notre côté, au lieu de résister à ses prévenances, nous devons être fidèles,
d’abord en accueillant avec joie les premières illuminations de la grâce, puis
en suivant docilement ses inspirations, malgré les obstacles, et enfin en les
mettant en pratique coûte que coûte. Alors nous coopérerons à l’œuvre de Dieu,
et notre action sera le fruit de sa grâce et de notre libre-arbitre ; elle
sera tout entière de Dieu comme de la cause première, et tout entière de nous
comme de la cause seconde.
*
* *
La première grâce de
lumière, qui produit efficacement en nous une bonne pensée, est suffisante par rapport au bon
consentement, en ce sens qu’elle nous donne non pas cet acte, mais le pouvoir
de le produire. Seulement si nous résistons à cette bonne pensée, nous nous
privons de la grâce actuelle qui nous aurait efficacement portés au bon consentement. La résistance tombe sur la
grâce suffisante comme la grêle sur un arbre en fleur qui promettait beaucoup
de fruits ; les fleurs sont détruites et les fruits ne se formeront pas.
La grâce efficace nous est offerte dans la grâce suffisante, comme le fruit
dans la fleur ; encore faut-il que la fleur ne soit pas détruite, pour que
le fruit nous soit donné. Si nous ne résistons pas à la grâce suffisante, la
grâce actuelle efficace nous est donnée, et par elle nous avançons d’un pas
très sûr dans la voie du salut. La grâce suffisante nous laisse ainsi sans
excuse devant Dieu et la grâce efficace ne nous permet pas de nous glorifier en
nous-mêmes ; avec elle nous avançons humblement et généreusement[19].
*
* *
Ne résistons pas aux divines
prévenances de Celui qui nous a donné la grâce sanctifiante, les vertus
infuses, les dons, et qui chaque jour nous attire à
Lui. Ne nous contentons pas d’une vie médiocre, et de ne produire que des
fruits imparfaits, alors que notre Sauveur est venu « pour que nous ayons
la vie en abondance[20] », pour que « des
fleuves d’eau vive coulent de notre poitrine[21] », pour que nous
arrivions à jouir éternellement de sa béatitude à lui.
Cette fidélité est requise
d’abord pour conserver la vie de la grâce, en évitant le péché mortel. Or, la
vie de la grâce est incomparablement plus précieuse que celle du corps, que la
connaissance de toutes les sciences, que le pouvoir de faire des
miracles ; la vie de la grâce est d’un tel prix que le Sauveur s’est livré
à la mort pour nous la rendre.
La fidélité est requise, en
outre, pour mériter et obtenir l’augmentation en nous de la vie de la grâce,
qui doit croître jusqu’à notre entrée au ciel, puisque nous sommes des
voyageurs en marche vers l’éternité et que nous nous en rapprochons en
grandissant dans l’amour de Dieu.
D’où la nécessité de sanctifier toutes et chacunes de nos actions, même les plus ordinaires, en les
accomplissant avec pureté d’intention, pour un motif surnaturel et en union
avec Notre-Seigneur. Si nous étions ainsi fidèles du matin au soir, chacune de
nos journées contiendrait des centaines d’actes méritoires, des centaines
d’actes d’amour de Dieu et du prochain, à toute occasion agréable ou pénible,
et le soir notre union avec Dieu serait plus infinie et plus forte. On l’a
souvent dit : il n’est pas de moyen plus pratique, plus efficace, plus à
la portée de tous, pour se sanctifier, que de surnaturaliser ainsi chacune de
nos actions, en les offrant, avec Notre-Seigneur, à Dieu pour sa gloire et pour
le bien des âmes.
Rome. Angelico.
Fr. Rég. Garrigou-Lagrange,
O. P.
[1] Cf. Concile d’Orange (Denzinger, Enchiridion, n° 176-200) et saint Thomas, Ia IIae, q. 109, a. 1-10.
