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La souffrance de Notre Seigneur lors de la Passion.
par l'abbé J.-M. Robinne
On ne saurait dire que Jésus ait éprouvé toutes les souffrances possibles : il y a des supplices qui sont contraires les uns aux autres, comme le bûcher et la submersion dans l'eau; de plus le corps du Sauveur n'a pas connu la maladie, il est resté parfaitement sain jusqu'à son martyre.
Mais pourtant, dit saint Thomas (IIIa pars Q.46, a.5), Notre Seigneur a supporté pour notre salut tous les genres de souffrances qui peuvent nous atteindre en cette vie.
Si l'on considère les hommes qui l'ont fait souffrir, de quel groupe l'affliction ne lui est-elle pas venues? Des juifs, des gentils, des princes des prêtres du peuple, de ses disciples, de Judas, de Pierre lui-même. Si l'on considère les biens qui lui ont été enlevés, il a souffert en son cœur de ses amis qui l'ont abandonné; il a souffert dans, sou honneur par toutes les injures, blasphèmes et ricanements qu'il a dû subir; il a souffert dans son corps dépouillé de tout vêtement, flagellé, couronné d'épines, crucifié, en tous ses membres transpercés; il a souffert dans son âme triste jusqu'à l'angoisse et jusqu'à la mort.
La douleur de la Passion, ajoute saint Thomas(IIIa pars Q.46, a.6), fut la plus grande de toutes celles que les hommes peuvent supporter dans la vie présente; cela pour plusieurs raisons : à cause de l'âpreté et de la généralité de ces souffrances, à cause de la délicatesse de la constitution de Notre Seigneur, à cause surtout du motif principal de ces afflictions : les péchés de tous les hommes, et enfin parce que Jésus voulut se livrer pleinement à la douleur sans chercher aucun adoucissement.
Son corps, qui avait été miraculeusement conçu dans le sein virginal de Marie, était doué d'une vive sensibilité augmentée en un sens, si l'on peut dire, par la pénétration exceptionnelle de son intelligence. Les souffrances de la flagellation du couronnement. d'épines, du crucifiement, le déchirement des mains et des pieds sur lesquels reposait tout le poids du corps, n'en furent que plus acerbes et véritablement atroces.
Quant à la douleur intérieure, elle avait surtout pour cause tous les péchés du genre humain, pour lesquels le Sauveur devait satisfaire : péchés innombrables dont Jésus plus que personne connaissait toute la gravité et dont il souffrait dans la mesure de son amour pour Dieu outragé et de son amour pour nous pécheurs (IIIa pars Q.46, a.6).
Enfin ces douleurs physiques et morales furent plus intenses en Notre Seigneur qu'en aucun martyr, parce qu'elles n'étaient mitigées, adoucies par aucune joie, par aucune considération de la raison supérieure, ni par aucune distraction; c'était la souffrance pure à laquelle Jésus voulait se livrer pleinement, pour aller jusqu'aux dernières limites du sacrifice qui sont celles de l'amour (IIIa pars, Q.46, a.6)
On a objecté que la perte d'un bien plus grand cause une plus grande douleur, et, que le pécheur, en perdant le grâce sanctifiante, est privé d'un bien' plus grand que la vie corporelle que perdit Notre Seigneur sur la Croix. La désolation d'un pécheur repentant, comme par exemple celle de Pierre après le reniement, semble donc plus grande que celle de Jésus.
A cela saint Thomas répond : " Le Christ n'a pas seulement souffert de la perte de la vie corporelle, il a souffert des péchés de tous les hommes, et cette douleur dépassa en lui celle de tous les cœurs contrits, affligés de leurs propres fautes, car elle provenait d'une plus grande sagesse (qui lui montrait mieux qu'à personne la gravité infinie du péché mortel), elle procédait aussi d'un plus grand amour (de Dieu offensé et des âmes qui l'offensent) amour qui est en nous la mesure de notre contrition. Enfin c'est pour tous les péchés en même temps qu'il a souffert, selon la parole d'Isaïe, c. 53: " Vere dolores nostros ipse tulit. " Toutes ces fautes, il les avait prises sur lui.
Ces mots si sobres de saint Thomas sont d'une plénitude que seul 1e regard des grands contemplatifs pénètre profondément. On soupçonne un peu ce qu'ils -contiennent, en pensant aux âmes qui se sont offertes en victime pour quelques pécheurs et qui ont dû souffrir parfois terriblement de leurs péchés, pour les détester leur place et leur obtenir la grâce de la conversion.
Jésus, lui, a dû souffrir non seulement pour quelques pécheurs, mais pour des milliers et des milliards, pour ceux de tous les peuples et de toutes les générations humaines, et pour tous leurs péchés en même temps. Le calice de Gethsémani était celui de toutes les iniquités et de toutes les hontes; il l'à pris pour lui et nous a donné à la place celui de son précieux sang, offert tous les jours sur l'autel. Ces deux calices, comme les plateaux d'une balance, représentent toute l'histoire de l'humanité, tout le mal d'une part et tout le bien de l'autre : " Là où la faute a abondé, la grâce a surabondé " (Rom., v, 20).
Si sainte Catherine de Sienne souffrait jusqu'à la nausée de voir l'état intérieur de l'âme de certains prélats, que dut souffrir Notre Seigneur à la vue des péchés de tous les hommes ! Si nous disons que Marie au pied de la Croix souffrit du péché dans la mesure de son amour pour Dieu offensé pour son Fils crucifié, et pour nos âmes ravagées par leurs propres fautes, que penser de Notre Seigneur lui-même? La plénitude de grâce et de charité augmenta considérablement en lui la capacité de souffrir du plus grand des maux, tandis que l'égoïsme qui nous fait vivre à la superficie de nous-mêmes nous empêche de nous en affliger et ne nous laisse guère sentir que les blessures qui atteignent notre sensibilité et notre orgueil.
On voit ainsi que la principale souffrance de Jésus dépassa toutes celles qu'on peut endurer en cette vie; elle dérivait en lui de la plénitude de grâce, comme la paix et là béatitude suprême qu'il conserva en cette heure si douloureuse. Ce sont là les deux extrêmes entre lesquels se trouvait ici-bas toute la vie intérieure du Christ; comment ont-ils pu exister en lui au même instant ? C'est le mystère dont saint Thomas va nous donner dans une mesure l'intelligence, que la lumière dé la contemplation - devrait. accroître en nous de jour en jour.