Le progrès spirituel en Marie
par le P. Reg. Garrigou-Lagrange, O. P.
La vie spirituelle n° 255, juillet 1941
Le progrès spirituel est avant tout celui de la
charité, qui inspire, anime les autres vertus et rend leurs actes méritoires,
si bien que toutes les autres vertus infuses, étant connexes avec elle, se
développent proportionnellement, comme chez l’enfant, dit saint Thomas
grandissent ensemble les cinq doigts de la main[1].
Il convient donc de voir pourquoi et comment la
charité s’est constamment développée ici-bas en Marie, et quel a été le rythme
de ce progrès.
La méthode que nous suivons, nous oblige à insister
sur les principes pour rappeler leur certitude et leur élévation, de façon à
les appliquer sûrement ensuite à la vie spirituelle de la Mère de Dieu.
*
* *
L’accélération de ce progrès en la Sainte Vierge.
Pourquoi la charité a-t-elle dû incessamment grandir
en elle jusqu’à la mort ?
Tout d’abord parce que c’est conforme à la nature même
de la charité au cours du voyage vers l’éternité et conforme aussi au précepte
suprême : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de
toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit », selon la
gradation ascendante exprimée dans le Deutéronome VI, 4 et en saint Luc X, 27.
Selon ce précepte, qui domine tous les autres et tous les conseils, tous les
chrétiens, chacun selon sa condition, doivent tendre à la perfection de
la charité et par suite des autres vertus, celui-ci dans l’état de mariage,
celui-là dans l’état religieux ou dans la vie sacerdotale[2]. Tous ne sont pas tenus à la pratique des trois
conseils, mais ils doivent aspirer à avoir l’esprit des conseils, qui est
l’esprit de détachement des biens terrestres et de soi-même, pour que grandisse
en nous l’attachement à Dieu.
C’est seulement en Notre-Seigneur qu’il n’y a pas eu
augmentation ou progrès de la grâce et de la charité, parce qu’il en avait
reçu, dès l’instant de sa conception, la plénitude absolue, conséquence de
l’union hypostatique, si bien que le 2ème Concile de Constantinople
affirme que Jésus n’est pas devenu meilleur par le progrès des bonnes œuvres[3], quoiqu’il ait successivement accompli les actes de
vertus correspondants aux différents âges de la vie.
Marie au contraire est toujours devenue meilleure
au cours de sa vie terrestre. Bien plus, il y a eu en son progrès spirituel
une accélération merveilleuse selon un principe qui a été formulé par
saint Thomas à propos de cette parole de l’Epître aux Hébreux X, 25 :
« Exhortons-nous les uns les autres, et cela d’autant plus que vous
voyez approcher le jour ». Le Docteur angélique écrit dans son Commentaire
sur cette Epître en cet endroit : « Quelqu’un pourrait
demander : « Pourquoi devons-nous ainsi progresser toujours davantage
dans la foi et dans l’amour ? » C’est que le mouvement naturel
(ou connaturel) devient d’autant plus rapide qu’il se rapproche de son terme
(de la fin qui attire). C’est l’inverse pour le mouvement violent. (De fait
nous disons aujourd’hui : la chute des corps est uniformément accélérée,
tandis que le mouvement inverse d’une pierre lancée en l’air verticalement est
uniformément retardé). Or, continue saint Thomas, la grâce perfectionne et
incline au bien à la manière de la nature (comme une seconde nature) ;
il s’ensuit donc que ceux qui sont en état de grâce doivent d’autant plus
grandir dans la charité qu’ils se rapprochent de leur fin dernière (et
qu’ils sont plus attirés par elle). C’est pourquoi il est dit en cette Epître
aux Hébreux X, 25 : « Ne désertons pas nos assemblées… mais
exhortons nous les uns les autres, et cela d’autant plus que vous voyez
approcher le jour », c’est-à-dire le terme du voyage. Il est dit
ailleurs : « La nuit est avancée, le jour approche »
(Rom., XIII, 12). « Le chemin des justes est comme la brillante lumière
du matin dont l’éclat va croissant jusqu’au milieu du jour » (Prov.
IV, 18)[4] ».
