TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT
par Mgr Jean-Joseph GAUME
Protonotaire Apostolique, Docteur en Théologie, etc.
1865, deuxième édition, Gaume et Cie Editeurs.
TOME I
TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT COMPRENANT L’HISTOIRE GÉNÉRALE DES
DEUX ESPRITS QUI SE DISPUTENT L’EMPIRE DU MONDE ET DES DEUX CITÉS QU’ILS ONT
FORMÉES ; AVEC LES PREUVES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT, LA NATURE ET
L’ÉTENDUE DE SON ACTION SUR L’HOMME ET SUR LE MONDE PAR MGR GAUME PROTONOTAIRE
APOSTOLIQUE, DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.
Ignoto Deo,
Au Dieu inconnu. Act. XVII. 23.
APPROBATION Conformément aux règles canoniques, nous avons
demandé et nous publions l’Imprimatur de Mgr l’Evêque de Versailles, dans le
diocèse de qui a été imprimé le TRAITÉ du SAINT-ESPRIT.
"Nous félicitons bien sincèrement Mgr GAUME d’avoir eu
l’heureuse idée de faire un Traité spécial et développé sur le Saint-Esprit. Il
est certain qu’à notre époque la troisième personne de la très Sainte Trinité
est trop peu connue ou trop oubliée. L’ouvrage en question a les qualités qui
distinguent Mgr GAUME dans tous ses écrits. On y trouve la science, le talent,
une doctrine exacte, surtout un grand amour de l’Eglise. II instruira et
édifiera ceux qui le liront ; et il est à désirer qu’il soit beaucoup lu(1).
+ PIERRE, Évêque de Versailles.
VERSAILLES, le 21 mai 1864.
(1) Les journaux catholiques, français et étrangers, ont rendu le compte le plus favorable du Traité du Saint-Esprit. Il serait long de les citer tous. Nous nous contenterons de rapporter quelques extraits du Bien public de Gand et de la Revue catholique de Troyes. Aussi bien ces deux journaux résument l’opinion générale.
AVANT-PROPOS
«Voulez-vous savoir, dit l’illustre évêque de Poitiers (Le
Cardinal Pie), de quel côté les hommes sensés doivent porter de préférence
leurs études, leurs recherches et tout le mouvement de leur travail
intellectuel ; sur quelles matières les écrivains religieux et surtout les
guides spirituels des peuples doivent concentrer leurs controverses, leurs
démonstrations, leurs enseignements ; enfin à quels sujets de méditations, à
quel choix de contemplations et de prières doivent s’adonner avec plus de
prédilection les âmes vraiment aimées de Dieu ? Regardez de quel côté l’erreur
dirige ses attaques, ses négations, ses blasphèmes. Ce qui est attaqué, nié,
blasphémé dans chaque siècle, c’est là principalement ce que ce même siècle
doit défendre, doit affirmer, doit confesser. Où abonde le délit, il faut que
la grâce surabonde. Aux obscurcissements de l’esprit, aux refroidissements du
cœur, il faut opposer un surcroît de lumière, une recrudescence d’amour.
Amoindrie, déformée, paralysée dans un certain nombre d’âmes, il faut que la
vérité devienne plus intacte, plus correcte, plus agissante dans les autres.
Quand le monde conteste, c’est alors que l’Eglise scrute, qu’elle approfondit,
qu’elle précise, qu’elle définit, qu’elle proclame. A mesure qu’on le contredit
davantage, son enseignement s’amplifie et se développe, s’illumine et
s’enflamme. L’amour de la doctrine, la passion de la vérité s’échauffent dans
les cœurs fidèles ; et le dépôt sacré, loin de subir aucune diminution, produit
alors au grand jour tout le trésor de ses richesses.» (Troisième instruction
synodale).
Mgr Gaume semble s’être inspiré de ces belles pensées en
écrivant son Traité du Saint-Esprit. Ce livre vient à son heure. A une époque
où le surnaturel est méconnu, nié, blasphémé de toutes parts, il était opportun
de remonter à la source même du surnaturel chrétien et d’étudier les
manifestations de la grâce, dans leur cause divine, la Troisième Personne de
l’adorable Trinité. La lumière de l’enseignement catholique a été tellement
voilée sur ces points, par je ne sais quelles vapeurs sorties des marécages
nauséabonds de la Renaissance, que les vérités rappelées par Mgr Gaume
paraîtront nouvelles à beaucoup d’intelligences. Elles sont vieilles néanmoins
comme le catholicisme lui-même ; et, si jamais doctrine a pu se prévaloir
d’autorités imposantes, c’est bien celle que le Traité du Saint-Esprit
développe, en s’appuyant presque à chaque page sur les Saintes Écritures, les
Saints Pères, les docteurs de l’Église et les princes de la science
théologique. Les dogmes catholiques, touchant le Saint-Esprit, passent, en
quelque sorte, dans l’ouvrage de Mgr Gaume comme entre une double haie d’écrivains
de tous les siècles qui les acclament et les saluent.
« Qu’on n’aille pas croire cependant que le Traité du
Saint-Esprit soit une œuvre de pure érudition, un livre didactique uniquement
destiné aux étudiants en théologie. C’est, au contraire, un ouvrage catholique,
même dans l’acception littéraire de ce mot ; nous voulons dire qu’il s’adresse
à tout le monde. Puisse le Saint-Esprit bénir cette oeuvre entreprise en son
honneur et dont la portée peut être considérable ! Oui, nous n’hésitons pas à
le dire, après nous être appliqués à le juger avec calme et à l’abri des
impressions d’une naturelle sympathie, le livre de Mgr Gaume est un des plus
importants qui ait paru depuis longues années. La nature même du sujet, les
développements savants et profonds dans lesquels est entré l’auteur,
l’application immédiate qui peut se faire des vérités qu’il élucide, soit aux
individus, soit à la société contemporaine, tels sont les titres qui
recommandent le Traité du Saint-Esprit à tout homme quelque peu initié au mouvement
intellectuel et religieux de notre époque. En lisant ces pages où la vérité
apparaît sous des traits si nettement accentués et entourés d’une si vive
lumière, nous nous sommes involontairement rappelé le livre qui fut l’événement
littéraire et religieux du commencement de ce siècle, le traité du Pape, par le
comte Joseph de Maistre.
« A l’époque où écrivait le grand publiciste catholique, la
Papauté persécutée, humiliée, sans protection comme sans ressources, semblait,
au point de vue humain, dans une situation désespérée. L’incrédulité
triomphait, le découragement et le marasme avaient envahi les fidèles et
jusqu’au clergé lui-même. Beaucoup d’âmes chancelantes se jetaient dans le
gallicanisme ne fût-ce que pour s’abriter, pensaient-elles, contre la poussière
que soulèverait l’irrémédiable chute du Saint-Siège. Aussi le livre du Pape
n’eut-il à son apparition aucun retentissement. On n’en avait tiré que trois
cents exemplaires et ils furent longtemps à se vendre. Le succès ne vint que
plus tard ; mais il fut immense.
«Le chef-d’œuvre de Joseph de Maistre a été, on peut le
dire, entre les mains de la Providence, le premier moteur de ce mouvement de
concentration qui s’est produit, il y a quarante à cinquante ans, dans le
catholicisme et dont nous recueillons les heureux fruits. Si jamais, plus
qu’aujourd’hui ; l’auréole de l’unité n’a brillé plus splendide au front de
l’Église, si jamais l’épiscopat, le sacerdoce et les fidèles ne se sont plus
étroitement serrés autour du trône de saint Pierre, ne le devons-nous pas un
peu, après Dieu, à ce puissant génie qui a su donner à la primauté et à
l’infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ l’irrésistible clarté de l’évidence
? Le livre du Pape a été une pierre posée sur le tombeau du gallicanisme ; elle
y a été scellée avec du ciment romain on ne la déplacera pas.
« Le Traité du Saint-Esprit par Mgr Gaume se dresse en face
du naturalisme contemporain comme l’œuvre de Joseph de Maistre se dressait en
face des erreurs hostiles aux droits du Saint-Siège. Une vaste conspiration
semble ourdie de nos jours pour méconnaître l’action divine dans le monde. Dieu
est banni du droit public des nations, il est banni de la philosophie, de
l’histoire, des sciences, des arts ; il est banni de l’éducation et du foyer
domestique ; il est banni de la religion elle-même et c’est l’opprobre de la
civilisation libérale, d’avoir engendré ces sectes hideuses dont le symbole se
réduit, en dernière analyse, à une formule plus ou moins brutale de l’athéisme.
Des catholiques eux-mêmes se sont laissés, dans une certaine mesure, prendre
aux pièges du naturalisme politique et scientifique. N’avons-nous pas vu des
plumes dévouées à l’Église nous vanter intrépidement les gouvernements sans
culte et sans Dieu comme les gouvernements modèles, les instruments prédestinés
de la diffusion des lumières et des conquêtes du progrès ? N’avons-nous pas vu
des historiens rattachés, ce semble, au catholicisme par d’étroites affinités,
vouloir effacer des annales de l’humanité les pages que Dieu y a écrites de Sa
main, et aller, pour courtiser les préjugés de la foule, jusqu’à séculariser
l’histoire ?
« Le livre de Mgr Gaume heurte de front toutes ces erreurs,
non qu’il les combatte une à une et pour ainsi dire corps à corps, mais parce
qu’il atteint le mal dans sa source, l’ignorance de la doctrine catholique
touchant le surnaturel. Aussi, nous le dirons sans détour, le Traité du
Saint-Esprit ne nous paraît pas appelé à un succès éclatant et immédiat.
Beaucoup se récrieront : «Durus est hic sermo, ces doctrines d’un autre âge ne
conviennent plus à la société moderne». D’autres organiseront autour du livre
de Mgr Gaume ce qu’on a si bien nommé la conspiration du silence . Mais
qu’importent ces vaines clameurs et ces mesquins calculs, pourvu que la vérité
fasse son chemin ? Et elle le fera. Le catholicisme a aujourd’hui dans la
presse européenne assez d’organes, pour que le titre d’un bon ouvrage parvienne
tôt ou tard, et en dépit des résistances et des préjugés, aux oreilles des
hommes de bonne volonté. Nous ne demandons pas dix ans, et que sont dix ans
dans la vie des nations, pour que les esprits aujourd’hui les plus rebelles
rendent justice au Traité du Saint-Esprit et apprécient les précieux services
qu’il aura rendus à la société.
« Oui, sans doute, à ne considérer que les événements
extérieurs, dont nous sommes témoins ; à ne voir que les
abaissements de la politique moderne, les hontes de la vie publique et trop
souvent aussi les désordres de la vie privée, il y a lieu de s’affliger et de
craindre pour l’avenir de là civilisation chrétienne. Mais ne perdons pas de
vue, d’autre part, le mouvement des esprits, le fécond et silencieux travail
des âmes !... De ce côté semblent s’ouvrir des horizons que l’espérance
illumine. Que d’intelligences gravitent autour du catholicisme et semblent,
contraintes par une invincible attraction, prêtes à l’embrasser ! Que de
catholiques eux-mêmes s’élèvent à une compréhension plus distincte et plus
complète de la vérité religieuse ! Les grands principes du droit public
chrétien se dégagent des incertitudes et des obscurités de la controverse, et
les faits mêmes qui nous attristent le plus viennent leur donner une éclatante
confirmation. L’Église est plus connue et partant elle est plus aimée, plus
ardemment défendue. Le niveau de la piété s’élève sensiblement dans le monde
catholique ; l’unité liturgique est à la veille de se consommer, les
associations de prières, les œuvres de propagande et de charité s’étendent et
se multiplient ; les cœurs ont faim et soif d’amour et de vérité !
« C’est ce travail des âmes que Mgr Gaume vient activer. Il
leur ouvre les trésors de l’enseignement catholique pour qu’elles viennent
largement y puiser. Quelles sont les opérations du Saint-Esprit en chacun de
nous ? Que sont les Fruits du Saint-Esprit, ses Dons, ses Béatitudes ? Quelle
est la nature intime de cet antagonisme de la grâce et du péché qui se perpétue
à travers la vie humaine ? Tels sont les grands problèmes que l’éminent
théologien résout avec une science nette et sûre qui ; sans rien perdre de la
précision dogmatique, sait varier ses expressions et, dans un style abondamment
lucide ; se mettre à la portée de tous.
