TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT
par Mgr Jean-Joseph GAUME
Protonotaire Apostolique, Docteur en Théologie, etc.
1865, deuxième édition, Gaume et Cie Editeurs.
TOME I
TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT COMPRENANT L’HISTOIRE GÉNÉRALE DES
DEUX ESPRITS QUI SE DISPUTENT L’EMPIRE DU MONDE ET DES DEUX CITÉS QU’ILS ONT
FORMÉES ; AVEC LES PREUVES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT, LA NATURE ET
L’ÉTENDUE DE SON ACTION SUR L’HOMME ET SUR LE MONDE PAR MGR GAUME PROTONOTAIRE
APOSTOLIQUE, DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.
Ignoto Deo,
Au Dieu inconnu. Act. XVII. 23.
APPROBATION Conformément aux règles canoniques, nous avons
demandé et nous publions l’Imprimatur de Mgr l’Evêque de Versailles, dans le
diocèse de qui a été imprimé le TRAITÉ du SAINT-ESPRIT.
"Nous félicitons bien sincèrement Mgr GAUME d’avoir eu
l’heureuse idée de faire un Traité spécial et développé sur le Saint-Esprit. Il
est certain qu’à notre époque la troisième personne de la très Sainte Trinité
est trop peu connue ou trop oubliée. L’ouvrage en question a les qualités qui
distinguent Mgr GAUME dans tous ses écrits. On y trouve la science, le talent,
une doctrine exacte, surtout un grand amour de l’Eglise. II instruira et
édifiera ceux qui le liront ; et il est à désirer qu’il soit beaucoup lu(1).
+ PIERRE, Évêque de Versailles.
VERSAILLES, le 21 mai 1864.
(1) Les journaux catholiques, français et étrangers, ont rendu le compte le plus favorable du Traité du Saint-Esprit. Il serait long de les citer tous. Nous nous contenterons de rapporter quelques extraits du Bien public de Gand et de la Revue catholique de Troyes. Aussi bien ces deux journaux résument l’opinion générale.
AVANT-PROPOS
«Voulez-vous savoir, dit l’illustre évêque de Poitiers (Le
Cardinal Pie), de quel côté les hommes sensés doivent porter de préférence
leurs études, leurs recherches et tout le mouvement de leur travail
intellectuel ; sur quelles matières les écrivains religieux et surtout les
guides spirituels des peuples doivent concentrer leurs controverses, leurs
démonstrations, leurs enseignements ; enfin à quels sujets de méditations, à
quel choix de contemplations et de prières doivent s’adonner avec plus de
prédilection les âmes vraiment aimées de Dieu ? Regardez de quel côté l’erreur
dirige ses attaques, ses négations, ses blasphèmes. Ce qui est attaqué, nié,
blasphémé dans chaque siècle, c’est là principalement ce que ce même siècle
doit défendre, doit affirmer, doit confesser. Où abonde le délit, il faut que
la grâce surabonde. Aux obscurcissements de l’esprit, aux refroidissements du
cœur, il faut opposer un surcroît de lumière, une recrudescence d’amour.
Amoindrie, déformée, paralysée dans un certain nombre d’âmes, il faut que la
vérité devienne plus intacte, plus correcte, plus agissante dans les autres.
Quand le monde conteste, c’est alors que l’Eglise scrute, qu’elle approfondit,
qu’elle précise, qu’elle définit, qu’elle proclame. A mesure qu’on le contredit
davantage, son enseignement s’amplifie et se développe, s’illumine et
s’enflamme. L’amour de la doctrine, la passion de la vérité s’échauffent dans
les cœurs fidèles ; et le dépôt sacré, loin de subir aucune diminution, produit
alors au grand jour tout le trésor de ses richesses.» (Troisième instruction
synodale).
Mgr Gaume semble s’être inspiré de ces belles pensées en
écrivant son Traité du Saint-Esprit. Ce livre vient à son heure. A une époque
où le surnaturel est méconnu, nié, blasphémé de toutes parts, il était opportun
de remonter à la source même du surnaturel chrétien et d’étudier les
manifestations de la grâce, dans leur cause divine, la Troisième Personne de
l’adorable Trinité. La lumière de l’enseignement catholique a été tellement
voilée sur ces points, par je ne sais quelles vapeurs sorties des marécages
nauséabonds de la Renaissance, que les vérités rappelées par Mgr Gaume
paraîtront nouvelles à beaucoup d’intelligences. Elles sont vieilles néanmoins
comme le catholicisme lui-même ; et, si jamais doctrine a pu se prévaloir
d’autorités imposantes, c’est bien celle que le Traité du Saint-Esprit
développe, en s’appuyant presque à chaque page sur les Saintes Écritures, les
Saints Pères, les docteurs de l’Église et les princes de la science
théologique. Les dogmes catholiques, touchant le Saint-Esprit, passent, en
quelque sorte, dans l’ouvrage de Mgr Gaume comme entre une double haie d’écrivains
de tous les siècles qui les acclament et les saluent.
« Qu’on n’aille pas croire cependant que le Traité du
Saint-Esprit soit une œuvre de pure érudition, un livre didactique uniquement
destiné aux étudiants en théologie. C’est, au contraire, un ouvrage catholique,
même dans l’acception littéraire de ce mot ; nous voulons dire qu’il s’adresse
à tout le monde. Puisse le Saint-Esprit bénir cette oeuvre entreprise en son
honneur et dont la portée peut être considérable ! Oui, nous n’hésitons pas à
le dire, après nous être appliqués à le juger avec calme et à l’abri des
impressions d’une naturelle sympathie, le livre de Mgr Gaume est un des plus
importants qui ait paru depuis longues années. La nature même du sujet, les
développements savants et profonds dans lesquels est entré l’auteur,
l’application immédiate qui peut se faire des vérités qu’il élucide, soit aux
individus, soit à la société contemporaine, tels sont les titres qui
recommandent le Traité du Saint-Esprit à tout homme quelque peu initié au mouvement
intellectuel et religieux de notre époque. En lisant ces pages où la vérité
apparaît sous des traits si nettement accentués et entourés d’une si vive
lumière, nous nous sommes involontairement rappelé le livre qui fut l’événement
littéraire et religieux du commencement de ce siècle, le traité du Pape, par le
comte Joseph de Maistre.
« A l’époque où écrivait le grand publiciste catholique, la
Papauté persécutée, humiliée, sans protection comme sans ressources, semblait,
au point de vue humain, dans une situation désespérée. L’incrédulité
triomphait, le découragement et le marasme avaient envahi les fidèles et
jusqu’au clergé lui-même. Beaucoup d’âmes chancelantes se jetaient dans le
gallicanisme ne fût-ce que pour s’abriter, pensaient-elles, contre la poussière
que soulèverait l’irrémédiable chute du Saint-Siège. Aussi le livre du Pape
n’eut-il à son apparition aucun retentissement. On n’en avait tiré que trois
cents exemplaires et ils furent longtemps à se vendre. Le succès ne vint que
plus tard ; mais il fut immense.
«Le chef-d’œuvre de Joseph de Maistre a été, on peut le
dire, entre les mains de la Providence, le premier moteur de ce mouvement de
concentration qui s’est produit, il y a quarante à cinquante ans, dans le
catholicisme et dont nous recueillons les heureux fruits. Si jamais, plus
qu’aujourd’hui ; l’auréole de l’unité n’a brillé plus splendide au front de
l’Église, si jamais l’épiscopat, le sacerdoce et les fidèles ne se sont plus
étroitement serrés autour du trône de saint Pierre, ne le devons-nous pas un
peu, après Dieu, à ce puissant génie qui a su donner à la primauté et à
l’infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ l’irrésistible clarté de l’évidence
? Le livre du Pape a été une pierre posée sur le tombeau du gallicanisme ; elle
y a été scellée avec du ciment romain on ne la déplacera pas.
« Le Traité du Saint-Esprit par Mgr Gaume se dresse en face
du naturalisme contemporain comme l’œuvre de Joseph de Maistre se dressait en
face des erreurs hostiles aux droits du Saint-Siège. Une vaste conspiration
semble ourdie de nos jours pour méconnaître l’action divine dans le monde. Dieu
est banni du droit public des nations, il est banni de la philosophie, de
l’histoire, des sciences, des arts ; il est banni de l’éducation et du foyer
domestique ; il est banni de la religion elle-même et c’est l’opprobre de la
civilisation libérale, d’avoir engendré ces sectes hideuses dont le symbole se
réduit, en dernière analyse, à une formule plus ou moins brutale de l’athéisme.
Des catholiques eux-mêmes se sont laissés, dans une certaine mesure, prendre
aux pièges du naturalisme politique et scientifique. N’avons-nous pas vu des
plumes dévouées à l’Église nous vanter intrépidement les gouvernements sans
culte et sans Dieu comme les gouvernements modèles, les instruments prédestinés
de la diffusion des lumières et des conquêtes du progrès ? N’avons-nous pas vu
des historiens rattachés, ce semble, au catholicisme par d’étroites affinités,
vouloir effacer des annales de l’humanité les pages que Dieu y a écrites de Sa
main, et aller, pour courtiser les préjugés de la foule, jusqu’à séculariser
l’histoire ?
« Le livre de Mgr Gaume heurte de front toutes ces erreurs,
non qu’il les combatte une à une et pour ainsi dire corps à corps, mais parce
qu’il atteint le mal dans sa source, l’ignorance de la doctrine catholique
touchant le surnaturel. Aussi, nous le dirons sans détour, le Traité du
Saint-Esprit ne nous paraît pas appelé à un succès éclatant et immédiat.
Beaucoup se récrieront : «Durus est hic sermo, ces doctrines d’un autre âge ne
conviennent plus à la société moderne». D’autres organiseront autour du livre
de Mgr Gaume ce qu’on a si bien nommé la conspiration du silence . Mais
qu’importent ces vaines clameurs et ces mesquins calculs, pourvu que la vérité
fasse son chemin ? Et elle le fera. Le catholicisme a aujourd’hui dans la
presse européenne assez d’organes, pour que le titre d’un bon ouvrage parvienne
tôt ou tard, et en dépit des résistances et des préjugés, aux oreilles des
hommes de bonne volonté. Nous ne demandons pas dix ans, et que sont dix ans
dans la vie des nations, pour que les esprits aujourd’hui les plus rebelles
rendent justice au Traité du Saint-Esprit et apprécient les précieux services
qu’il aura rendus à la société.
« Oui, sans doute, à ne considérer que les événements
extérieurs, dont nous sommes témoins ; à ne voir que les
abaissements de la politique moderne, les hontes de la vie publique et trop
souvent aussi les désordres de la vie privée, il y a lieu de s’affliger et de
craindre pour l’avenir de là civilisation chrétienne. Mais ne perdons pas de
vue, d’autre part, le mouvement des esprits, le fécond et silencieux travail
des âmes !... De ce côté semblent s’ouvrir des horizons que l’espérance
illumine. Que d’intelligences gravitent autour du catholicisme et semblent,
contraintes par une invincible attraction, prêtes à l’embrasser ! Que de
catholiques eux-mêmes s’élèvent à une compréhension plus distincte et plus
complète de la vérité religieuse ! Les grands principes du droit public
chrétien se dégagent des incertitudes et des obscurités de la controverse, et
les faits mêmes qui nous attristent le plus viennent leur donner une éclatante
confirmation. L’Église est plus connue et partant elle est plus aimée, plus
ardemment défendue. Le niveau de la piété s’élève sensiblement dans le monde
catholique ; l’unité liturgique est à la veille de se consommer, les
associations de prières, les œuvres de propagande et de charité s’étendent et
se multiplient ; les cœurs ont faim et soif d’amour et de vérité !
« C’est ce travail des âmes que Mgr Gaume vient activer. Il
leur ouvre les trésors de l’enseignement catholique pour qu’elles viennent
largement y puiser. Quelles sont les opérations du Saint-Esprit en chacun de
nous ? Que sont les Fruits du Saint-Esprit, ses Dons, ses Béatitudes ? Quelle
est la nature intime de cet antagonisme de la grâce et du péché qui se perpétue
à travers la vie humaine ? Tels sont les grands problèmes que l’éminent
théologien résout avec une science nette et sûre qui ; sans rien perdre de la
précision dogmatique, sait varier ses expressions et, dans un style abondamment
lucide ; se mettre à la portée de tous.
«De l’homme individuel, Mgr Gaume s’élève à l’étude de
l’existence collective de l’humanité. Les mêmes questions
reparaissent ; mais agrandies et élargies. Quelle est l’intervention du
Saint-Esprit dans le gouvernement du monde ? Quelle est sa participation au
mystère de la Rédemption ? Quelle est la nature, quels sont les effets de
l’assistance qu’il prête à l’Église ? Quelle est l’origine, l’organisation de
ces deux cités, la cité du Bien et la cité du Mal dont la lutte se prolonge à
travers les siècles ? Quelles sont les phases de cette lutte dans le passé,
dans le présent ? Que présage l’avenir ?...
« Ce cadre est vaste, on le voit, et encore n’avons-nous pu
en retracer que les grandes lignes. Que serait-ce si nous pouvions indiquer
toutes les questions qui viennent naturellement se grouper autour de ces
questions mères et qui font du livre de Mgr Gaume une espèce d’Encyclopédie du
monde surnaturel ? Cherchez dans cet ouvrage la théorie chrétienne de la
liberté : vous l’y trouverez résumée en quelques lignes de saint Thomas.
Voulez-vous connaître la doctrine catholique sur la grâce ? Ouvrez le Traité du
Saint-Esprit, elle y est développée dans toute sa splendeur. Demandez-vous à
vous éclairer sommairement sur les aberrations du spiritisme contemporain ? Un
chapitre consacré à cette grave matière vous donnera une solution catégorique
et sûre...
« Dirons-nous que la forme littéraire du Traité du
Saint-Esprit répond à la richesse du fond ? Des critiques sévères ont reproché
à Mgr Gaume quelques négligences de style. Nous croyons que le nouvel ouvrage
de l’éminent écrivain échappera à ce reproche. La phrase est lucide, alerte et précise.
Point d’amplifications de rhétorique, il est vrai, et nous en félicitons
l’auteur : mais, en revanche, que de beautés fortes et sévères et souvent
quelle grande poésie, empreinte de je ne sais quel suave parfum biblique ! Pour
être lu avec fruit, le Traité du Saint-Esprit doit être lu avec calme et à tête
reposée, et cependant la première lecture est si attrayante, elle ouvre des
aperçus si nouveaux qu’elle se poursuit d’un trait et sans fatigue.
« Le Traité dît Saint-Esprit porte cette épigraphe qui
exprime bien la pieuse tristesse qu’éprouvait l’auteur en prenant la plume «
Ignoto Deo, au Dieu inconnu. » Puisse bientôt cette inscription n’être plus une
vérité !... L’éminent publiciste serait bien récompensé s’il pouvait la faire
disparaître d’une prochaine édition de son livre. Quoi qu’il en soit et en
attendant la réalisation de ce vœu, dès aujourd’hui Mgr Gaume a reçu cette
récompense dont seuls les écrivains catholiques savent le prix : au pied de son
crucifix, il entende consolant témoignage : Bene scripsisti de me ! »
11 décembre 1864
«Mgr Gaume occupe une grande place dans cette phalange
(acies ordinata) d’écrivains catholiques qui ont mis leur cœur et leur plume au
service de l’Église. Ce n’est pas au centre, c’est à l’avant-garde qu’il faut
le chercher. Mgr Gaume est un de ces esprits éminents, de la famille des de
Maistre, qui tracent la route et qui devancent les temps ; sans parler de son
style net et précis, de l’attrait et de l’intérêt qu’il sait répandre dans
toutes ses œuvres, disons que son grand mérite est d’être profondément et
exclusivement catholique, et que c’est là la vraie cause qui lui fait voir si
loin et si juste.
«Dégagé de tous les préjugés du siècle, il pourrait dire,
comme saint Paul, qu’il ne connaît que Jésus, et Jésus crucifié ; les tiédeurs,
les accommodements, les demi-mesures, les palliatifs ne lui vont en aucune
manière, il va droit au but, et tandis que les uns expliquent un effet par un
autre effet, système qui en définitive n’explique rien, et recule la difficulté,
pour lui il remonte à la véritable cause et il demande à la théologie
catholique la vraie lumière qui éclaire l’histoire de l’humanité.
« C’est en suivant cette méthode qu’il a composé son livre :
le Traité du Saint-Esprit, ouvrage qui rappelle par la hauteur des vues et par
ses beaux développements le livre magnifique de la Cité de Dieu de saint
Augustin.
«A la première page, Mgr Gaume a inscrit cette épigraphe : Ignoto Deo ; au Dieu
inconnu ! eh quoi ! serait-ce vrai ? Le Saint-Esprit serait-il un Dieu inconnu
? Que l’on veuille bien y réfléchir et l’on verra que cette épigraphe n’a rien
de hardi ni d’éxagéré. Les chrétiens ne pouvaient oublier Dieu le Père, ce Dieu
Tout-Puissant, créateur des mondes ; comment oublier Notre-Seigneur Jésus-Christ,
Sauveur, Rédempteur, crucifié pour le salut de l’humanité ? Mais quel souvenir
donne-ton à la troisième Personne de la Sainte Trinité ? Son action, pour être
intérieure et moins apparente que celle des deux premières Personnes, n’en est
pas moins réelle et moins efficace. L’auteur a voulu réparer cet oubli, ramener
les âmes à invoquer plus souvent le Saint-Esprit, en montrant Sa divine action
sur le monde ; il a voulu enfin, pour augmenter la gloire de la Trinité Sainte,
en mieux faire connaître la troisième Personne.
« Pour réaliser son but, Mgr Gaume remonte à l’origine des
temps : les Anges sont créés ; excellente est leur nature et grande est leur
puissance. Suivant l’opinion des théologiens, le mystère de l’Incarnation leur
a été révélé : l’orgueil de Lucifer se révolte, le premier non serviam est
prononcé, la lutte s’établit entre la cité du Mal et la cité du Bien.
« Quel est le Roi de la Cité du bien ? Quel est son
inspirateur ? Quel est le doigt de Dieu dans le gouvernement du monde ? C’est
le Saint-Esprit, et Ses ministres sont les archanges, les anges et toute la
hiérarchie céleste.
« Le sombre roi de la cité du Mal et ses anges sont connus ; l’auteur en trace
l’histoire depuis la création jusqu’à nos jours. Singe de Dieu, simius Dei,
suivant la forte expression de saint Bernard, Satan a organisé la cité du Mal
sur le plan de la cité du Bien ; avide d’usurper l’adoration qui n’est due qu’à
Dieu seul, il contrefait Dieu dans la promulgation de ses lois, la
manifestation de ses prophéties, l’établissement de son culte, l’institution
des cérémonies sacrées, la consécration des prêtres, la publication de ses
oracles.
« C’est là surtout la partie palpitante d’intérêt du Traité
du Saint-Esprit : les manifestations diaboliques ! Notre siècle, qui entend les
esprits frappeurs et qui fait tourner les tables, voudra-t-il les révoquer en
doute ?
« Mais surtout ce qui rend palpable dans le monde l’action du démon, ce sont
ces sacrifices humains des peuples
païens tant anciens que modernes, c’est ce besoin de répandre le sang, non par
exception, çà et là, et dans quelque coin du globe, mais à flots, avec des
proportions inouïes, et avec un délire, un raffinement de cruauté, que la
malice humaine seule est impuissante à suffisamment expliquer...
« Le second volume de ce traité est consacré à l’explication
théologique des prérogatives de la troisième Personne de la Sainte Trinité. Le
rôle du Saint-Esprit, sa procession du Père et du Fils, son œuvre propre qui
est la sanctification, tout se trouve développé, non pas seulement avec la
rigueur de la théologie, mais dans un style riche et plein d’intérêt. Par
l’inspiration des prophètes, par la préparation, par le choix des patriarches
et du peuple juif le Saint-Esprit prélude aux merveilles de la loi nouvelle.
« Enfin, les temps sont accomplis. Par l’opération ineffable
du Saint-Esprit, Notre-Seigneur Jésus-Christ est entré
dans le monde, la Vierge immaculée compte un nouveau titre glorieux, celui
d’Épouse du Saint-Esprit. Après l’Ascension du Sauveur, en la fête de la
Pentecôte, le Saint-Esprit produit une création nouvelle : l’Église. Il est
pour l’Église ce souffle de vie, spiraculum vitae, cette force d’inspiration
qui la crée, la soutient et la dirige à la conquête des âmes à travers le monde
entier.
« Après cette courte analyse du Traité du Saint-Esprit,
citons maintenant les paroles par lesquelles Mgr Gaume a terminé son œuvre :
« Que désormais le Saint-Esprit soit prêché par tout, afin
de reprendre parmi les nations la place « qui lui appartient, et qu’il n’aurait
jamais dû perdre ; trop longtemps négligé, que son culte refleurisse dans les
villes et dans les campagnes, et que sur les lèvres des catholiques du
dix-neuvième siècle soit fréquente comme la respiration, l’ardente prière du
Prophète-Roi : Envoyez Votre Esprit et tout sera créé, et Vous renouvellerez la
face de la terre : « Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem
terrae (dernière paroles de Mgr Gaume prononcées en latin la veille de sa mort
le 18 novembre 1879). «Là, et là seulement, est le salut du monde».
3 juin 1865.
I.
Cet ouvrage a pour but de faire connaître, autant qu’il dépend de nous, la
troisième Personne de la Sainte Trinité, en elle-même et dans ses œuvres.
Plusieurs motifs nous ont déterminé à l’entreprendre.
Le premier, c’est la gloire du Saint-Esprit. Dieu étant la
charité par essence (Deus charitas est. I Joan., IV, 16.), toutes ses œuvres
sont amour. Créer, c’est aimer ; conserver, c’est aimer ; racheter, c’est aimer
; sanctifier, c’est aimer ; glorifier, c’est aimer. Or, le Saint-Esprit est
l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il est donc dans toutes leurs
oeuvres. C’est par lui que les deux autres Personnes de l’auguste Trinité se
mettent, pour ainsi parler, en contact avec le monde. De là, ce mot de saint
Thomas « Procédant comme amour, le Saint-Esprit est le premier don de Dieu». Et
cet autre mot de saint Basile : « Tout ce que possèdent dans l’ordre de la
nature, aussi bien que dans l’ordre de la grâce, les créatures du ciel et de la
terre, leur vient du Saint-Esprit (2)».
Ne semble-t-il pas que ce divin Esprit devrait, par un juste
retour, occuper la première place dans nos pensées et dans notre reconnaissance
? Toutefois, par un renversement étrange, personne ou presque personne qui
songe à Lui.
On connaît le Père, on Le respecte, on L’aime. Pourrait-il
en être autrement ? Ses œuvres sont palpables et toujours présentes aux yeux du
corps. Les magnificences des cieux, les richesses de la terre, l’immensité de
l’Océan, les mugissements des vagues, les roulements du tonnerre, l’harmonie
merveilleuse qui règne dans toutes les parties de l’univers, redisent avec une
éloquence intelligible à tous, l’existence, la sagesse et la puissance du Dieu,
père et conservateur de tout ce qui est.
On connaît le Fils, on Le respecte, on L’aime. Non moins
nombreux que ceux du Père, et non moins éloquents, sont les prédicateurs qui
parlent de Lui. L’histoire si touchante de Sa naissance, de Sa vie, de Sa mort
; la croix, les temples, les images, les tableaux, le sacrifice de l’autel, les
fêtes, rendent populaires les différents mystères de Ses humiliations, de Son
amour et de Sa gloire. Enfin, l’Eucharistie, qui Le tient personnellement
présent dans les tabernacles, fait graviter vers Lui toute la vie catholique,
depuis le berceau jusqu’à la tombe.
En est-il de même du Saint-Esprit ? Ses œuvres propres ne
sont pas sensibles, comme celles du Père et du Fils. La sanctification qu’Il
opère dans nos âmes, la vie qu’Il répand partout échappe à la vue et au
toucher. Il ne s’est pas fait chair comme le Fils. Comme Lui, Il n’a point
habité sous une forme humaine, parmi les enfants d’Adam. Trois fois seulement
il s’est montré sous un emblème sensible, mais passager : colombe au Jourdain,
nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle. Afin de le représenter,
les arts n’ont pas, comme pour Notre Seigneur, la faculté de varier leurs
tableaux. Deux symboles : voilà tous les moyens plastiques laissés à la piété,
pour redire aux yeux Son existence et Ses bienfaits.
Aussi, quelle connaissance a-t-on du Saint-Esprit dans le
monde actuel et même parmi les chrétiens ? Où sont les vœux qu’on Lui adresse,
le culte qu’on Lui rend, la confiance et l’amour qu’on Lui témoigne,
l’expression sérieuse et soutenue du besoin continuel que nous avons de Son
assistance ? Son nom même, prononcé dans le signe de la croix, éveille-t-il les
mêmes sentiments que celui du Père et du Fils ? Il est triste, mais il est vrai
de le dire, la troisième Personne de la Trinité dans l’ordre nominal, le
Saint-Esprit, est aussi la dernière dans la connaissance et dans les hommages
de la plupart des chrétiens. Ce trop coupable oubli forme, s’il est permis de
le dire, le calvaire du Saint-Esprit.
Or, si la passion de la seconde Personne de l’adorable
Trinité émeut le chrétien jusque dans les profondeurs de son être, comment voir
de sang-froid la passion de la troisième ? N’est-ce pas le même abandon, le
même mépris, trop souvent les mêmes blasphèmes ? De la bouche du divin Esprit
ne vous semble-t-il pas entendre la plainte, qui tombait des lèvres mourantes
de l’homme des douleurs : « J’ai attendu quelqu’un qui partageât Mes peines, et
il n’y a eu personne ; un consolateur, et ; Je n’en ai pas trouvé ! »
Consoler le Saint-Esprit, ou du moins, comme Simon de Cyrène
le fit pour le Verbe Incarné, L’aider à porter Sa croix : belle mission ! s’il
en fut(1). Mais, pour de faibles créatures, le moyen de l’accomplir ? Employer
tout ce qu’elles ont de vie, à glorifier cette très adorable et très aimable Personne
de l’auguste Trinité. Comment la glorifier ? En changeant, à Son égard,
l’ignorance et l’oubli en connaissance et en tendre souvenir ; l’ingratitude,
en reconnaissance et en amour ; la révolte, en adoration et en dévouement sans
bornes. Inutile de le dire, de tout point, une pareille tâche est au-dessus de
nos forces. Aussi nous avons bien moins pour but de la remplir que de
l’indiquer.
(1) Les notes suivantes ont pour but d’expliquer quelques expressions de la Préface. - Sans doute, le Saint-Esprit, étant Dieu, ne souffre pas, ne peut pas souffrir ; mais s’Il était accessible à la douleur, les offenses dont Il est l’objet, surtout aujourd’hui, Lui feraient éprouver une espèce de martyre. Les mots de Calvaire et de Passion ne sont que des métaphores justifiées par l’usage. En voyant les crimes des hommes antédiluviens, Dieu Lui-même ne disait-Il pas qu’ils Lui perçaient le coeur : Tactus dolore tordis intrinsecus ? Saint Paul ne dit-il pas que les pécheurs crucifient de nouveau le Fils de Dieu, bien qu’Il soit impassible depuis Sa résurrection : Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei. Saint Augustin ne parle-t-il pas de la flagellation de la Parole de Dieu ; ingeminantur flagella Christo, quia flagellatur sermo ipsius, etc. Tract. in Joan. - Si donc les mots de douleur, de crucifiement, de flagellation, peuvent s’appliquer à des choses ou à des êtres impassibles ou purement spirituels, pourquoi serait-il inexact d’employer, dans le même sens, les mots de Calvaire et de Passion, en parlant du Saint-Esprit ?
II. Le second motif, conséquence du premier, c’est l’avantage du clergé. A
lui la mission de faire connaître la troisième Personne de l’adorable Trinité.
Mais, dès l’abord, une grave difficulté se présente : la rareté des sources
doctrinales. Combien de fois nous avons entendu nos vénérables frères dans le
sacerdoce, se plaindre de la pénurie d’ouvrages sur le Saint-Esprit ! Leurs
plaintes ne sont que trop fondées. D’une part, où est le Traité du Saint-Esprit
qui ait paru depuis plusieurs siècles ? Nous parlons d’un traité particulier et
tant soit peu complet. D’autre part, à quoi se réduit, sur ce dogme
fondamental, l’enseignement des théologies Classiques, les seules à peu près
qu’on étudie ? A quelques pages du Traité de la Trinité, du Symbole et des
Sacrements. De l’aveu de tous, les notions qu’elles renferment sont
insuffisantes. Quant aux catéchismes diocésains, nécessairement plus abrégés
que les théologies élémentaires, presque tous se contentent de définir. On ne
peut disconvenir que, depuis longtemps, du moins en France, l’enseignement
relatif au Saint-Esprit laisse beaucoup à désirer. Croirait-on que parmi les
sermons de Bossuet on n’en trouve pas un sur le Saint Esprit ; pas un dans
Massillon ; et un seulement dans Bourdaloue ?