Saint Thomas a fait cette remarque profonde d’une
façon très simple, avant la découverte de la loi de la gravitation universelle,
lorsqu’on ne connaissait encore que de façon très imparfaite, sans l’avoir
mesurée, l’accélération de la chute des corps ; il y a vu tout de
suite un symbole de ce que doit être l’accélération du progrès de l’amour de
Dieu dans l’âme des saints qui gravitent vers le soleil des esprits et la
source de tout bien.
Le saint docteur veut dire que, pour les saints,
l’intensité de leur vie spirituelle s’accentue de plus en plus, ils se
portent d’autant plus promptement et généreusement vers Dieu qu’ils se
rapprochent de Lui et qu’ils sont plus attirés par Lui. Telle est, dans l’ordre
spirituel, la loi de l’attraction universelle. Comme les corps s’attirent, en
raison directe de leur masse, et en raison inverse du carré de leur distance,
c’est-à-dire d’autant plus qu’ils se rapprochent, ainsi les âmes justes sont
attirées par Dieu d’autant plus qu’elle se rapprochent de Lui.
C’est pourquoi la trajectoire du mouvement spirituel
de l’âme des saints s’élève jusqu’au zénith et ne descend plus ; il n’y a
pas pour eux de crépuscule ; c’est seulement le corps et les facultés
sensibles, qui, avec la vieillesse, s’affaiblissent. Dans la vie des saints, le
progrès de l’amour est même, c’est manifeste, beaucoup plus rapide pendant
leurs dernières années que pendant les premières. Ils marchent spirituellement
non pas d’un pas égal, mais d’un pas plus pressé, malgré l’appesantissement de
la vieillesse ; et « leur jeunesse spirituelle se renouvelle comme
celle de l’aigle. » (Ps. CII, 5).
Ce progrès toujours plus rapide exista surtout dans la
vie de la Très Sainte Vierge, sur la terre, car, en elle, il ne rencontrait
aucun obstacle, aucun arrêt ou ralentissement, aucun attardement aux choses
terrestres ou à elle-même. Et ce progrès spirituel en Marie était d’autant plus
intense que la vitesse initiale ou la grâce première avait été plus grande. Il
y eut ainsi en Marie (surtout si, comme il est probable, par la science infuse,
elle garda l’usage de la liberté et le mérite pendant le sommeil) une
accélération merveilleuse de l’amour de Dieu, accélération dont celle de la
gravitation des corps est une image lointaine.
La physique moderne enseigne que si la vitesse de la
chute d’un corps à la première seconde est de 20, à la deuxième elle est de 40,
à la troisième de 60, à la quatrième de 80, à la cinquième de 100. C’est le
mouvement uniformément accéléré, symbole du progrès spirituel de la
charité dans une âme que rien ne retarde, et qui se porte d’autant plus vite
vers Dieu que, se rapprochant de Lui, elle est plus attirée par Lui. Ainsi en
cette âme, chaque communion spirituelle ou sacramentelle est normalement plus
fervente d’une ferveur de volonté que la précédente, et donc plus fructueuse.
Par opposition, le mouvement d’une pierre lancée en
l’air verticalement, étant uniformément retardé jusqu’à ce qu’elle
retombe, symbolise le progrès d’une âme tiède, surtout si par une attache
progressive au péché véniel, ses communions sont de moins en moins ferventes ou
faites avec une dévotion substantielle de volonté qui diminue de jour en jour.
Ces principes nous montrent ce qu’a dit être le
progrès spirituel en Marie, depuis l’instant de l’Immaculée Conception, surtout
si elle a eu, comme il est probable, l’usage ininterrompu du libre-arbitre dès
le sein maternel[5]. Comme il parait certain par ailleurs que la
plénitude initiale de grâce en elle dépassait déjà la grâce finale de tous les
saints réunis, l’accélération de cette marche ascendante vers Dieu dépasse tout
ce que nous pouvons dire[6].
Rien ne la retarderait, ni les suites du péché
originel, ni aucun péché véniel, aucune négligence, ou distraction, ni
aucune imperfection ; puisqu’elle ne fût jamais moins prompte à suivre une
inspiration donnée par manière de conseil. Telle une âme qui, après avoir fait
le vœu du plus parfait, y serait pleinement fidèle.