«De l’homme individuel, Mgr Gaume s’élève à l’étude de
l’existence collective de l’humanité. Les mêmes questions
reparaissent ; mais agrandies et élargies. Quelle est l’intervention du
Saint-Esprit dans le gouvernement du monde ? Quelle est sa participation au
mystère de la Rédemption ? Quelle est la nature, quels sont les effets de
l’assistance qu’il prête à l’Église ? Quelle est l’origine, l’organisation de
ces deux cités, la cité du Bien et la cité du Mal dont la lutte se prolonge à
travers les siècles ? Quelles sont les phases de cette lutte dans le passé,
dans le présent ? Que présage l’avenir ?...
« Ce cadre est vaste, on le voit, et encore n’avons-nous pu
en retracer que les grandes lignes. Que serait-ce si nous pouvions indiquer
toutes les questions qui viennent naturellement se grouper autour de ces
questions mères et qui font du livre de Mgr Gaume une espèce d’Encyclopédie du
monde surnaturel ? Cherchez dans cet ouvrage la théorie chrétienne de la
liberté : vous l’y trouverez résumée en quelques lignes de saint Thomas.
Voulez-vous connaître la doctrine catholique sur la grâce ? Ouvrez le Traité du
Saint-Esprit, elle y est développée dans toute sa splendeur. Demandez-vous à
vous éclairer sommairement sur les aberrations du spiritisme contemporain ? Un
chapitre consacré à cette grave matière vous donnera une solution catégorique
et sûre...
« Dirons-nous que la forme littéraire du Traité du
Saint-Esprit répond à la richesse du fond ? Des critiques sévères ont reproché
à Mgr Gaume quelques négligences de style. Nous croyons que le nouvel ouvrage
de l’éminent écrivain échappera à ce reproche. La phrase est lucide, alerte et précise.
Point d’amplifications de rhétorique, il est vrai, et nous en félicitons
l’auteur : mais, en revanche, que de beautés fortes et sévères et souvent
quelle grande poésie, empreinte de je ne sais quel suave parfum biblique ! Pour
être lu avec fruit, le Traité du Saint-Esprit doit être lu avec calme et à tête
reposée, et cependant la première lecture est si attrayante, elle ouvre des
aperçus si nouveaux qu’elle se poursuit d’un trait et sans fatigue.
« Le Traité dît Saint-Esprit porte cette épigraphe qui
exprime bien la pieuse tristesse qu’éprouvait l’auteur en prenant la plume «
Ignoto Deo, au Dieu inconnu. » Puisse bientôt cette inscription n’être plus une
vérité !... L’éminent publiciste serait bien récompensé s’il pouvait la faire
disparaître d’une prochaine édition de son livre. Quoi qu’il en soit et en
attendant la réalisation de ce vœu, dès aujourd’hui Mgr Gaume a reçu cette
récompense dont seuls les écrivains catholiques savent le prix : au pied de son
crucifix, il entende consolant témoignage : Bene scripsisti de me ! »
11 décembre 1864
«Mgr Gaume occupe une grande place dans cette phalange
(acies ordinata) d’écrivains catholiques qui ont mis leur cœur et leur plume au
service de l’Église. Ce n’est pas au centre, c’est à l’avant-garde qu’il faut
le chercher. Mgr Gaume est un de ces esprits éminents, de la famille des de
Maistre, qui tracent la route et qui devancent les temps ; sans parler de son
style net et précis, de l’attrait et de l’intérêt qu’il sait répandre dans
toutes ses œuvres, disons que son grand mérite est d’être profondément et
exclusivement catholique, et que c’est là la vraie cause qui lui fait voir si
loin et si juste.
«Dégagé de tous les préjugés du siècle, il pourrait dire,
comme saint Paul, qu’il ne connaît que Jésus, et Jésus crucifié ; les tiédeurs,
les accommodements, les demi-mesures, les palliatifs ne lui vont en aucune
manière, il va droit au but, et tandis que les uns expliquent un effet par un
autre effet, système qui en définitive n’explique rien, et recule la difficulté,
pour lui il remonte à la véritable cause et il demande à la théologie
catholique la vraie lumière qui éclaire l’histoire de l’humanité.
« C’est en suivant cette méthode qu’il a composé son livre :
le Traité du Saint-Esprit, ouvrage qui rappelle par la hauteur des vues et par
ses beaux développements le livre magnifique de la Cité de Dieu de saint
Augustin.
«A la première page, Mgr Gaume a inscrit cette épigraphe : Ignoto Deo ; au Dieu
inconnu ! eh quoi ! serait-ce vrai ? Le Saint-Esprit serait-il un Dieu inconnu
? Que l’on veuille bien y réfléchir et l’on verra que cette épigraphe n’a rien
de hardi ni d’éxagéré. Les chrétiens ne pouvaient oublier Dieu le Père, ce Dieu
Tout-Puissant, créateur des mondes ; comment oublier Notre-Seigneur Jésus-Christ,
Sauveur, Rédempteur, crucifié pour le salut de l’humanité ? Mais quel souvenir
donne-ton à la troisième Personne de la Sainte Trinité ? Son action, pour être
intérieure et moins apparente que celle des deux premières Personnes, n’en est
pas moins réelle et moins efficace. L’auteur a voulu réparer cet oubli, ramener
les âmes à invoquer plus souvent le Saint-Esprit, en montrant Sa divine action
sur le monde ; il a voulu enfin, pour augmenter la gloire de la Trinité Sainte,
en mieux faire connaître la troisième Personne.
« Pour réaliser son but, Mgr Gaume remonte à l’origine des
temps : les Anges sont créés ; excellente est leur nature et grande est leur
puissance. Suivant l’opinion des théologiens, le mystère de l’Incarnation leur
a été révélé : l’orgueil de Lucifer se révolte, le premier non serviam est
prononcé, la lutte s’établit entre la cité du Mal et la cité du Bien.
« Quel est le Roi de la Cité du bien ? Quel est son
inspirateur ? Quel est le doigt de Dieu dans le gouvernement du monde ? C’est
le Saint-Esprit, et Ses ministres sont les archanges, les anges et toute la
hiérarchie céleste.
« Le sombre roi de la cité du Mal et ses anges sont connus ; l’auteur en trace
l’histoire depuis la création jusqu’à nos jours. Singe de Dieu, simius Dei,
suivant la forte expression de saint Bernard, Satan a organisé la cité du Mal
sur le plan de la cité du Bien ; avide d’usurper l’adoration qui n’est due qu’à
Dieu seul, il contrefait Dieu dans la promulgation de ses lois, la
manifestation de ses prophéties, l’établissement de son culte, l’institution
des cérémonies sacrées, la consécration des prêtres, la publication de ses
oracles.
« C’est là surtout la partie palpitante d’intérêt du Traité
du Saint-Esprit : les manifestations diaboliques ! Notre siècle, qui entend les
esprits frappeurs et qui fait tourner les tables, voudra-t-il les révoquer en
doute ?
« Mais surtout ce qui rend palpable dans le monde l’action du démon, ce sont
ces sacrifices humains des peuples
païens tant anciens que modernes, c’est ce besoin de répandre le sang, non par
exception, çà et là, et dans quelque coin du globe, mais à flots, avec des
proportions inouïes, et avec un délire, un raffinement de cruauté, que la
malice humaine seule est impuissante à suffisamment expliquer...
« Le second volume de ce traité est consacré à l’explication
théologique des prérogatives de la troisième Personne de la Sainte Trinité. Le
rôle du Saint-Esprit, sa procession du Père et du Fils, son œuvre propre qui
est la sanctification, tout se trouve développé, non pas seulement avec la
rigueur de la théologie, mais dans un style riche et plein d’intérêt. Par
l’inspiration des prophètes, par la préparation, par le choix des patriarches
et du peuple juif le Saint-Esprit prélude aux merveilles de la loi nouvelle.
« Enfin, les temps sont accomplis. Par l’opération ineffable
du Saint-Esprit, Notre-Seigneur Jésus-Christ est entré
dans le monde, la Vierge immaculée compte un nouveau titre glorieux, celui
d’Épouse du Saint-Esprit. Après l’Ascension du Sauveur, en la fête de la
Pentecôte, le Saint-Esprit produit une création nouvelle : l’Église. Il est
pour l’Église ce souffle de vie, spiraculum vitae, cette force d’inspiration
qui la crée, la soutient et la dirige à la conquête des âmes à travers le monde
entier.
« Après cette courte analyse du Traité du Saint-Esprit,
citons maintenant les paroles par lesquelles Mgr Gaume a terminé son œuvre :
« Que désormais le Saint-Esprit soit prêché par tout, afin
de reprendre parmi les nations la place « qui lui appartient, et qu’il n’aurait
jamais dû perdre ; trop longtemps négligé, que son culte refleurisse dans les
villes et dans les campagnes, et que sur les lèvres des catholiques du
dix-neuvième siècle soit fréquente comme la respiration, l’ardente prière du
Prophète-Roi : Envoyez Votre Esprit et tout sera créé, et Vous renouvellerez la
face de la terre : « Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem
terrae (dernière paroles de Mgr Gaume prononcées en latin la veille de sa mort
le 18 novembre 1879). «Là, et là seulement, est le salut du monde».
3 juin 1865.
I.
Cet ouvrage a pour but de faire connaître, autant qu’il dépend de nous, la
troisième Personne de la Sainte Trinité, en elle-même et dans ses œuvres.
Plusieurs motifs nous ont déterminé à l’entreprendre.
Le premier, c’est la gloire du Saint-Esprit. Dieu étant la
charité par essence (Deus charitas est. I Joan., IV, 16.), toutes ses œuvres
sont amour. Créer, c’est aimer ; conserver, c’est aimer ; racheter, c’est aimer
; sanctifier, c’est aimer ; glorifier, c’est aimer. Or, le Saint-Esprit est
l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il est donc dans toutes leurs
oeuvres. C’est par lui que les deux autres Personnes de l’auguste Trinité se
mettent, pour ainsi parler, en contact avec le monde. De là, ce mot de saint
Thomas « Procédant comme amour, le Saint-Esprit est le premier don de Dieu». Et
cet autre mot de saint Basile : « Tout ce que possèdent dans l’ordre de la
nature, aussi bien que dans l’ordre de la grâce, les créatures du ciel et de la
terre, leur vient du Saint-Esprit (2)».
Ne semble-t-il pas que ce divin Esprit devrait, par un juste
retour, occuper la première place dans nos pensées et dans notre reconnaissance
? Toutefois, par un renversement étrange, personne ou presque personne qui
songe à Lui.
On connaît le Père, on Le respecte, on L’aime. Pourrait-il
en être autrement ? Ses œuvres sont palpables et toujours présentes aux yeux du
corps. Les magnificences des cieux, les richesses de la terre, l’immensité de
l’Océan, les mugissements des vagues, les roulements du tonnerre, l’harmonie
merveilleuse qui règne dans toutes les parties de l’univers, redisent avec une
éloquence intelligible à tous, l’existence, la sagesse et la puissance du Dieu,
père et conservateur de tout ce qui est.
On connaît le Fils, on Le respecte, on L’aime. Non moins
nombreux que ceux du Père, et non moins éloquents, sont les prédicateurs qui
parlent de Lui. L’histoire si touchante de Sa naissance, de Sa vie, de Sa mort
; la croix, les temples, les images, les tableaux, le sacrifice de l’autel, les
fêtes, rendent populaires les différents mystères de Ses humiliations, de Son
amour et de Sa gloire. Enfin, l’Eucharistie, qui Le tient personnellement
présent dans les tabernacles, fait graviter vers Lui toute la vie catholique,
depuis le berceau jusqu’à la tombe.
En est-il de même du Saint-Esprit ? Ses œuvres propres ne
sont pas sensibles, comme celles du Père et du Fils. La sanctification qu’Il
opère dans nos âmes, la vie qu’Il répand partout échappe à la vue et au
toucher. Il ne s’est pas fait chair comme le Fils. Comme Lui, Il n’a point
habité sous une forme humaine, parmi les enfants d’Adam. Trois fois seulement
il s’est montré sous un emblème sensible, mais passager : colombe au Jourdain,
nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle. Afin de le représenter,
les arts n’ont pas, comme pour Notre Seigneur, la faculté de varier leurs
tableaux. Deux symboles : voilà tous les moyens plastiques laissés à la piété,
pour redire aux yeux Son existence et Ses bienfaits.
Aussi, quelle connaissance a-t-on du Saint-Esprit dans le
monde actuel et même parmi les chrétiens ? Où sont les vœux qu’on Lui adresse,
le culte qu’on Lui rend, la confiance et l’amour qu’on Lui témoigne,
l’expression sérieuse et soutenue du besoin continuel que nous avons de Son
assistance ? Son nom même, prononcé dans le signe de la croix, éveille-t-il les
mêmes sentiments que celui du Père et du Fils ? Il est triste, mais il est vrai
de le dire, la troisième Personne de la Trinité dans l’ordre nominal, le
Saint-Esprit, est aussi la dernière dans la connaissance et dans les hommages
de la plupart des chrétiens. Ce trop coupable oubli forme, s’il est permis de
le dire, le calvaire du Saint-Esprit.