Le moyen de combler une si regrettable lacune est de
recourir aux Pères de l’Église et aux grands théologiens du moyen âge. Mais qui
a le temps et les moyens de se livrer à cette étude ? De là, pour le prêtre
zélé, un extrême embarras, soit à s’instruire lui-même, soit à préparer la
jeunesse à la confirmation, soit à donner aux fidèles une connaissance sérieuse
de Celui sans lequel nul ne peut rien dans l’ordre du salut, pas même prononcer
le nom de son Sauveur (Et nemo potest dicere : Dominus Jesus, nisi in Spiritu
Sancto I Cor., XII, 3).
Quelques détails très courts et passablement abstraits, qui
fixent dans la mémoire des mots plutôt que des idées, composent l’instruction
du premier âge. A l’époque solennelle de la confirmation, les explications, il
est vrai, deviennent un peu plus étendues. Mais, d’un côté, la première
communion absorbe l’attention des enfants ; d’un autre côté, on continue
d’opérer sur le terrain des abstractions. Sous la parole du catéchiste, le
Saint-Esprit ne prend pas un corps, en se révélant par une longue série de
faits éclatants. Faute de ressources pour parler, comme il convient, de la
personne et des oeuvres du Saint-Esprit, on passe à ses dons.
Purement intérieurs, ces dons ne sont accessibles ni à
l’imagination ni aux sens. Grande est la difficulté de les faire connaître,
plus grande celle de les faire apprécier. Dans l’enseignement ordinaire, ils ne
sont montrés clairement ni dans leur application aux actes de la vie, ni dans
leur opposition aux sept péchés capitaux, ni dans leur enchaînement nécessaire
pour la déification de l’homme, ni comme le couronnement de l’édifice du salut.
Aussi, l’expérience l’apprend, de toutes les parties de la doctrine chrétienne,
les dons du Saint-Esprit sont peut-être la moins comprise et la moins estimée.
Fournir les moyens de parer à ce grave inconvénient est, à nos yeux, sinon un
devoir, du moins un service, dont l’exercice du ministère nous a souvent appris
à mesurer l’étendue.
III. Le troisième motif, c’est le besoin des fidèles . Plus il est difficile de parler convenablement du
Saint-Esprit, plus, il semble, on devrait multiplier les instructions sur ce
dogme fondamental. Ne pas le faire et tenir en quelque sorte le Saint-Esprit
dans l’ombre pendant qu’on s’efforce de mettre en relief toutes les autres
vérités de la religion, n’est-ce pas une anomalie, un malheur, une faute ?
N’est-ce pas aller manifestement contre l’enseignement de la foi, contre les
recommandations de l’Écriture, contre la conduite des Pères, contre l’intention
de l’Église et contre nos propres intérêts ?
Pensons-nous bien que, placés entre deux éternités, nous
tous, prêtres et fidèles, sommes obligés, sous peine de
tomber, en mourant, dans les brasiers éternels de l’enfer, de monter sur les
trônes brillants, préparés pour nous dans le ciel ?
Pensons-nous bien que, pour y arriver, il nous faut devenir, par la perfection de nos vertus, les images parfaitement ressemblantes de la très sainte Trinité ? Pensons-nous bien qu’entre ces vertus et notre faiblesse, il y a l’infini ?
Pensons-nous bien que, sans le secours du Saint-Esprit, il
nous est impossible non seulement d’arriver à la perfection d’aucune vertu,
mais encore d’accomplir méritoirement le premier acte de la vie
chrétienne ?.
Cependant, de la pénurie de doctrine dans le prêtre,
viennent la maigreur et la rareté des instructions sur le Saint
Esprit. Les chrétiens réfléchis s’en étonnent et s’en affligent. Dans un
langage qu’on nous permettra de citer, tel qu’il a frappé nos oreilles, ils
demandent si le Saint-Esprit a été destitué, puisqu’on ne parle plus de Lui ?
Bien que fondées sur des raisons différentes, les plaintes des fidèles sont
aussi légitimes que celles du clergé. Elles appellent la satisfaction d’un
besoin dont plusieurs peut-être ne se rendent pas bien compte, mais qui n’en
est pas moins réel. Nous voulons parler de l’invincible tendance qu’éprouve
tout homme venant en ce monde, à se développer en Dieu : Anima naturaliter
christiana.
Image active de Celui qui est amour, l’âme aspire à lui
ressembler. Or, ainsi que la foi nous l’enseigne, le Saint-Esprit est l’amour
même ; l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il en résulte que, sans la
connaissance sérieuse du Saint-Esprit, par conséquent de la grâce et de ses
opérations, le principe de la vie divine, déposé en nous par le baptême, se
trouve arrêté ou contrarié dans son développement.. Le chrétien souffre,
végète, s’étiole, et difficilement il parvient à la vérité de la vie
surnaturelle. Pour arriver au sommet de l’échelle de Jacob, il faut d’abord en
connaître les échelons.
Ces observations regardent les bons chrétiens, dont un grand
nombre, malgré leur instruction, pourraient presque dire comme autrefois les
néophytes d’Éphèse : «S’il y a un Saint-Esprit, nous n’en avons pas entendu
parler, nous le connaissons fort peu et nous l’invoquons encore moins». (Sed
neque si Spiritus Sanctus est, audivimus. Act., XIX, 2).
Que dire de ces multitudes innombrables, qui se remuent au
sein des villes ou qui peuplent les campagnes ? Sans autre Science religieuse
que les leçons nécessairement très imparfaites, et toujours trop vite oubliées,
du catéchisme, quel pensez-vous que soit pour elles le Saint-Esprit ? Nous ne
craindrons pas de l’affirmer : Il est le Dieu inconnu dont saint Paul trouva
l’autel solitaire en entrant dans Athènes. Si elles ont conservé quelques
notions des principaux mystères de la foi, l’expérience apprend qu’à l’égard du
Saint-Esprit, de Son influence nécessaire, de l’enchaînement et du but final de
Ses opérations successives, elles vivent dans une ignorance à peu près
complète. Ces multitudes, personne ne le contestera, forment l’immense majorité
des nations actuelles. Tel est le sens dans lequel se trouve tristement
justifiée l’épigraphe de cet ouvrage : « Au Dieu inconnu : Ignoto Deo»(1).
(1) Chacun connaît, nous a-t-on dit, en quel sens ce mot a été pris par saint Paul. Cette manière d’envisager le Saint-Esprit n’équivaut-elle pas à dire que les chrétiens ont ignoré jusqu’à ce jour la divinité de cette Personne, ce qui est inexact ? - Chacun connaît si peu dans quel sens l’Ignoto Deo a été pris par saint Paul, que les plus érudits eux-mêmes l’ignorent. On peut le voir dans Cornelius a Lapide in hunc loc. ; dans les nombreuses dissertations écrites sur ce sujet, soit dans les Annales de philosophie chrétienne, soit dans le savant ouvrage de Mamachi, Origines et antiquitates Christiana, t. I, lib. XI, p. 329, edit. Rom, in-4, 1749. - Pris dans le sens le plus accepté, l’Ignoto Deo veut dire, non que les païens ignoraient complètement le vrai Dieu, mais qu’ils n’avaient pas une idée juste de Ses perfections ni de Ses œuvres et surtout qu’ils ne Lui rendaient pas le culte qui Lui étai t dû . Appliqué au Saint-Esprit comme nous l’avons fait dans l’épigraphe de cet ouvrage, l’Ignoto Deo n’a donc rien de forcé. Conformément à la pensée de saint Paul, il veut dire, non pas que les chrétiens de nos jours ignorent la divinité du Saint-Esprit, mais que la plupart n’ont pas une connaissance bien claire de Ses œuvres, de Ses dons, de Ses fruits, de Son action sur le monde, et surtout qu’ils ne Lui rendent pas, le culte de confiance et d’amour auquel Il a tant de droits. - Se défier des objections improvisées.
Si la connaissance imparfaite du Saint-Esprit est un
obstacle à la perfection du chrétien, nous demandons ce que sera l’ignorance
absolue ? Quelle peut être la vie divine dans celui qui n’en connaît pas même
le principe ? Un couvercle de plomb s’interpose entre lui et le monde surnaturel.
Ce monde de la grâce, cette vraie, cette unique société des âmes, avec ses
éléments divins, ses lois merveilleuses, ses glorieux habitants, ses devoirs
sacrés, ses magnificences incomparables, ses réalités éternelles, ses luttes,
ses joies, ses ressources et son but ; ce monde, pour lequel l’homme est fait
et dans lequel il doit vivre, est pour lui comme s’il n’était pas. La noble
ambition qu’il devait exciter se change en indifférence, l’estime en mépris,
l’amour en dégoût.
Au lieu d’être toute surnaturelle, la vie, ou ne l’est plus
qu’à demi, ou, concentrée dans le monde sensible, elle devient terrestre et
animale. Le Naturalisme, usurpant l’empire des âmes, forme le caractère général
de la société. Divorce déplorable ! qui, détournant l’humanité de sa fin,
dépouille le Saint-Esprit de Sa gloire et ravit au Verbe Incarné le prix de Son
sang, pour le livrer au démon.
IV. Le quatrième motif, c’est l’intérêt de la société. Dire que, depuis la
prédication de l’Évangile, il ne s’est jamais vu une insurrection contre le
christianisme aussi générale et aussi opiniâtre qu’aujourd’hui, c’est dire une
chose triviale à force d’être répétée, et malheureusement à force d’être vraie.
Mais dire cela, c’est avouer que jamais le monde n’a été aussi malade, par conséquent
aussi menacé de catastrophes inconnues ; c’est déclarer, en dernière analyse,
que jamais, depuis dix-huit siècles, Satan n’a régné avec un pareil empire. Qui
sauvera le malade ? Les hommes ? Non. Au temporel comme au spirituel, il n’y a
qu’un Sauveur, l’Homme-Dieu, le Christ Jésus. Lui seul est la voie, la vérité
et la vie : trois choses sans lesquelles tout salut est impossible. Comment
l’Homme-Dieu sauvera-t-Il le monde, si le monde doit être sauvé ? Comme Il le
sauva il y a deux mille ans : par le Saint-Esprit. Pourquoi ? Parce que le
Saint-Esprit est, le négateur adéquat de Satan ou du mauvais Esprit (1).
(1) Le Saint-Esprit est l’amour, Satan est la haine ; Notre Seigneur a sauvé le monde en s’incarnant et en mourant pour nous. Or, le mystère de l’Incarnation, dit saint Thomas, est attribué au Saint-Esprit ; et la mort de Notre Seigneur est également, selon saint Paul, attribuée au Saint-Esprit, qui per Spiritum Sanctum semetipsum obtulit. Et David, prévoyant le salut du monde, disait : Emittes Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terræ. En vertu de l’axiome : Causa causæ est causa causati, il est donc très permis de dire que c’est par le Saint-Esprit que Notre Seigneur a sauvé le monde.
Allons plus loin. Si, à nulle époque des siècles
évangéliques, le règne de Satan n’a été aussi général et aussi accepté qu’il
l’est aujourd’hui, l’action du Saint-Esprit devra revêtir des caractères d’une
étendue et d’une force exceptionnelles. Les axiomes de géométrie ne nous
paraissent pas plus rigoureux que ces propositions. De cette nécessité pour le
monde actuel d’une nouvelle effusion du Saint-Esprit, il existe je ne sais
quels pressentiments dont il ne faut pas exagérer la valeur, mais dont il
semblerait téméraire de ne tenir aucun compte.
Acceptés par le comte de Maistre, manifestés par un grand
nombre d’hommes respectables, au double titre du savoir et de la vertu, ils
sont descendus dans le monde de la piété et forment les bases d’une attente
assez générale. Abusant de ce fond de vérité, le démon lui-même en a fait
sortir une secte récemment condamnée par l’Église. A l’influence nouvelle du
Saint-Esprit, on attribue le triomphe éclatant de l’Église, la paix du monde,
l’unité de bercail annoncée par les Prophètes et par Notre-Seigneur Lui-même,
ainsi que les autres merveilles dont le dogme de l’Immaculée Conception paraît
être le gage.
Quoi qu’il en soit, une chose demeure certaine et donne à un
Traité du Saint-Esprit tout le mérite de l’à-propos. Le monde ne sera sauvé que
par le Saint-Esprit. Mais comment le Saint-Esprit sauvera-t-Il le monde, si le
monde Le repousse ? et il Le repoussera, s’il ne L’aime pas. Comment
L’aimera-t-il? Comment L’appellera-t-il ? Comment courra-t-il, éperdu, se
placer sous Son empire, s’il ne Le connaît pas ? Faire connaître le
Saint-Esprit nous semble donc, à tous les points de vue, une nécessité plus
pressante que jamais.
V.
Tels sont, en abrégé, les principaux motifs de notre travail. Nous sera-t-il
permis d’en ajouter un autre ? Pendant vingt-cinq ans, nous avons combattu le
Mauvais Esprit, en signalant le retour de son règne au sein des nations
actuelles.
Longtemps inaperçu des uns, opiniâtrement nié par les
autres, ce fait culminant de l’histoire moderne est aujourd’hui palpable. De
l’aveu de tous, le Satanisme ou le Paganisme, ce qui est tout un, atteint sous
nos yeux des limites aussi inconnues que sa puissance. Par un de ses organes
les plus accrédités, la Compagnie de Jésus, non suspecte en ce, point, vient de
reconnaître la réalité du terrible phénomène et de la proclamer, dans Rome, à
quelques pas du Vatican.
En 1862, pendant l’octave de l’Épiphanie, le père Curci, rédacteur de la Civiltà cattolica, monte en chaire, et huit fois il pousse le cri d’alarme, en montrant que l’Europe, l’Italie, Rome elle-même, sont envahies par le paganisme. «Le monde moderne, s’écrie-t-il, retourne à grands pas au paganisme. Sans en ressusciter la grossière idolâtrie, il y retourne par ses pensées, par ses affections, par ses tendances, par ses œuvres, par ses paroles. Cela est tellement vrai, que si, de l’immense sépulcre qu’on appelle le sol romain, sortait vivant le peuple contemporain des Scipions et des Coriolans, et que, sans regarder nos temples et notre culte, il faisait attention seulement aux pensées, aux aspirations, au langage du grand nombre, je suis convaincu qu’il ne trouverait entre eux et lui de différence sensible, que dans la prostration des âmes et l’imbécillité des idées (Tutto quel discorso dimostra che la società moderna ritorna a grau passi al paganesimo, ec. II Paganesimo antico e moderno. Roma, 1862.».
Et plus loin : « Oh ! oui; il n’est que trop vrai, et, quoi
qu’il m’en coûte, je le dirai : taire le mal n’est pas un moyen de le guérir.
Le monde actuel, et, à l’heure qu’il est, plus peut-être qu’aucune autre partie
du monde, notre Italie commence évidemment à avoir des pensées, des affections,
des désirs peu différents de ceux des païens. Ne croyez pas qu’il soit
nécessaire pour cela d’adorer les idoles. Non. Le paganisme, dans sa partie
constitutive, ou dans sa raison d’être, n’implique autre chose que le
Naturalisme. Or, si vous regardez la société et la famille ; si vous écoutez
les discours qui s’échangent ; si vous lisez les livres et les journaux qui
s’impriment ; si vous considérez les tendances qui se manifestent : c’est à
peine si en tout cela vous trouverez autre chose que la nature, la nature
seule, la nature toujours.
« Eh bien, ce Naturalisme envahisseur et dominateur de la
société moderne, c’est le paganisme pur, tout pur ;
mais paganisme mille fois plus condamnable que l’ancien, attendu que le
paganisme moderne est l’effet de l’apostasie de cette foi, que le paganisme
ancien reçut avec tant de joie, embrassa avec tant d’amour . Paganisme
ressuscité, qui a toutes les servilités et toutes les abominations du défunt,
sans en avoir l’originalité et la grandeur, attendu qu’il est impossible de
ressusciter la grandeur païenne, ceux qui l’ont tenté n’ayant abouti qu’à des
parodies malheureuses et toujours ridicules, si trop souvent elles n’avaient
été atroces. Paganisme désespéré, attendu qu’aucun Balaam ne lui a promis une
étoile de Jacob, comme à l’ancien, qui attendait un appel à la vie ; tandis que
le nôtre, né de la corruption du christianisme, ou plutôt d’une civilisation
décrépite et gangrenée, n’a plus à attendre d’autre appel que celui du
souverain Juge, vengeur de tant de miséricordes foulées aux pieds (Ora, cotesto
naturalisme, introdotto e dominante nel moderno mondo, è pure e pretto
paganesimo, etc., p, 12) ».
Ainsi, de l’aveu même de nos adversaires les plus ardents, le ver rongeur des sociétés modernes n’est ni le protestantisme, ni l’indifférentisme, ni telle autre maladie sociale à dénomination particulière, mais bien le paganisme qui les renferme toutes ; le paganisme dans ses éléments constitutifs, tel que le monde le subissait il y a dix-huit siècles. Dès lors, pour compléter nos travaux, que restait-il, sinon essayer de glorifier le Saint-Esprit, afin que, reprenant Son empire, Il chasse l’usurpateur et régénère de nouveau la face de la terre ?
VI. Quant au plan de l’ouvrage, il est tracé par le sujet. Le Saint-Esprit
en Lui-même et dans Ses œuvres ; l’explication de Ses œuvres merveilleuses dans
l’Ancien et dans le Nouveau Testament, par conséquent l’action incessante, universelle
du Saint-Esprit, et l’action non moins incessante du mauvais Esprit ; la place
immense que tient dans le monde de la nature, aussi bien que dans le monde de
la grâce, et que doit, sous peine de mort, tenir, dans notre vie, la troisième
Personne, aujourd’hui si oubliée et si inconnue, de l’adorable Trinité ; la
double régénération du temps et de l’éternité, à laquelle Son amour nous
conduit ; la nature, les conditions, la pratique du culte que le ciel et la
terre Lui doivent à tant de titres : tel est l’ensemble des matières qui
composent ce Traité.
En voici l’ordre : Deux Esprits opposés se disputent
l’empire du monde . Commencée dans le
ciel, la guerre s’est perpétuée sur la terre. Isaïe et saint Jean la décrivent.
Saint Paul nous dit que c’est contre le démon que nous avons à lutter. Notre
Seigneur Lui-même annonce qu’Il n’est venu sur la terre que pour détruire le
règne du démon. Nous ne mettons pas aux prises ces deux Esprits, ils y sont ;
nous n’inventons pas le fait, nous le constatons. Comme il est impossible de
connaître la rédemption sans connaître la chute ; de même, il est impossible de
faire connaître l’Esprit du bien, sans faire connaître l’Esprit du mal. A peine
avons-nous dit l’existence du Saint-Esprit, que nous sommes obligé de parler de
Satan, dont la noire figure apparaît comme l’ombre à côté de la lumière.
L’existence de ces deux Esprits suppose celle d’un monde
supérieur au nôtre, la division de ce monde en deux camps ennemis, ainsi que
son action permanente, libre et universelle sur le monde inférieur. La réalité
de ces trois faits établie, nous constatons la personnalité de l’Esprit
mauvais, sa chute, la cause et les conséquences de sa chute, par conséquent
l’origine historique du mal.
Les deux Esprits ne sont pas demeurés dans des régions
inaccessibles à l’homme, étrangers à ce qui se passe sur la terre. Loin de là ;
maîtres du monde, ils se révèlent comme les fondateurs de deux cités : la Cité
du bien et la Cité du mal . Cités visibles, palpables, aussi anciennes que l’homme,
aussi étendues que le globe, aussi durables que les siècles, elles renferment
dans leur sein le genre humain tout entier, en deçà et au delà du tombeau. La
connaissance approfondie de ces deux Cités importe également à l’homme, au
chrétien, au philosophe, au théologien :
A l’homme, attendu que chaque individu, chaque peuple,
chaque époque appartient nécessairement à l’une ou à l’autre ;
Au chrétien, attendu que l’une est la demeure de la vie et
le vestibule du ciel ; l’autre, la demeure de la mort et, le vestibule de
l’enfer ;
Au philosophe, attendu que la lutte éternelle des deux Cités
forme la trame générale de l’histoire, et seule rend compte de ce que le monde
a vu, de ce qu’il voit, de ce qu’il verra jusqu’à la fin, de crimes et de
vertus, de prospérités et de revers, de paix et de révolutions ;
Au théologien, attendu que les deux Cités, montrant en
action l’Esprit du bien et l’Esprit du mal, les font mieux connaître que tous
les raisonnements.
Ainsi, les deux Cités sont l’objet d’une étude dont
l’importance, peut-être la nouveauté, feront pardonner la longueur.
La formation, l’organisation, le gouvernement, le but de la
Cité du bien ; son roi, le Saint-Esprit, révélé par les noms
qu’Il porte dans les Livres saints ; ses princes, les bons anges ; leur nature,
leurs qualités, leurs hiérarchies, leurs ordres, leurs fonctions, la raison des
uns et des autres : autant de sujets d’investigations particulières.
Elles sont suivies d’un travail analogue sur la Cité du mal.
Nous faisons connaître sa formation, son gouvernement, son but ; son roi,
Satan, révélé par ses noms bibliques ; ses princes, les démons ; leurs
qualités, leurs hiérarchies, leur habitation, leur action sur l’homme et sur
les créatures.
Toute cité se divise en deux classes : les gouvernants et
les gouvernés. Après les princes viennent les citoyens
de deux cités : les hommes. Nous montrons leur existence placée entre deux
armées ennemies qui se la disputent, ainsi que les remparts dont le
Saint-Esprit environne la Cité du bien, pour empêcher l’homme d’en sortir ou le
démon d’y pénétrer.
Connaître les deux Cités en elles-mêmes et dans leur
existence métaphysique, ne suffit pas à nos besoins : il faut les voir en
action. De là, l’histoire religieuse, sociale, politique et contemporaine de
l’une et de l’autre. Ce tableau embrasse, dans ses causes intimes, toute
l’histoire de l’humanité : nous n’avons pu que l’ébaucher. Néanmoins, notre
esquisse met en relief le point capital, c’est-à-dire le parallélisme effrayant
qui existe entre la Cité du bien et la Cité du mal, entre l’œuvre divine pour
sauver l’homme, et l’œuvre satanique pour le perdre. Exposer ce parallélisme
non seulement dans son ensemble, mais encore dans ses principaux traits, nous a
semblé le meilleur moyen de démasquer l’Esprit de ténèbres et de faire sentir
vivement au monde actuel, incrédule ou léger, la présence permanente et
l’action multiforme de son plus redoutable ennemi.
De là résulte, évidente comme la lumière, l’obligation perpétuelle et perpétuellement impérieuse où nous sommes tous, peuples et individus, de nous tenir sur nos gardes , et, sous peine de mort, de rester ou de nous replacer sous l’empire du Saint-Esprit. Cette conséquence termine le premier volume de l’ouvrage et conduit au second.
VII. Pour que l’homme et le monde sentent la nécessité de se replacer sous
l’empire du Saint-Esprit , il faut, avant tout, qu’ils connaissent ce divin
Esprit : Ignoti nulla cupido. Une connaissance générale et purement
philosophique ne saurait suffire. Il faut une science intime, détaillée,
pratique : la donner est le but de nos efforts.
Après avoir montré la divinité du Saint-Esprit, parlé de Sa
procession et de Sa mission, expliqué Ses attributs, nous suivons Son action
spéciale sur le monde physique et sur le monde moral, dans l’Ancien Testament.
Ce travail nous prépare aux temps évangéliques.
Ici se révèle, dans toute la magnificence de Son amour, la
troisième Personne de l’adorable Trinité. Devant nous se présentent quatre
grandes créations : la sainte Vierge, le Verbe Incarné, l’Église, le Chrétien.
Ces quatre chefs-d’œuvre sont étudiés avec d’autant plus de soin, qu’ils sont
toute la philosophie de l’histoire ; car ils résument tout le mystère de la
grâce, c’est-à-dire toute l’action de Dieu sur le monde.
Ce mystère de la grâce, par lequel l’homme devient dieu,
est, autant qu’il a dépendu de nous, exposé dans ses admirables détails. Nous
disons le principe de notre génération divine, les éléments dont il se compose,
leur nature, leur enchaînement, leur développement successif, jusqu’à ce que le
fils d’Adam soit parvenu à la mesure du Verbe Incarné, Fils de Dieu et Dieu
Lui-même.
Les Vertus, les Dons, les Béatitudes, les Fruits du
Saint-Esprit, tout le travail intime de la grâce, si peu estimé de nos jours,
parce qu’il est bien peu connu, sont expliqués avec l’étendue nécessaire au
chrétien qui veut s’instruire lui-même, et au prêtre chargé d’instruire les
autres.
Les béatitudes du temps conduisent à la béatitude de
l’éternité. Devenu enfant de Dieu par le Saint-Esprit, l’homme a droit à
l’héritage de son Père. Franchissant le seuil de l’éternité, nous essayons de
soulever un coin du voile jeté sur les splendeurs et les délices de ce royaume
créé par l’amour, régi par l’amour, où tout est, pour le corps comme pour l’âme,
lumière sans ombre, vie sans limites, c’est-à-dire communication plénière,
incessante du Saint-Esprit aux élus et des élus au Saint-Esprit : flux et
reflux d’un océan d’amour qui plongera les élèves du Chrême, a lumni
Clarismatis, dans une ivresse éternelle.
Tant de bienfaits de la part du Saint-Esprit demandent une reconnaissance proportionnée de la part de l’homme. Nous montrons comment cette reconnaissance s’est manifestée dans la suite des siècles, comment elle doit se manifester encore . Elle brille dans le tableau du culte du Saint-Esprit, des fêtes, des associations, des pratiques publiques et privées, établies en l’honneur du Bienfaiteur éternel, à qui toute créature du ciel et de la terre est redevable de ce qu’elle est, de ce qu’elle a, de ce qu’elle espère : Ne que enim est ullum omnino donum absque Spiritu Saneto ad creaturam perveniens.
VIII. Pour remplir notre tâche, trois fois difficile par sa nature, par son
étendue et par la précision théologique qu’elle demande, nous avons, sans
parler des conciles et des constitutions pontificales, appelé à notre aide les
oracles de la vraie science, les Pères de l’Église. Leur doctrine sur le
Saint-Esprit est si profonde et si abondante, que rien ne peut la remplacer.
Ajoutons qu’aujourd’hui on la connaît si peu, qu’elle offre tout l’intérêt de
la nouveauté.
S’agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des
définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer
l’enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine ?
Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître . Puissent
les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de
plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd’hui les esprits
sérieux, vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine !
N’est-il pas temps de revenir, demanderons-nous à ce propos,
de l’aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l’Église, à la
société elle-même ? Il existe un génie, unique en son genre, que l’admiration
des siècles appelle le Prince de la théologie, l’Ange de l’école, le Docteur
angélique. Dans une vaste synthèse ce génie embrasse toutes les sciences
théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et les enseigne avec une
clarté et une profondeur incomparables. Bien que pour la forme, quelquefois
même pour le fond, sa doctrine soit, de temps à autre, marquée de l’inévitable
cachet de l’humanité, elle est cependant tellement sûre dans son ensemble,
qu’au concile de Trente, ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales
de l’Église ; méritèrent, suivant la tradition, d’être placés à côté de la
Bible elle-même. Ce grand génie est un saint à qui le Vicaire de Jésus-Christ,
en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : « Autant frère
Thomas a écrit d’articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus
éclairé l’Église, que tous les autres docteurs. C’est une encyclopédie qui
tient lieu de tout. A son école, on profite plus, dans un an, qu’à celle de
tous les autres docteurs pendant toute la vie(1)». Enfin, pour que rien ne
manque à sa gloire, c’est un génie tellement puissant, qu’un hérésiarque du
seizième siècle ne craignait pas de dire : «Otez Thomas, et je détruirai
l’Église ».
(1)Tolle Thomam, et Ecclesiam dissipabo. - Malgré les dénégations de Bayle, ce mot est de Bucer.
Ainsi, on peut considérer saint Thomas, placé au milieu des
siècles, tout à la fois comme un réservoir, où sont venus se réunir tous les
fleuves de doctrine de l’Orient et de l’Occident, et comme un crible par
lequel, dégagées de tout ce qui n’est pas haute et pure science, les eaux de la
tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur
fécondité.
Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l’Église et
si redoutable à l’hérésie ; la Renaissance l’avait à peu près banni des
séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens . Il y a
moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit
social, parlait de saint Qui connaissait ses ouvrages ? Qui les lisait ? Qui
les méditait ? Qui les imprimait ? Par qui et par quoi l’a-t-on remplacé ?
Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins,
le vœu de l’hérésiarque. Aussi, qu’est-il arrivé ? Où est aujourd’hui parmi
nous la science de la théologie, de la philosophie et du droit public ? Dans
quel état se trouvent l’Église et la société ? Quelle est la trempe des armes
employées à leur défense ? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité,
la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart
des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons,
catéchismes ? Nous n’avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le
mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas. Heureux si ces quelques
lignes, échappées à ce qu’il y a de plus intime dans l’âme, la douleur et
l’amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide !
IX. Nous exprimerons un dernier vœu, c’est de voir se réveiller, dans le
clergé et dans les fidèles, l’ardeur apostolique pour le Saint-Esprit. S’il est
vrai qu’entre les temps actuels et les premiers siècles du christianisme il
existe plus d’un rapport, ajoutons un nouveau trait de ressemblance par notre
empressement à connaître et par notre fidélité à invoquer la troisième Personne
de l’adorable Trinité, source inépuisable de lumière, de force et de
consolation.