Sainte Anne devait être frappée de la perfection singulière
de sa sainte enfant ; mais elle ne pouvait cependant pas soupçonner
qu’elle était l’Immaculée Conception, ni qu’elle était appelée à être la Mère
de Dieu. Sa fille était incomparablement plus aimée de Dieu que sainte Anne ne
le pensait. Toute proportion gardée, chaque juste est beaucoup plus aimé de
Dieu qu’il ne le pense ; pour le savoir il faudrait connaître pleinement
le prix de la grâce sanctifiante, germe de la gloire, et pour connaître tout le
prix de ce germe spirituel, il faudrait avoir joui un instant de la béatitude
céleste, tout comme pour connaître le prix du germe contenu dans un gland, il
faut avoir contemplé un chêne pleinement développé qui normalement provient de
ce germe si petit. Les grandes choses sont souvent contenues dans une semence
presque imperceptible comme le grain de sénevé, tel un fleuve immense qui
provient d’un faible ruisseau.
Le progrès spirituel en Marie par le mérite et la
prière.
La charité devait donc incessamment grandir en la
Sainte Vierge conformément au précepte suprême de l’amour. Mais comment
a-t-elle augmenté ? Par le mérite, la prière et une communion spirituelle à
Dieu spirituellement présent dans l’âme de Marie dès le début de son existence.
Il faut rappeler d’abord que la charité n’augmente pas
précisément en extension, car, à son degré infime, elle aime déjà Dieu par
dessus tout d’un amour d’estime, et le prochain comme nous-mêmes, sans exclure
personne, quoique ensuite le dévouement s’étende progressivement. C’est surtout
en intensité, que la charité grandit, en s’enracinant de plus en plus
dans notre volonté, où, pour parler sans métaphore, en déterminant davantage
l’inclination de celle-ci à s’éloigner de ce qui est mal et aussi de ce qui est
moins bon, et à se porter généreusement vers Dieu. C’est un accroissement
d’ordre, non pas quantitatif, comme celui d’une pile de blé, mais qualitatif,
comme lorsque la chaleur devient plus intense, ou lorsque la science, sans
s’étendre à des conclusions nouvelles, devient plus pénétrante, plus profonde,
plus unifiée, plus certaine. Ainsi la charité, tend à aimer plus parfaitement,
plus purement et plus fortement Dieu par dessus tout et le prochain et
nous-mêmes pour que tous nous glorifions Dieu dans le temps et l’éternité.
L’objet formel et le motif formel de la charité, comme celui des autres vertus,
est ainsi mis de plus en plus en relief, au-dessus de tout motif secondaire ou
accessoire auquel on s’arrêtait trop tout d’abord. Au début on aime Dieu à
cause de ses bienfaits reçus et espérés et pas assez pour lui-même, ensuite on
considère davantage que le bienfaiteur est bien meilleur en lui-même que tous
les biens qui dérivent de lui, et qu’il mérite d’être aimé pour lui-même à
cause de son infinie bonté.
La charité augmente donc en nous comme une qualité, comme
la chaleur qui devient plus intense, et cela de plusieurs manières, par le
mérite, la prière, les sacrements. A plus forte raison en fut-il de même en
Marie et sans aucune imperfection.
L’acte méritoire qui procède de la charité ou d’une
vertu inspirée par elle, donne droit à une récompense surnaturelle et tout
d’abord à une augmentation de la grâce habituelle et de la charité elle-même.
Les actes méritoires ne produisent pas par eux-mêmes directement l’augmentation
de la charité, car elle n’est pas une vertu acquise produite et augmentée par
la répétition des actes, mais une vertu infuse. Comme Dieu seul peut la
produire, puisqu’elle est une participation de sa vie intime, lui seul aussi
peut l’augmenter. C’est pourquoi saint Paul dit (I Cor. III, 6, 9) :
« Moi j’ai planté (par la prédication et le baptême), Apollos a arrosé, mais
Dieu a fait croître ». (II. Cor. IX, 10) : « Il fera croître
de plus en plus les fruits de votre justice ».