Or, si la passion de la seconde Personne de l’adorable
Trinité émeut le chrétien jusque dans les profondeurs de son être, comment voir
de sang-froid la passion de la troisième ? N’est-ce pas le même abandon, le
même mépris, trop souvent les mêmes blasphèmes ? De la bouche du divin Esprit
ne vous semble-t-il pas entendre la plainte, qui tombait des lèvres mourantes
de l’homme des douleurs : « J’ai attendu quelqu’un qui partageât Mes peines, et
il n’y a eu personne ; un consolateur, et ; Je n’en ai pas trouvé ! »
Consoler le Saint-Esprit, ou du moins, comme Simon de Cyrène
le fit pour le Verbe Incarné, L’aider à porter Sa croix : belle mission ! s’il
en fut(1). Mais, pour de faibles créatures, le moyen de l’accomplir ? Employer
tout ce qu’elles ont de vie, à glorifier cette très adorable et très aimable Personne
de l’auguste Trinité. Comment la glorifier ? En changeant, à Son égard,
l’ignorance et l’oubli en connaissance et en tendre souvenir ; l’ingratitude,
en reconnaissance et en amour ; la révolte, en adoration et en dévouement sans
bornes. Inutile de le dire, de tout point, une pareille tâche est au-dessus de
nos forces. Aussi nous avons bien moins pour but de la remplir que de
l’indiquer.
(1) Les notes suivantes ont pour but d’expliquer quelques expressions de la Préface. - Sans doute, le Saint-Esprit, étant Dieu, ne souffre pas, ne peut pas souffrir ; mais s’Il était accessible à la douleur, les offenses dont Il est l’objet, surtout aujourd’hui, Lui feraient éprouver une espèce de martyre. Les mots de Calvaire et de Passion ne sont que des métaphores justifiées par l’usage. En voyant les crimes des hommes antédiluviens, Dieu Lui-même ne disait-Il pas qu’ils Lui perçaient le coeur : Tactus dolore tordis intrinsecus ? Saint Paul ne dit-il pas que les pécheurs crucifient de nouveau le Fils de Dieu, bien qu’Il soit impassible depuis Sa résurrection : Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei. Saint Augustin ne parle-t-il pas de la flagellation de la Parole de Dieu ; ingeminantur flagella Christo, quia flagellatur sermo ipsius, etc. Tract. in Joan. - Si donc les mots de douleur, de crucifiement, de flagellation, peuvent s’appliquer à des choses ou à des êtres impassibles ou purement spirituels, pourquoi serait-il inexact d’employer, dans le même sens, les mots de Calvaire et de Passion, en parlant du Saint-Esprit ?
II. Le second motif, conséquence du premier, c’est l’avantage du clergé. A
lui la mission de faire connaître la troisième Personne de l’adorable Trinité.
Mais, dès l’abord, une grave difficulté se présente : la rareté des sources
doctrinales. Combien de fois nous avons entendu nos vénérables frères dans le
sacerdoce, se plaindre de la pénurie d’ouvrages sur le Saint-Esprit ! Leurs
plaintes ne sont que trop fondées. D’une part, où est le Traité du Saint-Esprit
qui ait paru depuis plusieurs siècles ? Nous parlons d’un traité particulier et
tant soit peu complet. D’autre part, à quoi se réduit, sur ce dogme
fondamental, l’enseignement des théologies Classiques, les seules à peu près
qu’on étudie ? A quelques pages du Traité de la Trinité, du Symbole et des
Sacrements. De l’aveu de tous, les notions qu’elles renferment sont
insuffisantes. Quant aux catéchismes diocésains, nécessairement plus abrégés
que les théologies élémentaires, presque tous se contentent de définir. On ne
peut disconvenir que, depuis longtemps, du moins en France, l’enseignement
relatif au Saint-Esprit laisse beaucoup à désirer. Croirait-on que parmi les
sermons de Bossuet on n’en trouve pas un sur le Saint Esprit ; pas un dans
Massillon ; et un seulement dans Bourdaloue ?
Le moyen de combler une si regrettable lacune est de
recourir aux Pères de l’Église et aux grands théologiens du moyen âge. Mais qui
a le temps et les moyens de se livrer à cette étude ? De là, pour le prêtre
zélé, un extrême embarras, soit à s’instruire lui-même, soit à préparer la
jeunesse à la confirmation, soit à donner aux fidèles une connaissance sérieuse
de Celui sans lequel nul ne peut rien dans l’ordre du salut, pas même prononcer
le nom de son Sauveur (Et nemo potest dicere : Dominus Jesus, nisi in Spiritu
Sancto I Cor., XII, 3).
Quelques détails très courts et passablement abstraits, qui
fixent dans la mémoire des mots plutôt que des idées, composent l’instruction
du premier âge. A l’époque solennelle de la confirmation, les explications, il
est vrai, deviennent un peu plus étendues. Mais, d’un côté, la première
communion absorbe l’attention des enfants ; d’un autre côté, on continue
d’opérer sur le terrain des abstractions. Sous la parole du catéchiste, le
Saint-Esprit ne prend pas un corps, en se révélant par une longue série de
faits éclatants. Faute de ressources pour parler, comme il convient, de la
personne et des oeuvres du Saint-Esprit, on passe à ses dons.
Purement intérieurs, ces dons ne sont accessibles ni à
l’imagination ni aux sens. Grande est la difficulté de les faire connaître,
plus grande celle de les faire apprécier. Dans l’enseignement ordinaire, ils ne
sont montrés clairement ni dans leur application aux actes de la vie, ni dans
leur opposition aux sept péchés capitaux, ni dans leur enchaînement nécessaire
pour la déification de l’homme, ni comme le couronnement de l’édifice du salut.
Aussi, l’expérience l’apprend, de toutes les parties de la doctrine chrétienne,
les dons du Saint-Esprit sont peut-être la moins comprise et la moins estimée.
Fournir les moyens de parer à ce grave inconvénient est, à nos yeux, sinon un
devoir, du moins un service, dont l’exercice du ministère nous a souvent appris
à mesurer l’étendue.
III. Le troisième motif, c’est le besoin des fidèles . Plus il est difficile de parler convenablement du
Saint-Esprit, plus, il semble, on devrait multiplier les instructions sur ce
dogme fondamental. Ne pas le faire et tenir en quelque sorte le Saint-Esprit
dans l’ombre pendant qu’on s’efforce de mettre en relief toutes les autres
vérités de la religion, n’est-ce pas une anomalie, un malheur, une faute ?
N’est-ce pas aller manifestement contre l’enseignement de la foi, contre les
recommandations de l’Écriture, contre la conduite des Pères, contre l’intention
de l’Église et contre nos propres intérêts ?
Pensons-nous bien que, placés entre deux éternités, nous
tous, prêtres et fidèles, sommes obligés, sous peine de
tomber, en mourant, dans les brasiers éternels de l’enfer, de monter sur les
trônes brillants, préparés pour nous dans le ciel ?
Pensons-nous bien que, pour y arriver, il nous faut devenir, par la perfection de nos vertus, les images parfaitement ressemblantes de la très sainte Trinité ? Pensons-nous bien qu’entre ces vertus et notre faiblesse, il y a l’infini ?
Pensons-nous bien que, sans le secours du Saint-Esprit, il
nous est impossible non seulement d’arriver à la perfection d’aucune vertu,
mais encore d’accomplir méritoirement le premier acte de la vie
chrétienne ?.
Cependant, de la pénurie de doctrine dans le prêtre,
viennent la maigreur et la rareté des instructions sur le Saint
Esprit. Les chrétiens réfléchis s’en étonnent et s’en affligent. Dans un
langage qu’on nous permettra de citer, tel qu’il a frappé nos oreilles, ils
demandent si le Saint-Esprit a été destitué, puisqu’on ne parle plus de Lui ?
Bien que fondées sur des raisons différentes, les plaintes des fidèles sont
aussi légitimes que celles du clergé. Elles appellent la satisfaction d’un
besoin dont plusieurs peut-être ne se rendent pas bien compte, mais qui n’en
est pas moins réel. Nous voulons parler de l’invincible tendance qu’éprouve
tout homme venant en ce monde, à se développer en Dieu : Anima naturaliter
christiana.
Image active de Celui qui est amour, l’âme aspire à lui
ressembler. Or, ainsi que la foi nous l’enseigne, le Saint-Esprit est l’amour
même ; l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il en résulte que, sans la
connaissance sérieuse du Saint-Esprit, par conséquent de la grâce et de ses
opérations, le principe de la vie divine, déposé en nous par le baptême, se
trouve arrêté ou contrarié dans son développement.. Le chrétien souffre,
végète, s’étiole, et difficilement il parvient à la vérité de la vie
surnaturelle. Pour arriver au sommet de l’échelle de Jacob, il faut d’abord en
connaître les échelons.
Ces observations regardent les bons chrétiens, dont un grand
nombre, malgré leur instruction, pourraient presque dire comme autrefois les
néophytes d’Éphèse : «S’il y a un Saint-Esprit, nous n’en avons pas entendu
parler, nous le connaissons fort peu et nous l’invoquons encore moins». (Sed
neque si Spiritus Sanctus est, audivimus. Act., XIX, 2).
Que dire de ces multitudes innombrables, qui se remuent au
sein des villes ou qui peuplent les campagnes ? Sans autre Science religieuse
que les leçons nécessairement très imparfaites, et toujours trop vite oubliées,
du catéchisme, quel pensez-vous que soit pour elles le Saint-Esprit ? Nous ne
craindrons pas de l’affirmer : Il est le Dieu inconnu dont saint Paul trouva
l’autel solitaire en entrant dans Athènes. Si elles ont conservé quelques
notions des principaux mystères de la foi, l’expérience apprend qu’à l’égard du
Saint-Esprit, de Son influence nécessaire, de l’enchaînement et du but final de
Ses opérations successives, elles vivent dans une ignorance à peu près
complète. Ces multitudes, personne ne le contestera, forment l’immense majorité
des nations actuelles. Tel est le sens dans lequel se trouve tristement
justifiée l’épigraphe de cet ouvrage : « Au Dieu inconnu : Ignoto Deo»(1).
(1) Chacun connaît, nous a-t-on dit, en quel sens ce mot a été pris par saint Paul. Cette manière d’envisager le Saint-Esprit n’équivaut-elle pas à dire que les chrétiens ont ignoré jusqu’à ce jour la divinité de cette Personne, ce qui est inexact ? - Chacun connaît si peu dans quel sens l’Ignoto Deo a été pris par saint Paul, que les plus érudits eux-mêmes l’ignorent. On peut le voir dans Cornelius a Lapide in hunc loc. ; dans les nombreuses dissertations écrites sur ce sujet, soit dans les Annales de philosophie chrétienne, soit dans le savant ouvrage de Mamachi, Origines et antiquitates Christiana, t. I, lib. XI, p. 329, edit. Rom, in-4, 1749. - Pris dans le sens le plus accepté, l’Ignoto Deo veut dire, non que les païens ignoraient complètement le vrai Dieu, mais qu’ils n’avaient pas une idée juste de Ses perfections ni de Ses œuvres et surtout qu’ils ne Lui rendaient pas le culte qui Lui étai t dû . Appliqué au Saint-Esprit comme nous l’avons fait dans l’épigraphe de cet ouvrage, l’Ignoto Deo n’a donc rien de forcé. Conformément à la pensée de saint Paul, il veut dire, non pas que les chrétiens de nos jours ignorent la divinité du Saint-Esprit, mais que la plupart n’ont pas une connaissance bien claire de Ses œuvres, de Ses dons, de Ses fruits, de Son action sur le monde, et surtout qu’ils ne Lui rendent pas, le culte de confiance et d’amour auquel Il a tant de droits. - Se défier des objections improvisées.
Si la connaissance imparfaite du Saint-Esprit est un
obstacle à la perfection du chrétien, nous demandons ce que sera l’ignorance
absolue ? Quelle peut être la vie divine dans celui qui n’en connaît pas même
le principe ? Un couvercle de plomb s’interpose entre lui et le monde surnaturel.
Ce monde de la grâce, cette vraie, cette unique société des âmes, avec ses
éléments divins, ses lois merveilleuses, ses glorieux habitants, ses devoirs
sacrés, ses magnificences incomparables, ses réalités éternelles, ses luttes,
ses joies, ses ressources et son but ; ce monde, pour lequel l’homme est fait
et dans lequel il doit vivre, est pour lui comme s’il n’était pas. La noble
ambition qu’il devait exciter se change en indifférence, l’estime en mépris,
l’amour en dégoût.
