Le motif de l’Incarnation.
par l'abbé J.-M. Robinne
Le motif de l’Incarnation se ramène au problème de la prédestination en Dieu et à la nature de ce décret divin qui prédestine le Christ à la filiation divine par l’union hypostatique.
D’une façon générale on peut définir la prédestination : cette providence spéciale que Dieu exerce sur ceux qui doivent être sauvés. La prédestination fait donc partie de la providence. Comme elle, elle consiste à ordonner les moyens propres en vue d’atteindre une fin conçue et voulue.
Dans l’ordre humain c’est la prudence qui doit gouverner providentiellement nos vies et nous conduire à réaliser l’idéal pour lequel nous sommes faits. Au principe de tout acte prudentiel, il y a une connaissance et un amour de la fin que nous poursuivons. Sous l’influence efficace de cet amour, l’intelligence s’applique à rechercher les moyens propres à réaliser la fin. Lorsque ces moyens sont découverts, le jugement pratique les approuve, et la volonté en fait l’objet libre de son choix. Conseil, jugement, élection font partie de ce que l’on appelle l’ordre d’intention. Mais pour être réellement prudent il nous faut passer de l’ordre d’intention à l’ordre d’exécution. Ce passage à l’ordre d’exécution se réalise par l’imperium, et cet imperium est proprement l’acte de prudence ou de providence pour l’homme. C’est le décret par lequel l’homme ayant aimé efficacement une fin, ayant choisi librement les moyens de la réaliser, ayant en outre prévu les circonstances concrètes de cette réalisation, se décide à agir.
Si nous passons au domaine divin il faudra transposer ces idées en Dieu à l’aide de l’analogie. Il n’y a pas de multiplicité dans l’acte pur. Nous nous souviendrons que le même acte éternel par lequel Dieu s’aime et se connaît, est aussi le même acte par lequel il conçoit et veut librement les créatures.
Ceci connu, il faut noter que la seule fin dernière que Dieu puisse se proposer dans ses œuvres extérieures, c’est lui-même, c’est à dire la communication de sa bonté. C’est parce qu’il est le bien suprême et qu’il est de la nature du bien d’être diffusif de lui-même que Dieu peut en son essence trouver une raison à la production des choses[1].
Par conséquent et en rapportant ici tout ce que nous avons déjà dit, en face de la fin qu’il se propose et qui est la communication au dehors de sa bonté diffusive, Dieu, d’un seul regard de son intelligence, comme d’un seul acte de sa volonté, connaît et veut de toute éternité toutes les chose qu’il a décidé de produire, leur enchaînement et leurs relations multiples : création du monde des anges et du monde matériel, création de l’homme et son élévation à la grâce, permission du péché, incarnation, rédemption, et la coordination complexe mais harmonieuse de tous ces éléments.
Or précisément dans cette coordination l’ordre veut que l’imparfait soit pour le parfait ; et en vertu de ce principe vont apparaître dans le plan créateur des fins secondaires, secondaires par rapport à la fin ultime qui est Dieu.
L’Incarnation, qui fait partie de ce plan créateur, réalise un être qui est en perfection la synthèse de tous les autres êtres de l’univers : en lui s’accomplit le retour parfait de la créature à Dieu, par lequel celle-ci manifeste la bonté incréée.
Par conséquent il nous faut reconnaître puisque l’imparfait est pour le parfait que le Christ possédera une véritable primauté d’excellence sur toutes le créatures, et que cette primauté d’excellence devra aussi comporter une primauté de finalité.
Devons nous de ce fait, et par la simple étude du plan créateur, proclamer que le but formel poursuivi par Dieu à l’intérieur même de son œuvre, était en tout état de cause la réalisation du Christ ?
Dans ce cas le péché et la rédemption ne seraient que des modalités accidentelles du plan divin et que leur non existence possible était incapable d’en changer l’essence profonde, qui doit de toute manière aboutir à la glorification d’un Homme-Dieu par le moyen de l’Incarnation.
Ce n’est pas parce qu’une chose est meilleure que Dieu veut qu’elle existe, mais Dieu peut très bien vouloir qu’une chose moins bonne existe de préférence à une autre meilleure. Il n’y a de raison à l’existence des choses que la volonté absolument indépendante de Dieu[2].
Le principe souvent énoncé par saint Thomas vaut ici et résume admirablement cette doctrine : « Vult ergo (Deus) hoc esse propter hoc, sed non propter hoc vult »[3]. Rien ne saurait solliciter Dieu du dehors, même la gloire créée qui revient au Christ du fait de son incarnation : « Deus non vult propter hoc ». Et Dieu reste souverainement libre d’ordonner ses desseins providentiels comme il l’entend, de faire dépendre s’il lui plait, la réalisation d’une chose excellente d’une autre représentant un bien moindre : le salut d’un pécheur de la prière d’un juste ; la gloire du Christ du salut des hommes : « Sed deus vult hoc esse propter hoc ».
De tout ce qui précède, il est aisé de voir ce que signifie l’expression « motif de l’Incarnation ». Un motif, pour Dieu, n’est pas une chose qui le meut à agir, comme il nous arrive à nous mêmes lorsque, voulant poursuivre notre fin dernière, nous nous décidons à orienter notre vie dans un sens donné, pour un motif précis, à consacrer par exemple notre vie à l’étude en raison de l’amour de la Vérité. Un motif pour Dieu, c’est une chose librement voulue, qui du fait de ce choix, va conditionner tout le déroulement du plan providentiel.