Si nos actes de charité ne peuvent produire
l’augmentation de cette vertu infuse, ils concourent à cette augmentation de
deux manières : moralement, en la méritant ; et physiquement dans
l’ordre spirituel, en nous disposant à la recevoir. L’âme par ses mérites a
droit à recevoir cet accroissement qui lui fera aimer son Dieu plus purement et
plus fortement, et elle se dispose à recevoir cet accroissement, en ce sens que
les actes méritoires creusent en quelque sorte nos facultés supérieures, les
dilatent, pour que la vie divine puisse les mieux pénétrer, et ils les élèvent en
les purifiant.
Mais, en nous, il arrive souvent que les actes
méritoires restent imparfaits, remissi disent les théologiens, rémittents
(comme on dit chaleur rémittente, ferveur rémittente), c’est-à-dire inférieur
au degré où la vertu de charité est en nous.
En ayant une charité de trois talents, il nous arrive
souvent d’agir comme si nous n’en avions que deux, comme un homme assez
intelligent, qui par négligence n’appliquerait que très faiblement son
intelligence. Ces actes de charité imparfaits ou rémittents sont encore
méritoires, mais selon saint Thomas et les anciens théologiens, ils
n’obtiennent pas aussitôt l’augmentation de charité qu’ils méritent, parce
qu’ils ne disposent pas encore à la recevoir[7]. Celui qui, ayant une charité de trois talents, opère
seulement comme s’il n’en avait que deux, ne se dispose pas à recevoir aussitôt
une augmentation de cette vertu jusqu’à quatre talents. Ils ne l’obtiendra que
lorsqu’il fera un acte plus généreux ou plus intense de cette vertu ou des
autres vertus inspirées ou impérées par la charité.
Ces principes éclairent beaucoup ce qu’a été en Marie
le progrès spirituel par ses propres mérites. En elle, il n’y a jamais eu
d’acte méritoire imparfait ou rémittent ; c’eut été une imperfection
morale, une moindre générosité au service de Dieu, et les théologiens, nous
l’avons vu, s’accordent à nier, en elle cette imperfection. Ses mérites
obtenaient donc aussitôt l’augmentation de charité méritée.
De plus, pour mieux voir le prix de cette générosité,
il faut se rappeler, comme on l’enseigne communément[8], que Dieu est plus glorifié par un seul acte de
charité de dix talents que par dix actes de charité d’un seul talent. De
même un seul juste très parfait plaît plus à Dieu que beaucoup d’autres réunis,
qui restent dans la médiocrité ou une tiédeur relative. La qualité l’emporte
sur la quantité, surtout en ce domaine spirituel.
Les mérites de Marie étaient donc toujours plus
parfaits ; son cœur très pur se
dilatait pour ainsi dire de plus en plus et sa capacité divine s’agrandissait
selon la parole du Ps. CXVIII, 32 : « J’ai couru dans la voie de
vos commandements, Seigneur, lorsque vous avez dilaté mon cœur. »
Tandis que nous oublions souvent que nous sommes en
voyage vers l’éternité, et que nous cherchons à nous installer dans la vie
présente comme si elle devait toujours durer, Marie ne cessait d’avoir les yeux
fixés sur la fin ultime du voyage, sur Dieu même, et elle ne perdait pas une
minute du temps qui lui était donné. Chacun des instants de sa vie terrestre
entrait ainsi, par les mérites accumulés et toujours plus parfaits, dans
l’unique instant de l’immobile éternité. Elle voyait les moments de sa vie, non
pas seulement sur la ligne horizontale du temps par rapport à l’avenir
terrestre, mais sur la ligne verticale qui les rattache toujours à l’instant
éternel qui ne passe pas.
Il faut remarquer en outre que, comme l’enseigne saint
Thomas, il n’y a pas dans la réalité concrète de la vie d’acte délibéré
indifférent ; si tel acte est indifférent (c’est-à-dire ni moralement bon,
ni moralement mauvais) par son objet, comme aller se promener, ou enseigner les
mathématiques, ce même acte est soit moralement bon soit moralement mauvais par
la fin pour laquelle on le pose, car un être raisonnable doit toujours agir
pour un motif raisonnable, pour une fin honnête, et non pas seulement
délectable ou utile[9]. Il s’ensuit que dans une personne en état de grâce,
tout acte délibéré qui n’est pas mauvais, qui n’est pas un péché, est
bon ; il est, par suite virtuellement ordonné à Dieu fin dernière du
juste, et il est donc méritoire.