[2] II Cor., III, 5. « Non quod sufficientes simus cogitare aliquid a nobis quasi ex nobis. »
[3] Phil., II, 13. « Deus est qui operatur in nobis et velle et perficere. »
[4] Denzinger, n° 182-200 et 141.
[5] Matth., VII, 7-8.
[6] Matth., XXVI, 41.
[7] Cf. S. Thomas, IIa IIae, q. 83, a. 2, c. et ad 3m.
[8] Session VI, ch. XI (Denzinger, n° 804).
[9] Cf. Catéchisme du Concile de Trente, P. IV, c. 1, n° 3.
[10] Jean, IV, 10.
[11] Galat., II, 20.
[12] Quelquefois une grâce lumineuse très élevée donne l’impression de l’obscurité, c’est une obscurité translumineuse, comme la lumière trop forte du soleil éblouit les yeux trop faibles de l’oiseau de nuit.
[13] Beaucoup
de ces grâces ne sont nullement senties quand on les reçoit, elles sont d’ordre
tout spirituel et surnaturel et dépassent par suite nos moyens naturels de
connaissance. Quelques-unes sont senties par suite du retentissement qu’elles
ont sur notre sensibilité, sous forme, par exemple, de consolation sensible.
D’autres, qui n’ont pas ce retentissement, peuvent cependant être conscientes, en ce sens que Dieu, surtout par le don de sagesse, se fait sentir spirituellement, à nous comme le principe de l’amour filial qu’il nous inspire pour lui. Cf. St. Thomas, In Epist. Ad Rom., VIII, 10.
[14] Cf. S. Thomas, Ia, q. 105, a. 4 ; Ia IIae, q. 9, a. 6 ; q. 10, a. 4 ; q. 109, a. 2, 3, 4, 10.
[15] Cf. S. Thomas, Ia IIae, q. 111, a. 2. Sous la grâce coopérante, la volonté se meut elle-même délibérément en vertu d’un acte antérieur, c’est ainsi que voulant déjà la fin elle se porte au choix des moyens ; tandis que sous la grâce opérante elle est mue en vertu, non d’un acte antérieur, mais d’une inspiration spéciale.
[16] Ici, il y a bien délibération, mais ce n’est pas en vertu de la délibération et d’un acte antérieur que le pécheur, au moment de sa conversion, est mû à vouloir efficacement la fin dernière surnaturelle, car tout acte antérieur est inférieur à ce vouloir efficace et il ne peut qu’y disposer. Il faut donc ici une grâce opérante spéciale. Celle-ci n’est pas requise lorsque, voulant déjà efficacement la fin, nous nous portons nous-mêmes à vouloir les moyens ; ici est requise seulement la grâce coopérante.
[17] Nous avons traité ailleurs plus longuement de
ce sujet. Cf. Perfection chrétienne et contemplation, I, pp.
355-386 : L’inspiration spéciale du Saint-Esprit et la grâce actuelle
commune. D’après de nombreux textes de saint Thomas, à la suite de plusieurs
grands thomistes et en particulier du P. del Prado, nous y avons montré que
Dieu meut la volonté, soit avant la délibération (lorsqu’il la porte à
vouloir la béatitude en général, ou aussi la fin ultime surnaturelle), soit après
la délibération ou avec elle (lorsqu’il la porte à se déterminer par
délibération discursive, à vouloir les moyens en vue de la fin préalablement
voulue), soit au-dessus de la délibération (par inspiration spéciale, en
particulier par celle à laquelle les dons du Saint-Esprit nous rendent dociles.
Saint Thomas a énuméré ces trois modes de
motion en divers endroits : Ia IIae, q. 9, a. 6, ad
3m ; q. 68, a. 2 et 3 ; q. 109, a. 1, 2, 6, 9 ; q.
111, a. 2 ; de Veritate, q. 24, a. 15.