Il ne reste plus dès lors qu’à appliquer ces données au problème du motif de l’Incarnation. Celle-ci nous le savons est une œuvre complexe qui comporte divers éléments ainsi donnés :
Incarnation dans une chair passible,
Rédemption,
Gloire du Christ.
L’Incarnation passible est ordonnée à la rédemption et par delà celle-ci à la gloire du Christ.
Il nous faut avant d’aller plus loin se souvenir de la remarque de saint Thomas au sujet du motif de l’Incarnation : « tout ce qui provient de la seule volonté de Dieu, et à quoi la créature ne possède aucun droit, ne peut nous être connu que dans la mesure où la Sainte Ecriture nous le livre, car c’est par elle que la divine volonté se manifeste »[4]. Force nous est donc de nous adresser à la Révélation. Toutefois il nous faut nous rappeler que nous recherchons le motif ou la condition déterminante de l’Incarnation, et par conséquent il est de toute nécessité que l’Ecriture ou la Tradition nous indiquent en propres termes pourquoi le Verbe s’est fait chair.
Encore une fois nous sommes en face d’un double résultat obtenu par le moyen de l’Incarnation, à savoir le rachat des hommes et la Gloire du Christ. Réalisé dans une chair passible, elle est ordonnée de soi au rachat des hommes par la souffrance et la mort de la Croix ; et ultérieurement à la Gloire du Christ qui s’accroît de tout le bénéfice de la Rédemption.
Partout dans l’Ecriture il est affirmé que le Christ s’est incarné à cause de notre salut. Saint Paul affirme catégoriquement « Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance en vue de faire miséricorde à tous »[5]. Et cette miséricorde dans la pensée de l’Apôtre, c’est le rachat du genre humain par la Christ. Sans doute Dieu a voulu aussi la gloire du Christ, mais cette intention divine, si réelle qu’elle soit, se trouve comme reléguée au second plan. Elle disparaît presque devant l’insistance avec lequel le salut est donné comme motif de l’Incarnation. si l’on parcoure tout l’ensemble des textes scripturaires ayant trait à cette question on ne pourra pas ne pas être frappé de cette insistance. L’on remarquera en particulier tout le relief donné à l’idée de salut par les synoptiques et par l’Evangile de saint Jean. « Jésus est venu appeler non des justes mais des pécheurs. »[6]. Il pourrait demander à son Père de le délivrer de l’heure douloureuse de sa Passion, mais c’est pour cela qu’il est venu : « C’est pour cela que je suis arrivé à cette heure »[7]. Le nom même de Jésus imposé par Dieu exprime l’intention divine au sujet du Christ, ne signifie-t-il pas Sauveur ? « Dieu, dit saint Jean, n’a pas envoyé son Fils en ce monde pour juger le monde (ce qui est une prérogative de la primauté du Christ), mais pour que le monde soit sauvé par lui »[8].
Faut-il s’étonner par la suite si la Tradition se fait l’écho de ces vues ? Les thomistes se plaisent à citer certains textes des Pères particulièrement formels, Saint Irénée[9] : « Si la chir n’avait pas du être sauvée le Verbe de Dieu ne se serait pas fait chair ». Saint Athanase[10] : « Le Seigneur Jésus comme Verbe, n’a pas d’autre cause que sa génération du Père dont il est la Sagesse unique engendrée. Mais, pour devenir homme, il lui faut une nouvelle cause qui justifie son Incarnation. C’est la nécessité et l’indigence de l’homme pécheur, antérieures à sa venue en ce monde : sans elles, le Verbe ne se serait pas incarné », et plus loin[11] : « Le Verbe ne se serait pas fait homme si la nécessité de sauver les hommes n’avait pas existé ».
La liturgie elle-même vient confirmer cette doctrine : « O felix culpa quae talem ac tantum meruit habere Redemptorem »[12]
Suite à cette recherche dans les textes scripturaires et dans la Tradition, récapitulons donc les éléments théologiques :
Le décret efficace de Dieu s’étendent à toutes les circonstances des choses produites, parce que c’est un acte de parfaite prudence. Contrairement à nous Dieu connaît de toute éternité tous les futurs. Par conséquent les décrets efficaces de Dieu s’étendant à toutes les circonstances de la chose produite, Dieu ne modifie pas, comme nous, ses décrets efficaces, ce qui nous fait dire que l’on ne peut donner en Dieu un décret efficace de l’Incarnation si ce n’est dans une chair passible, comme cela a été réalisé dans l’Incarnation. Et donc ce présent décret divin suppose la faute du genre humain.
Au point de vue du motif formel qui suscite l’agir, il faut voir que le péché a été permis à cause du plus grand bien qu’est l’Incarnation rédemptrice. Le genre humain n’est pas le motif formel qui a suscité l’incarnation mais c’est le sujet intentionnellement perfectionné à qui profite l’incarnation.
C’est donc pour cela que l’on peut dire que le motif de l’Incarnation est formellement un motif de miséricorde qui supprime la misère du genre humain.
Et enfin le Christ rédempteur est fin de toutes choses tant dans l’ordre d’intention que dans l’ordre d’exécution.
Concluons donc que :
selon le présent plan divin il n’y a pas d’autre motif prochain de l’Incarnation que le salut des hommes en sorte que le Verbe ne se serait pas Incarné si l’homme n’avait pas péché.