« In habentibus caritatem omnis actus est meritorius
vel demeritorius »[10]. Il résulte de là qu’en Marie tous ses actes
délibérés étaient bons et méritoires, et dans l’état de veille, il n’y a
pas eu en elle d’acte indélibéré ou purement machinal, qui se serait produit
indépendamment de la direction de l’intelligence et de l’influence de sa volonté
vivifiée par la charité[11].
C’est à la lumière de ces principes certains qu’il
faut considérer surtout les moments principaux de la vie terrestre de Marie,
et, puisque nous parlons ici de ceux qui ont précédé l’Incarnation du Verbe,
pensons à sa présentation au temple, lorsqu’elle était encore toute enfant, et
aux actes qu’elle fit en y assistant aux grandes fêtes où on lisait les
prophéties messianiques, notamment celles d’Isaïe, qui augmentaient sa foi, son
espérance, son amour de Dieu et l’attente du Messie promis. A quel degré
pénétrait-elle déjà ces paroles du prophète (Isaïe IX, 5) sur le Sauveur à
venir : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné, l’empire
a été posé sur ses épaules, et on lui donne pour nom :
Conseiller, admirable, Dieu fort, Père éternel, Principe de la paix. »
La foi vive de Marie enfant, déjà si élevée, devait
saisir cette parole « Dieu fort » mieux qu’Isaïe lui-même ne
l’avait entendue. Elle pénétrait déjà cette vérité que, dans cet enfant,
résidera la plénitude des forces divines, et que le Messie sera un roi éternel,
qui ne meurt pas et qui sera toujours le père de son peuple[12].
*
* *
La vie de la grâce ne s’accroît pas seulement parle
mérite, mais aussi par la prière qui a une force impétratoire distincte.
C’est ainsi que nous demandons tous les jours de grandir dans l’amour de Dieu
en disant : « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit
sanctifié, que votre règne arrive (de plus en plus en nous), que votre volonté
soit faite (que vos préceptes soient observés par nous de mieux en mieux) ».
L’Eglise nous fait dire aussi à la messe : « Da nobis, Domine, fidei,
spei et caritatis augmentum », augmentez, Seigneur, notre foi, notre
espérance et notre charité » (Dim.
XIIIème après la Pentecôte).
Après la justification, le juste peut donc obtenir
l’accroissement de la vie de la grâce et par le mérite, qui a rapport à la justice
divine, comme un droit à une récompense, et par la prière qui s’adresse à
l’infinie miséricorde. Et la prière est d’autant plus efficace qu’elle est plus
humble, plus confiante, plus persévérante et qu’elle demande d’abord, non pas
les biens temporels, mais l’augmentation des vertus, selon la parole :
« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera
donné par surcroît ». Ainsi le juste par une prière fervente, qui est à la
fois impétratoire et méritoire, obtient souvent aussitôt plus qu’il ne
mérite, c’est-à-dire non seulement l’augmentation de la charité méritée,
mais celle qui s’obtient spécialement par la force impétratoire de la prière
distincte du mérite[13].
Dans le silence de la nuit, une oraison fervente, qui
est en même temps une prière de demande et un mérite, obtient souvent aussitôt
une très notable augmentation de charité, qui fait parfois expérimenter que
Dieu est immensément bon ; il y a là une communion spirituelle qui a une
saveur de vie éternelle.
Or, la prière de Marie dès son enfance, était non
seulement très méritoire, mais elle avait une force impétratoire que nous ne
saurions apprécier, car elle était proportionnée à son humilité, à sa
confiance, à la persévérance de sa générosité non interrompue et toujours en
progrès. Elle obtenait ainsi constamment, d’après ces principes très certains,
un amour de Dieu toujours plus pur et plus fort.