Que les paroles du Sage, appliquées au Saint-Esprit et si bien comprises de nos aïeux, deviennent l’encouragement de nos efforts et la règle de notre conduite. « Bienheureux l’homme qui demeure dans la Sagesse, qui médite ses perfections et avec elle étudie les merveilles du Dieu créateur, rédempteur et glorificateur ; qui rumine ses voies dans son cœur ; qui approfondit ses mystères ; qui la poursuit comme le chasseur, et se met en embuscade pour la surprendre ; qui regarde par ses fenêtres ; qui écoute à ses portes ; qui se tient près de sa maison, et qui plante à ses murailles le clou de sa tente, afin d’habiter sous sa main. A l’ombre de cette divine Sagesse, lui et ses fils, ses facultés, ses œuvres, sa vie et sa mort, goûteront les délices de la paix. Elle-même les nourrira de ses fruits, les protégera de ses rameaux ; et, à l’abri des tempêtes, ils vivront heureux et reposeront dans la gloire: Et in gloria ejus requiescet (Eccl., XIX, 22 et segq)».
CHAPITRE PREMIER L’ESPRIT DU BIEN ET
L’ESPRIT DU MAL.
Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. - Preuves de
leur existence : la foi universelle, le dualisme. L’existence de ces deux
Esprits suppose celle d’un monde supérieur au nôtre. - Nécessité, de la
démontrer. – La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. - Ce
qu’est le monde surnaturel. - Preuves de son existence : la religion,
l’histoire, la raison. - Passages de M. Guizot.
Deux Esprits opposés se disputent l’empire du monde (Cette
expression, dont l’équivalent se trouve presque à chaque page de l’Ancien et du
Nouveau Testament, sera expliquée dans le cours de ce chapitre).
L’histoire n’est que le récit de leur lutte éternelle. Ce
grand fait suppose :
L’existence d’un monde supérieur au nôtre ;
La division de ce monde en bon et en mauvais ;
La double influence du monde supérieur sur la création
inférieure.
Quatre vérités fondamentales qu’il faut, avant tout, mettre
au-dessus de contestation. Que deux Esprits opposés se disputent l’empire de
l’homme et de la création, ce dogme est écrit en tête de la théologie de tous
les peuples et dans la biographie de chaque individu. La révélation l’enseigne.
Le paganisme ancien le montre dans l’adoration universelle des génies, bons et
mauvais. Le bouddhisme de l’Indien, du Chinois et du Tibétain, le fétichisme du
nègre de l’Afrique, comme la sanglante idolâtrie de l’Océanien, continuent d’en
fournir la preuve incontestable. Au cœur de la civilisation, non moins qu’au
centre de la barbarie, l’expérience le rend sensible dans un fait toujours
ancien et toujours nouveau, le Dualisme.
A moins de nier toute distinction entre la vérité et
l’erreur, entre le bien et le mal, entre tuer son père et le respecter,
c’est-à-dire, à moins de faire du genre humain un bétail, on est bien forcé de
reconnaître sur la terre la coexistence et la lutte perpétuelle du vrai et du
faux, du juste et de l’injuste, d’actes bons et d’actes mauvais. Or, ce phénomène
est un mystère inexplicable, autrement qu e
par l’existence de deux Esprits opposés, supérieurs à l’homme.
Pour n’en citer qu’une preuve : le sacrifice humain a fait
le tour du monde. Il continue, à l’heure qu’il est, chez tous les peuples qui
n’adorent pas l’Esprit du bien, le Saint-Esprit, tel que la révélation le fait
connaître. Mais l’idée du sacrifice humain est aussi étrangère aux lumières de
la raison, qu’elle est opposée aux sentiments de la nature. Quoi qu’elle fasse,
la raison demeurera éternellement impuissante à trouver un rapport quelconque
entre le meurtre de mon semblable et l’expiation de mon péché. Loin de suivre
l’instinct de la nature, le père, si dégradé qu’il soit, a toujours frémi, et
il frémira toujours, en portant lui-même son enfant au couteau du
sacrificateur.
Cependant le sacrifice de l’homme par l’homme, de l’enfant
par le père, est un fait ; il a donc une cause. C’est un fait universel et
permanent ; il a donc une cause universelle et permanente. C’est un fait
humainement inexplicable ; il a donc une cause surhumaine. C’est un fait qui se
produit partout où ne règne pas l’Esprit du bien, il est donc inspiré et
commandé par l’Esprit du mal.
Expliquant seuls le dualisme, ces deux Esprits sont les
vrais dominateurs du monde. Ce n’est pas à coup sûr, et nous avons hâte de le
dire, qu’ils soient égaux entre eux. Le prétendre serait tomber dans le
manichéisme : erreur monstrueuse que la raison repousse et que la foi condamne.
La vérité est que ces deux Esprits sont inégaux, d’une inégalité infinie. L’un
est Dieu, puissance éternel le ;
l’autre, une simple créature, être éphémère qu’un souffle pourrait anéantir . Seulement, par un conseil de Son
infaillible sagesse, mais dont l’homme ici-bas ne pourra jamais sonder la
profondeur, Dieu a laissé à Satan le redoutable pouvoir de lutter contre Lui ;
et, dans la possession du genre humain, de tenir la victoire indécise. Nous
essayerons bientôt de soulever un coin du voile qui couvre cet incontestable
mystère.
En attendant, l’existence de deux Esprits opposés suppose
l’existence d’un monde supérieur au nôtre. Par là, nous entendons un monde
composé d’êtres plus parfaits et plus puissants que nous, dégagés de la matière
et purement spirituels : Dieu, les anges bons et mauvais, en nombre
incalculable ; monde des causes et des lois, sans lequel le nôtre n’existerait
pas ou marcherait au hasard, comme le navire sans boussole et sans pilote ;
monde pour lequel l’homme est fait et vers lequel il aspire ; monde qui nous
enveloppe de toutes parts, et avec lequel nous sommes incessamment en rapports
; à qui nous parlons, qui nous voit, qui nous entend, qui agit sur nous et sur
les créatures matérielles, réellement, efficacement, comme l’âme agit sur le
corps.
Loin d’être une chimère, l’existence de ce monde supérieur
est la première des réalités. La religion, l’histoire, la raison, se réunissent
pour en faire l’article fondamental de la foi du genre humain. Aujourd’hui plus
que jamais, il est nécessaire de le démontrer : car la négation du surnaturel
est la grande hérésie de notre
temps . Naguère M. Guizot lui-même en faisait la remarque. Il écrivait :
«Toutes les attaques dont le christianisme est aujourd’hui l’objet, quelque diverses
qu’elles soient dans leur nature ou dans leur mesure, partent d’un même point
et tendent à un même but, la négation du surnaturel dans les destinées d e l’homme et du monde, l’abolition
de l’élément sur naturel dans la religion chrétienne, dans son histoire comme
dans ses dogmes .
« Matérialistes, panthéistes, rationalistes, sceptiques,
critiques, érudits, les uns hautement, les autres très discrètement, tous
pensent et parlent sous l’empire de cette idée, que le monde et l’homme, la
nature morale comme la nature physique, sont uniquement gouvernés par des lois
générales, permanentes et nécessaires, dont aucune volonté spéciale n’est
jamais venue et ne vient jamais suspendre ou modifier le cours»(1).
(1) L’Église et la Société chrétienne en 1861, chap IV, p. 19 et 20. -Dans sa prétendue Vie de Jésus, Renan vient de donner tristement raison à M. Guizot. Renan n’est qu’un écho.
Rien n’est plus exact. Nous ajouterons seulement qu’indiquer
le mal n’est pas le guérir. Afin de mettre sur la voie du remède , il aurait
fallu dire comment, après dix-huit siècles de surnaturalisme chrétien, l’Europe
actuelle se trouve peuplée de naturalistes de toute nuance, dont la race,
florissante dans l’antiquité païenne, avait disparu depuis la prédication de
l’Évangile. Quoi qu’il en soit, les négations individuelles s’évanouissent
devant des affirmations générales. Or, le genre humain a toujours affirmé
l’existence d’un monde surnaturel.
L’existence d’une religion chez tous les peuples est un
fait. Ce fait est inséparable de la croyance à un monde surnaturel. « C’est,
continue M. Guizot, sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct inné
du surnaturel que toute religion se fonde. Dans tous les lieux, dans tous les
climats, à toutes les époques de l’histoire, à tous les degrés de la
civilisation, l’homme porte en lui ce sentiment, j’aimerais mieux dire ce
pressentiment, que le monde qu’il voit, l’ordre au sein duquel il vit, les
faits qui se succèdent régulièrement et constamment autour de lui, ne sont pas
tout.
« En vain il fait chaque jour dans ce vaste ensemble des
découvertes et des conquêtes ; en vain il observe et constate savamment les
lois permanentes qui y président : sa pensée ne se renferme point dans cet
univers livré à la science. Ce spectacle ne suffit point à son âme ; elle
s’élance ailleurs ; elle cherche, elle entrevoit autre chose ; elle aspire pour
l’univers et pour elle-même à d’autres destinées, à un autre maître : Par delà
tous les cieux, le Dieu des cieux réside, a dit Voltaire ; et le Dieu qui est
par delà les cieux, ce n’est pas la nature personnifiée, c’est le surnaturel en
personne. C’est à lui que les religions s’adressent ; c’est pour mettre l’homme
en rapport avec lui qu’elles se fondent. Sans la foi instinctive de l’homme au
surnaturel, sans son élan spontané et invincible vers le surnaturel, la
religion ne serait pas (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p.
21).
Le genre humain ne croit pas seulement à l’existence isolée
d’un monde surnaturel, il croit encore à l’action libre et permanente,
immédiate et réelle de ses habitants sur le monde inférieur. De cette foi
constante nous trouvons la preuve dans un fait non moins éclatant que la
religion elle-même, c’est la prière : « Seul entre tous les êtres ici-bas,
l’homme prie. Parmi les instincts moraux, il n’y en a point de plus naturel, de
plus universel, de plus invincible que la prière. L’enfant s’y porte avec une
docilité empressée. Le vieillard s’y replie comme dans un refuge contre la
décadence et l’isolement. La prière monte d’elle-même sur les jeunes lèvres qui
balbutient à peine le nom de Dieu, et sur les lèvres mourantes qui n’ont plus
la force de le prononcer.
« Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou
barbares, on rencontre à chaque pas des actes et des formules d’invocation.
Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures,
sous l’empire de certaines impressions de l’âme, les yeux s’élèvent, les mains
se joignent, les genoux fléchissent, pour implorer ou pour rendre grâces, pour
adorer ou pour apaiser. Avec transport ou avec tremblement, publiquement ou
dans le secret de son cœur, c’est à la prière que l’homme s’adresse en dernier
recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de sa
destinée. C’est dans la prière qu’il cherche, quand tout lui manque, de l’appui
pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l’espérance pour la
vertu (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 22) ».
Qu’on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la
bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D’abord, je voudrais qu’on me
montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur
morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu’elle prie, l’âme se
soulage, se relève, s’apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers
Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le
corps, quand il passe d’un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et
pure. Dieu vient en aide à ceux qui L’implorent, avant et sans qu’ils sachent
s’Il les exaucera. S’il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces
heureux effets de la prière, parce qu’il ne les a jamais éprouvés, il faut le
plaindre ; mais on ne le réfute pas.
La prière a une forme plus élevée que la parole, c’est le
sacrifice. Plus facile à constater, puisqu’elle est toujours palpable, cette
seconde forme n’est pas moins universelle que la première. En usage chez tous
les peuples, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, le sacrifice
s’est offert à des êtres bons ou mauvais, mais toujours étrangers au monde
inférieur. Jamais le sang d’un taureau n’a ruisselé sur les autels en l’honneur
d’un taureau, d’un être matériel, ni même d’un homme.
Le droit au sacrifice ne commence pour l’homme que lorsque
la flatterie voit un génie personnifié en lui, et c’est à ce génie que le
sacrifice s’adresse ; ou, lorsqu’en le retirant du monde inférieur, la mort a
fait de lui l’habitant du monde surnaturel. Or, dans la pensée du genre humain,
le sacrifice a la même signification que la prière. Perpétuellement offert, il
est donc la preuve perpétuelle de la foi de l’humanité à l’influence permanente
du monde supérieur sur le monde inférieur.
L’homme ne s’est jamais contenté d’admettre une action
générale et indéterminée des agents surnaturels, sur le monde et sur lui.
Interrogé à tel moment qu’il vous plaira de sa longue existence, il vous dira :
Je crois au gouvernement du monde matériel par le monde spirituel, comme je
crois au gouvernement de mon corps par mon âme ; je crois que chaque partie du
monde inférieur est dirigée par un agent spécial du monde surnaturel, chargé de
la conserver et de la maintenir dans l’ordre. Je crois ces vérités, comme je
crois que dans les gouvernements visibles, pâle reflet de ce gouvernement
invisible, l’autorité souveraine, personnifiée dans ses fonctionnaires, est
présente à chaque partie de l’empire, afin de la protéger et de la faire
concourir à l’harmonie générale.
Personne n’ignore que les peuples de l’antiquité païenne,
sans exception aucune, ont admis l’existence de héros, de demi-dieux, auxquels
ils attribuent les faits merveilleux de leur histoire, leurs législations,
l’établissement de leurs empires. Personne n’ignore qu’ils ont cru, écrit,
chanté que chaque partie du monde matériel est animée par un esprit qui préside
à son existence et à ses mouvements : que cet esprit est un être surnaturel,
digne des hommages de l’homme et assez puissant pour faire de la créature, dont
le soin lui est confié, un instrument de bien ou un instrument de mal. La même
croyance est encore aujourd’hui en pleine vigueur, chez tous les peuples
idolâtres des cinq parties du monde.
Dans cette croyance unanime, base de la religion et de la
poésie, aussi bien que de la vie publique et privée du genre humain, n’y a-t-il
aucune parcelle de vérité ? A moins d’être frappé de démence, qui oserait le
soutenir ? Le monde des corps est gouverné par le monde des esprits : tel est,
bien que l’ayant altéré sur quelques points secondaires, le dogme fondamental
dont le genre humain a toujours été en possession.
Voulons-nous l’avoir dans toute sa pureté ? Relisons les
divins oracles. Dès la première page de l’Ancien Testament, nous voyons
l’Esprit du mal se rendre sensible sous la forme du serpent, et ce séducteur
surnaturel exercer sur l’homme et sur le monde une domination qu’il n’a jamais
perdue. Nous voyons, d’un autre côté, les Esprits du bien gouverner le peuple
de Dieu, comme les ministres d’un roi gouvernent son royaume.
Depuis Abraham, père de la nation choisie, jusqu’aux
Macchabées, derniers champions de son indépendance, tous les hommes de la Bible
sont dirigés, secourus, protégés par des agents surnaturels, dont l’influence
détermine les grands événements consignés dans l’histoire de ce peuple, type de
tous les autres. Successeur, disons mieux, développement du peuple juif, le
peuple chrétien nous offre le même spectacle. Mais, si les plus parfaites entre
toutes les sociétés ont toujours été, si elles sont encore placées sous la
direction du monde angélique, à plus forte raison les sociétés moins, parfaites
se trouvent-elles, à cause même de leur infériorité, soumises au même
gouvernement.
Quant aux créatures purement matérielles, écoutons le
témoignage des plus grands génies qui aient éclairé le monde. «Les anges, dit
Origène, président à toutes choses, à la terre, à l’eau, à l’air, au feu,
c’est-à-dire aux principaux éléments; et, suivant cet ordre, ils parviennent à
tous les animaux, à tous les germes et jusqu’aux astres du firmament». Saint
Augustin n’est pas moins explicite. « Dans ce monde, dit-il, chaque créature
visible est confiée à une puissance angélique, suivant le témoignage plusieurs
fois répété des saintes Écritures». Même langage dans la bouche de saint
Jérôme, de saint Grégoire de Naziance et des organes les plus authentiques de
la foi du genre humain régénéré.
De cette foi universelle, invincible, la vraie philosophie
donne deux raisons péremptoires : l’harmonie de l’univers et la nature de la
matière.
L’harmonie de l’univers .
Il n’y a pas de saut dans la nature : Natura non facit saltum. Toutes les
créatures visibles à nos yeux se superposent, s’emboîtent, s’enchaînent les
unes aux autres par des liens mystérieux, dont la découverte successive est le
triomphe de la science. De degrés en degrés, toutes viennent aboutir à l’homme.
Esprit et matière, l’homme est la soudure de deux mondes. Si, par son corps, il
est au degré le plus élevé de l’échelle d es êtres matériels ; il est, par son
âme, au plus bas de l’échelle des êtres spirituels. La raison en est que la
perfection des êtres, par conséquent leur supériorité hiérarchique, se calcule
sur leur ressemblance plus ou moins complète avec Dieu, l’être des êtres,
l’esprit incréé, la perfection par excellence.
Or, la créature purement matérielle est moins parfaite que
la créature matérielle et spirituelle en même temps. A son tour, celle-ci est
moins parfaite que la créature purement spirituelle. Puisqu’il n’y a point de
saut dans les œuvres du Créateur, au-dessus des êtres purement matériels, il y
a donc des êtres mixtes ; au-dessus des êtres mixtes, des êtres purement
spirituels ; au-dessus de l’homme, des anges. Purs esprits, ces brillantes
créatures, hiérarchiquement disposées, continuent la longue chaîne des êtres et
sont, à l’égard de l’homme, ce qu’il est lui-même à l’égard des créatures
purement matérielles, ou inférieures à lui ; elles le rattachent à Dieu, comme
l’homme lui-même rattache la matière à l’esprit (1).
(1) La perfection de l’univers exigeait cette gradation des êtres, c’est la remarque de saint Thomas : Necesse est ponere aliquas creaturas incorporeas. Id enim quod praecipue in rebus creatis Deus intendit, est bonum quod consistit in assimilatione ad Deum. Perfecta autem assimilatio effectus ad causam attenditur, quando effectua imitatur causam secundum illud per quod causa producit effectum ; sicut calidum, facit calidum. Deus autem creaturam producit per intellectum et voluntatem. Unde ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquae creaturae intellectuales. I. p. q. 50. art. 1. Cor.)
Tout cela est fondé sur deux grandes lois que la raison ne
saurait contester, sans tomber dans l’absurde. La première, que toute la
création descendue de Dieu t end incessamment à remonter à Dieu, car tout être
gravite vers son centre. La seconde, que les êtres inférieurs ne peuvent
retourner à Dieu que par l’intermédiaire des êtres supérieurs. Or, nous l’avons
vu, l’être purement matériel étant, par sa nature même, inférieur à l’être
mixte, c’est par celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. A son tour,
l’être mixte, étant naturellement inférieur à l’être pur esprit, c’est par
celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. La théologie catholique formule
donc un axiome de haute philosophie, lorsqu’elle dit : « Tous les êtres
corporels sont gouvernés et maintenus dans l’ordre par des êtres spirituels ;
toutes les créatures visibles par des créatures invisibles ».
La nature de la matière .
La matière est inerte de sa nature, personne ne peut le nier : « Cependant, dit
saint Thomas, nous voyons de toutes parts la matière en mouvement. Le mouvement
ne peut lui être communiqué que par des êtres naturellement actifs. Ces êtres
sont et ne peuvent être que des puissances spirituelles, qui, se superposant
les unes aux autres, aboutissent aux anges et à Dieu même, principe de tout
mouvement. De là, ces paroles de saint Augustin : Tous les corps sont régis par
un esprit de vie doué d’intelligence ; et celles-ci de saint Grégoire : Dans ce
monde visible, rien ne peut être mis en ordre et en mouvement, que par une
créature invisible. Ainsi, le monde des corps tout entier est fait pour être
régi par le monde des esprits» (2).
(2) Omnia corpora reguntur per spiritum vitae rationalem. De Trinit. lib. III, cap. IV). In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Dialog. IV, cap. v. Et ideo natura corporalis nata est moveri immediate a natura spirituali secundum locum. Pars I, quaest. cx, art. 1, 2, 3. - Il y a donc autant d’âmes qu’il y a de vies : vie et âme végétative, vie et âme sensitive, vie et âme intellective. Inutile de dire que les deux premières âmes ne sont pas de la même nature que la nôtre, pas plus que la vie dont elles sont le principe
A cette preuve tirée du mouvement de la matière se joint un
fait «qui mérite, dit encore M. Guizot, toute l’attention des adversaires du
surnaturel. Il est reconnu et constaté par la science que notre globe est
antérieur à l’homme. De quelle façon et par quelle puissance le genre humain
a-t-il commencé sur la terre ? Il ne peut y avoir de son origine que deux
explications : ou bien il a été le travail propre et intime des forces
naturelles de la matière ; ou bien il a été l’œuvre d’un pouvoir surnaturel,
extérieur et supérieur à la matière. La création spontanée ou la création
libre, il faut, à l’apparition de l’homme ici-bas, l’une ou l’autre de ces
causes.
« Mais en admettant, ce que pour mon compte je n’admets
nullement, les générations spontanées, ce mode de production ne pourrait,
n’aurait jamais pu produire que des êtres enfants, à la première heure et dans
le premier état de la vie naissante. Personne, je crois, n’a jamais dit, et
personne ne dira jamais que, par la vertu d’une génération spontanée, l’homme,
c’est-à-dire l’homme et la femme, le couple humain, ont pu sortir, et qu’ils
sont sortis un jour, du sein de la matière, tout formés, tout grands, en pleine
possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le
paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter.
« C’est pourtant à cette condition seulement, qu’en
apparaissant pour la première fois sur la terre, l’homme aurait pu y vivre, s’y
perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant
à l’état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent,
impuissant, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblotant et
gémissant, sans mère pour l’entendre et pour le nourrir. C’est cependant là le
seul premier homme que la génération spontanée puisse donner.
Évidemment, l’autre origine du genre humain est la seule
admissible, la seule possible. Le fait surnaturel de la création explique seul
l’apparition de l’homme ici-bas ... Et les rationalistes sont contraints de
s’arrêter devant le berceau surnaturel de l’humanité, impuissants à en faire
sortir l’homme sans la main de Dieu» (L’Eglise et la société chrétienne en
1861, chap. IV, p. 26).
En résumé, interrogé sur le monde surnaturel, le genre
humain répond par trois actes de foi Je crois et j’ai toujours cru à
l’existence d’un monde supérieur.
Je crois et j’ai toujours cru au gouvernement du monde
inférieur, non par des lois immuables, mais par l’action libre d’agents
supérieurs.
Je crois et j’ai toujours cru que, dans certains cas, Dieu
intervient par Lui-même ou par Ses agents, d’une manière exceptionnelle, dans
le gouvernement du monde inférieur, c’est-à-dire qu’Il suspend ou modifie les
lois dont Il est l’auteur, et qu’Il fait des miracles .
Je crois en particulier, ajoute le monde moderne, l’élite de
l’humanité, que je suis né d’un miracle. Mon existence tout entière repose sur
la foi à la résurrection d’un mort, et ma civilisation a pour piédestal un
tombeau.
Pour taxer d’erreur cette foi constante, universelle, invincible, il faut
prouver que le genre humain, depuis son origine jusqu’à nos jours, est atteint
d’une triple folie. Folie, d’avoir cru à l’existence d’un monde surnaturel ;
folie d’avoir cru à l’influence des êtres supérieurs sur les êtres inférieurs ;
folie d’avoir cru que le législateur suprême est libre de modifier ses lois ou
d’en suspendre le cours.
Ces trois opérations de piété filiale, religieusement
accomplies, et le genre humain dûment convaincu d’avoir toujours été frappé de
démence, il en reste une quatrième : le négateur du surnaturel devra prouver
que lui-même n’est pas fou.
CHAPITRE II DIVISION DU MONDE
SURNATUREL.
Certitude de cette division : le dualisme universel et
permanent. - Cause de cette division : un acte coupable. Origine historique du
mal. - Explication du passage de Saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le
ciel, etc. Nature de ce combat. - Grandeur de ce combat. - Dans quel ciel il
eut lieu. - Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités
surnaturelles. - Les anges connaissent naturellement les premières avec
certitude. L’épreuve eut pour objet une
vérité de l’ordre surnaturel. - Chute des anges.
Nous venons de voir que le monde supérieur, le monde des
intelligences pures, gouverne nécessairement l’homme et le monde qui lui est
inférieur. Logiquement il en résulte que le Roi du monde supérieur est le vrai
Roi de toutes choses. Anges, hommes, forces de la nature ne sont que ses
agents. Tout relève de Lui ; Lui seul ne relève de personne. Dès lors, il
semble que dans l’univers tout devrait être paix et unité. Autre est la réalité
: le dualisme est partout.
Or, le dualisme n’est dans le monde inférieur que parce
qu’il est dans le monde supérieur ; dans le monde des faits, que parce qu’il
est dans le monde des causes. La division et la guerre ont donc éclaté dans le
ci el, avant de descendre sur la terre. Profondes, acharnées, universelles,
permanentes, ce qu’elles sont parmi les hommes, elles le sont parmi les anges.
En un mot, le monde surnaturel divisé en bon et en mauvais, telle est la
seconde vérité fondamentale qu’il faut mettre en lumière.
Dieu étant la bonté par essence, tout ce qui sort de ses
mains ne peut être que bon (Deus charitas est.
I Joan., IV,
16. - Vidit Deus cuncta
quae fecerat, et erant valde bona. Gen., I 31.). Puisqu’une partie des
habitants du monde supérieur sont mauvais, et qu’ils ne sont pas tels par
nature, il faut nécessairement conclure qu’ils le sont devenus . Nul ne devient
mauvais que par sa faute. Toute faute suppose le libre arbitre . Les mauvais
anges ont donc été libres, et ils ont abusé de leur liberté. Mais quelle est
l’épreuve à laquelle ils ont volontairement failli ? Si la raison en constate
l’existence, seule la révélation peut en expliquer la nature. Sous peine de
déraisonner éternellement, il faut donc interroger Dieu Lui-même, auteur de
l’épreuve et témoin de ses résultats.
Voici ce que l’Ancien des jours dit à son confident le plus
intime : Un grand combat eut lieu dans le ciel ; Michel et ses anges
combattaient contre le Dragon ; et le Dragon combattait, et ses anges avec lui.
Ces quelques mots renferment des trésors de lumières. Là, et là seulement, est
l’origine historique du mal . Partout ailleurs incertitudes, contradictions, ténèbres,
tâtonnements éternels. Comme nous touchons au grand problème du monde,
insistons sur chaque syllabe de l’oracle divin.
Quel est ce combat, praelium ? Les anges étant de purs
esprits, ce combat ne fut pas une lutte matérielle, comme
celle des Titans de la mythologie ; ni une bataille semblable à celles qui se
livrent sur la terre, où tour à tour les
combattants s’attaquent de loin avec des projectiles, se prennent corps à
corps, se renversent et se foulent aux pieds.
Comme les êtres qui en sont les acteurs, un combat d’anges est purement
intellectuel. C’est une opposition entre purs esprits, dont les uns disent oui
à une vérité, et les autres non. C’est un grand combat, praeliun magnum. Il est
grand, en effet, à quelque point de vue qu’on l’envisage. Grand, par le nombre
et la puissance des combattants ; grand, parce qu’il fut le commencement de
tous les autres ; grand, par ses résultats immenses, éternels ; grand, par la
vérité qui en fut l’objet. Pour diviser le ciel en deux camps irréconciliables,
pour entraîner dans l’abîme la troisième partie des anges, et pour assurer à
jamais la félicité des autres : il faut que la vérité en litige ait été un
dogme fondamental.
Quelle peut être la nature de cette vérité proposée comme
épreuve, à l’adoration des célestes hiérarchies ?
Pour les anges, comme pour les hommes, il y a deux sortes de vérités : les
vérités de l’ordre naturel et les vérités de l’ordre surnaturel. Les premières
n’excèdent pas les facultés naturelles de l’ange et de l’homme. Il en est
autrement des secondes : expliquons ce point de doctrine.
Ouvrage d’un Dieu infiniment bon, tout être est créé pour le
bonheur. Le bonheur de l’être consiste dans son union avec la fin pour laquelle
il a été créé. Tous les êtres ayant été créés par Dieu et pour Dieu, leur
bonheur consiste dans leur union avec Dieu. Dans les êtres intelligents, faits
pour connaître et pour aimer, cette union a lieu par la connaissance et par
l’amour. Développés autant que le permettent les forces de la nature, cette connaissance
et cet amour constituent le bonheur naturel de la créature.
Dieu ne s’en est pas contenté. Afin de procurer aux êtres
doués d’intelligence un bonheur infiniment plus grand, sa bonté,
essentiellement communicative, a voulu que les anges et les hommes s’unissent
au Bien suprême, par une connaissance beaucoup plus claire et par un amour
beaucoup plus intime, que ne l’exigeait leur bonheur naturel : de là le bonheur
surnaturel.
De là aussi deux sortes de connaissances de Dieu ou de la
vérité : une connaissance naturelle, qui consiste dans la vue de Dieu, autant
que la créature en est capable par ses propres forces ; une connaissance
surnaturelle, qui consiste dans une vue de Dieu, supérieure aux forces de la
nature et infiniment plus claire que la première. Cette seconde connaissance
est une faveur entièrement gratuite . Etres libres, les anges et les hommes
doivent, pour s’en assurer la possession, remplir les conditions auxquelles
Dieu la promet.