Au lieu d’être toute surnaturelle, la vie, ou ne l’est plus
qu’à demi, ou, concentrée dans le monde sensible, elle devient terrestre et
animale. Le Naturalisme, usurpant l’empire des âmes, forme le caractère général
de la société. Divorce déplorable ! qui, détournant l’humanité de sa fin,
dépouille le Saint-Esprit de Sa gloire et ravit au Verbe Incarné le prix de Son
sang, pour le livrer au démon.
IV. Le quatrième motif, c’est l’intérêt de la société. Dire que, depuis la
prédication de l’Évangile, il ne s’est jamais vu une insurrection contre le
christianisme aussi générale et aussi opiniâtre qu’aujourd’hui, c’est dire une
chose triviale à force d’être répétée, et malheureusement à force d’être vraie.
Mais dire cela, c’est avouer que jamais le monde n’a été aussi malade, par conséquent
aussi menacé de catastrophes inconnues ; c’est déclarer, en dernière analyse,
que jamais, depuis dix-huit siècles, Satan n’a régné avec un pareil empire. Qui
sauvera le malade ? Les hommes ? Non. Au temporel comme au spirituel, il n’y a
qu’un Sauveur, l’Homme-Dieu, le Christ Jésus. Lui seul est la voie, la vérité
et la vie : trois choses sans lesquelles tout salut est impossible. Comment
l’Homme-Dieu sauvera-t-Il le monde, si le monde doit être sauvé ? Comme Il le
sauva il y a deux mille ans : par le Saint-Esprit. Pourquoi ? Parce que le
Saint-Esprit est, le négateur adéquat de Satan ou du mauvais Esprit (1).
(1) Le Saint-Esprit est l’amour, Satan est la haine ; Notre Seigneur a sauvé le monde en s’incarnant et en mourant pour nous. Or, le mystère de l’Incarnation, dit saint Thomas, est attribué au Saint-Esprit ; et la mort de Notre Seigneur est également, selon saint Paul, attribuée au Saint-Esprit, qui per Spiritum Sanctum semetipsum obtulit. Et David, prévoyant le salut du monde, disait : Emittes Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terræ. En vertu de l’axiome : Causa causæ est causa causati, il est donc très permis de dire que c’est par le Saint-Esprit que Notre Seigneur a sauvé le monde.
Allons plus loin. Si, à nulle époque des siècles
évangéliques, le règne de Satan n’a été aussi général et aussi accepté qu’il
l’est aujourd’hui, l’action du Saint-Esprit devra revêtir des caractères d’une
étendue et d’une force exceptionnelles. Les axiomes de géométrie ne nous
paraissent pas plus rigoureux que ces propositions. De cette nécessité pour le
monde actuel d’une nouvelle effusion du Saint-Esprit, il existe je ne sais
quels pressentiments dont il ne faut pas exagérer la valeur, mais dont il
semblerait téméraire de ne tenir aucun compte.
Acceptés par le comte de Maistre, manifestés par un grand
nombre d’hommes respectables, au double titre du savoir et de la vertu, ils
sont descendus dans le monde de la piété et forment les bases d’une attente
assez générale. Abusant de ce fond de vérité, le démon lui-même en a fait
sortir une secte récemment condamnée par l’Église. A l’influence nouvelle du
Saint-Esprit, on attribue le triomphe éclatant de l’Église, la paix du monde,
l’unité de bercail annoncée par les Prophètes et par Notre-Seigneur Lui-même,
ainsi que les autres merveilles dont le dogme de l’Immaculée Conception paraît
être le gage.
Quoi qu’il en soit, une chose demeure certaine et donne à un
Traité du Saint-Esprit tout le mérite de l’à-propos. Le monde ne sera sauvé que
par le Saint-Esprit. Mais comment le Saint-Esprit sauvera-t-Il le monde, si le
monde Le repousse ? et il Le repoussera, s’il ne L’aime pas. Comment
L’aimera-t-il? Comment L’appellera-t-il ? Comment courra-t-il, éperdu, se
placer sous Son empire, s’il ne Le connaît pas ? Faire connaître le
Saint-Esprit nous semble donc, à tous les points de vue, une nécessité plus
pressante que jamais.
V.
Tels sont, en abrégé, les principaux motifs de notre travail. Nous sera-t-il
permis d’en ajouter un autre ? Pendant vingt-cinq ans, nous avons combattu le
Mauvais Esprit, en signalant le retour de son règne au sein des nations
actuelles.
Longtemps inaperçu des uns, opiniâtrement nié par les
autres, ce fait culminant de l’histoire moderne est aujourd’hui palpable. De
l’aveu de tous, le Satanisme ou le Paganisme, ce qui est tout un, atteint sous
nos yeux des limites aussi inconnues que sa puissance. Par un de ses organes
les plus accrédités, la Compagnie de Jésus, non suspecte en ce, point, vient de
reconnaître la réalité du terrible phénomène et de la proclamer, dans Rome, à
quelques pas du Vatican.
En 1862, pendant l’octave de l’Épiphanie, le père Curci, rédacteur de la Civiltà cattolica, monte en chaire, et huit fois il pousse le cri d’alarme, en montrant que l’Europe, l’Italie, Rome elle-même, sont envahies par le paganisme. «Le monde moderne, s’écrie-t-il, retourne à grands pas au paganisme. Sans en ressusciter la grossière idolâtrie, il y retourne par ses pensées, par ses affections, par ses tendances, par ses œuvres, par ses paroles. Cela est tellement vrai, que si, de l’immense sépulcre qu’on appelle le sol romain, sortait vivant le peuple contemporain des Scipions et des Coriolans, et que, sans regarder nos temples et notre culte, il faisait attention seulement aux pensées, aux aspirations, au langage du grand nombre, je suis convaincu qu’il ne trouverait entre eux et lui de différence sensible, que dans la prostration des âmes et l’imbécillité des idées (Tutto quel discorso dimostra che la società moderna ritorna a grau passi al paganesimo, ec. II Paganesimo antico e moderno. Roma, 1862.».
Et plus loin : « Oh ! oui; il n’est que trop vrai, et, quoi
qu’il m’en coûte, je le dirai : taire le mal n’est pas un moyen de le guérir.
Le monde actuel, et, à l’heure qu’il est, plus peut-être qu’aucune autre partie
du monde, notre Italie commence évidemment à avoir des pensées, des affections,
des désirs peu différents de ceux des païens. Ne croyez pas qu’il soit
nécessaire pour cela d’adorer les idoles. Non. Le paganisme, dans sa partie
constitutive, ou dans sa raison d’être, n’implique autre chose que le
Naturalisme. Or, si vous regardez la société et la famille ; si vous écoutez
les discours qui s’échangent ; si vous lisez les livres et les journaux qui
s’impriment ; si vous considérez les tendances qui se manifestent : c’est à
peine si en tout cela vous trouverez autre chose que la nature, la nature
seule, la nature toujours.
« Eh bien, ce Naturalisme envahisseur et dominateur de la
société moderne, c’est le paganisme pur, tout pur ;
mais paganisme mille fois plus condamnable que l’ancien, attendu que le
paganisme moderne est l’effet de l’apostasie de cette foi, que le paganisme
ancien reçut avec tant de joie, embrassa avec tant d’amour . Paganisme
ressuscité, qui a toutes les servilités et toutes les abominations du défunt,
sans en avoir l’originalité et la grandeur, attendu qu’il est impossible de
ressusciter la grandeur païenne, ceux qui l’ont tenté n’ayant abouti qu’à des
parodies malheureuses et toujours ridicules, si trop souvent elles n’avaient
été atroces. Paganisme désespéré, attendu qu’aucun Balaam ne lui a promis une
étoile de Jacob, comme à l’ancien, qui attendait un appel à la vie ; tandis que
le nôtre, né de la corruption du christianisme, ou plutôt d’une civilisation
décrépite et gangrenée, n’a plus à attendre d’autre appel que celui du
souverain Juge, vengeur de tant de miséricordes foulées aux pieds (Ora, cotesto
naturalisme, introdotto e dominante nel moderno mondo, è pure e pretto
paganesimo, etc., p, 12) ».
Ainsi, de l’aveu même de nos adversaires les plus ardents, le ver rongeur des sociétés modernes n’est ni le protestantisme, ni l’indifférentisme, ni telle autre maladie sociale à dénomination particulière, mais bien le paganisme qui les renferme toutes ; le paganisme dans ses éléments constitutifs, tel que le monde le subissait il y a dix-huit siècles. Dès lors, pour compléter nos travaux, que restait-il, sinon essayer de glorifier le Saint-Esprit, afin que, reprenant Son empire, Il chasse l’usurpateur et régénère de nouveau la face de la terre ?
VI. Quant au plan de l’ouvrage, il est tracé par le sujet. Le Saint-Esprit
en Lui-même et dans Ses œuvres ; l’explication de Ses œuvres merveilleuses dans
l’Ancien et dans le Nouveau Testament, par conséquent l’action incessante, universelle
du Saint-Esprit, et l’action non moins incessante du mauvais Esprit ; la place
immense que tient dans le monde de la nature, aussi bien que dans le monde de
la grâce, et que doit, sous peine de mort, tenir, dans notre vie, la troisième
Personne, aujourd’hui si oubliée et si inconnue, de l’adorable Trinité ; la
double régénération du temps et de l’éternité, à laquelle Son amour nous
conduit ; la nature, les conditions, la pratique du culte que le ciel et la
terre Lui doivent à tant de titres : tel est l’ensemble des matières qui
composent ce Traité.
En voici l’ordre : Deux Esprits opposés se disputent
l’empire du monde . Commencée dans le
ciel, la guerre s’est perpétuée sur la terre. Isaïe et saint Jean la décrivent.
Saint Paul nous dit que c’est contre le démon que nous avons à lutter. Notre
Seigneur Lui-même annonce qu’Il n’est venu sur la terre que pour détruire le
règne du démon. Nous ne mettons pas aux prises ces deux Esprits, ils y sont ;
nous n’inventons pas le fait, nous le constatons. Comme il est impossible de
connaître la rédemption sans connaître la chute ; de même, il est impossible de
faire connaître l’Esprit du bien, sans faire connaître l’Esprit du mal. A peine
avons-nous dit l’existence du Saint-Esprit, que nous sommes obligé de parler de
Satan, dont la noire figure apparaît comme l’ombre à côté de la lumière.
L’existence de ces deux Esprits suppose celle d’un monde
supérieur au nôtre, la division de ce monde en deux camps ennemis, ainsi que
son action permanente, libre et universelle sur le monde inférieur. La réalité
de ces trois faits établie, nous constatons la personnalité de l’Esprit
mauvais, sa chute, la cause et les conséquences de sa chute, par conséquent
l’origine historique du mal.
Les deux Esprits ne sont pas demeurés dans des régions
inaccessibles à l’homme, étrangers à ce qui se passe sur la terre. Loin de là ;
maîtres du monde, ils se révèlent comme les fondateurs de deux cités : la Cité
du bien et la Cité du mal . Cités visibles, palpables, aussi anciennes que l’homme,
aussi étendues que le globe, aussi durables que les siècles, elles renferment
dans leur sein le genre humain tout entier, en deçà et au delà du tombeau. La
connaissance approfondie de ces deux Cités importe également à l’homme, au
chrétien, au philosophe, au théologien :
A l’homme, attendu que chaque individu, chaque peuple,
chaque époque appartient nécessairement à l’une ou à l’autre ;
Au chrétien, attendu que l’une est la demeure de la vie et
le vestibule du ciel ; l’autre, la demeure de la mort et, le vestibule de
l’enfer ;
Au philosophe, attendu que la lutte éternelle des deux Cités
forme la trame générale de l’histoire, et seule rend compte de ce que le monde
a vu, de ce qu’il voit, de ce qu’il verra jusqu’à la fin, de crimes et de
vertus, de prospérités et de revers, de paix et de révolutions ;
Au théologien, attendu que les deux Cités, montrant en
action l’Esprit du bien et l’Esprit du mal, les font mieux connaître que tous
les raisonnements.
Ainsi, les deux Cités sont l’objet d’une étude dont
l’importance, peut-être la nouveauté, feront pardonner la longueur.
La formation, l’organisation, le gouvernement, le but de la
Cité du bien ; son roi, le Saint-Esprit, révélé par les noms
qu’Il porte dans les Livres saints ; ses princes, les bons anges ; leur nature,
leurs qualités, leurs hiérarchies, leurs ordres, leurs fonctions, la raison des
uns et des autres : autant de sujets d’investigations particulières.
Elles sont suivies d’un travail analogue sur la Cité du mal.