Elle obtenait aussi les grâces actuelles efficaces,
qui ne sauraient être méritées, au moins d’un mérite de condignité, comme celle
qui porte à de nouveaux actes méritoires, et comme l’inspiration spéciale, qui
est le principe, par les dons, de la contemplation infuse.
C’est ce qui arrivait, lorsque Marie disait, en
priant, ces paroles du livre de la Sagesse VII, 7 : « J’ai invoqué
le Seigneur et l’esprit de sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux
sceptres et aux couronnes et j’ai estimé de nul prix les richesses auprès
d’elle. Tout l’or du monde n’est auprès d’elle qu’un peu de sable, et l’argent,
à côté d’elle, ne veut pas plus que de la boue. »
Le Seigneur venait ainsi la nourrir spirituellement de
lui-même et se donnait chaque jour plus intimement à elle, en la portant à se
donner plus parfaitement à lui.
Mieux que personne après Jésus, elle a dit cette
parole du Ps. XXVI, 4 : « Unam petii a Domino hanc requiram, ut inhabitem
in domo Domini ». « Je
demande au Seigneur une chose et je la désire ardemment : c’est d’habiter
dans sa maison tous les jours de ma vie et de jouir de sa bonté ». Chaque
jour, elle voyait mieux que Dieu est infiniment bon pour ceux qui le cherchent
et plus encore pour ceux qui le trouvent.
Avant l’institution de l’Eucharistie et même avant
l’Incarnation, il y eut aussi en Marie la communion spirituelle, qui est
l’oraison très simple et très intime de l’âme arrivée à la vie unitive, où elle
jouit de Dieu présent en elle comme en un temple spirituel : « Gustate
et videte quoniam suavis est Dominus – Goûtez et voyez combien le Seigneur
est doux ». (Ps. XXXIII, 9.)
S’il est dit dans le Ps. XLI, 2 : « Comme le
cerf soupire après les eaux vives, ainsi mon âme soupire, après toi, ô mon
Dieu. Mon âme a soif du Dieu vivant », que dût être cette soif spirituelle
en la Sainte Vierge depuis l’instant de sa Conception Immaculée jusqu’à celui
de l’Incarnation.
Elle n’a pas mérité non plus la maternité divine, elle
aurait ainsi mérité l’Incarnation elle-même ; mais elle a mérité le degré
de sainteté et de charité qui était la disposition prochaine à la
maternité divine. Or, si la disposition éloignée, qui était la plénitude initiale
de grâce, dépassait déjà la grâce finale de tous les saints réunis, que penser
de la perfection de cette disposition prochaine !
Les années vécues par Marie au Temple ont activé en
elle le développement de « la grâce des vertus et des dons » en des proportions
dont nous ne pouvons nous faire une idée, selon une progression et une
accélération qui dépasse de beaucoup celle des âmes les plus généreuses et des
plus grands saints.
Sans doute on pourrait exagérer en attribuant à la
Sainte Vierge une perfection qui n’appartient qu’à son Fils, mais en restant
dans sa ligne à elle, nous ne saurions nous faire une idée de l’élévation du
point de départ de son progrès spirituel, et encore moins de l’élévation du
point d’arrivée.
Ce que nous venons de dire nous prépare cependant à
saisir dans une mesure ce que dut être l’augmentation considérable de grâce et
de charité qui se produisit en elle au moment même de l’Incarnation.
Fr. Réginald Garrigou-Lagrange, O. P.
[1] Ia IIae, q.
65, et q. 66, a. 2.
[2] IIa IIae, q. 184, a. 3.
[3] Cf. II
Concil. Constant. (Denz,
224 : « Si quis defendit… Christum… ex profectu operum melioratum… A. S. ».
[4] Cf. S.
Thomam, in Ep. ad Hebr., X, 25 : « Motus naturalis quanto plus
accedit ad terminum magis intenditur. Contrarium est de (motu) violento. Gratia autem inclinat in modum naturae.
Ergo qui sunt in gratia, quanto plus accedunt ad finem, plus crescere
debent ».
Voir aussi saint Thomas, in L. I de Caelo, ch. VIII, lect. 17, fin : « Terra, (vel corpus grave) velocius movetur quanto magis descendit ». IIa IIae, q. 35, a. 6 : « Omnis motus naturalis intensior est in fine, cum appropinquat ad terminum suae naturae convenientem, quam in principio… quasi natura magis tendat in id quod est sibi conveniens, quam fugiat id quod est sibi repugnans ».