De là enfin, comme il vient d’être dit, relativement aux
anges et à l’homme, deux sortes de vérités : les vérités de l’ordre naturel et
les vérités de l’ordre surnaturel. Les anges connaissent parfaitement,
complètement, dans leurs principes et dans leurs dernières conséquences, dans
l’ensemble et dans le détail, toutes les vérités de l’ordre naturel,
c’est-à-dire qui rentrent dans la sphère native de leur intelligence. Dans
cette sphère, pour eux, nulle erreur, nul doute, par conséquent nulle
contradiction possible. D’où leur vient cette admirable prérogative ? De
l’excellence même de leur nature. Expliquons encore ce point de haute
philosophie, si connu de la barbarie du moyen-âge, et si inconnu de notre
siècle de lumières.
L’ange est une intelligence pure. Son entendement est
toujours en acte, jamais en puissance : c’est-à-dire que l’ange n’a pas
seulement, comme l’homme, la faculté ou la possibilité de connaître, mais qu’il
connaît actuellement. Écoutons ces grands philosophes, toujours anciens, et
toujours nouveaux, qu’on appelle les Pères de l’Église et les théologiens
scolastiques. « Pour connaître, disent-ils, les anges n’ont besoin ni de
chercher, ni de raisonner, ni de composer, ni de diviser : ils se regardent, et
ils voient. La raison en est que, dès le premier instant de leur création, ils
ont eu toute leur perfection naturelle et possédé les espèces intelligibles, ou
représentations des choses, parfaitement lumineuses, au moyen desquelles ils
voient toutes les vérités qu’ils peuvent connaître naturellement. Leur
entendement est comme un miroir parfaitement pur, dans lequel se réfléchissent
et s’impriment sans ombre, sans augmentation ni diminution, les rayons du
soleil de vérité.
« Autre est l’entendement de l’homme. C’est un miroir
imparfait, semé de taches plus ou moins épaisses et plus ou moins nombreuses,
qui ne disparaissent qu’en partie sous l’effort laborieux et sans cesse
renouvelé de l’étude et du raisonnement. La raison en est que l’âme humaine,
étant unie an corps, doit recevoir successivement des choses sensibles, et par
les choses sensibles, une partie des espèces intelligibles au moyen desquelles
la vérité lui est connue. C’est même pour cela que l’âme est unie au corps. »
Puisque, dès l’instant de leur création, les anges connurent
parfaitement toutes les vérités de l’ordre naturel, leur épreuve a eu
nécessairement pour objet quelque vérité de l’ordre surnaturel. Inaccessibles
aux forces natives de leur entendement, ces vérités ne leur sont connues que
par la révélation. « Dans les anges, dit saint Thomas, il y a deux connaissances
: l’une naturelle, par laquelle ils connaissent les choses soit par leur
essence, soit par les espèces innées. En vertu de cette connaissance, ils ne
peuvent atteindre aux mystères de la grâce, car ces mystères dépendent de la
pure volonté de Dieu. L’autre surnaturelle, qui les béatifie, et en vertu de
laquelle ils voient le Verbe et toutes choses dans le Verbe : Par cette vision,
ils connaissent les mystères de la grâce, non pas tous ni tous également, mais
selon qu’il plaît à Dieu de les leur révéler. »
Et le combat eut lieu dans le ciel , in Coelo. Quel est ce
ciel ? Il y a trois cieux ou trois sphères de vérités : le ciel des vérités
naturelles ; le ciel de la vision béatifique ; le ciel de la foi intermédiaire
entre les deux premiers.
Nous venons de voir que, dès le premier instant de leur
création, les anges connaissent parfaitement, dans leur
ensemble et dans leurs dernières conséquences, toutes les vérités de l’ordre
naturel. Cette connaissance fait leur gloire : car elle établit leur immense
supériorité sur l’homme. Ainsi, de leur part, nul intérêt à protester contre
aucune de ces vérités. Nulle possibilité même de le faire ; car tout être
répugne invinciblement à sa destruction. Les vérités de l’ordre naturel étant
con-naturelles aux anges, protester contre elles eût été protester contre leur
être même : les nier eût été une sorte de suicide. Le combat n’eut donc, pas
lieu dans le ciel des vérités naturelles.
Il n’eut pas non plus pour théâtre le ciel de la vision
béatifique. Récompense de l’épreuve, ce ciel est le séjour éternel de la paix.
Là, toutes les intelligences angéliques et humaines, placées en face de la
vérité, qu’elles contemplent sans voile, confirmées en grâce, unies en charité
et consommées en gloire, vivent de la même vie, sans oppositions, sans
divisions, sans rivalités possibles.
Quel est donc le ciel du combat ? Évidemment le séjour ou
l’état dans lequel les anges devaient, comme l’homme,
subir l’épreuve pour mériter la gloire. En quoi consistait l’épreuve ? Évidemment
encore dans l’admission de quelque mystère inconnu de l’ordre surnaturel. Pour
être méritoire, cette admission devait être coûteuse. Elle eut donc pour objet
quelque mystère qui, aux yeux des anges, semblait choquer leur raison, déroger
à leur excellence et nuire à leur gloire.
Admettre humblement ce mystère sur la parole de Die u,
l’adorer malgré ses obscurités et les répugnances de leur nature, afin de le
voir après l’avoir cru : telle était l’épreuve des anges. Par cet acte de
soumission, ces sublimes intelligences, courbant leurs fronts radieux devant le
Très-Haut, lui disaient : « Nous ne sommes que des créatures ; vous seul êtes
l’Etre des êtres. Votre science est infinie. Si grande qu’elle soit, la nôtre
ne l’est pas. Votre charité égale votre sagesse : nous embrassons dans la
plénitude de l’amour le mystère que vous daignez nous révéler. » Dans les
conseils de Dieu, cet acte d’adoration, qui implique l’amour et la foi, était
décisif pour les anges, comme un acte semblable le fut pour Adam, comme il
l’est pour chacun de nous : Quiconque ne croira pas sera condamné (Qui vero non
crediderit, condemnabitur. Marc., XVI, 16).
« Et Michel et ses anges combattaient contre le Dragon :
Michael et angeli ejus praeliabantur cum Dracone. Le dogme à croire est à peine
proposé, qu’un des archanges les plus brillants, Lucifer, pousse le cri de la
révolte : « Je proteste. On veut nous faire descendre ; je monterai. On veut
abaisser mon trône ; je l’élèverai au-dessus des astres. Je siégerai sur le
mont de l’alliance, aux flancs de l’Aquilon. C’est moi, et non un autre qui
serai semblable au Très-Haut». Une partie des anges répète : «Nous protestons
»(1).
1Telle est la première origine du protestantisme. En ce sens, il peut se flatter de n’être pas d’hier
A ces mots, un archange, non moins brillant que Lucifer,
s’écrie : « Qui est semblable à Dieu ? Qui peut refuser de croire et d’adorer
ce qu’Il propose à la foi et à l’adoration de Ses créatures ? Je crois et
j’adore » (Quis ut Deus ?).
La multitude des célestes hiérarchies répète : « Nous croyons et nous adorons.
»
Aussitôt punis que coupables, Lucifer et ses adhérents,
changés en horribles démons, sont précipités dans les profondeurs de l’enfer,
que leur orgueil venait de creuser.
Effrayante sévérité de la justice de Dieu ! Quelle en est la
cause, et d’où vient qu’il y a eu miséricorde pour l’homme et non pour l’ange ?
La raison en est dans la supériorité de la nature angélique. Les anges sont
irréversibles, tandis que l’homme ne l’est pas. « C’est un article de la foi
catholique, dit saint Thomas, que la volonté des bons anges est confirmée dans
le bien, et la volonté des mauvais obstinée dans le mal. La cause de cette
obstination est non dans la gravité de la faute, mais dans la condition de la
nature. Entre l’appréhension de l’ange et l’appréhension de l’homme il y a
cette différence que l’ange appréhende ou saisit immuablement par son
entendement, comme nous saisissons nous-mêmes les premiers principes que nous
connaissons. L’homme, au contraire, par sa raison ; appréhende ou saisit la
vérité d’une manière variable, allant d’un point à un autre, ayant même la
possibilité de passer du oui au non. D’où il suit que sa volonté n’adhère à une
chose que d’une manière variable, puisqu’elle conserve même le pouvoir de s’en
détacher et de s’attacher à la chose contraire. Il en est autrement de la
volonté de l’ange. Elle adhère fixement et immuablement. »
Nous connaissons l’existence, le lieu et le résultat de
l’épreuve ; mais quelle en fut la nature ? En d’autres termes : quel est le
dogme précis, dont la révélation devint la pierre d’achoppement pour une partie
des célestes intelligences ? L’examen de cette question sera l’objet des
chapitres suivants.
CHAPITRE III DOGME QUI A DONNÉ LIEU
A LA DIVISION D U MONDE SURNATUREL.
L’incarnation du Verbe, cause de la chute des anges - Preuves : enseignements des théologiens.
– Saint Thomas. - Viguier. - Suarez. - Catharin.
Décrété de toute éternité, le dogme de l’Incarnation du
Verbe fut, à son heure, proposé à l’adoration des anges. Les uns acceptèrent
humblement la supériorité qu’Il créait en faveur de l’homme ; les autres,
révoltés de la préférence donnée à la nature humaine, protestèrent contre le
divin conseil. Telle est la pensée d’un grand nombre de docteurs illustres. A
tous égards, elle mérite l’attention du théologien et du philosophe. Le premier
y trouve la solution des plus hautes questions de la science divine. Au second,
elle explique et elle explique seule le caractère intime de la lutte éternelle
du bien et du mal. Trois propositions incontestables nous semblent, d’ailleurs,
en démontrer la justesse. Le mystère de l’Incarnation fut l’épreuve des anges :
si 1°, ils ont eu connaissance de c e mystère ; si 2° ce mystère était de
nature à blesser leur orgueil et à exciter leur jalousie ; si 3°, le Verbe
Incarné es t l’unique objet de la haine de Satan et de ses anges.
Écoutons les docteurs établissant cette triple vérité. Dès
le commencement de leur existence, dit saint Thomas, tous les anges connurent
de quelque manière le mystère du règne de Dieu accompli par le Christ, mais
surtout à partir du moment où ils furent béatifiés par la vision du Verbe :
vision que n’eurent jamais des démons, car elle fut la récompense de la foi des
bons anges. »
Que tous les anges, sans exception, aient eu dès le premier
instant de leur création une certaine connaissance du Verbe éternel, la raison
s’élève jusqu’à le comprendre. Le Verbe est le soleil de vérité qui éclaire
toute intelligence sortant de la nuit du néant : il n’y en a pas d’autre.
Miroirs d’une rare perfection, les anges ne purent pas ne point réfléchir
quelques rayons de ce divin soleil, dont ils étaient les images les plus
parfaites. Mais, bien qu’ils eussent la conscience d’eux-mêmes et des vérités
dont ils étaient en possession, ces rayons étaient encore voilés, et ils
devaient l’être.
Créés dans l’état de grâce, les anges ne jouirent pas, dès
l’origine, de la vision béatifique. Ils ne connurent donc qu’imparfaitement le
règne de Dieu par le Verbe. Que ce Verbe adorable, par qui tout a été fait,
serait le trait d’union entre le fini et l’infini, entre le Créateur et la
création tout entière, et qu’ainsi Il établirait glorieusement le règne de Dieu
sur l’universalité de ses œuvres : telles furent les connaissances
rudimentaires des esprits angéliques. C’était en germe le mystère de
l’Incarnation ou de l’union hypostatique du Verbe avec la créature, mais rien
de plus.
Expliquant les paroles du maître Les anges, dit un savant
disciple de saint Thomas, ont une double connaissance du Verbe, une
connaissance naturelle, et une connaissance surnaturelle.
« Une connaissance naturelle, par laquelle ils connaissent
le Verbe dans Son image, resplendissant dans leur propre nature. Cette première
connaissance, éclairée de la lumière de la grâce et rapportée à la gloire de
Dieu et du Verbe, constituait la béatitude naturelle dans laquelle ils furent
créés. Toutefois, ils n’étaient pas encore parfaitement heureux, puisqu’ils
étaient capables d’une plus grande perfection, et qu’ils pouvaient la perdre,
ce qui, en effet, eut lieu pour un grand nombre.
« Une connaissance surnaturelle ou gratuite, en vertu de
laquelle les anges connaissent le Verbe par essence et non par image. Celle-là
ne leur fut pas donnée au premier instant de leur création, mais au second,
après une libre élection de leur part. »
Prêtons maintenant l’oreille à Suarez, par la bouche de qui,
dit Bossuet, parle toute l’école : « Il faut tenir pour extrêmement probable le
sentiment qui croit que le péché d’orgueil commis par Lucifer a été le désir de
l’union hypostatique : ce qui l’a rendu dès le principe l’ennemi mortel de
Jésus-Christ . J’ai dit que cette opinion est très vraisemblable, et je
continue de le dire. Nous avons montré que tous les anges, dans l’état d’épreuve,
avaient eu révélation du mystère de l’union hypostatique qui devait s’accomplir
dans la nature humaine. Il est donc infiniment croyable que Lucifer aura trouvé
là l’occasion de son péché et de sa chute.»
Une des gloires théologiques du concile de Trente, Catharin,
soutient hautement la même opinion. Avec d’autres commentateurs, il explique
ainsi le texte de saint Paul : Et lorsqu’il l’introduisit de nouveau dans le
monde, il dit : Que tous ses anges l’adorent (Hebr. I, 6) : « Pourquoi ce mot
de nouveau, une seconde fois ? Parce que le Père éternel avait déjà introduit
une première fois Son Fils dans le m onde,
lorsque, dès le commencement, Il Le proposa à l’adoration des anges et leur
révéla le mystère de l’Incarnation. Il L’introduisit une seconde fois,
lorsqu’il
L’envoya sur la terre pour S’incarner effectivement. Or, à
cette première introduction ou révélation, Lucifer et ses
anges refusèrent à Jésus-Christ leur adoration et leur
obéissance. Tel fut leur péché.
« En effet, suivant la doctrine commune des Pères, le démon
a péché par envie contre l’homme ; et il est plus probable qu’il a péché avant
que l’homme fût créé.
Or, il ne faut pas croire que les anges aient porté envie à
la perfection naturelle de l’homme, en tant que créé à l’image et à la
ressemblance de Dieu. Dans cette supposition, chaque ange aurait eu la même
raison, et même une plus forte, de jalouser les autres anges. Il est donc plus
vraisemblable que le démon a péché par l’envie de la dignité à laquelle il a vu
la nature humaine élevée dans le mystère de l’Incarnation. »
Au chapitre suivant, de nouvelles autorités viendront
confirmer le sentiment de l’illustre théologien.
CHAPITRE IV (SUITE DU PRECEDENT).
Naclantus. - Nouveau passage de Viguier. - Rupert. -
Raisonnement - Témoignages de saint Cyprien, de saint Irénée, de Cornélius à
Lapide. - Conclusion.
Un autre membre du concile de Trente, le très savant évêque
de Foggia, Naclantus, s’exprime ainsi : « Dès le principe, Lucifer et Adam
lui-même connurent le Christ, au moins par la lumière de la foi ou d’une
révélation particulière, comme le Créateur, le Seigneur et l’océan de tous les
biens. Mais, égarés par leur propre faute, ils détournèrent les yeux de la
lumière, et, comme s’ils ne L’avaient pas connu pour le Seigneur et pour
l’auteur de toute grâce et de toute félicité, ils refusèrent de se soumettre à
Lui. Ils Le méprisèrent même de la manière la plus impie ; c’est ce que
l’Écriture appelle ne pas Le connaître. Quant à Lucifer, la chose est évidente.
Non seulement il prétendit s’élever par lui-même jusque dans le ciel, mais
encore tuer le Christ, envahir Son trône et marcher Son égal. »
Afin d’établir que la haine du Verbe Incarné fut le péché de
Lucifer , et qu’elle n’a encore
d’autre but que de le combattre, Naclantus montre qu’à son tour, le Verbe
Incarné n’a d’autre pensée que de combattr e Satan et de détruire son œuvre . «
Le Christ est venu pour détruire les œuvres du diable. En effet, le Christ
meurt, et la tête de Satan est écrasée, et lui-même chassé de son empire. Le
Christ descend aux enfers, et Satan est dépouillé ; les armes et les trophées
dans lesquels il mettait sa confiance lui sont enlevés. Le Christ triomphe, et
Satan, nu et prisonnier, est livré au mépris du monde et laissé en exemple à
ses partisans. »
Le même enseignement se trouve, mais d’une manière bien plus
explicite, dans le grand théologien espagnol Viguiero. Partant du texte de
saint Thomas, il dit : « Lucifer, considérant la beauté, la noblesse, la
dignité de sa nature et sa supériorité sur toutes les créatures, oublia la
grâce de Dieu, à laquelle il était redevable de tout. Il méconnut, de plus, les
moyens de parvenir à la félicité parfaite que Dieu réserve à Ses amis. Enflé
d’orgueil, il ambitionna cette félicité suprême, et le ciel des cieux, partage
de la nature humaine qui devait être unie hypostatiquement au Fils de Dieu. Il
envia cette place qui, dans l’Écriture, est appelée la droite de Dieu , jalousa
la nature humaine et communiqua son désir à tous les anges dont il était
naturellement le chef.
« Comme, dans les dons naturels, il était supérieur aux
anges, il voulut l’être aussi dans l’ordre surnaturel. Il leur insinua donc de
le choisir pour médiateur ou moyen de parvenir à la béatitude surnaturelle, au
lieu du Verbe Incarné, prédestiné de toute éternité à cette mission. Tel est le
sens de ses paroles : Je monterai dans le ciel ; je placerai mon trône
au-dessus des astres les plus élevés. Je siégerai sur la montagne de
l’alliance, aux flancs de l’Aquilon. Je monterai sur les nuées ; je serai
semblable au Très-Haut (Is., XIV, 13,14).
« Au même instant, les bons anges, se souvenant de la grâce
de Dieu, principe de tous les biens, et connaissant, par la foi la passion du
vrai médiateur, le Verbe Incarné, auquel les décrets éternels avaient réservé
la place et l’office de médiateur, dont Lucifer voulait s’emparer, ne voulurent
point s’associer à sa rapine. Ils lui résistèrent ; et, grâce au mérite de la
passion du Christ prévue, ils vainquirent par le sang de l’Agneau . C’est ainsi
que la gravitation vers Dieu, que, dès le premier instant de leur création, ils
avaient commencée, partie par inclination naturelle, partie par impulsion de la
grâce, librement, mais imparfaitement, ils la continuèrent en pleine et
parfaite liberté.
« Quant aux mauvais anges, il y en eut de toutes les
hiérarchies et de tous les ordres, formant en tout la troisième partie du ciel.
Éblouis, comme Lucifer, de la noblesse et de la beauté de leur nature, ils se
laissèrent prendre au désir d’obtenir la béatitude surnaturelle, par leurs
propres, forces ; et par le secours de Lucifer, acquiescèrent à ses
suggestions, applaudirent à son projet, portèrent envie à la nature humaine, et
jugèrent que l’union hypostatique, l’office de médiateur, et la droite de Dieu,
convenaient mieux à Lucifer qu’à la nature humaine, inférieure à la nature
angélique.
« Après cet instant, dont la durée nous est inconnue, de
libre et complète élection, le Dieu tout-puissant communiqua aux bons anges la
claire vision de son essence, et condamna au feu éternel les mauvais, avec
Lucifer, leur chef, auquel il dit : Tu ne monteras pas mais tu descendras et tu
seras traîné dans l’enfer (Is., XIV, 1). Aussitôt les bons anges, ayant Michel
et Gabriel à leur tête, exécutèrent l’ordre de Dieu, et commandèrent à Lucifer
et à ses partisans de sortir du ciel, où ils prétendaient rester. Malgré eux,
il fallut obéir.
« Par ce qui précède, il est évident : 1° que Lucifer n’a
pas péché en ambitionnant d’être égal à Dieu. Il était trop éclairé pour
ignorer qu’il est impossible d’égaler Dieu, puisqu’il est impossible qu’il y
ait deux infinis. De plus, il est impossible qu’une nature d’un ordre inférieur
devienne une nature d’un ordre supérieur, attendu qu’il faudrait, pour cela,
qu’elle s’anéantît. Il n’a pu avoir un pareil désir, attendu encore que toute
créature désire, avant tout et invinciblement, sa conservation. Aussi le
prophète Isaïe ne lui fait pas dire : Je serai égal, mais : Je serai semblable
à Dieu.
« Il est évident, 2° que Lucifer a péché en désirant d’une
manière coupable la ressemblance avec Dieu. Il ambitionna d’être le chef des
anges, non seulement par l’excellence de sa nature, privilège dont il
jouissait, mais en voulant être leur médiateur pour obtenir la béatitude
surnaturelle : béatitude qu’il voulait acquérir lui-même par ses propres
forces. C’est ainsi qu’il désira l’union hypostatique, l’office de médiateur et
la place réservée à l’humanité du Verbe, comme lui convenant mieux qu’à la
nature humaine, à laquelle il savait que le Verbe devait s’unir. Vouloir s’en
emparer était donc de sa part un acte de rapine. Aussi Notre-Seigneur
Jésus-Christ l’appelle voleur. » (Jean., X).
Ruard, Molina et d’autres théologiens éminents professent la
même doctrine d’une manière non moins absolue, absolute. Bien avant eux le
célèbre Rupert avait exprimé le même sentiment. Sur ces paroles du Sauveur : Il
fut homicide dès le commencement, et vous voulez accomplir les désirs de votre
Père, il dit : « Le Fils de Dieu parle ici de sa mort. Ainsi, rien n’empêche
d’entendre par cet homicide primitif l’antique haine de Satan contre le Verbe.
Cette haine, antérieure à la naissance de l’homme, Satan brûle de la
satisfaire. Pour en venir à bout, il emploie tous les moyens de faire mettre à
mort ce même Verbe de Dieu, actuellement revêtu de la nature humaine.
« Cela est d’autant plus vrai, que Notre-Seigneur ajoute :
Et il ne se tint pas dans la vérité ; ce qui eut lieu avant la création de
l’homme : En effet, à l’instant même où, s’élevant contre le Fils, qui seul est
l’image du Père, il dit dans son orgueil : Je serai semblable au Très-Haut, il
devint homicide devant Dieu, sauf à le devenir devant les hommes, en faisant
mourir par la main des Juifs l’objet éternel de sa haine... Ces paroles, il ne
se tint pas dans la vérité, signifient qu’il n’a pas continué d’aimer Celui qui
est la vérité, le Fils de Dieu. En effet, demeurer dans la vérité est la même
chose qu’aimer la vérité, et demeurer ou se tenir dans le Christ est la même
chose qu’aimer le Christ. Satan est donc homicide dès le commencement, parce
qu’il a toujours eu pour la vérité, qui est le Verbe, une haine indicible.
Ce remarquable témoignage peut se résumer ainsi : avant sa
chute, Lucifer connaissait les adorables personnes de la Sainte-Trinité, et il
Les aimait. Trop grandes étaient ses lumières pour lui permettre d’être jaloux
de Dieu, moins encore d’avoir la prétention de le devenir. Alors il se tenait
dans la vérité. Mais, quand il sut que le Verbe devait s’unir à la nature
humaine, afin de la diviniser, et, en la divinisant, l’élever au-dessus des
anges, au-dessus de lui-même, Lucifer : alors il ne se tint pas dans la vérité.
L’orgueil entra en lui ; l’orgueil amena la révolte ; la révolte, la haine ; la
haine, la chute.
D’ailleurs, pour peu qu’elle réfléchisse, la raison
elle-même se persuade sans peine que l’épreuve des anges a dû
consister dans la foi au mystère de l’Incarnation. D’abord, le péché des anges
a été un péché d’envie : c’est un point incontestable de l’enseignement
catholique : Entre tous les Pères, écoutons seulement saint Cyprien, parlant de
l’envie : « Qu’il est grand, frères bien-aimés, s’écrie-t-il, ce péché qui a
fait tomber les anges ; qui a fasciné ces hautes intelligences, et renversé de
leurs trônes ces puissances sublimes ; qui a trompé le trompeur lui-même !
C’est de là que l’envie est descendue sur la terre. C’est par elle que périt
celui qui, prenant pour modèle le maître de la perdition, obéit à ses
inspirations, comme il est écrit : C’est par la jalousie du démon que la mort
est entrée dans le monde. »
Ensuite, la jalousie des anges n’a pu avoir que deux objets
: Dieu ou l’homme. A l’égard de Dieu, vouloir être
semblable à Dieu, égal à Dieu, considéré en lui-même, et abstraction faite du
mystère de l’Incarnation, est un désir que l’ange n’a pu avoir : « Ce désir,
dit saint Thomas, est absurde et contre nature ; et l’ange le savait. » L’homme
a donc été l’objet de la jalousie de Lucifer « C’est par la jalousie qu’il eut
contre l’homme, dit saint Irénée, que l’ange devint apostat et ennemi du genre
humain. Mais, ainsi que nous l’avons vu, l’ange n’avait aucune raison d’envier
la dignité naturelle de l’homme. Cette dignité consiste dans la création à
l’image et à la ressemblance de Dieu. Or, l’ange lui-même est fait à l’image de
Dieu, et même d’une manière plus parfaite que l’homme (S. Aug., De Trinit.,
Lib. XII, cap. VII). Une seule chose élevait l’homme au-dessus de l’ange et
pouvait exciter sa jalousie : c’est l’union hypostatique.
Si le dogme de l’Incarnation, considéré en lui-même, suffit
pour expliquer la chute de Lucifer ; il l’explique mieux
encore, envisagé dans ses relations et dans ses effets. D’une part, ce mystère
est le fondement et la clef de tout le
plan divin, aussi bien dans l’ordre de la nature que dans celui de la grâce.
D’autre part, il exigeait des anges, pour être accepté, le plus grand acte
d’abnégation : acte sublime en rapport avec la sublime récompense qui devait le
couronner.
Descendue de Dieu, toute la création, matérielle, humaine et angélique, doit
remonter à Dieu ; car le Seigneur a tout fait pour Lui et pour Lui seul. Mais
une distance infinie sépare le créé de l’incréé. Pour la combler, un médiateur
est nécessaire, et, puisqu’il est nécessaire, il se trouvera. Formant le point
de jonction et comme la soudure du fini et de l’infini, ce médiateur sera le
lien mystérieux qui unira toutes les créations entre elles et avec Dieu.
Quel sera-t-il ? Évidemment celui qui, avant fait toutes choses, ne peut
laisser son ouvrage imparfait : ce sera le
Verbe éternel . A la nature divine il unira hypostatiquement la nature humaine,
dans laquelle se donnent rendez-vous la création matérielle et la création
spirituelle. Grâce à cette union, dans une même personne, de l’Etre divin et de
l’être humain, du fini et de l’infini, Dieu sera homme, et l’homme sera Dieu.
Ce Dieu-homme deviendra la déification de toutes choses, principe de grâce et
condition de gloire, même pour les anges, qui devront l’adorer comme leur
Seigneur et leur maître.
Un homme-Dieu, une vierge-mère, l’élévation la plus haute de
l’être le plus bas, la nature humaine préférée à la
nature angélique, l’obligation d’adorer, dans un homme-Dieu,
leur inférieur devenu leur supérieur ! A cette révélation, l’orgueil de Lucifer
se révolte, sa jalousie éclate. Dieu l’a vu. Rapide comme la foudre, la justice
frappe le rebelle et ses complices, dans ces dispositions coupables qui, en
éternisant leur crime, éternisent leur châtiment. Tel est le grand combat dont
parle saint Jean. Le ciel en fut le premier théâtre : la terre en sera le
second.
CHAPITRE V CONSÉQUENCES DE CETTE
DIVISION.
Expulsion des anges rebelles. - Leur habitation : l’enfer et
l’air. - Passages de saint Pierre et de saint Paul, - de Porphyre, - d’Eusèbe,
- de Bède, - de Viguier, - de saint Thomas. - Raison de cette double demeure. -
Du ciel, la lutte descend sur la
terre. - La haine du dogme de l’Incarnation, dernier mot de toutes les hérésies
et de toutes les révolutions, avant et après la prédication de l’Évangile. -
Haine particulière de Satan contre la femme. Preuves et raisons.
Et le Dragon, ajoute l’Apôtre, fut précipité sur la terre,
projectus in terram.
Quelle est cette terre ? En parlant de la chute de Lucifer
et de ses complices, saint Pierre dit que Dieu les a précipités dans l’enfer,
où ils sont tourmentés et tenus en réserve jusqu’au jour du jugement. Ailleurs,
Il nous exhorte à la vigilance en nous prévenant que le démon, semblable à un
lion rugissant, rôde sans cesse autour de nous pour nous dévorer.
De son côté, saint Paul appelle Satan le prince des
puissances de l’air, et avertit le genre humain de revêtir son armure divine,
afin de pouvoir résister aux attaques du démon. « Pour nous, dit-il, la lutte
n’est pas contre des ennemis de chair et de sang, mais contre les princes et
les puissances, contre les gouverneurs de ce monde de ténèbres, les esprits
mauvais qui habitent l’air ».