Nous faisons connaître sa formation, son gouvernement, son but ; son roi,
Satan, révélé par ses noms bibliques ; ses princes, les démons ; leurs
qualités, leurs hiérarchies, leur habitation, leur action sur l’homme et sur
les créatures.
Toute cité se divise en deux classes : les gouvernants et
les gouvernés. Après les princes viennent les citoyens
de deux cités : les hommes. Nous montrons leur existence placée entre deux
armées ennemies qui se la disputent, ainsi que les remparts dont le
Saint-Esprit environne la Cité du bien, pour empêcher l’homme d’en sortir ou le
démon d’y pénétrer.
Connaître les deux Cités en elles-mêmes et dans leur
existence métaphysique, ne suffit pas à nos besoins : il faut les voir en
action. De là, l’histoire religieuse, sociale, politique et contemporaine de
l’une et de l’autre. Ce tableau embrasse, dans ses causes intimes, toute
l’histoire de l’humanité : nous n’avons pu que l’ébaucher. Néanmoins, notre
esquisse met en relief le point capital, c’est-à-dire le parallélisme effrayant
qui existe entre la Cité du bien et la Cité du mal, entre l’œuvre divine pour
sauver l’homme, et l’œuvre satanique pour le perdre. Exposer ce parallélisme
non seulement dans son ensemble, mais encore dans ses principaux traits, nous a
semblé le meilleur moyen de démasquer l’Esprit de ténèbres et de faire sentir
vivement au monde actuel, incrédule ou léger, la présence permanente et
l’action multiforme de son plus redoutable ennemi.
De là résulte, évidente comme la lumière, l’obligation perpétuelle et perpétuellement impérieuse où nous sommes tous, peuples et individus, de nous tenir sur nos gardes , et, sous peine de mort, de rester ou de nous replacer sous l’empire du Saint-Esprit. Cette conséquence termine le premier volume de l’ouvrage et conduit au second.
VII. Pour que l’homme et le monde sentent la nécessité de se replacer sous
l’empire du Saint-Esprit , il faut, avant tout, qu’ils connaissent ce divin
Esprit : Ignoti nulla cupido. Une connaissance générale et purement
philosophique ne saurait suffire. Il faut une science intime, détaillée,
pratique : la donner est le but de nos efforts.
Après avoir montré la divinité du Saint-Esprit, parlé de Sa
procession et de Sa mission, expliqué Ses attributs, nous suivons Son action
spéciale sur le monde physique et sur le monde moral, dans l’Ancien Testament.
Ce travail nous prépare aux temps évangéliques.
Ici se révèle, dans toute la magnificence de Son amour, la
troisième Personne de l’adorable Trinité. Devant nous se présentent quatre
grandes créations : la sainte Vierge, le Verbe Incarné, l’Église, le Chrétien.
Ces quatre chefs-d’œuvre sont étudiés avec d’autant plus de soin, qu’ils sont
toute la philosophie de l’histoire ; car ils résument tout le mystère de la
grâce, c’est-à-dire toute l’action de Dieu sur le monde.
Ce mystère de la grâce, par lequel l’homme devient dieu,
est, autant qu’il a dépendu de nous, exposé dans ses admirables détails. Nous
disons le principe de notre génération divine, les éléments dont il se compose,
leur nature, leur enchaînement, leur développement successif, jusqu’à ce que le
fils d’Adam soit parvenu à la mesure du Verbe Incarné, Fils de Dieu et Dieu
Lui-même.
Les Vertus, les Dons, les Béatitudes, les Fruits du
Saint-Esprit, tout le travail intime de la grâce, si peu estimé de nos jours,
parce qu’il est bien peu connu, sont expliqués avec l’étendue nécessaire au
chrétien qui veut s’instruire lui-même, et au prêtre chargé d’instruire les
autres.
Les béatitudes du temps conduisent à la béatitude de
l’éternité. Devenu enfant de Dieu par le Saint-Esprit, l’homme a droit à
l’héritage de son Père. Franchissant le seuil de l’éternité, nous essayons de
soulever un coin du voile jeté sur les splendeurs et les délices de ce royaume
créé par l’amour, régi par l’amour, où tout est, pour le corps comme pour l’âme,
lumière sans ombre, vie sans limites, c’est-à-dire communication plénière,
incessante du Saint-Esprit aux élus et des élus au Saint-Esprit : flux et
reflux d’un océan d’amour qui plongera les élèves du Chrême, a lumni
Clarismatis, dans une ivresse éternelle.
Tant de bienfaits de la part du Saint-Esprit demandent une reconnaissance proportionnée de la part de l’homme. Nous montrons comment cette reconnaissance s’est manifestée dans la suite des siècles, comment elle doit se manifester encore . Elle brille dans le tableau du culte du Saint-Esprit, des fêtes, des associations, des pratiques publiques et privées, établies en l’honneur du Bienfaiteur éternel, à qui toute créature du ciel et de la terre est redevable de ce qu’elle est, de ce qu’elle a, de ce qu’elle espère : Ne que enim est ullum omnino donum absque Spiritu Saneto ad creaturam perveniens.
VIII. Pour remplir notre tâche, trois fois difficile par sa nature, par son
étendue et par la précision théologique qu’elle demande, nous avons, sans
parler des conciles et des constitutions pontificales, appelé à notre aide les
oracles de la vraie science, les Pères de l’Église. Leur doctrine sur le
Saint-Esprit est si profonde et si abondante, que rien ne peut la remplacer.
Ajoutons qu’aujourd’hui on la connaît si peu, qu’elle offre tout l’intérêt de
la nouveauté.
S’agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des
définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer
l’enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine ?
Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître . Puissent
les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de
plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd’hui les esprits
sérieux, vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine !
N’est-il pas temps de revenir, demanderons-nous à ce propos,
de l’aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l’Église, à la
société elle-même ? Il existe un génie, unique en son genre, que l’admiration
des siècles appelle le Prince de la théologie, l’Ange de l’école, le Docteur
angélique. Dans une vaste synthèse ce génie embrasse toutes les sciences
théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et les enseigne avec une
clarté et une profondeur incomparables. Bien que pour la forme, quelquefois
même pour le fond, sa doctrine soit, de temps à autre, marquée de l’inévitable
cachet de l’humanité, elle est cependant tellement sûre dans son ensemble,
qu’au concile de Trente, ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales
de l’Église ; méritèrent, suivant la tradition, d’être placés à côté de la
Bible elle-même. Ce grand génie est un saint à qui le Vicaire de Jésus-Christ,
en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : « Autant frère
Thomas a écrit d’articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus
éclairé l’Église, que tous les autres docteurs. C’est une encyclopédie qui
tient lieu de tout. A son école, on profite plus, dans un an, qu’à celle de
tous les autres docteurs pendant toute la vie(1)». Enfin, pour que rien ne
manque à sa gloire, c’est un génie tellement puissant, qu’un hérésiarque du
seizième siècle ne craignait pas de dire : «Otez Thomas, et je détruirai
l’Église ».
(1)Tolle Thomam, et Ecclesiam dissipabo. - Malgré les dénégations de Bayle, ce mot est de Bucer.
Ainsi, on peut considérer saint Thomas, placé au milieu des
siècles, tout à la fois comme un réservoir, où sont venus se réunir tous les
fleuves de doctrine de l’Orient et de l’Occident, et comme un crible par
lequel, dégagées de tout ce qui n’est pas haute et pure science, les eaux de la
tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur
fécondité.
Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l’Église et
si redoutable à l’hérésie ; la Renaissance l’avait à peu près banni des
séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens . Il y a
moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit
social, parlait de saint Qui connaissait ses ouvrages ? Qui les lisait ? Qui
les méditait ? Qui les imprimait ? Par qui et par quoi l’a-t-on remplacé ?
Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins,
le vœu de l’hérésiarque. Aussi, qu’est-il arrivé ? Où est aujourd’hui parmi
nous la science de la théologie, de la philosophie et du droit public ? Dans
quel état se trouvent l’Église et la société ? Quelle est la trempe des armes
employées à leur défense ? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité,
la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart
des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons,
catéchismes ? Nous n’avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le
mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas. Heureux si ces quelques
lignes, échappées à ce qu’il y a de plus intime dans l’âme, la douleur et
l’amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide !
IX. Nous exprimerons un dernier vœu, c’est de voir se réveiller, dans le
clergé et dans les fidèles, l’ardeur apostolique pour le Saint-Esprit. S’il est
vrai qu’entre les temps actuels et les premiers siècles du christianisme il
existe plus d’un rapport, ajoutons un nouveau trait de ressemblance par notre
empressement à connaître et par notre fidélité à invoquer la troisième Personne
de l’adorable Trinité, source inépuisable de lumière, de force et de
consolation.
Que les paroles du Sage, appliquées au Saint-Esprit et si bien comprises de nos aïeux, deviennent l’encouragement de nos efforts et la règle de notre conduite. « Bienheureux l’homme qui demeure dans la Sagesse, qui médite ses perfections et avec elle étudie les merveilles du Dieu créateur, rédempteur et glorificateur ; qui rumine ses voies dans son cœur ; qui approfondit ses mystères ; qui la poursuit comme le chasseur, et se met en embuscade pour la surprendre ; qui regarde par ses fenêtres ; qui écoute à ses portes ; qui se tient près de sa maison, et qui plante à ses murailles le clou de sa tente, afin d’habiter sous sa main. A l’ombre de cette divine Sagesse, lui et ses fils, ses facultés, ses œuvres, sa vie et sa mort, goûteront les délices de la paix. Elle-même les nourrira de ses fruits, les protégera de ses rameaux ; et, à l’abri des tempêtes, ils vivront heureux et reposeront dans la gloire: Et in gloria ejus requiescet (Eccl., XIX, 22 et segq)».
CHAPITRE PREMIER L’ESPRIT DU BIEN ET
L’ESPRIT DU MAL.
Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. - Preuves de
leur existence : la foi universelle, le dualisme. L’existence de ces deux
Esprits suppose celle d’un monde supérieur au nôtre. - Nécessité, de la
démontrer. – La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. - Ce
qu’est le monde surnaturel. - Preuves de son existence : la religion,
l’histoire, la raison. - Passages de M. Guizot.
Deux Esprits opposés se disputent l’empire du monde (Cette
expression, dont l’équivalent se trouve presque à chaque page de l’Ancien et du
Nouveau Testament, sera expliquée dans le cours de ce chapitre).
L’histoire n’est que le récit de leur lutte éternelle. Ce
grand fait suppose :
L’existence d’un monde supérieur au nôtre ;
La division de ce monde en bon et en mauvais ;
La double influence du monde supérieur sur la création
inférieure.
Quatre vérités fondamentales qu’il faut, avant tout, mettre
au-dessus de contestation. Que deux Esprits opposés se disputent l’empire de
l’homme et de la création, ce dogme est écrit en tête de la théologie de tous
les peuples et dans la biographie de chaque individu. La révélation l’enseigne.
Le paganisme ancien le montre dans l’adoration universelle des génies, bons et
mauvais. Le bouddhisme de l’Indien, du Chinois et du Tibétain, le fétichisme du
nègre de l’Afrique, comme la sanglante idolâtrie de l’Océanien, continuent d’en
fournir la preuve incontestable. Au cœur de la civilisation, non moins qu’au
centre de la barbarie, l’expérience le rend sensible dans un fait toujours
ancien et toujours nouveau, le Dualisme.
A moins de nier toute distinction entre la vérité et
l’erreur, entre le bien et le mal, entre tuer son père et le respecter,
c’est-à-dire, à moins de faire du genre humain un bétail, on est bien forcé de
reconnaître sur la terre la coexistence et la lutte perpétuelle du vrai et du
faux, du juste et de l’injuste, d’actes bons et d’actes mauvais. Or, ce phénomène
est un mystère inexplicable, autrement qu e
par l’existence de deux Esprits opposés, supérieurs à l’homme.
Pour n’en citer qu’une preuve : le sacrifice humain a fait
le tour du monde. Il continue, à l’heure qu’il est, chez tous les peuples qui
n’adorent pas l’Esprit du bien, le Saint-Esprit, tel que la révélation le fait
connaître. Mais l’idée du sacrifice humain est aussi étrangère aux lumières de
la raison, qu’elle est opposée aux sentiments de la nature. Quoi qu’elle fasse,
la raison demeurera éternellement impuissante à trouver un rapport quelconque
entre le meurtre de mon semblable et l’expiation de mon péché. Loin de suivre
l’instinct de la nature, le père, si dégradé qu’il soit, a toujours frémi, et
il frémira toujours, en portant lui-même son enfant au couteau du
sacrificateur.