[5] C’est l’opinion, nous l’avons dit plus haut, de saint Bernardin de Sienne, de Suarez, de Contenson, du P. Terrien, et surtout de saint François de Sales qui dit : « Combien y a-t-il plus d’apparence que la mère du vrai Salomon eut l’usage de la raison en son sommeil ! » (Traité de l’Amour de Dieu, 1. III, c.8, à propos de ces paroles du Cantique des Cant. : « Je dors, mais mon cœur veille ».)
[6]
Il faut bien entendre ce que signifie cette expression « dépasse ce que
nous pouvons dire ». Sans doute la grâce même consommée en Marie reste
finie ou limitée et ce serait une exagération inadmissible de lui attribuer une
perfection qui ne peut appartenir qu’à Notre-Seigneur. En ce sens, nous savons
que, en elle, le progrès spirituel ne peut pas aller au-delà de certaines
limites ; nous savons ce que Marie ne peut pas faire, ce qui est
négatif ; mais nous ne savons pas positivement tout ce qu’elle peut, ni le
degré précis, de sainteté auquel elle est parvenue ni celui qui a été son point
de départ. Ainsi, dans un autre ordre, nous savons négativement ce que les
forces de la nature ne peuvent pas produire, elle ne peuvent pas produire la
résurrection d’un mort, ni les effets propres de Dieu, mais nous ne savons pas
positivement jusqu’où les forces de la nature peuvent arriver, et l’on découvre
des forces inconnues comme celles du radium, qui produisent des effets
inattendus.
De même, nous ne pouvons savoir positivement tout ce que peuvent par leurs forces naturelles les anges, surtout les plus élevés ; cependant, il est certain que le moindre degré de grâce sanctifiante dépasse déjà toutes les natures créées, y compris les natures angéliques et leurs forces naturelles. Pour connaître pleinement le prix du moindre degré de grâce, germe de la gloire, il faudrait avoir joui un instant de la vision béatifique ; à plus forte raison pour connaître pleinement le prix de la plénitude même initiale de grâce en Marie.
[7] IIa IIae, q.24, a. 6, ad. 1m.
[8] Cf. Salmanticenses : de Caritate ; disp. V dub. III, § 7, n° 76, 60, 85, 93.
[9] Cf. saint Thomas Ia, IIae, q. 18, a. 9.
[10] Saint Thomas de Malo, a. 5, ad 17.
[11] C’est ce qu’enseigne très justement le P. E. Hugon, Marie, pleine de grâce, 5° édition 1926, p. 77.
[12] Personne ne peut affirmer avec certitude que Marie, dès avant l’Incarnation, n’a pas vu, dans le sens littéral de cette annonce messianique d’Isaïe, « Dieu fort », la divinité du Messie promis ; l’Eglise, éclairée par le Nouveau Testament, voit cette vérité dans ces mêmes paroles qu’elle redit dans les Messes de Noël ; qui oserait affirmer que Marie ne l’a pas vue dès avant l’Incarnation ? Le Messie est l’oint du Seigneur ; or, à la lumière du Nouveau Testament, nous saisissons que, cette onction divine est d’abord constituée par la grâce d’union qui n’est autre que le Verbe lui-même qui donne à l’humanité de Jésus une sainteté innée, substantielle et incréée, Cf. S. Thomas, IIIa,. q. 6, a. 6 ; q. 22, a. 2, ad 3m.
[13] C’est ainsi que le juste peut obtenir, par la prière, des grâces qui ne sauraient être méritées, comme celle de la persévérance finale, qui n’est autre que le principe même du mérite, ou l’état de grâce conservé au moment de la mort, cf. Ia IIae, q.114, a. 9. De même, la grâce actuelle efficace, qui, à la fois, préserve du péché mortel, conserve en état de grâce et y fait grandir, ne peut être méritée ; mais elle est souvent obtenue par la prière. De même encore l’inspiration spéciale qui est le principe, par les dons d’intelligence et de sagesse, de la contemplation infuse.