Ainsi, les deux plus illustres organes de la vérité, saint Pierre et saint Paul, donnent tour à tour,
pour habitation
aux anges déchus, l’enfer et l’air qui nous environne.
Malgré une apparente contradiction, leur langage est exact : c’est l’écho
retentissant de la tradition universelle.
Sous le nom de Pluton ou de Sérapis, les peuples anciens
n’ont-ils pas admis un roi des enfers, habitant les sombres demeures du Tartare
et environné de dieux infernaux, ses satellites et ses courtisans ? N’ont-ils
pas en même temps proclamé par mille sacrifices, mille supplications, mille
rites différents, la présence de ces dieux infernaux dans les couches
inférieures de notre atmosphère, ainsi que leur action malfaisante sur l’homme
et sur le monde ?
« Ce n’est pas en vain, dit Porphyre, que nous croyons les
mauvais démons soumis à Sérapis, qui est le même dieu que Pluton. Comme ce
genre de démons habite les lieux les plus voisins de la terre, afin d’assouvir
plus librement et plus souvent leurs abominables penchants, il n’est sorte de
crimes qu’ils n’aient coutume de tenter et de faire commettre».
Sous ce rapport le langage de l’humanité chrétienne est
semblable à celui de l’humanité païenne. Les Pères de l’Église parlent comme
les philosophes. S’adressant à Lucifer, voici ce que dit le Seigneur : « Tu fus
engendré sur la montagne sainte de Dieu ; tu naquis au milieu des pierres resplendissantes
de feu. Tu les surpassais en éclat, jusqu’au jour où l’iniquité pénétra dans
ton cœur. Ta science s’est corrompue avec ta beauté, et je t’ai précipité sur
la terre». (Ezech., XXVIII, 14 et suiv.).
« Par ces paroles et d’autres encore, nous apprenons
clairement, dit Eusèbe, le premier état de Lucifer parmi les puissances les
plus divines, et sa chute du rang le plus éminent, à cause de son orgueil
secret et de sa révolte contre Dieu. Mais au-dessous de lui nous trouvons des
myriades d’esprits du même genre, enclins aux mêmes prévarications , et à cause
de leur impiété expulsés du séjour des bienheureux. Au lieu de cette enceinte
éclatante de lumière, séjour de la Divinité, au lieu de cette gloire qui brille
dans le palais du ciel, au lieu de la société des chœurs angéliques, ils
habitent la demeure préparée pour les impies, par la juste sentence du Dieu
tout-puissant, le Tartare, que les livres saints désignent sous le nom d’abîme
et de ténèbres.
« Afin d’exercer les athlètes de la vertu et de les enrichir
de mérites, une partie de ces êtres malfaisants a reçu de Dieu la permission
d’habiter autour de la terre, dans les régions inférieures de l’air. C’est elle
qui est devenue la cause concomitante du polythéisme, qui ne vaut pas mieux que
l’athéisme, c’est elle que l’Écriture nomme par les noms qui lui conviennent
d’esprits mauvais, de démons, de principautés et de puissances, de princes du
monde, de rois malfaisants des airs. D’autres fois, en vue de rassurer les
hommes, ses bien-aimés, Dieu les désigne sous des symboles, par exemple,
lorsqu’il dit : Vous marcherez sur l’aspic et sur le basilic ; vous foulerez
aux pieds le lion et le dragon. »
Pour omettre vingt autres noms, au huitième siècle, Bède le
Vénérable parlait en Occident, comme Eusèbe, au quatrième siècle, avait parlé
en Orient. Voici ses paroles : « Soit que les démons voltigent en l’air, ou
qu’ils parcourent la terre, soit qu’ils errent dans le centre du globe ou
qu’ils y soient enchaînés, partout et toujours ils portent avec eux les flammes
qui les tourmentent : semblables au fébricitant qui, dans un lit d’ivoire, ou
exposé aux rayons du soleil, ne peut éviter la chaleur ou le froid inhérent à
sa maladie. Ainsi, que les démons soient honorés dans des temples splendides,
ou qu’ils parcourent les plaines de l’air, ils ne cessent de brûler du feu de
l’enfer. »
Plus tard, un autre témoin de la foi universelle s’exprime
en ces termes : « Une partie des mauvais anges, chassés du ciel, est restée
dans l’obscure région des nuages, c’est-à-dire dans les couches moyennes et
inférieures de l’atmosphère, portant l’enfer avec eux. Ils sont là par une
disposition de la Providence pour exercer les hommes . L’autre partie a été
précipitée dans l’enfer, dépouillée de toute noblesse et de toute dignité, non
pas naturelle toutefois, attendu, comme l’enseigne saint Denis, que les anges
déchus n’ont pas perdu leurs dons naturels, mais bien les dons gratuits,
l’amitié de Dieu, les vertus et les dons du Saint-Esprit, appelés par Isaïe les
délices du Paradis. »
Avec sa pénétration ordinaire, saint Thomas découvre la
raison de ce double séjour : « La Providence, dit l’angélique docteur, conduit
l’homme à sa fin de deux manières : directement, en le portant au bien ; c’est
le ministère des bons anges ; indirectement, en l’exerçant à la lutte contre le
mal . Il convenait que cette seconde manière de procurer le bien de l’homme fût
confiée aux mauvais anges, afin qu’ils ne fussent pas entièrement inutiles à
l’ordre général. De là, pour eux, deux lieux de tourments ; l’un à raison de
leur faute, c’est l’enfer ; l’autre à raison de l’exercice qu’ils doivent
donner à l’homme, c’est l’atmosphère ténébreuse qui nous environne.
« Or, procurer le salut de l’homme doit durer jusqu’au jour
du jugement. Jusqu’alors donc durera le ministère des bons anges et la
tentation des mauvais. Ainsi, jusqu’au dernier jour du monde , les bons anges
continueront de nous être envoyés, et les mauvais d’habiter les couches
inférieures de l’air. Toutefois, il en est parmi eux qui demeurent dans
l’enfer, pour tourmenter ceux qu’ils y ont entraînés ; de même qu’une partie
des bons anges reste dans le ciel avec les âmes des saints. Mais, après le
jugement, tous les méchants, hommes et anges, seront dans l’enfer, et tous les
bons dans le ciel. »
Le texte sacré continue en disant : « Une fois précipité sur
la terre, le Dragon se mit à persécuter la femme, persecutus est mulierem. »
Quelle est cette persécution ? Elle n’est autre chose que la
continuation du grand combat de Lucifer et de ses
anges contre le Verbe Incarné. Sur la terre comme dans le ciel, aujourd’hui
comme au commencement et jusqu’à la fin du monde : mêmes combattants, mêmes
armes, même but. Là est toute la philosophie de l’histoire passée, présente et
future. Qui ne comprend pas cela ne comprendra jamais rien à la grande énigme,
qu’on appelle la vie du genre humain sur la terre. Nous avons vu, et,
empruntant les paroles de Cornélius à Lapide, nous répétons que : « Le péché de
Lucifer et de ses anges fut un péché d’ambition. Ayant eu connaissance du
mystère de l’Incarnation, il s virent avec jalousie la nature humaine préférée
à la nature angélique. De là, leur haine contre le fils de la femme, c’est
à-dire le Christ. De là leur guerre dans le ciel : guerre à outrance qu’ils
continuent sur la terre. »
N’ayant pu s’opposer au décret de l’union hypostatique de la
nature divine avec la nature humaine, Lucifer et ses satellites sont
constamment et uniquement occupés à le frustrer de ses effets. Rendre
impossible ou inutile la foi au dogme de l’Incarnation : tel est le dernier mot
de tous leurs efforts. Ouvrons l’histoire : Grâce à la malice du démon,
l’homme, qui devait surtout bénéficier de l’Incarnation, commence par devenir
prévaricateur . Afin de le retenir éternellement éloigné du Verbe son
libérateur, Satan charge son noble esclave d’une triple chaîne. Jusqu’à la
venue du Messie, trois grandes erreurs dominent les nations : le Panthéisme, le
Matérialisme, le Rationalisme. Ces trois grandes erreurs se résument dans une
seule qui en est le principe et la fin : le Satanisme .
Mères de toutes les autres, ces monstrueuses hérésies
tendent, comme il est facile de le voir, à rendre radicalement impossible la
croyance au dogme de l’Incarnation. Le panthéisme : Si tout est Dieu,
l’Incarnation est inutile. Le matérialisme : Si tout est matière, l’Incarnation
est absurde. Le rationalisme : Si la suprême sagesse est de croire à la seule
raison, l’Incarnation est chimérique. Voilà pour les nations païennes.
Quant au peuple juif , chargé de conserver la promesse du
grand Mystère, tous les efforts de Satan ont pour but de le faire tomber dans
quelqu’une de ces erreurs et de l’entraîner dans l’idolâtrie. Diverses fois il
y réussit, du moins en partie.
Aux pieds des idoles, Israël oublie le Verbe Incarné, futur
libérateur du monde. Alors, Satan règne en paix sur le genre humain vaincu, et
l’histoire de l’antiquité n’est que l’histoire de son insolent triomphe.
Lorsque arrive la plénitude des temps, que voyons-nous ? De toutes parts les
puissances infernales rugissent. La guerre contre le dogme de l’Incarnation
recommence avec un indicible acharnement. Pour l’empêcher de s’établir, Satan
déchaîne les persécutions .
Pour le ruiner dans l’esprit de ceux qui l’ont accepté, il
déchaîne les hérésies . Pendant huit siècles, depuis le temps des Apôtres,
jusqu’à Élipand et à Félix d’Urgel, en passant par Arius, l’effort de l’enfer
se porte directement sur le dogme de l’Incarnation. Plus ou moins masquée, les
même attaques continuent pendant les siècles suivants.
Par un retour trop significatif, la divinité de
Notre-Seigneur ou le mystère de l’Incarnation, clef de voûte du monde
surnaturel, est redevenue sous nos yeux ce qu’elle fut au commencement, le but
avoué, le point capital, le dernier mot de l’éternel combat. Arius n’est-il pas
ressuscité et embelli dans Strauss, dans Renan et consorts, coryphées de la
lutte actuelle ?
En attendant la ruine presque totale de la foi au dogme
réparateur, funeste victoire qui lui est annoncée pour les derniers jours du
monde, Satan multiplie ses efforts, afin de la rendre inutile à ceux qui la
conservent encore. Comme autrefois les Juifs, il pousse aujourd’hui les
chrétiens à toutes sortes d’iniquités : c’est ce que saint Paul appelle
«l’idolâtrie spirituelle, dont l’effet immédiat est d’anéantir en tout ou en
partie la salutaire influence de l’auguste mystère. »
Ainsi, le Verbe Incarné, voilà l’objet éternel de la haine de Satan ; voilà le dernier mot des
persécutions, des schismes, des hérésies, des scandales, des tentations et des
révolutions sociales ; en d’autres termes, voilà l’explication du grand combat
qui, commencé dans le ciel, se perpétue sur la terre, pour aboutir à l’éternité
du bonheur ou à l’éternité du malheur
Mais pourquoi l’Incarnation a-t-elle été, est-elle encore,
sera-t-elle toujours l’unique objet de la lutte entre le ciel et l’enfer ?
Cette question est fondamentale . Seule, la réponse peut expliquer l’éternel
acharnement du combat, ainsi que la nature et l’ensemble des moyens employés
par l’attaque et par la défense.
L’Incarnation, c’est tout le Christianisme . Mais quel est le but de l’Incarnation ? Déjà,
nous l’avons indiqué c’est de
déifier l’homme . Dieu ne s’en est pas caché. Ses paroles, vingt fois répétées,
manifestent son conseil. « Je l’ai dit : vous êtes des Dieux et tous fils du
Très-Haut. On les appellera Fils du Dieu vivant. Soyez parfaits comme votre
Père céleste Lui-même est parfait ; car vous participez à la nature divine. Le
pouvoir vous a été donné de devenir fils de Dieu. Voyez quelle est la charité
du Père, il veut que nous ne soyons pas seulement appelés, mais que nous soyons
réellement fils de Dieu».
L’homme connaît le conseil divin, il l’a toujours connu. Il
sait, il a toujours su, dans le sens catholique du mot, qu’il doit devenir
Dieu. Il y aspire de toutes les puissances de son être. Satan le sait aussi, et
il prend l’homme par cet endroit. Mangez de ce fruit, et vous serez comme des
Dieux, est la première parole qu’il lui adresse (Gen., III, 5.)
Tel en est le sens : « Vous devez être des Dieux, je le sais
et ne le conteste pas. Je vous propose seulement un moyen court et facile de le
devenir. Pour être des Dieux, on vous a dit : Humiliez-vous ; obéissez ;
abstenez-vous ; reconnaissez votre dépendance. Vous soumettre à de pareilles
conditions, c’est tourner le dos au but. L’abaissement ne peut conduire à
l’élévation. Voulez-vous y arriver? Brisez vos entraves. Le premier pas vers la
déification, c’est la liberté».
Comme dans toute hérésie, il y a du vrai dans cette parole.
Le vrai est que l’homme doit être déifié. Le faux est qu’il puisse l’être en
suivant la voie indiquée par Satan. Aussi, remarquons-le bien, si étrange
qu’elle soit, cette promesse de déification n’excite, dans les pères du genre humain,
ni étonnement, ni indignation, ni sourire de mépris. Ils l’accueillent ; et,
pour l’avoir prise dans le sens du tentateur, ils se perdent en l’accueillant.
Aussi, saint Thomas remarque avec raison que le principal péché de nos premiers
parents ne fut ni la désobéissance ni la gourmandise, mais bien le désir
déréglé de devenir semblables à Dieu . La désobéissance et la gourmandise
furent les moyens ; l’ambition illégitime d’être comme des Dieux, le but final
de leur prévarication
« Le premier homme, dit le grand docteur, pécha
principalement par le désir de devenir semblable à Dieu, quant à la science du
bien et du mal, suivant la suggestion du serpent : de manière à pouvoir, par
les seules forces de sa nature, se fixer à lui-même les règles du bien et du
mal ; ou connaître d’avance et par lui-même le bonheur ou le malheur qui
pouvait lui arriver. Il pécha secondairement par le désir de devenir semblable
à Dieu, quant à la puissance d’agir, de manière à arriver à la béatitude par
ses propres forces. »
Saint Thomas n’est ici que l’écho de saint Augustin, qui dit
nettement : « Adam et Ève voulurent ravir la divinité, et ils perdirent la
félicité. » Que certains anthropologues, dont l’audace va jusqu’à nier l’unité
de l’espèce humaine, expliquent l’influence magique de cette parole sur tous
les habitants du globe : Vous serez comme des Dieux. Victorieuse des pères de
notre race, il y a six mille ans, cette parole, Satan la répète constamment à
leur postérité, et en obtient le même succès. Il n’en sait pas d’autre.
Celle-là, en effet, lui suffit. Étudiée avec soin, la psychologie du mal
démontre qu’un désir de divinité est au fond de toutes les tentations : les
victimes de Satan ne sont ses victimes que pour avoir voulu être comme des
Dieux.
En résumé, de la part de l’Esprit de lumière et de la part
de l’Esprit de ténèbres, tout roule sur la déification de l’homme. Le premier
veut l’opérer par l’humilité ; le second , par l’orgueil . L’un dit à l’homme,
sur la terre, le mot déificateur qu’il dit à l’ange, dans le ciel Soumission.
L’autre répète à l’homme le mot radicalement corrupteur, que lui-même prononça
dans le ciel Indépendance. De ces deux principes opposés découlent, comme deux
ruisseaux de leurs sources, les moyens contradictoires de la déification divine
et de la déification satanique. Inutile d’ajouter que la première est la vérité
; la seconde, une contrefaçon ; que l’une rend l’homme vraiment fils de Dieu,
image vivante de Ses perfections, héritier de Son royaume, compagnon de Sa
gloire ; et l’autre, fils de Satan, complice de sa révolte et compagnon de son
supplice : A patre Diabolo estis.
Toutefois, entre ces moyens opposés, il existe un
parallélisme complet . Nous le ferons
connaître plus tard ; car il n’est pas le moindre danger de la grande persécution
de l’ange déchu. « Lucifer et ses suppôts feront de grands prodiges et des
choses étonnantes, de manière à séduire, s’il était possible, les élus mêmes »
(Matt., XXIV, 24) : tel est l’avertissement trop oublié du Maître divin. Vrai
dans tous les temps, il semble le devenir aujourd’hui plus que jamais, et
demain il le sera plus encore qu’aujourd’hui.
L’Apôtre termine la grande histoire du mal en disant : « Et
le dragon persécuta la femme qui enfanta le fils : Persecutus est mulierem quae
peperit filium. »
La persécution nous est connue ; mais quelle femme en est
l’objet ? C’est la Femme par excellence, mère du Fils par excellence. C’est la
femme dont il fut dit au Dragon lui-même, aussitôt après sa première victoire :
«J’établirai la guerre entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; elle
t’écrasera la tête, et toi tu tendras des pièges à son talon». (Gen., III, 15)
Voulez-vous la connaître ? Prêtez l’oreille à la voix des siècles passés et des
siècles présents : tous répètent le nom de MARIE .
Mais comment Marie, dont le passage sur la terre s’est
accompli en quelques années, dans un coin obscur de la
Palestine, peut-elle être l’objet d’une persécution aussi durable que les
siècles, aussi étendue que le monde ? Marie est la femme immortelle. Quarante
siècles avant sa naissance, elle vivait da ns Ève ; et Satan le savait. Depuis
dix-huit siècles, elle vit dans l’Église ; et Satan le sait encore.
Marie vivait dans Ève. Elle y vivait comme la fille dans sa
mère, ou plutôt comme le type dans le portrait. Suivant les Pères, Adam fut
formé sur le modèle du Verbe Incarné, et È ve sur le modèle de Marie . Dès
l’origine, Marie fut, dans Ève, la mère de tous les vivants, parce qu’elle
devait enfanter la vie : Mater cunctorum viventium. Ce mystère, connu de Satan,
explique sa haine particulière contre la femme. Sans doute la femme coupable a
été condamnée à la domination de l’homme et à des douleurs propres à son sexe.
Mais cette condamnation suffit-elle pour expliquer sa triste condition, dans
tous les siècles et sur tous les points du globe ? Que sont les souffrances de
l’homme, comparées aux humiliations, aux outrages, aux tortures de la femme ?
D’où vient cette différence ?
Croire qu’elle a sa cause uniquement dans la culpabilité
plus grande de la femme primitive, nous semble une affirmation hasardée, pour
ne pas dire une erreur. Il est vrai, suivant saint Thomas, que le péché d’Ève
fut, sous plusieurs rapports, plus grand que celui d’Adam ; mais il est vrai
aussi, suivant le même docteur, que, sous le rapport de la personne, le péché
d’Adam fut plus grand que celui d’Ève. Comment prouver qu’aux yeux de la
justice divine, il n’y a pas une sorte de compensation qui ramène les coupables
à l’égalité ? S’il reste une différence défavorable à la femme, suffit-elle
pour justifier l’énorme aggravation de sa peine ? Suffit-elle surtout pour
expliquer la préférence incontestable qu’elle a toujours eue dans la haine de
Satan ?
Dans tous les pays où il a régné, où il règne encore, la
femme est la plus malheureuse créature qu’il y ait sous le ciel.
Esclave-née, bête de somme, battue, vendue, outragée de toute manière, accablée
des plus rudes travaux, son histoire ne peut s’écrire qu’avec des larmes, du
sang et de la boue. Pourquoi cet acharnement du Dragon contre l’être le plus
faible, et dont il semble par conséquent avoir moins à craindre ? D’où vient
cette prédilection à choisir la femme, et surtout la jeune fille, pour medium,
pour organe de ses mensonges, pour instrument de ses manifestations ridicules
ou coupables ? (L’histoire est pleine de ces honteuses préférences). Nous n’en
saurions douter, c’est une vengeance du Dragon .
Dans la femme, dans la vierge surtout, il voit Marie. Il
voit celle qui doit lui écraser la tête ; et, à tout prix, il veut torturer la
femme, l’avilir, la dégrader, soit pour se venger de sa défaite, soit pour
empêcher le monde de croire à l’incomparable dignité de la femme, et ébranler
ainsi jusque dans ses fondements le dogme de l’Incarnation : Persecutus est
mulierem(1).
(1) Cette préférence de haine, dit Camerarius, se remarque jusque dans l’ordre purement physique. L’opinion est que les serpents, cruellement ennemis de l’homme, le sont encore plus de la femme ; qu’ils l’attaquent plus souvent, et que plus souvent ils la tuent de leurs morsures. Un fait évident le confirme, c’est que dans une foule d’hommes, s’il y a une seule femme, c’est elle que le serpent cherche à mordre. « Id enim in eo maxime perspicitur, quod etiam in turba frequentissima virorum, serpens unius mulieris, etiam si sola fuerit, calcibus insidiari consueverit. » Medit. hist., pars I, cap. IX, p. 31
A ce compte, ne semble-t-il pas que c’est l’homme, et non la
femme, qui devrait avoir la préférence dans la haine de Satan ? Car enfin, ce
n’est pas la femme, mais l’homme-Dieu qui a détruit l’empire du démon. Sans
doute, le vainqueur du Dragon est le fils de la femme ; mais il est vrai aussi
que sans la femme, sans Marie, ce vainqueur n’aurait pas existé, et que Satan
continuerait paisiblement d’être, ce qu’il fut autrefois, le Dieu et le roi de
ce monde. L’observation est d’autant plus juste, que le vainqueur de Satan
n’est pas venu de l’homme, mais de la femme, sans aucune participation de
l’homme
C’est donc à juste titre que le Dragon s’en prend de sa
défaite, non à l’homme, mais à la femme. C’est donc à juste titre que Dieu même
lui annonça que la femme, et non pas l’homme, lui écraserait la tête. C’est
donc à juste titre que l’Église fait hommage à Marie de ses victoires, et
qu’elle lui redit de tous les points du globe : Réjouissez-vous, Marie ; vous
seule avez détruit toutes les hérésies d’un bout de la terre à l’autre . C’est
donc à juste titre que la femme est l’objet préféré de la haine de Satan :
Persecutus est mulierem. C’est donc à juste titre, enfin, qu’à tous les
triomphes de Marie correspondent les rugissements du Dragon, et que ces
rugissements deviennent d’autant plus affreux, que le triomphe est plus
éclatant.
Comme ces idées à la fois si rationnelles et si
mystérieuses, si sublimes et si simples, expliquent à merveille la lutte
acharnée, inouïe, dont nous sommes aujourd’hui témoins ! Pour soulever tant de
fureurs, qu’a fait l’Église ? Ne le demandons pas. En proclamant le dogme de
l’Immaculée Conception, elle a glorifié l’éternelle ennemie de Satan d’une
gloire jusqu’alors inconnue. Or, en élevant jusqu’aux dernières limites le
triomphe de Marie, elle a fait tomber sur le Dragon le dernier éclat de la
foudre, dont il fut menacé il y a six mille ans. C’est vraiment aujourd’hui que
le pied virginal de la femme pèse de tout son poids sur la tête du serpent. Que
Pie IX souffre des angoisses inouïes : il les a méritées.
Persécutée dans Ève, sa mère, et dans toutes les femmes, ses
murs, avec une rage dont l’histoire peut à peine retracer le tableau, Marie fut
persécutée dans sa personne. De la crèche à la croix, quelle fut sa vie ? Femme
des douleurs, comme son Fils fut l’homme des douleurs, à elle appartient le
droit exclusif de répéter de génération en génération : « Vous tous qui passez
par le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur comparable à la mienne !
» A nulle autre, par conséquent, ne convient, comme à elle, le titre de Reine
des martyrs .
Marie meurt, et la persécution ne s’arrête pas devant sa
tombe. En effet, comme Marie avait vécu dans Ève, sa mère et sa figure, elle
vit dans l’Église, sa fille et son prolongement . Nous disons sa fille ; car le
sang divin qui a enfanté l’Église est le sang de Marie. Nous disons son
prolongement ; comme Marie, l’Église est vierge et mère tout ensemble. Vierge,
jamais l’erreur ne l’a souillée ; mère, elle enfante autant de Christs qu’elle
enfante de chrétiens : Christianus alter Christus. Marie fut l’épouse du
Saint-Esprit ; l’Église a le même privilège. C’est Lui qui la protège, qui la
nourrit, qui en prend soin et qui la rend mère d’innombrables enfants (Corn. a
Lapid. in Gen., III, 14 ; et in Apoc., XIII, 1).
Ainsi, la femme, objet de la haine éternelle du Dragon,
c’est Ève, c’est Marie, c’est l’Église, ou plutôt c’est Marie toujours vivante
dans Ève et dans l’Église. Femme par excellence, en qui un privilège sans
exemple réunit les gloires les plus incompatibles de la femme, l’intégrité de
la vierge et la fécondité de la mère ; femme de la Genèse et de l’Apocalypse,
placée au commencement et à la fin de toutes choses : soyez bénie ! Votre
existence nous donne le dernier mot de la grande lutte que, sans vous, nul ne
saurait comprendre ; de même que votre mission, immortelle comme votre
existence, explique l’immortalité de la haine infernale dont vous êtes l’objet
et nous avec vous : Persecutus est mulierem quae peperit masculum.
CHAPITRE VI LA CITÉ DU BIEN ET LA
CITÉ DU MAL.
Influence du monde supérieur sur le monde inférieur, prouvée
par l’existence de la Cité du bien et de la Cité du mal. - Ce que sont ces deux
cités considérées en elles-mêmes. - Tout homme appartient nécessairement à
l’une ou à l’autre. - Nécessité de les connaître à fond. - Étendue de la Cité
du mal. - Réponse à l’objection qu’on en tire. - Le mal ne constitue qu’un
désordre plus apparent que réel. - Gloire qu’il procure à Dieu. - Les combats
de l’homme. - La puissance du démon sur l’homme vient de l’homme et non pas de
Dieu. - Dieu n’est intervenu dans le mal que pour le prévenir, le contenir et
le réparer : preuves.
Des quatre vérités qui forment la base de cet ouvrage, trois
sont désormais constatées. Deux esprits opposés se disputent l’empire de la
création ; il y a un monde surnaturel : ce monde se divise en bon et en
mauvais.
Les deux esprits sont : d’une part, le Saint-Esprit, l’esprit de Dieu, esprit
de lumière, d’amour et de sainteté, ayant à
ses ordres des légions d’anges, appelés par saint Paul Esprits administrateurs
envoyés en mission, pour prendre soin des élus (Hebr., I, 14). D’autre part,
Lucifer ou Satan, l’archange déchu, esprit de ténèbres, de haine et de malice,
commandant à une armée d’esprits pervers, sans cesse occupés à faire de l’homme
le complice de leur révolte, pour en faire le compagnon de leurs supplices
(Eph., VI, 11, 12).
Dans un travail où il sera constamment question des agents
surnaturels, il était indispensable d’établir, avant tout, ces dogmes
fondamentaux , sur lesquels repose, d’ailleurs, la vraie philosophie de
l’histoire
Il en reste un quatrième : l’influence du monde supérieur,
bon et mauvais, sur le monde
inférieur. Déjà nous l’avons indiquée, mais une indication ne suffit pas.
L’étude approfondie de cette double influence, de ses caractères et de son
étendue, est un des éléments nécessaires de l’histoire du Saint-Esprit. Comme,
en peinture, l’étude de l’ombre est indispensable à l’étude de la lumière ;
ainsi, dans la philosophie chrétienne, la connaissance de la rédemption ne peut
être séparée de celle de la chute.
Or, la certitude de ce nouveau dogme est affirmée par un
fait lumineux comme le soleil, palpable comme la matière, intime comme la
conscience : nous avons nommé la Cité du bien et la Cité du mal. « Deux amours,
dit saint Augustin, ont fait deux cités».
Les deux esprits opposés, avec les forces dont ils disposent,
ne sont pas demeurés oisifs dans les régions inaccessibles du monde supérieur.
Leur présence dans le monde inférieur est permanente. S’ils restent invisibles
en eux-mêmes, leurs œuvres sont palpables. Telle est leur influence, que chacun
d’eux a fait un monde, ou, pour répéter le mot du grand docteur, une cité à son
image. Aussi visibles que la lumière, aussi anciennes que le monde, aussi
étendues que le genre humain, aussi opposées entre elles que le jour et la
nuit, ces deux cités accusent pour auteurs deux esprits essentiellement
différents. Ces deux cités sont la Cité du bien et la Cité du mal. Pour les
connaître, il faut avant tout les considérer en elles-mêmes.
Développement de l’homme, composé d’un corps et d’une âme,
toute société présente un côté palpable et un côté spirituel. Dans la Cité du
bien, comme dans la Cité du mal, le côté palpable et visible, c’est la réunion
des hommes dont elles se composent. Sous le nom de bons et de méchants, ou,
comme dit l’Écriture, d’enfants de Dieu et d’enfants des hommes, les citoyens
de ces deux cités existent depuis l’origine des temps, ils se révèlent à chaque
page de l’histoire. Nous les voyons, nous les coudoyons ; nous comptons parmi
les uns ou parmi les autres. Prouver ce fait serait superflu. Personne
d’ailleurs ne le conteste, excepté le sauvage civilisé, assez abruti pour nier
la distinction du bien et du mal ; mais la négation de la brute ne compte pas.