Cependant le sacrifice de l’homme par l’homme, de l’enfant
par le père, est un fait ; il a donc une cause. C’est un fait universel et
permanent ; il a donc une cause universelle et permanente. C’est un fait
humainement inexplicable ; il a donc une cause surhumaine. C’est un fait qui se
produit partout où ne règne pas l’Esprit du bien, il est donc inspiré et
commandé par l’Esprit du mal.
Expliquant seuls le dualisme, ces deux Esprits sont les
vrais dominateurs du monde. Ce n’est pas à coup sûr, et nous avons hâte de le
dire, qu’ils soient égaux entre eux. Le prétendre serait tomber dans le
manichéisme : erreur monstrueuse que la raison repousse et que la foi condamne.
La vérité est que ces deux Esprits sont inégaux, d’une inégalité infinie. L’un
est Dieu, puissance éternel le ;
l’autre, une simple créature, être éphémère qu’un souffle pourrait anéantir . Seulement, par un conseil de Son
infaillible sagesse, mais dont l’homme ici-bas ne pourra jamais sonder la
profondeur, Dieu a laissé à Satan le redoutable pouvoir de lutter contre Lui ;
et, dans la possession du genre humain, de tenir la victoire indécise. Nous
essayerons bientôt de soulever un coin du voile qui couvre cet incontestable
mystère.
En attendant, l’existence de deux Esprits opposés suppose
l’existence d’un monde supérieur au nôtre. Par là, nous entendons un monde
composé d’êtres plus parfaits et plus puissants que nous, dégagés de la matière
et purement spirituels : Dieu, les anges bons et mauvais, en nombre
incalculable ; monde des causes et des lois, sans lequel le nôtre n’existerait
pas ou marcherait au hasard, comme le navire sans boussole et sans pilote ;
monde pour lequel l’homme est fait et vers lequel il aspire ; monde qui nous
enveloppe de toutes parts, et avec lequel nous sommes incessamment en rapports
; à qui nous parlons, qui nous voit, qui nous entend, qui agit sur nous et sur
les créatures matérielles, réellement, efficacement, comme l’âme agit sur le
corps.
Loin d’être une chimère, l’existence de ce monde supérieur
est la première des réalités. La religion, l’histoire, la raison, se réunissent
pour en faire l’article fondamental de la foi du genre humain. Aujourd’hui plus
que jamais, il est nécessaire de le démontrer : car la négation du surnaturel
est la grande hérésie de notre
temps . Naguère M. Guizot lui-même en faisait la remarque. Il écrivait :
«Toutes les attaques dont le christianisme est aujourd’hui l’objet, quelque diverses
qu’elles soient dans leur nature ou dans leur mesure, partent d’un même point
et tendent à un même but, la négation du surnaturel dans les destinées d e l’homme et du monde, l’abolition
de l’élément sur naturel dans la religion chrétienne, dans son histoire comme
dans ses dogmes .
« Matérialistes, panthéistes, rationalistes, sceptiques,
critiques, érudits, les uns hautement, les autres très discrètement, tous
pensent et parlent sous l’empire de cette idée, que le monde et l’homme, la
nature morale comme la nature physique, sont uniquement gouvernés par des lois
générales, permanentes et nécessaires, dont aucune volonté spéciale n’est
jamais venue et ne vient jamais suspendre ou modifier le cours»(1).
(1) L’Église et la Société chrétienne en 1861, chap IV, p. 19 et 20. -Dans sa prétendue Vie de Jésus, Renan vient de donner tristement raison à M. Guizot. Renan n’est qu’un écho.
Rien n’est plus exact. Nous ajouterons seulement qu’indiquer
le mal n’est pas le guérir. Afin de mettre sur la voie du remède , il aurait
fallu dire comment, après dix-huit siècles de surnaturalisme chrétien, l’Europe
actuelle se trouve peuplée de naturalistes de toute nuance, dont la race,
florissante dans l’antiquité païenne, avait disparu depuis la prédication de
l’Évangile. Quoi qu’il en soit, les négations individuelles s’évanouissent
devant des affirmations générales. Or, le genre humain a toujours affirmé
l’existence d’un monde surnaturel.
L’existence d’une religion chez tous les peuples est un
fait. Ce fait est inséparable de la croyance à un monde surnaturel. « C’est,
continue M. Guizot, sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct inné
du surnaturel que toute religion se fonde. Dans tous les lieux, dans tous les
climats, à toutes les époques de l’histoire, à tous les degrés de la
civilisation, l’homme porte en lui ce sentiment, j’aimerais mieux dire ce
pressentiment, que le monde qu’il voit, l’ordre au sein duquel il vit, les
faits qui se succèdent régulièrement et constamment autour de lui, ne sont pas
tout.
« En vain il fait chaque jour dans ce vaste ensemble des
découvertes et des conquêtes ; en vain il observe et constate savamment les
lois permanentes qui y président : sa pensée ne se renferme point dans cet
univers livré à la science. Ce spectacle ne suffit point à son âme ; elle
s’élance ailleurs ; elle cherche, elle entrevoit autre chose ; elle aspire pour
l’univers et pour elle-même à d’autres destinées, à un autre maître : Par delà
tous les cieux, le Dieu des cieux réside, a dit Voltaire ; et le Dieu qui est
par delà les cieux, ce n’est pas la nature personnifiée, c’est le surnaturel en
personne. C’est à lui que les religions s’adressent ; c’est pour mettre l’homme
en rapport avec lui qu’elles se fondent. Sans la foi instinctive de l’homme au
surnaturel, sans son élan spontané et invincible vers le surnaturel, la
religion ne serait pas (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p.
21).
Le genre humain ne croit pas seulement à l’existence isolée
d’un monde surnaturel, il croit encore à l’action libre et permanente,
immédiate et réelle de ses habitants sur le monde inférieur. De cette foi
constante nous trouvons la preuve dans un fait non moins éclatant que la
religion elle-même, c’est la prière : « Seul entre tous les êtres ici-bas,
l’homme prie. Parmi les instincts moraux, il n’y en a point de plus naturel, de
plus universel, de plus invincible que la prière. L’enfant s’y porte avec une
docilité empressée. Le vieillard s’y replie comme dans un refuge contre la
décadence et l’isolement. La prière monte d’elle-même sur les jeunes lèvres qui
balbutient à peine le nom de Dieu, et sur les lèvres mourantes qui n’ont plus
la force de le prononcer.
« Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou
barbares, on rencontre à chaque pas des actes et des formules d’invocation.
Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures,
sous l’empire de certaines impressions de l’âme, les yeux s’élèvent, les mains
se joignent, les genoux fléchissent, pour implorer ou pour rendre grâces, pour
adorer ou pour apaiser. Avec transport ou avec tremblement, publiquement ou
dans le secret de son cœur, c’est à la prière que l’homme s’adresse en dernier
recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de sa
destinée. C’est dans la prière qu’il cherche, quand tout lui manque, de l’appui
pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l’espérance pour la
vertu (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 22) ».
Qu’on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la
bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D’abord, je voudrais qu’on me
montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur
morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu’elle prie, l’âme se
soulage, se relève, s’apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers
Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le
corps, quand il passe d’un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et
pure. Dieu vient en aide à ceux qui L’implorent, avant et sans qu’ils sachent
s’Il les exaucera. S’il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces
heureux effets de la prière, parce qu’il ne les a jamais éprouvés, il faut le
plaindre ; mais on ne le réfute pas.
La prière a une forme plus élevée que la parole, c’est le
sacrifice. Plus facile à constater, puisqu’elle est toujours palpable, cette
seconde forme n’est pas moins universelle que la première. En usage chez tous
les peuples, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, le sacrifice
s’est offert à des êtres bons ou mauvais, mais toujours étrangers au monde
inférieur. Jamais le sang d’un taureau n’a ruisselé sur les autels en l’honneur
d’un taureau, d’un être matériel, ni même d’un homme.
Le droit au sacrifice ne commence pour l’homme que lorsque
la flatterie voit un génie personnifié en lui, et c’est à ce génie que le
sacrifice s’adresse ; ou, lorsqu’en le retirant du monde inférieur, la mort a
fait de lui l’habitant du monde surnaturel. Or, dans la pensée du genre humain,
le sacrifice a la même signification que la prière. Perpétuellement offert, il
est donc la preuve perpétuelle de la foi de l’humanité à l’influence permanente
du monde supérieur sur le monde inférieur.
L’homme ne s’est jamais contenté d’admettre une action
générale et indéterminée des agents surnaturels, sur le monde et sur lui.
Interrogé à tel moment qu’il vous plaira de sa longue existence, il vous dira :
Je crois au gouvernement du monde matériel par le monde spirituel, comme je
crois au gouvernement de mon corps par mon âme ; je crois que chaque partie du
monde inférieur est dirigée par un agent spécial du monde surnaturel, chargé de
la conserver et de la maintenir dans l’ordre. Je crois ces vérités, comme je
crois que dans les gouvernements visibles, pâle reflet de ce gouvernement
invisible, l’autorité souveraine, personnifiée dans ses fonctionnaires, est
présente à chaque partie de l’empire, afin de la protéger et de la faire
concourir à l’harmonie générale.
Personne n’ignore que les peuples de l’antiquité païenne,
sans exception aucune, ont admis l’existence de héros, de demi-dieux, auxquels
ils attribuent les faits merveilleux de leur histoire, leurs législations,
l’établissement de leurs empires. Personne n’ignore qu’ils ont cru, écrit,
chanté que chaque partie du monde matériel est animée par un esprit qui préside
à son existence et à ses mouvements : que cet esprit est un être surnaturel,
digne des hommages de l’homme et assez puissant pour faire de la créature, dont
le soin lui est confié, un instrument de bien ou un instrument de mal. La même
croyance est encore aujourd’hui en pleine vigueur, chez tous les peuples
idolâtres des cinq parties du monde.
Dans cette croyance unanime, base de la religion et de la
poésie, aussi bien que de la vie publique et privée du genre humain, n’y a-t-il
aucune parcelle de vérité ? A moins d’être frappé de démence, qui oserait le
soutenir ? Le monde des corps est gouverné par le monde des esprits : tel est,
bien que l’ayant altéré sur quelques points secondaires, le dogme fondamental
dont le genre humain a toujours été en possession.
Voulons-nous l’avoir dans toute sa pureté ? Relisons les
divins oracles. Dès la première page de l’Ancien Testament, nous voyons
l’Esprit du mal se rendre sensible sous la forme du serpent, et ce séducteur
surnaturel exercer sur l’homme et sur le monde une domination qu’il n’a jamais
perdue. Nous voyons, d’un autre côté, les Esprits du bien gouverner le peuple
de Dieu, comme les ministres d’un roi gouvernent son royaume.
Depuis Abraham, père de la nation choisie, jusqu’aux
Macchabées, derniers champions de son indépendance, tous les hommes de la Bible
sont dirigés, secourus, protégés par des agents surnaturels, dont l’influence
détermine les grands événements consignés dans l’histoire de ce peuple, type de
tous les autres. Successeur, disons mieux, développement du peuple juif, le
peuple chrétien nous offre le même spectacle. Mais, si les plus parfaites entre
toutes les sociétés ont toujours été, si elles sont encore placées sous la
direction du monde angélique, à plus forte raison les sociétés moins, parfaites
se trouvent-elles, à cause même de leur infériorité, soumises au même
gouvernement.
Quant aux créatures purement matérielles, écoutons le
témoignage des plus grands génies qui aient éclairé le monde. «Les anges, dit
Origène, président à toutes choses, à la terre, à l’eau, à l’air, au feu,
c’est-à-dire aux principaux éléments; et, suivant cet ordre, ils parviennent à
tous les animaux, à tous les germes et jusqu’aux astres du firmament». Saint
Augustin n’est pas moins explicite. « Dans ce monde, dit-il, chaque créature
visible est confiée à une puissance angélique, suivant le témoignage plusieurs
fois répété des saintes Écritures». Même langage dans la bouche de saint
Jérôme, de saint Grégoire de Naziance et des organes les plus authentiques de
la foi du genre humain régénéré.
De cette foi universelle, invincible, la vraie philosophie
donne deux raisons péremptoires : l’harmonie de l’univers et la nature de la
matière.
L’harmonie de l’univers .
Il n’y a pas de saut dans la nature : Natura non facit saltum. Toutes les
créatures visibles à nos yeux se superposent, s’emboîtent, s’enchaînent les
unes aux autres par des liens mystérieux, dont la découverte successive est le
triomphe de la science. De degrés en degrés, toutes viennent aboutir à l’homme.