Il suffit ici de citer le texte classique de
la Ia IIae, q. 111, a. 2, sur la distinction de la grâce
opérante et de la grâce coopérante « Operatio alicujus effectus non
attribuitur mobili, sed moventi. In illo ergo effectu, in quo mens nostra
est mota non movens, solus autem Deus movens, operatio Deo attribuitur, et
secundum hoc dicitur gratia operans. In illo autem effectu, in quo
mens nostra et movet (virtute prioris actus) et movetur, operatio
non solum attribuitur Deo, sed etiam animae, et secundum hoc dicitur gratia
cooperans. »
La grâce opérante peut se présenter sous plusieurs formes : 1° Elle peut être seulement excitante, porter à une bonne pensée salutaire, qui de fait reste stérile ; 2° elle peut porter jusqu’à un acte salutaire de foi ou d’espérance, sans qu’il y ait l’influence des dons du Saint-Esprit, comme il arrive chez le fidèle en état de péché mortel ; 3° elle peut porter jusqu’à un acte salutaire et méritoire des dons du Saint-Esprit. C’est surtout dans ce dernier cas qu’il y a inspiration spéciale, non seulement avant la délibération, mais au-dessus d’elle. Nous pouvons soit être portés, soit nous porter de nous-mêmes à un acte de foi (bien qu’il soit simple et non discursif), tandis que nous ne pouvons de nous-mêmes nous porter à un acte des dons.
[18] « Qui creavit te sine te, non justificabit te sine te » (Sermo 15, c. 11).
[19] Ici se trouve le grand mystère de la grâce,
dont les deux aspects à concilier se peuvent
exprimer ainsi :
D’une part, Dieu ne commande jamais l’impossible (il
ne serait ni juste, ni miséricordieux), mais par amour il rend réellement possibles à tous les devoirs
qu’ils ont à accomplir. Nul adulte n’est privé de la grâce nécessaire au salut
que s’il la refuse par résistance à l’appel divin, comme il arriva au mauvais
larron mourant près du Sauveur.
D’autre part, « comme l’amour de Dieu
pour nous est cause de tout bien, nul ne serait meilleur qu’un autre s’il
n’était plus aimé par Dieu », comme le dit saint Thomas, Ia,
q. 20, a. 3. En ce sens, Jésus nous a dit : « Sans moi vous ne
pouvez rien faire » (Jean, XV, 5), et en parlant des élus il a
ajouté : « Personne ne pourra
les ravir de la main de mon Père » (Jean, X, 29). Saint Paul a dit
aussi : « Qui est-ce qui te distingue ? Qu’as-tu que
tu ne l’aies reçu ? » (I Cor., IV, 7). Quelle leçon plus profonde
d’humilité !
Comme le dit un Concile du Moyen-Age :
« Si certains sont sauvés, c’est par le don du Sauveur ; si d’autres
se perdent, c’est par leur faute » (Denzinger, Enchiridion, n° 318).
Résister à la grâce est un mal qui ne peut venir que de nous. Ne pas y résister
est déjà un bien qui dérive de la source de tout bien. Ces formules réunissent
les deux aspects du mystère et les principes que nous venons de rappeler.
Chacun de ces deux principes pris à part est absolument certain, autant celui du salut possible à tous que celui-ci : « Nul ne serait meilleur qu’un autre s’il n’était plus aimé par Dieu. Qu’avons-nous que nous ne l’ayons reçu ? » – Mais comment ces deux principes si incontestables se concilient-ils intimement ? Nulle intelligence créée ne peut le voir avant d’avoir reçu la vision béatifique. Ce serait voir en effet comment se concilient dans l’éminence de la Déité l’infinie Miséricorde, l’infinie Justice et la souveraine Liberté. Nous avons exposé ailleurs ce problème plus longuement dans ses rapports avec la spiritualité, cf. Perfection chrétienne et contemplation, I, pp. 88-131 : La mystique et la doctrine de saint Thomas sur l’efficacité de la grâce, – et Providence et confiance en Dieu, pp. 338-363.
[20] Jean, X, 10.
[21] Jean, VII, 38.