Le côté invisible des deux cités, c’est l’esprit qui les
anime. Nous entendons par là les fondateurs et les gouverneurs de l’une ou de
l’autre, par conséquent, l’action réelle, permanente et universelle du monde
supérieur sur le monde inférieur, du monde des esprits sur le monde des corps.
Des deux cités, l’une s’appelle la Cité du bien. La raison en
est que son fondateur et son roi, c’est l’Esprit du bien ; ses gouverneurs et
ses gardiens, les bons anges ; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à
leur déification, conformément au plan tracé par Dieu lui-même. Cette cité est
l’ordre universel. Elle est l’ordre, parce qu’elle prend pour règle de ses
volontés la volonté même de Dieu, ordre souverain. Elle est l’ordre, parce que
sa pensée coordonnant le fini à l’infini, le présent à l’avenir, elle tend à
l’éternité, objet de tous ses efforts et de toutes ses aspirations. Or,
l’éternité, c’est l’ordre ou le repos immuable des êtres dans leur centre. Elle
est l’ordre universel, parce que dans cette cité tout est à sa place : Dieu en
haut et l’homme en bas.
Cette cité est le Catholicisme . Immense et glorieuse famille, née avec le temps, composée des
anges et des fidèles de tous les siècles et dont les membres aujourd’hui
séparés, mais non désunis, forment l’Église de la terre, l’Église du Purgatoire
; l’Église du Ciel, jusqu’au jour où, se confondant dans un embrassement
fraternel, ces trois Églises ne formeront plus qu’une Église éternellement
triomphante.
L’autre est la Cité du mal. On la nomme ainsi, parce que son
fondateur et son roi, c’est l’Esprit du mal ; ses gouverneurs, les anges déchus
; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à leur prétendue déification,
conformément aux règles données par Satan. Cette cité est le désordre, le
désordre universel . Elle est le désordre, parce qu’elle se prend elle-même
pour règle, sans tenir compte de la volonté de Dieu. Elle est le désordre,
parce que, brisant dans sa pensée les rapports entre le fini et l’infini, entre
le présent et l’avenir, elle se concentre dans les limites du temps, dont les
jouissances forment l’unique objet de ses aspirations et de ses travaux. Elle
est le désordre universel, parce que rien n’y est à sa place : L’homme en haut
Dieu en bas.
Cette cité est le Satanisme . Immense et hideuse famille,
née de la révolte angélique, composée des démons et des méchants de tous les
pays et de tous les siècles, toujours en fièvre de liberté, et toujours
esclave, toujours cherchant le bonheur et toujours malheureuse, jusqu’au jour
où le dernier coup de tonnerre de la colère divine la fera rentrer violemment
dans l’ordre, en la précipitant tout entière dans les abîmes brûlants de
l’éternité. Là, pour n’avoir pas voulu glorifier l’éternel amour, elle
glorifiera l’inexorable justice.
On le voit, comme il n’y a pas trois esprits, il n’y a pas
trois cité s, il n’y en a que deux ; et ces deux cités
embrassent le monde inférieur et le monde supérieur, le temps et l’éternité. De
là, pour chaque créature intelligente, ange ou homme, l’impitoyable alternative
d’appartenir à l’une ou à l’autre, en deçà et au delà du tombeau « Quoi qu’il
fasse, nous crient d’une voix infatigable la raison, l’expérience et la foi,
l’homme vit nécessairement sous l’empire du Saint-Esprit, ou sous l’empire de
Satan. Bon gré, mal gré, il est citoyen de la Cité du bien, ou citoyen de la
Cité du mal. Libre de se donner un maître, il n’est pas libre de n’en point
voir. S’il se soustrait à l’action du Saint-Esprit, il ne devient pas
indépendant, il tombe, dans une proportion analogue à sa défection, sous
l’action de Satan. Ce qui est vrai de l’individu est vrai de la famille, de la
nation, de l’humanité elle-même.
Connaître à fond les deux cités, demeure de la vie et
demeure de la mort, vestibule du Ciel et vestibule de l’Enfer, est donc pour
l’homme d’un intérêt suprême . Les connaître à fond, c’est les connaître dans
leur gouvernement, dans leur histoire, dans leurs œuvres et dans leur but. Nous
initier à cette connaissance décisive, et si rare de nos jours, sera l’objet
des chapitres suivants. Mais, avant de l’aborder, il est un point qui doit être
éclairci.
Deux cités se partagent le monde, et la plus étendue est la
Cité du mal. D’après les statistiques les plus récentes, la terre serait
peuplée de douze cents millions d’habitants. Sur ce nombre, on compte à peine
deux cents millions de catholiques. Tout le reste, extérieurement du moins, vit
et meurt sous la domination du mauvais Esprit. Rien ne prouve que cette
proportion n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui. Avant l’Incarnation
du Verbe, elle était même beaucoup plus forte en faveur de Satan.
Pierre de scandale pour le faible, cheval de bataille pour
l’impie, quel est ce mystère ? Et comment le concilier avec l’idée de Dieu et
les enseignements de la foi ? Afin de ne laisser aucune inquiétude dans les
esprits, il nous semble nécessaire d’aplanir dès maintenant cette difficulté,
que grandirait encore la suite de notre travail. Tout ce que nous prétendons,
et tout ce qu’on est en droit de nous demander, c’est, non d’expliquer ce qui
est inexplicable, mais de montrer que le page du genre humain entre le bon et le
mauvais Esprit ne présente aucune contradiction avec les attributs de Dieu et
les doctrines révélées. Or, pour faire évanouir la difficulté, cela suffit.
Que la formidable puissance du démon sur l’homme et sur les
créatures soit un mystère, nous en convenons. Mais qu’est-ce que cela prouve ?
Au dedans de nous, autour de nous, dans la nature aussi bien que dans la
religion, tout n’est-il pas mystère ? Nous ne comprenons le tout de rien, a dit
Montaigne, et nous ne le comprendrons jamais. Œuvres de Dieu, par tous les
points la nature et la religion touchent à l’infini. Comprendre l’infini est
aussi possible à l’homme, que de mettre l’Océan dans une coquille de noix. Mais
le mystère du fait n’ôte rien à la certitude du fait. L’incrédule même le plus
intrépide le confesse. Chacune de ses respirations est un acte de foi à
d’incompréhensibles mystères. L’instant où il cesserait d’y croire, il
cesserait de vivre.
Demander pourquoi Dieu a permis cette terrible puissance?
Pourquoi dans telles limites plutôt que dans telles autres? Questions
impertinentes. Qui est l’homme pour demander à Dieu raison de sa conduite, et
lui dire : Pourquoi avez-vous fait cela ? S’il l’ose, malheur à lui, car il est
écrit : Le scrutateur de la majesté sera écrasé par la gloire (Qui scrutator
est majestatis opprimetu a gloria. Prov., XXV, 2.). Deux fois malheur s’il
osait ajouter : Puisque je n e comprends
pas, je refuse de croire. Posée en principe, une pareille p rétention est le
suicide de l’intelligence. L’intelligence vit de vérité, toute vérité renferme
un mystère. Prétendre n’admettre que ce que l’on comprend, c’est se condamner à
n’admettre rien. N’admettre rien est plus que l’abrutissement, c’est le néant.
Toutefois, lorsqu’elles sont étudiées sans parti pris, la puissance du démon et
la coupable obéissance de l’homme, à ses inspirations perverses dépouillent une
partie de leur mystérieuse obscurité. On voit d’abord qu’elles constituent un
désordre purement passager et plus apparent que réel ; on voit ensuite qu’elles
n’ont rien de contraire aux perfections divines.
Désordre passager . La lutte de l’Esprit du mal contre
l’Esprit du bien a pour limites la durée du temps. Comparé à
l’éternité qui le précède et à l’éternité qui le suit, le temps est moins qu’un
jour. Afin de raisonner juste de l’ordre
providentiel, il faut donc unir le temps à l’éternité ; de même que, pour juger
sainement d’une chose, on la considère, non dans un point isolé, mais dans
l’ensemble. Selon cette règle de sagesse, le désordre qui se mesure à la durée
du temps est, relativement à l’ordre providentiel, dans sa généralité, ce
qu’est un nuage fugitif sur l’horizon resplendissant de lumière.
Désordre plus apparent que réel. Le but principal de la
Création et de l’Incarnation, comme de toutes les œuvres extérieures de Dieu,
c’est Sa gloire . Le but secondaire , c’est le salut de l’homme . La gloire de
Dieu, c’est la manifestation de Ses attributs : la puissance, la sagesse, la
justice, la bonté. Que la lutte du bien et du mal existe ou non ; qu’elle soit
favorable à l’homme ou défavorable ; que l’homme se perde ou se sauve, Dieu
n’aura pas moins atteint Son but essentiel. L’enfer ne chante pas la gloire de
Dieu avec moins d’éloquence que le ciel. Si l’un proclame la bonté, l’autre
proclame la justice ; et la justice n’est pas un attribut moins glorieux à
Dieu, que la bonté(1).
(1) Divina intentio non frustratur nec in his qui peccant, nec in his qui salvantur. Utrumque enim eventum Deus procognoscit, et ex utroque habet gloriam, dum hos ex sua bonitate salvat, illos ex sua justitia punit. lpsa vero creatura intellectualis, dum peccat, a fine debito déficit. Nec hoc est inconveniens in quacumque creatura sublimi. Sic enim creatura intellectualis instituta est a Deo, ut in ejus arbitrio positum sit agere propter finem. S Th., 1ère p. q. 63, art. 7. Sans doute Dieu a vu et vu de toute éternité la chut e des anges et de l’homme, mais cette vision n’a nui en rien à la liberté des anges et de l’homme. Les anges et l’ homme sont tombés, non parce que Dieu l’a vu, mais Dieu l’a vu parce qu ’ils sont tombés . Autrement, il serait l’auteur du mal, il serait le mal. Que la vision éternelle de Dieu ne nuise pas à la liberté de l’homme, il est facile de le montrer. Je vois un homme qui se promène. Ma vue ne lui impose nulle nécessité de se promener. Nonobstant ma vue, il peut cesser de se promener. Ainsi, la prescience ou plutôt la vue de Dieu n’impose aucune nécessité aux actes libres. Malgré cette vue, je suis libre de cesser les actes que je fais et même de faire le contraire. En un mot, Dieu a voulu que les anges et l’homme fussent libres, afin qu’ils fussent capables de mérite. Nous sentons tous que nous sommes libres. Donc, la prescience de Dieu n’a gêné en rien la liberté des anges ou d’Adam et ne gêne en rien la nôtre.
Quant au salut de l’homme, Dieu le rend toujours possible,
et l’obtient bien plus glorieusement par la guerre que par la paix. Dans
l’ordre actuel, un seul juste qui se sauve, dit quelque part saint Augustin,
procure plus de gloire à Dieu que ne peuvent lui en ôter mille pécheurs qui se
perdent. Pour se perdre, il suffit à l’homme de s’abandonner à ses penchants
corrompus ; tandis que, pour se sauver, il faut les vaincre. Un instant de
réflexion montre tout ce qui revient de gloire à Dieu dans une pareille
victoire.
Qu’est-ce que l’homme et quels sont ses ennemis ? L’homme
est un roseau, et un roseau naturellement incliné vers le mal. La nature
entière, révoltée contre lui, semble liguée pour l’écraser. Autour de lui, des
myriades d’animaux malfaisants ou incommodes, à la dent meurtrière, ou au venin
plus meurtrier encore, attentent nuit et jour à son repos, à ses biens et à sa
vie. Au-dessus de lui, le ciel qui l’éclaire, l’air qu’il respire, devenus tour
à tour glace ou brasier, mettent la conservation de ses jours au prix de soins
fatigants et de précautions continuelles. En perspective lui apparaît, au terme
de sa douloureuse carrière, la tombe avec ses tristes mystères de
décomposition. En attendant, la maladie sous toutes les formes, avec son
innombrable cortège de douleurs plus vives les unes que les autres, l’assiège
dès le berceau et le pousse incessamment à l’irritation, au murmure,
quelquefois au blasphème et même au désespoir.
Au lieu d’alléger son fardeau, les compagnons de ses périls et de ses
labeurs ne servent trop souvent qu’à l’aggraver. La moitié du genre humain
semble créée pour tourmenter l’autre. Condamné à cultiver une terre hérissée
d’épines, il mange un pain presque toujours arrosé de sueurs ou de larmes. Comme
le forçat, il traîne péniblement, sur le difficile chemin de la vie, la longue
chaîne de ses espérances trompées. Aujourd’hui, riche et entouré ; demain,
pauvre et délaissé. Son existence physique n’est qu’une succession continuelle
de mécomptes, de servitudes humiliantes, de travaux et de douleurs, par,
conséquent de tentations terribles.
Pendant qu’au dehors tout lutte contre lui, il est obligé de
soutenir au dedans une guerre plus redoutable encore.
Enveloppé d’ennemis invisibles, acharnés, infatigables, d’une malice et d’une
puissance dont les limites lui sont
inconnues, pour comble de danger il porte en lui-même des intelligences nuit et
jour attentives à le livrer. Des pièges de toute nature sont tendus à chacun de
ses sens, et le bien même lui devient une occasion de chute : tel est l’homme
(Tel il a toujours été. Sa triste condition, dépeinte par saint Augustin,
donnera, il faut l’espérer, une large place à la miséricorde.
Meditat.,
c. XXI).
Eh bien ! cet être si fragile, si combattu, si exposé à périr
que l’épaisseur d’un cheveu, une simple mauvaise pensée, le sépare de l’abîme,
luttera pendant soixante ans sans tomber : ou, s’il tombe quelquefois, il se
relève, reprend courage et malgré la nature, malgré l’enfer, malgré lui-même,
demeure victorieux dans le dernier combat.
Repousser l’ennemi n’est qu’une partie de sa gloire. Voyez
ce fils de la poussière et de la corruption, prenant l’offensive, et, s’élevant
par l’héroïsme de ses vertus jusqu’à la ressemblance de Dieu ; puis portant la
guerre au cœur même de l’empire ennemi, renversant les citadelles de Satan, lui
arrachant ses victimes, plantant l’étendard de la croix sur les ruines de ses
temples, guérissant ce qu’il avait blessé, sauvant ce qu’il avait perdu et, au
prix de son sang joyeusement versé, faisant fleurir l’humilité, la charité, la
virginité dans des millions de cœurs, jusqu’alors esclaves de l’orgueil, de
l’égoïsme et de la volupté.
Ce spectacle d’un héroïsme que les anges admirent et dont
ils seraient jaloux, si la jalousie trouvait accès dans le ciel, n’aurait
jamais eu lieu sans la lutte. Grâce à elle, tous les siècles l’ont vu, tous le
verront, et, au jour des manifestations suprêmes, les nations assemblées
accueilleront par d’immenses acclamations ce magnifique triomphe de la grâce,
que Dieu lui-même couronnera d’une gloire éternelle, en faisant asseoir le
vainqueur sur Son propre trône.
D’ailleurs, il faut bien remarquer que ce n’est pas Dieu qui
a donné au démon son terrible empire sur l’homme, c’est l’homme lui-même . La
puissance du démon lui vient de l’excellence même de sa nature. Ange, le péché
ne lui a rien fait perdre de ses dons naturels, ni de sa force, ni de son
intelligence, ni de son activité prodigieuse. L’empire naturel qu’il a sur
nous, il l’exerce avec plus ou moins d’étendue, suivant les conseils divins, et
trop souvent suivant la permission que nous-mêmes avons l’imprudence de lui
donner. Dans le premier cas, la puissance du démon, comme on le voit par
l’exemple de Job et des apôtres (Job I, 12 ; Luc., XXII, 31), est
contrebalancée par celle de la grâce, en sorte que la victoire nous est
toujours possible et le combat même toujours avantageux . « Dieu est fidèle,
dit saint Paul, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos
forces ; Il vous fera même profiter de la tentation, afin que vous puissiez
persévérer (I Cor., X, 13). »
Dans le second cas, l’homme doit s’en prendre à lui seul de
la puissance tyrannique du démon. Ainsi, Adam connaissait beaucoup mieux que
nous le monde angélique (S. Th., I, p. q., art. 2, corp.). Au moment de la
tentation, il savait parfaitement quelle était la redoutable puissance de
Lucifer et à quel tyran il se vendait, en désobéissant à Dieu. Il possédait
d’ailleurs tous les moyens de rester fidèle et en connaissait les motifs. Afin
de l’honorer à l’égal des anges, Dieu lui avait donné le libre arbitre.
Le Créateur, dont la sagesse avait attaché la béatitude
surnaturelle des esprits angéliques à un effort méritoire, était-il obligé de
créer l’homme impeccable ou de le couronner sans combat ? Or, malgré les
lumières de sa raison, malgré le cri de sa conscience, malgré le secours de la
grâce, Adam désobéit à Dieu pour obéir au démon, et il devient son esclave.
Dans tout cela, Dieu n’est pour rien. La puissance tyrannique du démon sur le
premier homme est le fait du premier homme.
La tentation d’Adam est le type de toutes les autres.
Lorsque nous y succombons, nous donnons volontairement prise sur nous à notre
ennemi. Dieu n’y est pour rien, si ce n’est pour l’outrage qu’il reçoit de
notre injuste préférence(1).
(1)
Dieu n’est pas l’auteur du mal qui
souille, mais du mal qui punit. Cet axiome traduit saint Thomas : Deus est
auctor mali poenae, non autem Mali culpœ. 1 p. q. XLVIII, art. 6, Corp
Que dis-je ? Dans le mal que l’homme se fait à lui-même en se livrant au démon,
Dieu intervient pour le prévenir et
pour le réparer.
Il le prévient . Afin de mettre Adam et ses fils à l’abri
des séductions du tentateur, il les pourvoit de tous les moyens de résistance,
et leur annonce clairement les suites inévitables de leur infidélité : Si vous
désobéissez, vous mourrez, morte moriemini. Adam brave cette menace, ses
descendants l’imitent. Le déluge vient venger Dieu outragé, et l’homme
s’obstine dans sa révolte. A peine la catastrophe passée ; les descendants de
Noé tournent le dos au Seigneur et de gaieté de cœur se livrent au culte du
démon. Malgré de nouvelles menaces et de nouveaux châtiments, Satan devient le
dieu et le roi de ce monde. Ce que firent les pécheurs d’autrefois, nous le
voyons faire par les pécheurs d’aujourd’hui. A qui doivent-ils s’en prendre de
la formidable puissance du démon et de leur déplorable esclavage ?
Je vois un père plein de tendresse et d’expérience qui dit à
son fils aîné : Ne me quitte pas. Si tu t’éloignes de moi, tu tomberas dans un
abîme, au fond duquel est un monstre prêt à te dévorer. Le fils désobéit, tombe
dans l’abîme et devient la proie du monstre. L’exemple du frère aîné ne rend
pas les autres enfants plus sages, et ils tombent dans l’abîme où le monstre
les dévore. Est-ce à leur père que ces enfants peuvent imputer leur malheur ?
Dans ce père, voyons Dieu ; dans ces enfants indociles, voyons Adam, voyons
toutes les générations de pécheurs qui se sont succédé depuis la chute
originelle. Blasphème donc que de rendre Dieu responsable de no s chutes et de
la puissance tyrannique du démon sur le monde coupable
Il le répare . L’homme s’est à peine vendu, que, pour le
racheter, Dieu donne Son propre Fils. Régénérant l’homme par Son sang, ce Fils
adorable devient un second Adam, souche d’un nouveau genre humain, restauré
dans tous ses droits perdus. Comme il suffit d’être fils du premier Adam pour
être esclave du démon, il suffit, pour cesser de l’être, de devenir fils du
second Adam. Ainsi, dans la puissance laissée au démon par la sagesse infinie,
il ne faut voir que deux choses : la première, une condition de l’épreuve,
nécessaire à la conquête du royaume éternel ; la seconde, la grandeur de la
récompense, qui sera le fruit d’une victoire si chèrement achetée. Reste à
savoir comment on devient fils du second Adam, et si tous peuvent le devenir.
L’homme est fils de l’homme par une génération humaine : il
devient fils de Dieu par une génération divine. Cette génération s’accomplit au
baptême . Ici reparaît, comme une objection insoluble, l’immense empire du
démon, à toutes les époques de l’histoire.
D’une part, Dieu veut le salut de tous les hommes, Il le
veut d’une volonté positive, puisque Son Fils est mort pour tous les hommes.
Or, le salut n’est pas seulement la possession d’un bonheur naturel après la
mort, ni l’exemption des peines de l’enfer, mais bien le bonheur surnaturel,
qui consiste dans la vision intuitive de Dieu (2).
(2) Le but de la rédemption est de rendre à l’homme, avec usure, tout ce qu’il a perdu par le péché originel. Or, Adam, c’est-à-dire tout l’homme, a été constitué dans un état de justice surnaturelle dont le terme est la claire vue de Dieu dans le ciel. Donc, le fruit de la rédemption est de rendre à tout homme l’état surnaturel et le ciel auquel il aboutit.
D’autre part, nul ne peut être sauvé sans être baptisé.
Comment concilier, avec l’ancien état du genre humain et la statistique
actuelle du globe, la possibilité du baptême pour tous les hommes ? Quel moyen
ont eu et ont encore d’être baptisées tant de milliards de créatures humaines,
complètement étrangères au christianisme ? Faut-il admettre, par exemple, que
tous les enfants, nés depuis six mille ans hors du christianisme et morts avant
d’avoir pu pécher, sont éternellement privés de la vue de Dieu ? S’il en est
ainsi, comment établir que Dieu a suffisamment pourvu à la réparation du mal ?
Mystère que tout cela. Mais, nous le répétons : pour être mystérieuse, une
vérité n’est pas moins certaine. Or, que Dieu ait suffisamment pourvu à la
réparation du mal, en donnant à chaque homme tous les moyens de se sauver, est
une vérité aussi certaine que l’existence même de Dieu. Admettre qu’il en est
autrement, serait admettre un Dieu sans vérité, sans puissance, sans sagesse, sans
bonté infinie ; un Dieu qui veut la fin sans vouloir les moyens ; un Dieu qui
n’est pas Dieu, un Dieu néant. Cette réponse du simple bon sens est
péremptoire, et on pourrait s’en tenir là. Nous essayerons néanmoins quelques
explications dans le chapitre suivant.
CHAPITRE VII (SUITE DU PRÉCÉDENT.)
Nouvelles preuves de la réparation du mal et de la
possibilité du salut pour tous les hommes. – Doctrine catholique : la
circoncision, la foi, le baptême. Quelle foi nécessaire au salut et à la
rémission du péché originel. - Doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. -
Des enfants morts avant de naître. - Des adultes. - Résumé des preuves et des
réponses.
« Être sauvé, enseigne la théologie catholique, c’est être
incorporé à Jésus-Christ, le nouvel Adam. Même avant l’Incarnation du Verbe et
dès l’origine du monde, le salut n’a été possible qu’à cette condition. Il est
écrit : Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes pour se sauver.
Mais, avant l’Incarnation, les hommes étaient incorporés à Jésus-Christ par la
foi à Son avènement futur. De cette foi la circoncision fut le signe. Avant la
circoncision, c’est par la foi seule et par le sacrifice, signe de la foi des
anciens pères, que les hommes étaient incorporés à Jésus-Christ : Depuis l’Évangile,
c’est par le baptême . Le sacrement même de baptême n’a donc pas été toujours
nécessaire au salut ; mais la foi dont le baptême est le signe sacramentel a
toujours été nécessaire».
On le voit, la circoncision n’était qu’un, signe local et
passager. Exclusivement propre à la race juive, il n’était nullement
obligatoire pour les autres peuples. L’application même ne s’étendait qu’aux
fils et non aux filles des Hébreux. Pour l’expiation du péché originel, les
nations étrangères à la postérité d’Abraham demeuraient, comme les juifs
eux-mêmes à l’égard des filles, soumis à la condition primitive de la loi de
nature, la foi manifestée par le sacrifice.
« Le temps antérieur au Messie et le temps postérieur, dit
un savant commentateur de saint Thomas, sont entre eux comme l’indéterminé au
déterminé. Avant la circoncision, il n’y avait, pour remettre le péché
originel, aucun sacrifice déterminé, ni quant à la matière, ni quant au temps,
ni quant au lieu. Les parents pouvaient, dans ce but, offrir le sacrifice
qu’ils voulaient, quand ils voulaient et où ils voulaient. La circoncision
détermina la nature et le temps du sacrifice, par lequel les fils des Hébreux
devaient être purifiés de la tache originelle.
« Le huitième jour après la naissance était fixé pour cette
purification, qui ne pouvait être anticipée. Si, avant cette époque, il y avait
danger de mort, les parents étaient replacés dans les conditions de la loi de
nature et pouvaient purifier l’enfant par un autre moyen. Ce qui fait dire à
saint Thomas : « Comme avant l’institution de la circoncision la foi seule au
Rédempteur futur suffisait pour purifier les enfants et les adultes, il en
était de même après la circoncision. Seulement, avant elle, aucun signe
spécial, témoignage de cette foi, n’était exigé. Il est cependant probable
qu’en faveur des nouveau-nés en danger de mort, les parents fidèles offraient
quelques prières au Seigneur, ou employaient certaine bénédiction ou quelque
autre signe de foi, comme les adultes le faisaient pour eux-mêmes et comme on
le pratiquait pour les filles, qui n’étaient pas soumises à la circoncision.
Quelle est cette foi qui, chez les Juifs, antérieurement à
la circoncision, et chez les Gentils, jusqu’à l’Évangile, suffisait pour
incorporer les hommes au second Adam ? Elle consistait essentiellement dans la
croyance plus ou moins explicite d’un vrai Dieu, rédempteur du monde : croyance
manifestée par un signe extérieur, sacrifice, bénédiction, prière. Or, qui pourrait
prouver que cette foi imparfaite, Dieu ne l’avait pas conservée chez les païens
au degré suffisant pour le salut ? En ce qui regarde l’existence d’un seul Dieu
: « Jamais, dit saint Augustin, les nations ne sont tombées si bas dans
l’idolâtrie, qu’elles aient perdu l’idée d’un seul vrai Dieu créateur de toutes
choses».
Quant au Dieu rédempteur, Notre-Seigneur n’est-il pas appelé
le Désiré de toutes les nations ?. On ne désire pas ce qu’on ne connaît pas et
ce dont on n’a pas besoin. Avec la conscience de leur chute, toutes les nations
de l’ancien monde, les Gentils aussi bien que les Juifs, avaient donc la foi au
Rédempteur futur.
Sur cette consolante vérité, écoutons l’incomparable saint
Thomas. Après avoir rappelé que Dieu veut le salut de tous les hommes, il
ajoute : « Or, la condition nécessaire du salut, c’est l’Incarnation du Verbe.
Il a donc fallu que le mystère de l’Incarnation fût connu de quelque manière
dans tous les temps et par tous les hommes. Cette connaissance, toutefois, a
varié suivant les temps et les personnes. Avant de pécher, Adam eut la foi
explicite du mystère de l’Incarnation, en tant que destiné à la consommation de
la gloire éternelle, mais non en tant que destiné à la délivrance du péché par
la passion du Rédempteur...
«Après le péché, le mystère de l’Incarnation fut cru d’une
foi explicite, non seulement quant à l’Incarnation du Verbe, mais encore quant
à la passion et à la résurrection, qui devaient délivrer l’homme du péché et de
la mort. Autrement les hommes n’auraient pas figuré d’avance la passion de
Jésus-Christ par des sacrifices, soit avant, soit après Moïse. Les plus
instruits connaissaient parfaitement la signification de ces sacrifices. Les
autres, croyant ces sacrifices institués de Dieu lui-même, avaient par leur moyen
une connaissance voilée du Rédempteur futur. Plus obscure dans les temps
reculés, cette connaissance devint plus claire à mesure que le Messie
approchait.
« S’agit-il des païens ? La révélation du mystère de
l’Incarnation fut faite à un grand nombre. Témoin, entre autres, Job, qui dit :
Je sais que mon Rédempteur est vivant. Témoin la sibylle citée par saint
Augustin. Témoin cet antique tombeau romain, découvert sous le règne de
Constantin et de l’impératrice Irène, dans lequel on trouva un homme, ayant une
lame d’or sur la poitrine avec cette inscription : Le Christ naîtra d’une
vierge, et moi je crois en lui. O soleil, tu me reverras sous le règne de
Constantin et d’Irène. S’il en est qui furent sauvés sans cette révélation, ils
ne le furent cependant pas sans la foi du Médiateur. Sans doute ils n’eurent
pas la foi explicite, mais ils eurent la foi implicite en la divine Providence,
croyant que Dieu était le libérateur des hommes, par des moyens à lui connus et
manifestés à ceux que Son esprit avait daigné en instruire. »
De plus, on trouve, à toutes les époques et sous tous les
climats, l’usage des sacrifices, des purifications, des adorations, des
prières, conservé chez les peuples païens comme chez les Juifs. Qui pourrait
affirmer qu’aucun de ces actes, manifestation d’une foi quelconque, n’avait
dans aucune circonstance un rapport plus ou moins compris, avec l’expiation du
péché en général, et du péché originel en particulier ? N’est-il pas écrit du
centurion Corneille encore païen, que ses prières et ses aumônes étaient
agréables à Dieu ? Parlant aux païens de son temps, ensevelis dans la plus
grossière idolâtrie, Tertullien ne leur dit-il pas : « Dans la prospérité,
l’âme arrête ses regards au Capitole ; mais dans l’adversité, elle les élève vers
le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu ? »
Fallait-il même d’une nécessité invariablement absolue, que
l’enfant fût né pour bénéficier de la foi de ses parents ? « Il est vrai,
répond un grand théologien, on ne lit nulle part que des sacrifices aient été
offerts ou reçus, pour les enfants encore dans le sein maternel. Ainsi, en
vertu d’un ordre providentiel, légalement établi, nul enfant, avant de naître,
n’a jamais obtenu par des sacrifices extérieurs la rémission du péché originel.