Esprit et matière, l’homme est la soudure de deux mondes. Si, par son corps, il
est au degré le plus élevé de l’échelle d es êtres matériels ; il est, par son
âme, au plus bas de l’échelle des êtres spirituels. La raison en est que la
perfection des êtres, par conséquent leur supériorité hiérarchique, se calcule
sur leur ressemblance plus ou moins complète avec Dieu, l’être des êtres,
l’esprit incréé, la perfection par excellence.
Or, la créature purement matérielle est moins parfaite que
la créature matérielle et spirituelle en même temps. A son tour, celle-ci est
moins parfaite que la créature purement spirituelle. Puisqu’il n’y a point de
saut dans les œuvres du Créateur, au-dessus des êtres purement matériels, il y
a donc des êtres mixtes ; au-dessus des êtres mixtes, des êtres purement
spirituels ; au-dessus de l’homme, des anges. Purs esprits, ces brillantes
créatures, hiérarchiquement disposées, continuent la longue chaîne des êtres et
sont, à l’égard de l’homme, ce qu’il est lui-même à l’égard des créatures
purement matérielles, ou inférieures à lui ; elles le rattachent à Dieu, comme
l’homme lui-même rattache la matière à l’esprit (1).
(1) La perfection de l’univers exigeait cette gradation des êtres, c’est la remarque de saint Thomas : Necesse est ponere aliquas creaturas incorporeas. Id enim quod praecipue in rebus creatis Deus intendit, est bonum quod consistit in assimilatione ad Deum. Perfecta autem assimilatio effectus ad causam attenditur, quando effectua imitatur causam secundum illud per quod causa producit effectum ; sicut calidum, facit calidum. Deus autem creaturam producit per intellectum et voluntatem. Unde ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquae creaturae intellectuales. I. p. q. 50. art. 1. Cor.)
Tout cela est fondé sur deux grandes lois que la raison ne
saurait contester, sans tomber dans l’absurde. La première, que toute la
création descendue de Dieu t end incessamment à remonter à Dieu, car tout être
gravite vers son centre. La seconde, que les êtres inférieurs ne peuvent
retourner à Dieu que par l’intermédiaire des êtres supérieurs. Or, nous l’avons
vu, l’être purement matériel étant, par sa nature même, inférieur à l’être
mixte, c’est par celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. A son tour,
l’être mixte, étant naturellement inférieur à l’être pur esprit, c’est par
celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. La théologie catholique formule
donc un axiome de haute philosophie, lorsqu’elle dit : « Tous les êtres
corporels sont gouvernés et maintenus dans l’ordre par des êtres spirituels ;
toutes les créatures visibles par des créatures invisibles ».
La nature de la matière .
La matière est inerte de sa nature, personne ne peut le nier : « Cependant, dit
saint Thomas, nous voyons de toutes parts la matière en mouvement. Le mouvement
ne peut lui être communiqué que par des êtres naturellement actifs. Ces êtres
sont et ne peuvent être que des puissances spirituelles, qui, se superposant
les unes aux autres, aboutissent aux anges et à Dieu même, principe de tout
mouvement. De là, ces paroles de saint Augustin : Tous les corps sont régis par
un esprit de vie doué d’intelligence ; et celles-ci de saint Grégoire : Dans ce
monde visible, rien ne peut être mis en ordre et en mouvement, que par une
créature invisible. Ainsi, le monde des corps tout entier est fait pour être
régi par le monde des esprits» (2).
(2) Omnia corpora reguntur per spiritum vitae rationalem. De Trinit. lib. III, cap. IV). In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Dialog. IV, cap. v. Et ideo natura corporalis nata est moveri immediate a natura spirituali secundum locum. Pars I, quaest. cx, art. 1, 2, 3. - Il y a donc autant d’âmes qu’il y a de vies : vie et âme végétative, vie et âme sensitive, vie et âme intellective. Inutile de dire que les deux premières âmes ne sont pas de la même nature que la nôtre, pas plus que la vie dont elles sont le principe
A cette preuve tirée du mouvement de la matière se joint un
fait «qui mérite, dit encore M. Guizot, toute l’attention des adversaires du
surnaturel. Il est reconnu et constaté par la science que notre globe est
antérieur à l’homme. De quelle façon et par quelle puissance le genre humain
a-t-il commencé sur la terre ? Il ne peut y avoir de son origine que deux
explications : ou bien il a été le travail propre et intime des forces
naturelles de la matière ; ou bien il a été l’œuvre d’un pouvoir surnaturel,
extérieur et supérieur à la matière. La création spontanée ou la création
libre, il faut, à l’apparition de l’homme ici-bas, l’une ou l’autre de ces
causes.
« Mais en admettant, ce que pour mon compte je n’admets
nullement, les générations spontanées, ce mode de production ne pourrait,
n’aurait jamais pu produire que des êtres enfants, à la première heure et dans
le premier état de la vie naissante. Personne, je crois, n’a jamais dit, et
personne ne dira jamais que, par la vertu d’une génération spontanée, l’homme,
c’est-à-dire l’homme et la femme, le couple humain, ont pu sortir, et qu’ils
sont sortis un jour, du sein de la matière, tout formés, tout grands, en pleine
possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le
paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter.
« C’est pourtant à cette condition seulement, qu’en
apparaissant pour la première fois sur la terre, l’homme aurait pu y vivre, s’y
perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant
à l’état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent,
impuissant, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblotant et
gémissant, sans mère pour l’entendre et pour le nourrir. C’est cependant là le
seul premier homme que la génération spontanée puisse donner.
Évidemment, l’autre origine du genre humain est la seule
admissible, la seule possible. Le fait surnaturel de la création explique seul
l’apparition de l’homme ici-bas ... Et les rationalistes sont contraints de
s’arrêter devant le berceau surnaturel de l’humanité, impuissants à en faire
sortir l’homme sans la main de Dieu» (L’Eglise et la société chrétienne en
1861, chap. IV, p. 26).
En résumé, interrogé sur le monde surnaturel, le genre
humain répond par trois actes de foi Je crois et j’ai toujours cru à
l’existence d’un monde supérieur.
Je crois et j’ai toujours cru au gouvernement du monde
inférieur, non par des lois immuables, mais par l’action libre d’agents
supérieurs.
Je crois et j’ai toujours cru que, dans certains cas, Dieu
intervient par Lui-même ou par Ses agents, d’une manière exceptionnelle, dans
le gouvernement du monde inférieur, c’est-à-dire qu’Il suspend ou modifie les
lois dont Il est l’auteur, et qu’Il fait des miracles .
Je crois en particulier, ajoute le monde moderne, l’élite de
l’humanité, que je suis né d’un miracle. Mon existence tout entière repose sur
la foi à la résurrection d’un mort, et ma civilisation a pour piédestal un
tombeau.
Pour taxer d’erreur cette foi constante, universelle, invincible, il faut
prouver que le genre humain, depuis son origine jusqu’à nos jours, est atteint
d’une triple folie. Folie, d’avoir cru à l’existence d’un monde surnaturel ;
folie d’avoir cru à l’influence des êtres supérieurs sur les êtres inférieurs ;
folie d’avoir cru que le législateur suprême est libre de modifier ses lois ou
d’en suspendre le cours.
Ces trois opérations de piété filiale, religieusement
accomplies, et le genre humain dûment convaincu d’avoir toujours été frappé de
démence, il en reste une quatrième : le négateur du surnaturel devra prouver
que lui-même n’est pas fou.
CHAPITRE II DIVISION DU MONDE
SURNATUREL.
Certitude de cette division : le dualisme universel et
permanent. - Cause de cette division : un acte coupable. Origine historique du
mal. - Explication du passage de Saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le
ciel, etc. Nature de ce combat. - Grandeur de ce combat. - Dans quel ciel il
eut lieu. - Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités
surnaturelles. - Les anges connaissent naturellement les premières avec
certitude. L’épreuve eut pour objet une
vérité de l’ordre surnaturel. - Chute des anges.
Nous venons de voir que le monde supérieur, le monde des
intelligences pures, gouverne nécessairement l’homme et le monde qui lui est
inférieur. Logiquement il en résulte que le Roi du monde supérieur est le vrai
Roi de toutes choses. Anges, hommes, forces de la nature ne sont que ses
agents. Tout relève de Lui ; Lui seul ne relève de personne. Dès lors, il
semble que dans l’univers tout devrait être paix et unité. Autre est la réalité
: le dualisme est partout.
Or, le dualisme n’est dans le monde inférieur que parce
qu’il est dans le monde supérieur ; dans le monde des faits, que parce qu’il
est dans le monde des causes. La division et la guerre ont donc éclaté dans le
ci el, avant de descendre sur la terre. Profondes, acharnées, universelles,
permanentes, ce qu’elles sont parmi les hommes, elles le sont parmi les anges.
En un mot, le monde surnaturel divisé en bon et en mauvais, telle est la
seconde vérité fondamentale qu’il faut mettre en lumière.
Dieu étant la bonté par essence, tout ce qui sort de ses
mains ne peut être que bon (Deus charitas est.
I Joan., IV,
16. - Vidit Deus cuncta
quae fecerat, et erant valde bona. Gen., I 31.). Puisqu’une partie des
habitants du monde supérieur sont mauvais, et qu’ils ne sont pas tels par
nature, il faut nécessairement conclure qu’ils le sont devenus . Nul ne devient
mauvais que par sa faute. Toute faute suppose le libre arbitre . Les mauvais
anges ont donc été libres, et ils ont abusé de leur liberté. Mais quelle est
l’épreuve à laquelle ils ont volontairement failli ? Si la raison en constate
l’existence, seule la révélation peut en expliquer la nature. Sous peine de
déraisonner éternellement, il faut donc interroger Dieu Lui-même, auteur de
l’épreuve et témoin de ses résultats.
Voici ce que l’Ancien des jours dit à son confident le plus
intime : Un grand combat eut lieu dans le ciel ; Michel et ses anges
combattaient contre le Dragon ; et le Dragon combattait, et ses anges avec lui.
Ces quelques mots renferment des trésors de lumières. Là, et là seulement, est
l’origine historique du mal . Partout ailleurs incertitudes, contradictions, ténèbres,
tâtonnements éternels. Comme nous touchons au grand problème du monde,
insistons sur chaque syllabe de l’oracle divin.
Quel est ce combat, praelium ? Les anges étant de purs
esprits, ce combat ne fut pas une lutte matérielle, comme
celle des Titans de la mythologie ; ni une bataille semblable à celles qui se
livrent sur la terre, où tour à tour les
combattants s’attaquent de loin avec des projectiles, se prennent corps à
corps, se renversent et se foulent aux pieds.
Comme les êtres qui en sont les acteurs, un combat d’anges est purement
intellectuel. C’est une opposition entre purs esprits, dont les uns disent oui
à une vérité, et les autres non. C’est un grand combat, praeliun magnum. Il est
grand, en effet, à quelque point de vue qu’on l’envisage. Grand, par le nombre
et la puissance des combattants ; grand, parce qu’il fut le commencement de
tous les autres ; grand, par ses résultats immenses, éternels ; grand, par la
vérité qui en fut l’objet. Pour diviser le ciel en deux camps irréconciliables,
pour entraîner dans l’abîme la troisième partie des anges, et pour assurer à
jamais la félicité des autres : il faut que la vérité en litige ait été un
dogme fondamental.
Quelle peut être la nature de cette vérité proposée comme
épreuve, à l’adoration des célestes hiérarchies ?
Pour les anges, comme pour les hommes, il y a deux sortes de vérités : les
vérités de l’ordre naturel et les vérités de l’ordre surnaturel. Les premières
n’excèdent pas les facultés naturelles de l’ange et de l’homme. Il en est
autrement des secondes : expliquons ce point de doctrine.
Ouvrage d’un Dieu infiniment bon, tout être est créé pour le
bonheur. Le bonheur de l’être consiste dans son union avec la fin pour laquelle
il a été créé. Tous les êtres ayant été créés par Dieu et pour Dieu, leur
bonheur consiste dans leur union avec Dieu. Dans les êtres intelligents, faits
pour connaître et pour aimer, cette union a lieu par la connaissance et par
l’amour. Développés autant que le permettent les forces de la nature, cette connaissance
et cet amour constituent le bonheur naturel de la créature.
Dieu ne s’en est pas contenté. Afin de procurer aux êtres
doués d’intelligence un bonheur infiniment plus grand, sa bonté,
essentiellement communicative, a voulu que les anges et les hommes s’unissent
au Bien suprême, par une connaissance beaucoup plus claire et par un amour
beaucoup plus intime, que ne l’exigeait leur bonheur naturel : de là le bonheur
surnaturel.