Plusieurs ont reçu cette grâce par un privilège spécial, comme Jérémie et saint
Jean-Baptiste. Toutefois, on ne doit désapprouver ni les prières, ni les vœux,
ni les bonnes œuvres extérieures des parents, pour leurs enfants nés ou à
naître, et qui se trouvent en danger de mort ; car Dieu n’a pas enchaîné sa
toute-puissance aux sacrements.
« Ils peuvent donc prier, afin qu’Il daigne dans Son infinie
miséricorde les conduire au baptême, ou leur remettre le péché originel. Alors
Dieu, qui est infiniment bon, pourra les sauver. Ce sera, non en vertu d’une
loi, mais uniquement par grâce. Aussi, à moins d’une révélation, il ne faut pas
affirmer qu’ils sont sauvés, et leur corps, ne doit pas être enseveli en terre
sainte. »
Jusqu’où s’étendait et jusqu’où s’étend encore cette possibilité
du salut pour les enfants en question, comme pour les autres, par les prières,
les bonnes œuvres, les sacrifices, la foi, en un mot, des parents eux-mêmes
idolâtres ? Ici encore qui peut répondre ? Tous ces doutes et d’autres encore
qui peuvent, sans blesser l’enseignement catholique, être résolus dans le sens
de la miséricorde , permettent de diminuer, peut-être infiniment plus qu’on ne
pense, le nombre des sujets, et surtout des victimes éternelles du mauvais
Esprit. Si elle en avait besoin, cela seul suffirait pour justifier, aux yeux
de tout homme impartial, l’infinie sagesse et l’infinie bonté de l’éternel
amateur des âmes, surtout des âmes des enfants.
Quant aux adultes, nés dans l’ancien paganisme ? Égyptiens,
Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Gaulois, tous avaient, pour se soustraire à
l’empire de Satan, la connaissance essentielle de la loi primitive ; la grâce
pour l’accomplir ou pour se repentir de l’avoir violée ; enfin le baptême de
désir : ce qui suffit au salut. Écoutons encore saint Thomas. Prenant l’exemple
le plus décisif, celui d’un sauvage né au milieu des forêts, et qui n’a jamais
entendu parler du baptême, le grand docteur enseigne une doctrine suivie de
toute l’école. Il dit que « Si, au moment où sa raison s’éveille, ce sauvage se
porte vers une fin honnête, Dieu lui donne la grâce, et le péché originel est
effacé. S’il ne persévère pas, il lui reste le repentir, en sorte que, dans
l’une et dans l’autre hypothèse, ce pauvre sauvage, le dernier des êtres
humains, ne sera pas damné, si ce n’est par sa faute »
Tels étaient, en général, les moyens de salut donnés aux
païens avant la venue du Rédempteur. L’incarnation, mystère d’infini
miséricorde, a-t-elle rendu pire la condition des infidèles d’aujourd’hui,
placés dans les mêmes conditions que ceux d’autrefois ? Qui oserait le
prétendre ? De ces explications découlent rigoureusement les corollaires
suivants :
1° Si la plupart des habitants du globe n’ont jamais
appartenu à l’empire visible du Saint-Esprit, ou, comme parle la Théologie, au
corps de l’Église, nul ne peut prouver qu’un seul ait été, ou soit encore, dans
l’impossibilité absolue d’appartenir à l’empire invisible du Saint-Esprit,
qu’on appelle l’âme de l’Église, ce qui suffit pour être sauvé. La raison en
est que, si nous connaissons les moyens extérieurs par lesquels Dieu applique
aux hommes les mérites du Rédempteur, les innombrables moyens intérieurs nous
échappent ; et nous devons dire avec Job : Bien que vous les cachiez dans le
secret de Votre cœur, je sais cependant que Vous vous souvenez de tout ce qui
respire (Job, X, 13).
2° Si, malgré cette déduction, la multitude des sujets de
Satan demeure si considérable, il faut l’imputer non à Dieu, mais au libre
arbitre de l’homme. Or, nul ne peut prouver que Dieu ait dû créer l’homme
impeccable, ou que la plupart des hommes ont la volonté sérieuse de se sauver.
3° Il est bien établi que la prescience de Dieu ne gêne en
rien la liberté de l’homme, et que Dieu n’est pour rien dans le mal que l’homme
s’est fait en se vendant au démon, pas plus que le père du prodigue dans les
hontes et les misères de son fils révolté. Dieu n’est intervenu que pour
prévenir le mal, pour le contenir et pour le réparer. Si le libre arbitre de
l’homme n’y mettait obstacle, la réparation même surpasserait la ruine, en
profondeur et en étendue.
4° Dieu veut le salut de tous les hommes sans exception. Le
salut, c’est la jouissance éternelle de Dieu par la vision béatifique. Dieu le
veut d’une volonté sérieuse, puisqu’il réserve des supplices éternels à ceux
qui ne l’auront pas accompli. Il a donc ménagé à tous les hommes, dans tous les
temps, les moyens de se sauver, si bien que nul ne sera damné que par sa faute.
5° De savoir comment, dans certains cas particulier s, ces
moyens de salut sont applicables et appliqués, c’est l’inconnue du problème.
Or, en dogme comme en géométrie, dégagée ou non, l’inconnue n’existe pas moins.
Une chose reste donc mathématiquement certaine c’est que, malgré les
mystérieuses ténèbres dont Il enveloppe les secrets de Sa miséricorde, Dieu,
étant la puissance, la sagesse et la bonté infinie, ne fera tort à personne.
Tel est le doux oreiller sur lequel dorment en paix, et la foi du chrétien et
la raison de l’homme capable de lier deux idées : In pace in idipsum dormiam et
requiescam.
Devant ces éclaircissements, si incomplets qu’ils puissent
être, s’évanouit la difficulté que nous avions à résoudre, et avec elle
l’inquiétude qu’elle pouvait jeter dans les Esprits. Rien n’empêche donc de
continuer notre marche et de passer à l’étude approfondie des deux Cités.
CHAPITRE VIII LE ROI DE LA CITE DU
BIEN.
Le Saint-Esprit, roi de la Cité du bien : Pourquoi ? -
Réponse de la théologie. Différents noms du roi de la Cité du bien :
Saint-Esprit, Don, Onction, Doigt de Dieu ,
Paraclet. - Explication détaillée de chacun de ce s noms.
L’ordre visible n’est que le reflet de l’ordre invisible.
Dans les gouvernements de la terre, l’ordre se compose essentiellement d’une
autorité suprême et d’autorités subalternes, chargées d’exécuter les volontés
de la première. Nulle société ne se peut concevoir sans ces deux éléments : de
même en est-il de la Cité du bien et de la Cité du mal. Dans l’une comme dans
l’autre, le gouvernement se compose d’un roi, et de ministres, de puissance
inégale, soumis à ses ordres. Or, ainsi que nous l’avons indiqué, le Roi de la
Cité du bien, c’est le SAINT-ESPRIT.
Pourquoi attribue-t-on au Saint-Esprit, et non au Fils ou au
Père, la glorieuse royauté de la Cité du bien ? La théologie catholique répond
« Quoique toutes les œuvres extérieures de la Sainte-Trinité, opera ad extra,
soient communes aux trois personnes, cependant, par appropriation, la langue
divine attribue au Saint-Esprit les œuvres, où l’amour de Dieu se manifeste
avec un éclat plus marqué. Ainsi, la puissance est attribuée au Père, la
sagesse au Fils, la bonté au Saint-Esprit. Toutefois, dans ces trois personnes,
la puissance, la sagesse, la bonté est une et indivisible : comme est une et indivisible,
la divinité, l’essence et la nature.
La Cité du bien étant la plus magnifique création de l’amour
de Dieu, c’est à juste titre que la royauté en est attribuée au Saint-Esprit,
amour consubstantiel du Fils et du Père. Le fondement, ou, comme parle
l’Écriture, la pierre angulaire de cette Cité, est le Verbe Incarné. Or,
l’Incarnation du Verbe est l’œuvre du Saint-Esprit. Avec sa profondeur
ordinaire, l’Ange de l’école montre l’exactitude de ce langage. « La conception
du corps de Jésus-Christ, dit le grand docteur, est sans doute l’œuvre de toute
la Trinité. Néanmoins, elle est attribuée au Saint-Esprit, et cela pour trois
raisons. La première, parce que cela convient à la cause de l’Incarnation,
envisagée du coté de Dieu . En effet, le Saint-Esprit est l’amour du Père et du
Fils. Or, c’est un effet de l’immense amour de Dieu, que le Verbe se soit
revêtu de chair dans le sein d’une Vierge. De là, le mot de saint Jean : Dieu a
aimé le monde, au point de lui donner Son Fils unique. « La seconde, parce que cela convient à la cause de l’Incarnation,
envisagée du coté de la nature humaine . On comprend par là que la nature
humaine a été prise par le Verbe et unie à Sa personne divine, sans aucun
mérite de Sa part ; mais uniquement par un effet de la grâce qui est attribuée
au Saint-Esprit, suivant le mot de l’Apôtre : Les grâces sont diverses, mais
elles viennent du même Esprit.
« La troisième, parce que cela convient au but de
l’Incarnation . En effet, le but de
l’Incarnation était que l’homme qui allait être conçu fût saint et Fils de
Dieu. Or ; la sainteté et la filiation divine sont attribuées au Saint-Esprit.
D’abord, c’est par Lui que les hommes deviennent fils de Dieu, comme l’enseigne
l’apôtre saint Paul aux Galates : Parce que vous êtes fils de Dieu, Dieu a
envoyé l’Esprit de Son Fils dans vos cœurs, criant Salut, Père. Ensuite, Il est
l’Esprit de sanctification, comme le même Apôtre l’écrit aux Romains. Ainsi, de
même que c’est par le Saint-Esprit que les autres hommes sont sanctifiés spirituellement,
afin d’être les fils adoptifs de Dieu ; de même le Christ, l’homme par
excellence, le nouvel Adam, a été conçu dans la sainteté, par le Saint-Esprit,
afin d’être le Fils naturel de Dieu. « Tel est l’enseignement de l’Apôtre. En
parlant de Notre-Seigneur, il dit : Qui a été prédestiné Fils de Dieu en
puissance ; puis il ajoute immédiatement : Suivant l’Esprit sanctificateur ;
c’est-à-dire parce qu’Il a été conçu du Saint-Esprit. Enfin l’archange,
annonçant l’effet de cette promesse : Le Saint-Esprit surviendra en vous,
conclut : C’est pourquoi l’être saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de
Dieu. »
Roi de la Cité du bien, parce qu’il en a formé la base
vivante, le Saint-Esprit l’est encore parce qu’il en est l’âme et la vie. En
circulant dans toutes les parties de ce grand corps, comme le sang circule dans
nos veines et la lumière dans l’air, Sa charité l’inspire, Sa sagesse, le
régit, Sa beauté l’embellit, Sa puissance le protège. Afin de connaître la
nature et le mode de Ses communications divines, en d’autres termes, le
gouvernement du Roi de la Cité du bien, approchons avec un respect mêlé d’amour
du trône où Il est assis, et voyons quel est en lui-même ce divin Roi. Le
connaître est tout ce qu’il y a de plus capable de nous faire désirer de vivre
sous Son empire
Connaître un être, c’est savoir Son Nom. Qui nous dira les
noms propres du Roi de la Cité du bien ? Lui seul ; car l’Être infini peut seul
Se nommer. Or, Il S’appelle : Saint-Esprit, Don, Onction, Doigt de Dieu,
Paraclet. Que la plus vaste intelligence créée prenne ces mots divins dans leur
signification la plus haute, et se souvienne que, malgré tous ses efforts, elle
restera toujours infiniment au-dessous des sublimes réalités qu’ils expriment.
Tel est son devoir en étudiant l’INEFFABLE. Il s’appelle SAINT-ESPRIT, Spiritus
sanctus.
Esprit . Les deux autres personnes divines, le Père le Fils,
sont aussi des Esprits et des Esprits Saints. Tous les
anges du ciel et toutes les âmes bienheureuses le sont également. Pourquoi donc
attribuer à un seul le nom commun à plusieurs ? « Il est vrai, répond saint
Thomas, la Trinité, dans Sa nature et dans Ses personnes, est Saint-Esprit.
Néanmoins, comme la première personne a un nom propre, qui est celui de Père ;
et la seconde, celui de Fils, on a laissé à la troisième le nom de
Saint-Esprit, pour la distinguer des deux autres et pour faire entendre la
nature de ses opérations.
« Ce nom la distingue : car il désigne la personne divine
qui procède par voie d’amour. Il indique la nature de Ses opérations : car,
dans les choses corporelles, le mot Esprit signifie une certaine impulsion . De
là vient que nous appelons esprit, le souffle et le vent. Or, le propre de
l’amour est de pousser la volonté de celui qui aime vers l’objet aimé, et la
sainteté s’attribue aux choses qui tendent à Dieu. C’est donc avec une grande
justesse de langage, qu’on appelle Saint-Esprit, la troisième personne de la
Trinité, qui procède par voie d’amour , amour par lequel nous aimons Dieu. » Il
est vrai encore que les anges et les âmes béatifiées sont des esprits saints ;
mais, étant de pures créatures, ils ne sont saints que par grâce, tandis que le
Saint-Esprit est saint par nature et la sainteté même. C’est donc encore très
justement qu’on l’appelle par excellence le Saint-Esprit. Comme celui du Père
et du Fils, le nom du Saint-Esprit vient, non pas des hommes, mais de Dieu
Lui-même. Nous en devons la connaissance à l’Écriture qui le répète plus de
trois cents fois, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament.
Saint . Saint veut dire pur, exempt de mélange. Le Roi de la
Cité du bien est appelé saint, parce qu’Il est l’être proprement dit ; l’être
pur de tout mélange et la source de toute pureté. Ce qu’est l’Océan à la pluie
qui féconde la terre, et aux rosées qui la rafraîchissent, le Saint-Esprit
l’est à la sainteté, et plus encore. Il n’en est pas seulement le réservoir
inépuisable, il en est le principe éternel et éternellement fécond.
Or, c’est une vérité de l’ordre moral comme de l’ordre
matériel, que la cause du mal, par conséquent, de la honte et de la douleur,
c’est le mélange, le dualisme, ou, pour dire le mot, l’impureté . En se
communiquant aux créatures, que fait l’Esprit de sainteté ? Il élimine les
éléments étrangers qui les déshonorent et les font souffrir. Plus cette
communication est abondante, plus les créatures se simplifient. Plus elles se
simplifient, plus elles se perfectionnent ; car plus elles se rapprochent de
leur pureté native, et de la pureté ineffable de leur Créateur et de leur
modèle. Mais plus elles se perfectionnent, plus elles deviennent belles et
heureuses. De ces notions, fondées sur l’essence même des choses, il résulte
que la sainteté est le principe unique de la beauté et du bonheur. Puisque le
Roi de la Cité du bien est la sainteté même, on peut juger s’il est glorieux ,
s’il est doux de vivre sous Ses lois
Les créatures matérielles elles-mêmes nous révèlent
quelques-unes des richesses renfermées dans ce nom mystérieux du Saint-Esprit.
On peut dire que de tous les éléments le souffle ou le vent est le plus
nécessaire. C’est par lui que vit tout ce qui respire. Il est le plus fort ;
nous l’avons vu déraciner, en moins de sept minutes, cent mille pieds d’arbres
séculaires, sur une étendue de trois lieues (Trombe de Fuans, Doubs, 11 juillet
1855).
Chaque jour les navigateurs le voient mettre à nu les abîmes
de la mer, en soulevant jusqu’aux nues la pesante masse de leurs eaux. Il est
le plus caressant ; qui n’a pas appelé avec ardeur son action bienfaisante au
milieu des brûlantes chaleurs de l’été, et ne l’a pas sentie avec délices ? Il
est le plus indépendant, le plus utile, le plus mystérieux. Le vent est le
principe toujours actif qui purifie nos villes, nos campagnes et nos demeures ;
nul ne peut l’enchaîner. Il est le véhicule de la parole, et par elle le lien
nécessaire de la société.
Dans un ordre plus élevé, c’est-à-dire plus réel, le
Saint-Esprit est tout cela. Il est vie, Il est force, Il est douceur, Il est
purificateur, Il est lien universel. En Lui tout est un ; et, bien qu’habitant
le ciel, la terre et le purgatoire, l’immense Cité dont Il est roi ne forme
qu’un même corps, obéissant à la même impulsion. De là vient que saint Cyprien
l’appelle l’âme du monde . « Ce divin Esprit, dit le glorieux martyr, âme de
tout ce qui est, remplit tellement les êtres de Son abondance, que les
créatures inintelligentes, comme les créatures intelligentes, en reçoivent,
chacune dans son genre, et l’existence et les moyens d’agir conformément à leur
nature. Ce n’est pas qu’Il soit Lui-même substantiellement l’âme de chacune
d’elles, et qu’Il demeure substantiellement en elles ; mais, distributeur
magnifique de Sa plénitude, Il communique à chaque créature et lui rend propres
ses divines influences : semblable au soleil, qui donne la chaleur et la vie à
toute la nature, sans diminution ni épuisement. »
Il s’appelle DON. Tel est le Nom propre , le vrai Nom du Roi
de la Cité du bien. Qui en dira les incompréhensibles richesses ? Le don est ce
qu’on donne sans intention de retour : ce qui emporte l’idée de donation
gratuite. Or, la raison d’une donation gratuite, c’est l’amour : nous ne
donnons gratuitement une chose à quelqu’un, que parce que nous lui voulons du
bien. Ainsi, la première chose que nous lui donnons, c’est notre amour. D’où il
suit manifestement que l’amour est le premier don, puisque c’est par lui que
nous donnons gratuitement tout le reste.
Il suit encore que le Saint-Esprit, étant l’amour même, est
le premier de tous les dons, la source de tous les dons, le don par excellence.
A nul autre ne convient, comme à Lui, ce Nom adorable, et il Lui convient
tellement, qu’il est Son Nom personnel. Qu’on ne croie pas, du reste, que ce
Nom implique dans le Saint-Esprit une infériorité quelconque à l’égard du Père
et du Fils : le penser serait une hérésie, le dire un blasphème. Il indique
seulement la relation d’origine du Saint-Esprit, dans Ses rapports avec le Père
et le Fils qui nous le donnent. Mais ce don est le Saint-Esprit Lui-même, et le
don est égal au donateur, éternel, infini, tout-puissant, Dieu, en un mot,
comme Lui.
« Lors donc, dit saint Augustin, que nous entendons appeler
le Saint-Esprit don de Dieu, nous devons nous souvenir que cette expression
ressemble à cette autre de l’Écriture, Notre corps de chair. De même que le corps
de chair n’est autre chose que la chair ; ainsi le don du Saint-Esprit, c’est
le Saint-Esprit Lui-même. Il est don de Dieu seulement en tant qu’Il nous est
donné. Mais, parce que le Père et le Fils Le donnent, que Lui-même Se donne, Il
n’est point inférieur à eux, car Il est donné comme le don d’un Dieu, et
Lui-même se donne comme Dieu.
Nul, en effet, ne peut dire qu’il n’est pas maître de
lui-même et parfaitement indépendant, puisqu’il est écrit de Lui : l’Esprit
souffle où Il veut. L’Apôtre ajoute : Toutes ces choses, c’est le seul et même
Esprit qui les fait, distribuant Ses faveurs à chacun comme Il l’entend. En
tout cela il ne faut donc voir ni infériorité dans celui qui est donné, ni
supériorité dans ceux qui donnent, mais l’ineffable concorde du donné et des
donateurs. »
Ainsi, amour donné, amour même, amour infini, amour vivant,
amour principe, amour Dieu : tel est le Saint-Esprit. Or, le propre de l’amour
est de tendre à l’union . Le propre de l’amour infini est de tendre à l’union
infinie . L’union infinie, c’est l’unité . Faire, suivant le vœu du Verbe
Incarné, que tous les hommes soient un, un entre eux, un avec Dieu, d’une unité
semblable à celle des trois personnes de l’auguste Trinité ; procurer, par
cette unité universelle, la paix, le bonheur,
la déification universelle : voilà l’unique pensée du Roi de
la Cité du bien, le but suprême auquel se rapportent toutes les lois, tous les
rouages de son gouvernement. O homme ! qui que tu sois, néant et poussière ; si
tu considères ton dénuement, ton impuissance, ta triple nullité d’esprit, de
cœur et de corps, quel amour irrésistible ne doit pas éveiller en toi ce titre
adorable de Don, sous lequel le Roi de la Cité du bien se présente à ta pensée
! Quelle énergique volonté de vivre sous Ses lois ! Tu n’as rien et tu as
besoin de tout ; le Saint-Esprit est le don qui renferme tous les dons : don de
la foi qui éclaire, don de l’espérance qui console, don de la charité qui
déifie ; don de l’humilité, de la patience, de la sainteté ; don de la conversion
et de la persévérance ; don de tous les biens de l’âme et du corps.
Au nom de tes besoins, au nom de tes dangers, au no m de tes
peines ; au nom des besoins, des dangers e t des peines de tes proches, de tes
amis, de la société et de l’Église, sois le sujet fidèle du Roi de l a Cité du
bien. De toute la vivacité de ta foi invoque l’Esprit Die u, don et donateur, qui désire Lui-même
ardemment. Se communiquer à toi. En Lui seul tu trouveras tous les biens, unum
bonum in quo sunt omnia bona. Hors de Lui tous
les maux: indigence pour ton cœur, vanité pour ton esprit,
malaise pour ta vie, terreurs pour ta mort, supplices pour l’éternité.
Il s’appelle ONCTION, unctio. Entre un grand nombre de
significations admirables, onction veut dire sagesse et lumière. Comme Il est
l’amour par essence, le Roi de la Cité du bien est la sagesse même, la lumière
sans ombre, la lumière éternelle, le soleil sans éclipse. De sa plénitude Il
communique à Ses sujets, Il inonde Son empire. En y participant, Ses sujets
deviennent tout ce qu’il y a de plus grand parmi les hommes : Rois, Prêtres et
Prophètes.
Rois : au lieu d’être dominés, ils dominent ; au lieu d’être
asservis à la matière, aux créatures, aux sens, aux passions, aux anges
rebelles, ils les tiennent enchaînés à leurs pieds. Ni les promesses, ni les
menaces, ni les revers, ni les maladies, ni les tentations ne font tomber la
couronne de leur tête, le sceptre de leurs mains. Dirigée par la sagesse
éternelle, leur autorité a pour caractères l’équité, la douceur et la force
(Sap., VIII, 1, et IX, 23).
Prêtres : ils se servent de leur royauté sur les créatures
et sur eux-mêmes, pour faire de tout ce qui est créé, de tout ce qu’ils
possèdent, de tout ce qu’ils sont, une grande victime au Dieu de qui tout est
descendu et à qui tout doit remonter. Royal sacerdoce, peuple chéri entre tous
les peuples, partout où règnent les fils de la Cité du bien, la lumière se
fait, l’ordre s’établit, la civilisation se développe, les nations prospères
marchent tranquillement dans leur voie . En voulez-vous la preuve ? Interrogez
l’histoire et regardez la mappemonde.
Prophètes :
leurs paroles, et leurs œuvres plus éloquentes que leurs paroles, font rayonner
sur la terre la lumière divine dont ils sont inondés. Elles proclament
incessamment les lois éternelles de l’ordre, l’existence du monde futur, le
grand jour de la justice et le double séjour du bonheur et du malheur sans fin,
au delà du tombeau.
« Bien plus, s’écrie un Père de l’Église, ce que l’œil humain
peut à peine démêler à travers d’épais nuages, ce que
tous les sages païens n’ont fait qu’entrevoir, les citoyens de la Cité du bien
le voient clairement. Leur corps est sur la terre, leur âme lit dans les cieux.
Ils voient, comme Isaïe, le Seigneur assis sur Son trône éternel. Comme
Ézéchiel, ils voient celui qui repose sur les chérubins. Comme Daniel, ils
voient les millions d’anges qui L’environnent. Un petit homme, exiguus homo,
oint d’un seul regard le commencement et la fin du monde, le milieu des temps,
la succession des empires. Il sait ce qu’il n’a point appris ; car en lui est
le principe de toute lumière. Tout en demeurant homme, il reçoit du Roi de la
Cité du bien une science puissante, qui va jusqu’à lui découvrir les secrètes
actions d’autrui. « Pierre en personne n’était pas avec Ananie et Saphire,
lorsqu’ils vendaient leur champ ; mais il y était par le Saint-Esprit.
Pourquoi, dit-il, Satan a-t-il tenté votre coeur, au point de vous faire mentir
au Saint-Esprit ? Il n’y avait ni accusateur ni témoin. Comment donc le
savait-il ? N’étiez-vous pas libres, ajoute-t-il, de garder votre champ, et ce
que vous avez vendu ne vous appartenait-il pas ? Pourquoi donc avez-vous formé
ce mauvais dessein ? Ainsi cet homme sans lettres possédait, par la grâce du
Saint-Esprit, une science que tous les sages de la Grèce ne connurent jamais.
Ne trouvez-vous pas la même science dans Elisée ? Absent, il voit Giezi
recevoir les présents de Naaman ; et à son retour il lui dit : Est-ce que mon
esprit ne voyageait pas avec toi ? mon corps était ici ; mais l’esprit que Dieu
m’a donné connaît ce qui se passe au loin. Voyez comme le Roi de la Cité du
bien éclaire, quand Il veut, Ses sujets, enlève leur ignorance et les enrichit
de science. »
Il s’appelle : DOIGT DE DIEU, digitus Dei. D’une richesse
incomparable, ce Nom indique tout à la fois la procession du Roi de la Cité du
bien, Sa puissance infinie, ainsi que la diversité de Ses dons et de Ses
opérations dans l’éternelle unité de l’amour. Qu’un instant l’homme s’étudie,
et, image de Dieu, il contrôlera sur lui-même la justesse de ce Nom divin.
Les doigts procèdent de la main et du bras, sans en être
détachés : le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, à qui Il demeure
inséparablement uni. Dans toutes les langues, le bras, la main, les doigts
signifient la puissance et l’action, dont ils sont les instruments nécessaires.
De là, le Nom de doigt de Dieu, employé si souvent par l’Écriture, pour marquer
l’action toute-puissante de Dieu sur les créatures, matérielles ou spirituelles.
Bien qu’en Dieu la force agissante soit unique, elle est cependant multiple et
multiforme dans ses œuvres. De là encore, l’Écriture parlant tour à tour des
doigts et du doigt de Dieu. Ainsi, le prophète Isaïe nous représente le
Tout-Puissant soulevant le globe avec trois doigts. David dit au Seigneur que
les cieux sont l’ouvrage de Ses doigts. Moïse annonce que les Tables de la loi
sont écrites par le doigt de Dieu ; et les magiciens de Pharaon, impuissants à
contrefaire certains miracles opérés par Aaron et son frère, s’écrient : Le
doigt de Dieu est ici.
Quel nom pouvait mieux que celui-là convenir au Saint-Esprit
? Nous le demandons à l’homme lui-même. Ne fait-il pas tout par ses doigts ? Si
le genre humain n’en avait pas eu, aucun des merveilleux ouvrages dont il a
couvert la face du globe n’existerait. Qu’il cesse aujourd’hui d’en avoir, et
demain tous ces monuments ne seront que des ruines : lui-même mourra. C’est
aussi par Ses doigts ou par le Saint-Esprit, que Dieu opère toutes Ses merveilles,
car toutes sont l’œuvre de l’amour. Les doigts de nos mains ne servent pas
seulement à créer ; ils servent encore à partager, à diviser, à distribuer.
Leur longueur et leur force inégale les constituent dans une dépendance
mutuelle et forment la beauté de la main. De même, c’est par le Saint-Esprit
que Dieu partage et distribue à chaque créature les dons qu’Il lui réserve ; et
cela dans des proportions inégales : à l’une plus, à l’autre moins, suivant les
règles de Son infaillible sagesse. Inégalité nécessaire d’où résulte la
subordination mutuelle des êtres entre eux, la base de tout ordre, le principe
de toute harmonie dans le ciel et sur la terre.
Malgré la multiplicité de leur nombre, la diversité de leurs
formes, la variété de leurs mouvements, les doigts, inséparablement unis entre
eux, obéissent à la même impulsion. Si variés qu’ils soient, les dons et les
ouvrages du Saint-Esprit procèdent du même principe. Considérez les cieux et la
terre ; interrogez les unes après les autres les innombrables créatures qu’ils
renferment étoiles ou soleils, montagnes ou vallées, cèdres ou violettes,
toutes vous diront : C’est un seul et même Esprit qui nous a faites : Haec
autem omnia operatur unus atque idem Spiritus.