De là aussi deux sortes de connaissances de Dieu ou de la
vérité : une connaissance naturelle, qui consiste dans la vue de Dieu, autant
que la créature en est capable par ses propres forces ; une connaissance
surnaturelle, qui consiste dans une vue de Dieu, supérieure aux forces de la
nature et infiniment plus claire que la première. Cette seconde connaissance
est une faveur entièrement gratuite . Etres libres, les anges et les hommes
doivent, pour s’en assurer la possession, remplir les conditions auxquelles
Dieu la promet.
De là enfin, comme il vient d’être dit, relativement aux
anges et à l’homme, deux sortes de vérités : les vérités de l’ordre naturel et
les vérités de l’ordre surnaturel. Les anges connaissent parfaitement,
complètement, dans leurs principes et dans leurs dernières conséquences, dans
l’ensemble et dans le détail, toutes les vérités de l’ordre naturel,
c’est-à-dire qui rentrent dans la sphère native de leur intelligence. Dans
cette sphère, pour eux, nulle erreur, nul doute, par conséquent nulle
contradiction possible. D’où leur vient cette admirable prérogative ? De
l’excellence même de leur nature. Expliquons encore ce point de haute
philosophie, si connu de la barbarie du moyen-âge, et si inconnu de notre
siècle de lumières.
L’ange est une intelligence pure. Son entendement est
toujours en acte, jamais en puissance : c’est-à-dire que l’ange n’a pas
seulement, comme l’homme, la faculté ou la possibilité de connaître, mais qu’il
connaît actuellement. Écoutons ces grands philosophes, toujours anciens, et
toujours nouveaux, qu’on appelle les Pères de l’Église et les théologiens
scolastiques. « Pour connaître, disent-ils, les anges n’ont besoin ni de
chercher, ni de raisonner, ni de composer, ni de diviser : ils se regardent, et
ils voient. La raison en est que, dès le premier instant de leur création, ils
ont eu toute leur perfection naturelle et possédé les espèces intelligibles, ou
représentations des choses, parfaitement lumineuses, au moyen desquelles ils
voient toutes les vérités qu’ils peuvent connaître naturellement. Leur
entendement est comme un miroir parfaitement pur, dans lequel se réfléchissent
et s’impriment sans ombre, sans augmentation ni diminution, les rayons du
soleil de vérité.
« Autre est l’entendement de l’homme. C’est un miroir
imparfait, semé de taches plus ou moins épaisses et plus ou moins nombreuses,
qui ne disparaissent qu’en partie sous l’effort laborieux et sans cesse
renouvelé de l’étude et du raisonnement. La raison en est que l’âme humaine,
étant unie an corps, doit recevoir successivement des choses sensibles, et par
les choses sensibles, une partie des espèces intelligibles au moyen desquelles
la vérité lui est connue. C’est même pour cela que l’âme est unie au corps. »
Puisque, dès l’instant de leur création, les anges connurent
parfaitement toutes les vérités de l’ordre naturel, leur épreuve a eu
nécessairement pour objet quelque vérité de l’ordre surnaturel. Inaccessibles
aux forces natives de leur entendement, ces vérités ne leur sont connues que
par la révélation. « Dans les anges, dit saint Thomas, il y a deux connaissances
: l’une naturelle, par laquelle ils connaissent les choses soit par leur
essence, soit par les espèces innées. En vertu de cette connaissance, ils ne
peuvent atteindre aux mystères de la grâce, car ces mystères dépendent de la
pure volonté de Dieu. L’autre surnaturelle, qui les béatifie, et en vertu de
laquelle ils voient le Verbe et toutes choses dans le Verbe : Par cette vision,
ils connaissent les mystères de la grâce, non pas tous ni tous également, mais
selon qu’il plaît à Dieu de les leur révéler. »
Et le combat eut lieu dans le ciel , in Coelo. Quel est ce
ciel ? Il y a trois cieux ou trois sphères de vérités : le ciel des vérités
naturelles ; le ciel de la vision béatifique ; le ciel de la foi intermédiaire
entre les deux premiers.
Nous venons de voir que, dès le premier instant de leur
création, les anges connaissent parfaitement, dans leur
ensemble et dans leurs dernières conséquences, toutes les vérités de l’ordre
naturel. Cette connaissance fait leur gloire : car elle établit leur immense
supériorité sur l’homme. Ainsi, de leur part, nul intérêt à protester contre
aucune de ces vérités. Nulle possibilité même de le faire ; car tout être
répugne invinciblement à sa destruction. Les vérités de l’ordre naturel étant
con-naturelles aux anges, protester contre elles eût été protester contre leur
être même : les nier eût été une sorte de suicide. Le combat n’eut donc, pas
lieu dans le ciel des vérités naturelles.
Il n’eut pas non plus pour théâtre le ciel de la vision
béatifique. Récompense de l’épreuve, ce ciel est le séjour éternel de la paix.
Là, toutes les intelligences angéliques et humaines, placées en face de la
vérité, qu’elles contemplent sans voile, confirmées en grâce, unies en charité
et consommées en gloire, vivent de la même vie, sans oppositions, sans
divisions, sans rivalités possibles.
Quel est donc le ciel du combat ? Évidemment le séjour ou
l’état dans lequel les anges devaient, comme l’homme,
subir l’épreuve pour mériter la gloire. En quoi consistait l’épreuve ? Évidemment
encore dans l’admission de quelque mystère inconnu de l’ordre surnaturel. Pour
être méritoire, cette admission devait être coûteuse. Elle eut donc pour objet
quelque mystère qui, aux yeux des anges, semblait choquer leur raison, déroger
à leur excellence et nuire à leur gloire.
Admettre humblement ce mystère sur la parole de Die u,
l’adorer malgré ses obscurités et les répugnances de leur nature, afin de le
voir après l’avoir cru : telle était l’épreuve des anges. Par cet acte de
soumission, ces sublimes intelligences, courbant leurs fronts radieux devant le
Très-Haut, lui disaient : « Nous ne sommes que des créatures ; vous seul êtes
l’Etre des êtres. Votre science est infinie. Si grande qu’elle soit, la nôtre
ne l’est pas. Votre charité égale votre sagesse : nous embrassons dans la
plénitude de l’amour le mystère que vous daignez nous révéler. » Dans les
conseils de Dieu, cet acte d’adoration, qui implique l’amour et la foi, était
décisif pour les anges, comme un acte semblable le fut pour Adam, comme il
l’est pour chacun de nous : Quiconque ne croira pas sera condamné (Qui vero non
crediderit, condemnabitur. Marc., XVI, 16).
« Et Michel et ses anges combattaient contre le Dragon :
Michael et angeli ejus praeliabantur cum Dracone. Le dogme à croire est à peine
proposé, qu’un des archanges les plus brillants, Lucifer, pousse le cri de la
révolte : « Je proteste. On veut nous faire descendre ; je monterai. On veut
abaisser mon trône ; je l’élèverai au-dessus des astres. Je siégerai sur le
mont de l’alliance, aux flancs de l’Aquilon. C’est moi, et non un autre qui
serai semblable au Très-Haut». Une partie des anges répète : «Nous protestons
»(1).
1Telle est la première origine du protestantisme. En ce sens, il peut se flatter de n’être pas d’hier
A ces mots, un archange, non moins brillant que Lucifer,
s’écrie : « Qui est semblable à Dieu ? Qui peut refuser de croire et d’adorer
ce qu’Il propose à la foi et à l’adoration de Ses créatures ? Je crois et
j’adore » (Quis ut Deus ?).
La multitude des célestes hiérarchies répète : « Nous croyons et nous adorons.
»
Aussitôt punis que coupables, Lucifer et ses adhérents,
changés en horribles démons, sont précipités dans les profondeurs de l’enfer,
que leur orgueil venait de creuser.
Effrayante sévérité de la justice de Dieu ! Quelle en est la
cause, et d’où vient qu’il y a eu miséricorde pour l’homme et non pour l’ange ?
La raison en est dans la supériorité de la nature angélique. Les anges sont
irréversibles, tandis que l’homme ne l’est pas. « C’est un article de la foi
catholique, dit saint Thomas, que la volonté des bons anges est confirmée dans
le bien, et la volonté des mauvais obstinée dans le mal. La cause de cette
obstination est non dans la gravité de la faute, mais dans la condition de la
nature. Entre l’appréhension de l’ange et l’appréhension de l’homme il y a
cette différence que l’ange appréhende ou saisit immuablement par son
entendement, comme nous saisissons nous-mêmes les premiers principes que nous
connaissons. L’homme, au contraire, par sa raison ; appréhende ou saisit la
vérité d’une manière variable, allant d’un point à un autre, ayant même la
possibilité de passer du oui au non. D’où il suit que sa volonté n’adhère à une
chose que d’une manière variable, puisqu’elle conserve même le pouvoir de s’en
détacher et de s’attacher à la chose contraire. Il en est autrement de la
volonté de l’ange. Elle adhère fixement et immuablement. »
Nous connaissons l’existence, le lieu et le résultat de
l’épreuve ; mais quelle en fut la nature ? En d’autres termes : quel est le
dogme précis, dont la révélation devint la pierre d’achoppement pour une partie
des célestes intelligences ? L’examen de cette question sera l’objet des
chapitres suivants.
CHAPITRE III DOGME QUI A DONNÉ LIEU
A LA DIVISION D U MONDE SURNATUREL.
L’incarnation du Verbe, cause de la chute des anges - Preuves : enseignements des théologiens.
– Saint Thomas. - Viguier. - Suarez. - Catharin.
Décrété de toute éternité, le dogme de l’Incarnation du
Verbe fut, à son heure, proposé à l’adoration des anges. Les uns acceptèrent
humblement la supériorité qu’Il créait en faveur de l’homme ; les autres,
révoltés de la préférence donnée à la nature humaine, protestèrent contre le
divin conseil. Telle est la pensée d’un grand nombre de docteurs illustres. A
tous égards, elle mérite l’attention du théologien et du philosophe. Le premier
y trouve la solution des plus hautes questions de la science divine. Au second,
elle explique et elle explique seule le caractère intime de la lutte éternelle
du bien et du mal. Trois propositions incontestables nous semblent, d’ailleurs,
en démontrer la justesse. Le mystère de l’Incarnation fut l’épreuve des anges :
si 1°, ils ont eu connaissance de c e mystère ; si 2° ce mystère était de
nature à blesser leur orgueil et à exciter leur jalousie ; si 3°, le Verbe
Incarné es t l’unique objet de la haine de Satan et de ses anges.
Écoutons les docteurs établissant cette triple vérité. Dès
le commencement de leur existence, dit saint Thomas, tous les anges connurent
de quelque manière le mystère du règne de Dieu accompli par le Christ, mais
surtout à partir du moment où ils furent béatifiés par la vision du Verbe :
vision que n’eurent jamais des démons, car elle fut la récompense de la foi des
bons anges. »
Que tous les anges, sans exception, aient eu dès le premier
instant de leur création une certaine connaissance du Verbe éternel, la raison
s’élève jusqu’à le comprendre. Le Verbe est le soleil de vérité qui éclaire
toute intelligence sortant de la nuit du néant : il n’y en a pas d’autre.
Miroirs d’une rare perfection, les anges ne purent pas ne point réfléchir
quelques rayons de ce divin soleil, dont ils étaient les images les plus
parfaites. Mais, bien qu’ils eussent la conscience d’eux-mêmes et des vérités
dont ils étaient en possession, ces rayons étaient encore voilés, et ils
devaient l’être.
Créés dans l’état de grâce, les anges ne jouirent pas, dès
l’origine, de la vision béatifique. Ils ne connurent donc qu’imparfaitement le
règne de Dieu par le Verbe. Que ce Verbe adorable, par qui tout a été fait,
serait le trait d’union entre le fini et l’infini, entre le Créateur et la
création tout entière, et qu’ainsi Il établirait glorieusement le règne de Dieu
sur l’universalité de ses œuvres : telles furent les connaissances
rudimentaires des esprits angéliques. C’était en germe le mystère de
l’Incarnation ou de l’union hypostatique du Verbe avec la créature, mais rien
de plus.
Expliquant les paroles du maître Les anges, dit un savant
disciple de saint Thomas, ont une double connaissance du Verbe, une
connaissance naturelle, et une connaissance surnaturelle.
« Une connaissance naturelle, par laquelle ils connaissent le Verbe dans Son image, resplendissant dans leur propre nature. Cette première connaissance, éclairée de la lumière de la grâce et rapportée à la gloire de Dieu et du Verbe, constituait la béatitude naturelle dans laquelle ils furent créés. Toutefois, ils n’étaient pas encore parfaitement heureux, puisqu’ils étaient capables d’une plus grande perfection, et qu