Élevez vos regards sur une création plus, magnifique ;
contemplez les ordres et les hiérarchies, de beauté et de puissance inégale, du
monde angélique, elles vous diront encore : C’est un seul même Esprit qui nous
a faites : Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus.
Abaissez votre vue sur le ciel de la terre, l’Église, mère
et modèle de toutes les sociétés civilisées . D’où lui
viennent les dons intérieurs et extérieurs, qui par leur brillante variété font
sa puissance et sa gloire ? Une voix répond : « Il y a diversité de dons, mais
il n’y a qu’un même Esprit ; diversité de ministères, mais il n’y a qu’un même
Esprit ; diversité d’opérations, mais il n’y a qu’un même Dieu qui opère tout
en tous. L’un possède le don de parler avec sagesse ; l’autre, avec science. Un
autre, le don de la foi ; un autre, le don de guérison ; un autre, le don des
miracles ; un autre, le don de prophétie ; un autre, le don de parler diverses
langues ; un autre, le don de les interpréter. Or, c’est un seul et même Esprit
qui opère toutes ces choses : Haec autem omnia operatur unus atque idem
Spiritus. » En travaillant, chacun dans sa sphère, tous nos doigts tendent au
même but, la perfection de l’ouvrage qu’ils ont entrepris. De même tous les
doigts de Dieu, toutes les merveilles du Saint-Esprit, tendent à un but unique
réaliser dans la Cité du bien la plus parfaite concorde, la plus complète unité
qui se puisse concevoir, l’unité même du corps humain et la concorde de ses
membres. Comme notre corps, qui est un, est composé de plusieurs membres, et
que tous les membres du corps, bien que nombreux, ne sont tous qu’un seul corps
: de même dans la Cité du bien, qui est le royaume du Saint-Esprit et le corps
du Verbe Incarné.
Comme tous les membres du corps travaillent les uns pour les
autres, et qu’aucun ne peut souffrir, sans que tous les autres souffrent, ni
recevoir de l’honneur sans que tous les autres s’en réjouissent : ainsi en
est-il parmi les membres de la grande Cité, dont l’Esprit d’amour est
l’artisan, le roi, l’âme et le lien (S. Aug., Quœst. Evang., lib. II, etc).
Quel magnifique idéal ! et cet idéal, imparfaitement réalisé sur la terre, le
sera complètement dans l’éternité.
Sous quel titre plus en rapport avec nos besoins
pouvons-nous invoquer le Saint-Esprit, que celui de doigt de Dieu ? Puissance, bonté,
instrument de miracles, Esprit-Saint, doigt de Dieu, mêlez-vous activement de
nos affaires et des affaires du monde actuel. Jugez Votre propre cause ;
réparez, relevez les remparts de Votre cité ; dissipez les armées qui
l’assiègent ; faites taire les blasphémateurs qui l’outragent et Vous avec
elle.
Que l’éclat de Vos œuvres déconcerte Vos ennemis, dessille
les yeux des aveugles, réveille les indifférents, amollisse les endurcis, force
les modernes magiciens à s’avouer vaincus, afin que le champ des âmes, rendu
aux ministres de la vérité, reçoive enfin la culture qui seule peut remplacer,
par des fruits de vie, les fruits de mort dont l’odeur infecte va solliciter
jusqu’au ciel de redoutables catastrophes. Doigt divin, gravez profondément
dans notre cœur la loi royale de la Cité du bien à la foi puissante,
l’espérance immuable, l’immortelle charité ; donnez à chacun de nous l’armure
impénétrable dont nous avons, besoin, pour repousser les traits enflammés d’un
ennemi plus audacieux que jamais.
Il s’appelle PARACLET , Paracletus. Attrayant à l’égal des
autres, ce nom veut dire avocat, exhortateur, consolateur : Quels Noms pour un
Roi !. Quand l’Esprit du bien n’en aurait pas d’autres, ceux-là ne
suffiraient-ils pas pour appeler sous Ses lois tous les peuples, toutes les
tribus, tous les membres de la malheureuse famille humaine ?
Avocat , et Il plaide. Que plaide-t-Il ? La cause à laquelle
aboutissent toutes les causes, tous les procès, la cause des âmes, la cause des
peuples, la cause de l’Église et du monde, la cause de laquelle dépend
l’éternel bonheur ou l’éternel malheur. Où la plaide-t-Il ? Il la plaide au
double tribunal de la justice et de la miséricorde. De la justice, afin de la
fléchir et de la désarmer ; de la miséricorde, afin d’en obtenir de larges
effusions de grâces, de forces, de lumières, de secours de tout genre, soit
pour préserver les citoyens de Sa Cité des attaques de l’ennemi, soit pour les
guérir de leurs blessures. Tribunaux de la justice et de la miséricorde divine,
cours souveraines, devant lesquelles il n’est personne, roi ou sujet, peuple ou
particulier, qui, chaque jour et à chaque heure, n’ait une cause actuellement
pendante.
Comment plaide-t-il ? Comme l’amour sait plaider. Toute son
éloquence est dans Ses soupirs. Le Saint-Esprit, écrit
l’Apôtre, aide notre infirmité ; car nous ne savons ni ce que nous devons
demander ni comment nous devons le
demander ; mais l’Esprit Lui-même demande pour nous par des gémissements
ineffables. Qu’elle est donc profonde, grand Dieu ! ma misère, la misère du
genre humain ! Privé de tout et mendiant dans cette vallée de larmes, je ne
connais pas mes véritables besoins ; je les soupçonne à peine, je les sens
encore moins. Si je les vois, j’ignore la manière d’en demander le soulagement.
Quelle nécessité plus grande d’avoir un maître habile qui m’apprenne à mendier
; charitable, qui mendie pour moi ; tout-puissant, qui mendie avec succès. Le
Roi de la Cité du bien en personne me rend ce charitable office ; il le rend à
tous. Oui, il est de foi, le Saint-Esprit prie pour moi , se fait mendiant pour
moi. « Que veux-je dire par là ? demande saint Augustin. Est-ce que le
Saint-Esprit peut gémir, Lui qui jouit de la souveraine félicité avec le Père
et le Fils ? Assurément non. Le Saint-Esprit en Lui-même et dans la
bienheureuse Trinité ne gémit point ; mais Il gémit en nous, parce qu’Il nous
apprend à gémir. Et certes, ce n’est pas peu de chose que le Saint-Esprit nous
apprenne à gémir. En nous insinuant à l’oreille du cœur que nous sommes voyageurs
dans la vallée des larmes, Il nous apprend à soupirer pour l’éternelle patrie,
et ce désir produit nos gémissements. Celui qui est bien, ou plutôt qui se
croit bien dans cette terre d’exil, celui qui s’enivre de la joie des sens et
qui, nageant dans l’abondance des biens temporels, se repaît d’une vaine
félicité, celui-là ne fait entendre que la voix du corbeau ; car la voix du
corbeau est criarde et non gémissante.
« Au contraire, celui qui sent le fardeau de la vie, qui se
voit encore séparé de Dieu et privé de la béatitude infinie qui nous est
promise, qu’il possède en espérance, mais qu’il ne possédera en réalité que le
jour où le Seigneur viendra dans l’éclat de Sa gloire, après être venu dans
l’humilité ; celui qui connaît cela gémit ; et, tant qu’il gémit pour cela, il
gémit bien : c’est le Saint-Esprit qui lui apprend à gémir et à imiter la
colombe. Beaucoup, en effet, gémissent lorsqu’ils sont frappés de quelques
adversités, ou en proie aux douleurs de la maladie, ou sous les verrous d’une
prison, ou dans les chaînes de l’esclavage, ou sur les flots entr’ouverts pour
les engloutir, ou dans les embûches dressées par leurs ennemis; mais ils ne
gémissent pas du gémissement de la colombe : ce n’est ni l’amour de Dieu qui
les fait gémir, ni le Saint-Esprit qui gémit en eux. Aussi, quand ils sont
délivrés de leurs maux, vous les entendez se réjouir à haute voix : ce qui
montre qu’ils sont des corbeaux et non des colombes».
Il est exportateur . Tout le bien, digne de ce nom, qui
s’est accompli depuis le commencement du monde, qui s’accomplit encore, qui
s’accomplira jusqu’à la consommation des siècles, est dû aux fils du
Saint-Esprit, aux citoyens de la Cité du bien. Qui leur en donne le vouloir et
le faire ? Leur Roi. Sans son secours, nul ne peut même prononcer d’une manière
utile pour le ciel le nom du Rédempteur. Abel offre généreusement au Seigneur
ses agneaux les plus gras. Je vois le sacrifice : où est l’âme qui l’inspire ?
Quel en est l’exhortateur ? Le Roi de la Cité du bien.
Pendant cent ans, Noé brave les railleries de ses
contemporains et construit lentement l’arche qui doit sauver l’espèce humaine.
Je vois le courage du patriarche, je vois le navire : quel est le soutien de
l’un et l’inspirateur de l’autre ? Le Roi de la Cité du bien. Je vois Abraham
liant sur le bûcher son fils unique, Isaac, et levant la main pour l’immoler :
quel est l’exhortateur et le guide de l’héroïque père des croyants ? Le Roi de
la Cité du bien. Je vois, dans la suite des siècles anciens, les patriarches,
les prophètes, les rois et les guerriers d’Israël accomplir mille actions
d’éclat, triompher de mille difficultés, affronter sans crainte d’innombrables
douleurs quelle fut l’âme de ces grandes âmes ? Quel fut leur exhortateur ? Le
Roi de la Cité du bien.
Dans les temps nouveaux, demandez aux pêcheurs de Galilée
qui les a poussés aux quatre coins du monde, afin de répandre partout, comme
des nuées bienfaisantes, les rosées divines de la grâce ; qui leur a donné
l’intelligence et la force nécessaires pour entreprendre leurs rudes travaux,
porter la guerre jusqu’au cœur de la Cité du mal, battre en brèche cette Cité
colossale, la démanteler, la miner ; et à sa place bâtir la Cité du bien ?
Quand il faut défendre l’œuvre divine, au prix de tous les sacrifices, quel est
l’exhortateur des martyrs et le soutien de leur courage en face des tribunaux,
des chevalets, des bûchers et des bêtes de l’amphithéâtre ? Le Roi de la Cité
du bien.
Ce qu’il fut pour les apôtres et pour les martyrs, le divin
Roi le fut, et Il continue de l’être, pour les solitaires, les
vierges, les missionnaires, les saints et les fidèles qui, dans toutes les
conditions et dans tous les pays, entreprennent chaque jour et conduisent à une
heureuse fin l’œuvre héroïque de leur sanctification et de la sanctification
des autres . Comptez, si vous le pouvez, le nombre des bonnes pensées, des
résolutions salutaires, des sacrifices d’inclinations, de goûts, d’intérêt,
d’humeur, de penchants et de passions qui doivent, pour sauver une âme, remplir
une vie de cinquante ans ; calculez-en l’étendue, et vous verrez quel bon, quel
infatigable, quel puissant exhortateur est le Saint-Esprit.
Il est Consolateur . Mes bien-aimés, jusqu’ici Je vous ai
enseignés, dirigés, consolés : voilà pourquoi Mon prochain départ vous attriste.
Prenez courage, à Ma place Je vous enverrai un autre Consolateur qui demeurera
avec vous, non pas un peu de temps, comme Moi, mais toujours. Il vous
instruira, vous dirigera, vous consolera dans vos peines, dans vos doutes, dans
vos tentations, dans vos luttes incessantes. Tel est le sens des paroles du
Verbe Incarné, annonçant le Saint-Esprit à Ses apôtres, à l’Église et à
nous-mêmes.
Consolateur. Il fallait bien connaître l’humanité, pour
donner ce nom au Roi de la Cité du bien. La voyez-vous, cette pauvre humanité,
ruine vivante, traversant depuis soixante siècles une terre de misères, trop
justement appelée la vallée des larmes ; enveloppée de ténèbres, environnée
d’ennemis, brisée de travaux, accablée de douleurs, rongée de soucis ; laissant
aux pierres du chemin les taches de son sang et aux ronces les lambeaux de sa
chair ; traînant après elle une longue chaîne d’espérances trompées apercevant
dans le lointain, comme dernière perspective, une tombe entr’ouverte avec des
mystères de décomposition qu’elle n’ose fixer ; et, par delà, les abîmes
insondables d’une double éternité ? Il faut, en convenir, si l’humanité a
besoin de quelqu’un, c’est, avant tout, d’un consolateur.
Digne de ce nom vraiment royal, le Roi de la Cité du bien
est le consolateur par excellence, Consolator optime. Sa royauté n’a d’autre
but que de sécher les larmes de Ses sujets, ou de les transformer en perles
d’immortalité. Consolateur puissant, Ses consolations ne sont pas de vaines
paroles qui se brisent à la surface du cœur, mais des soulagements efficaces,
des joies intimes. Consolateur universel, pas une souffrance du corps, pas une
douleur de l’âme, pas un revers de fortune, pas un doute, pas une perplexité,
pas même une faute, pour lesquels Il n’ait un remède, une lumière, une
espérance.
Que l’homme, le peuple, le siècle qui n’a aucune affaire à
traiter au tribunal de la justice et de la miséricorde divine, qui n’a besoin
ni de lumières pour connaître le bien, ni de courage pour l’entreprendre, ni de
persévérance pour l’accomplir, ni de soulagement dans ses misères, ni de
consolation dans ses peines, en un mot, que le néant orgueilleux qui a la
prétention de se suffire à lui-même, ou de trouver dans des bras de chair un
appui suffisant pour sa faiblesse, dédaigne, oublie l’Avocat divin,
l’Exportateur surnaturel, le Consolateur suprême : nous n’avons rien à lui
dire. Une profonde pitié, des prières et des larmes, c’est tout ce qui reste à
lui donner. Quant à l’homme, au peuple, au siècle qui a la conscience de ses
besoins, il trouve au fond de son âme mille motifs, de jour en jour plus
pressants, d’invoquer le Saint-Esprit et de vivre sous Ses lois.
Tel est, d’après les principaux noms qui le caractérisent le
Roi de la Cité du bien. Si à tant de titres qui Lui sont propres, on ajoute
ceux qu’Il partage avec le Père et le Fils, il nous apparaîtra comme le plus
grand, le plus magnifique, le plus sage, le meilleur de tous les monarques ; Sa
Cité, comme le royaume le plus glorieux, le plus libre, le plus heureux que
l’homme puisse rêver ; Ses sujets, comme une famille de frères, comme une
assemblée de dieux, commencés par la grâce, et en voie de devenir des dieux
consommés dans la gloire. Si un pareil spectacle vous laisse la force de
parler, ce sera pour dire avec le prophète : Cité de mon Dieu, que vous êtes
belle ! Heureux ceux qui vous habitent.
CHAPITRE IX LES PRINCES DE LA CITÉ
DU BIEN.
Les bons anges, princes de la Cité du bien. - Preuve
particulière de leur existence. - Leur nature. - Ils sont purement spirituels,
mais ils peuvent prendre des corps : preuves. - Leurs qualités :
l’incorruptibilité, la beauté, l’intelligence, l’agilité, la force. –
Prodigieuse étendue de leur force. - Ils l’exercent sur les démons, sur le
monde et sur l’homme, quant au corps et quant à l’âme : preuves.
Le Roi de la Cité du bien n’est pas solitaire. Autour de Son
trône se tiennent d’innombrables légions de princes, resplendissants de beauté,
qui forment Sa cour (Dan., VII, 10). Leur occupation est d’honorer le grand
Monarque, de veiller à la garde de la Cité et de présider à Son gouvernement :
ces princes sont les bons anges. Sous peine de laisser dans l’ombre une des
plus grandes merveilles du monde supérieur et le rouage le plus important de
son administration, nous devons les faire connaître. Pour cela, il faut dire
leur existence, leur nature, leur nombre, leurs hiérarchies, leurs ordres et
leurs fonctions.
Existence des anges . Les anges sont des créatures incorporelles,
invisibles, incorruptibles, spirituelles, douées d’intelligence et de volontés.
La foi du genre humain, la raison, l’analogie des lois divines se réunissent
pour établir sur un fondement inébranlable le dogme de l’existence des anges.
Déjà nous avons vu la foi du genre humain se manifester avec éclat, dans le
culte universel des génies bons et mauvais. La raison démontre sans peine que,
par sa nature imparfaite, notre monde visible n’a pas et ne peut avoir en lui,
ni la raison de son existence, ni le principe des lois qui le régissent. Il
faut les chercher dans un monde supérieur, dont il n’est que le rayonnement.
C’est ainsi que pour l’arbre, dont le feuillage s’épanouit à nos regards, les
principes de vie et de solidité sont cachés dans les profondeurs de la terre.
L’observation la plus savante des lois divines proclame cet
axiome : qu’il n’y a pas de saut dans la nature, ni de
rupture dans la chaîne des êtres (Natura non facit saltus. Linné). En même
temps elle démontre que, de cette chaîne magnifique, l’homme ne peut pas être
le dernier anneau. Dieu est l’océan de la vie. Il la répand sous toutes les
formes : végétative, animale, intellectuelle. Selon qu’elle est plus ou moins
abondante, la vie marque le degré hiérarchique des êtres.
Or, elle est plus abondante à mesure que l’être se rapproche
plus de Dieu. Ainsi, pour ramener à Lui, par des degrés insensibles, toute la
création descendue de Lui, le Tout-Puissant, dont la sagesse infinie s’est
jouée dans la formation de l’univers, a tiré du néant plusieurs espèces de
créatures. Les unes visibles et purement matérielles, telles que la terre,
l’eau, les plantes ; d’autres, tout à la fois visibles et invisibles,
matérielles et immatérielles, les hommes ; d’autres enfin, invisibles et
immatérielles, les anges.
Non moins que les autres ces derniers sont donc une
nécessité de la création . Écoutons le
plus grand des philosophes : « Supposé, dit saint Thomas, le décret de la
création, l’existence de certaines créatures incorporelles est une nécessité. En
effet, le but principal de la création, c’est le bien. Le bien ou la perfection
consiste dans la ressemblance de l’être créé avec le Créateur, de l’effet avec
la cause. La ressemblance de l’effet avec la cause est parfaite, lorsque
l’effet imite la cause selon qu’elle le produit. Or, Dieu produit la créature
par intellect et par volonté. La perfection de l’univers exige donc qu’il y ait
des créatures intellectuelles et incorporelles.»
Ainsi, qu’il y ait des anges et que les anges soient des
êtres personnels, et non des mythes ou des allégories, c’est une vérité
enseignée par la révélation, confirmée par la raison, attestée par la foi du
genre humain.
Nature des anges . Nous venons de l’indiquer, les anges sont incorporels ,
c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de corps avec lesquels ils soient naturellement
unis. « La raison en est qu’étant des êtres complètement intellectuels et
subsistant par eux-mêmes, formae subsistentes, comme parle saint Thomas, ils
n’ont pas besoin de corps pour être parfaits. Si l’âme humaine est unie à un
corps, c’est qu’elle n’a pas la plénitude de la science et qu’elle est obligée
de l’acquérir par le moyen des choses sensibles. Quant aux anges, étant
parfaitement intellectuels par leur nature, ils n’ont rien à apprendre des
créatures matérielles, et le corps leur est inutile. »
Il résulte de là que les anges ne peuvent, comme les âmes
humaines, être unis essentiellement à des corps et devenir une même personne
avec eux. Ils sont, par conséquent, incapables d’exercer aucun acte de la vie
sensible ou végétative, comme voir corporellement, entendre, manger et autres
semblables. De l’air ou d’une autre matière déjà existante, ils peuvent
cependant se former des corps et leur donner une figure et une forme
accidentelle. L’archange Raphaël disait à Tobie : Lorsque j’étais avec vous par
la volonté de Dieu, je paraissais manger et boire ; mais je fais usage
d’aliments invisibles (Tob., XII).
Ainsi, l’apparition des anges sous une forme sensible n’est
pas une vision imaginaire. La vision imaginaire n’est que dans l’imagination de
celui qui la voit ; elle échappe aux autres. Or, l’Écriture nous parle souvent
des anges apparaissant sous des formes sensibles, et qui sont vus
indistinctement de tout le monde. Les anges qui apparaissent à Abraham sont vus
par le patriarche, par toute sa famille, par Loth et par les habitants de
Sodome. De même, l’ange qui apparaît à Tobie est vu par lui, par sa femme, par
son fils, par Sara et par toute la famille de Sara.
Il est donc manifeste que ce n’était pas là une vision
imaginaire. C’était bien une vision corporelle, dans laquelle celui qui en
jouit voit une chose qui lui est extérieure. Or, l’objet d’une semblable
vision, c’est-à-dire la chose extérieure, ne peut être qu’un corps. Mais,
puisque les anges sont incorporels et qu’ils n’ont pas de corps auxquels ils
soient naturellement unis, il en résulte qu’ils revêtent, quand il en est
besoin, des corps formés accidentellement (S. Th., I p. q. LI, art. 1, cor.).
Ces corps, composés d’air condensé ou d’une autre matière,
les anges ne les prennent pas pour eux, mais pour nous. Toutes leurs
apparitions se rapportent au mystère fondamental de l’Incarnation du Verbe et
au salut de l’homme, dont il est l’indispensable condition. Les unes le
préparent, les autres le confirment, en même temps qu’elles prouvent
l’existence du monde supérieur avec ses réalités éternelles, glorieuses ou
terribles. « En conversant familièrement avec les hommes, dit saint Thomas, les
anges veulent nous montrer la vérité de cette grande société des êtres
intelligents, que nous attendons dans le ciel. Dans l’Ancien Testament, leurs
apparitions avaient pour but de préparer le genre humain à, l’Incarnation du
Verbe, car toutes elles étaient la figure de l’apparition du Verbe dans la
chaire. »
Dans le Nouveau, elles concourent à l’accomplissement du
mystère, soit en lui-même, soit dans l’Église et dans les élus. Il est facile
de s’en convaincre en examinant les circonstances des apparitions angéliques à
Zacharie, à la Sainte Vierge, à saint Joseph, à saint Pierre, aux apôtres, aux
martyrs, aux saints dans tous les siècles.
Suivant les plus doctes interprètes, les apparitions
accidentelles des anges sur la terre ne seraient que le prélude d’une
apparition habituelle dans le ciel. «Les réprouvés, disent-ils, seront
tourmentés non seulement dans leur âme, par la connaissance de leurs supplices
; mais aussi dans leur corps, en voyant les figures horribles des démons. En
eux, les yeux du corps ont péché aussi bien que les yeux de l’âme ; il est donc
juste que les uns et les autres reçoivent leur châtiment. De même, il est
probable que dans le ciel les anges prendront de magnifiques corps aériens,
afin de réjouir les yeux des élus, et de converser avec eux bouche à bouche.
Cela semble exigé, d’un côté, par l’amitié, par l’union, par la communication
intime qui existera entre les anges et les bienheureux, comme concitoyens de la
même patrie ; d’un autre côté, par la récompense due à la mortification des
sens et à la vie angélique que les saints ont menée ici-bas, dans l’espérance
de jouir de la société, des anges. S’il en était autrement, les sens des élus
ne recevraient aucune joie des anges, et même toute relation avec eux, leur
serait impossible. Tout se bornerait à une communication mentale, et le corps
serait privé d’une partie de sa récompense».
En parlant du jugement dernier, ils ajoutent : « Il est très
croyable que tous les anges y apparaîtront dans des corps splendides ;
autrement, cette gloire du Fils de Dieu ne serait pas vue par les impies, pour
qui cependant elle sera surtout déployée. La puissante armée des cieux
n’ajouterait rien à la majesté extérieure du juge suprême : majesté que
l’Écriture prend soin de décrire avec tant de précision. La multitude des anges
étant innombrable, elle remplira donc les immenses plaines de l’air et
présentera aux nations assemblées l’aspect formidable d’une armée rangée en
bataille . Il n’est pas moins croyable que les démons apparaîtront sous des
formes corporelles ; autrement ils ne seraient pas vus par les réprouvés, et
pourtant la gloire de Notre-Seigneur et la confusion des méchants exigent
qu’ils soient visibles. Qualités des
anges. De la simplicité ou incorporéité de leur nature, il résulte que les
princes de la Cité du bien sont incorruptibles . Exempts de langueurs et de
maladies ils ne connaissent ni le besoin de la nourriture ou du repos, ni les
faiblesses de l’enfance, ni les infirmités de la vieillesse. Il résulte encore
qu’ils sont doués d’une beauté, d’une intelligence, d’une agilité et d’une force
incompréhensibles à l’homme.
Dieu est la beauté parfaite et la source de toute beauté.
Plus un être Lui ressemble, plus il est beau. Les cieux sont beaux, la terre
est belle, parce que les cieux et la terre reflètent quelques rayons de la
beauté du Créateur. De tous les êtres matériels, le corps humain est le plus
beau, parce qu’il possède à un degré plus élevé la force et la grâce, dont
l’heureuse union forme le cachet de la beauté. L’âme est plus belle que le
corps, parce qu’elle est l’image plus parfaite de la beauté éternelle. A son
tour, parce qu’il est l’image incomparablement plus parfaite de cette beauté,
l’ange est incomparablement plus beau que l’âme humaine.
Aussi quel spectacle présente aux regards de la foi le Roi
de la Cité du bien, environné de tous ces princes, resplendissants comme des
soleils, et dont le moins beau éclipse toutes les beautés visibles ! Le jour où
il sera donné à l’homme de le voir face à face, il entrera dans un ravissement,
indicible même à Paul qui en fut témoin. En attendant, l’humanité a l’instinct
de cette beauté suprême ; car, pour marquer le degré le plus parfait de la
beauté sensible, elle dit : beau comme un ange.
La beauté des anges est le rayonnement de leur perfection
essentielle, et leur perfection essentielle, c’est l’intelligence . Qui en dira
l’étendue ? Saint Thomas répond : L’intelligence angélique est déiforme,
c’est-à-dire que l’ange acquiert la connaissance de la vérité non par la vue
des choses sensibles, ni par le raisonnement, mais par le simple regard.
Substance exclusivement spirituelle, en lui la puissance intellective est
complète, c’est-à-dire qu’elle n’est jamais en puissance comme dans l’homme,
mais toujours en acte, de sorte que l’ange connaît actuellement tout ce qu’il
peut naturellement connaître.
Il le connaît tout entier , dans l’ensemble et dans les
détails, dans le principe et dans les dernières conséquences. « Les
intelligences d’un ordre inférieur, comme l’âme humaine, ont besoin, pour
arriver à la parfaite connaissance de la vérité, d’un certain mouvement, d’un
certain travail intellectuel, par lequel elles procèdent du connu à l’inconnu.
Cette opération n’aurait pas lieu si, dès qu’elles connaissent un principe,
elles en voyaient instantanément toutes les conséquences. Telle est la prérogative
des anges. En possession d ’un principe, aussitôt ils connaissent tout ce qu’il
renferme ; voilà pourquoi on les appelle intellectuels, et les âmes humaines
simplement raisonnables. Ainsi, il ne peut y avoir ni fausseté, ni erreur, ni
déception d ans l’intelligence d’aucun ange
A quoi s’étend la connaissance des princes de la Cité du
bien ? Elle s’étend à toutes les vérités de l’ordre naturel
Pour eux, le ciel et la terre n’ont rien de caché ; et, depuis qu’ils sont
confirmés en grâce, ils connaissent la plupart des vérités de l’ordre
surnaturel. Nous disons la plupart, car jusqu’au jour du jugement, où le cours
des siècles finira, les anges recevront des communications nouvelles sur le
gouvernement du monde, et en particulier sur le salut des prédestinés.
Si l’intelligence des princes de la Cité du bien est pour
eux la source d’ineffables voluptés, elle est pour nous un triple sujet de
consolation, de tristesse et d’espérance. De consolation ; les bons anges ne se
servent de leur intelligence que dans notre intérêt et celui de notre Père
céleste. De tristesse ; dans Adam nous possédions une intelligence semblable à
la leur, exempte d’erreur, et nous l’avons perdue. D’espérance ; nous la
retrouverons dans le ciel, et déjà nous en possédons les prémices dans les
lumières de la foi.
De l’incorporéité des anges naît leur agilité . Être fini,
l’ange ne peut pas être partout en même temps ; mai s telle est la rapidité de
ses mouvements, qu’ils équivalent presque à l’ubiquité « L’ange, dit saint Thomas,
n’est pas composé de diverses natures, en sorte que le mouvement de l’une
empêche ou retarde le mouvement de l’autre : comme il arrive à l’homme en qui
le mouvement de l’âme est gêné par les organes. Or, comme nul obstacle ne le
retarde ni ne l’empêche, l’être intellectuel se meut dans toute la plénitude de
sa force. Pour lui l’espace disparaît. Ainsi, les princes de la Cité du bien
peuvent, en un clin d’œil, être dan s un lieu ; et, en un autre clin d’œil,
dans un autre lieu, sans durée intermédiaire. » Telle est, d’ailleurs, leur
subtilité , que les corps les plus opaques sont moins pour eux qu’un voile
diaphane pour les rayons du soleil.
Comme l’agilité, la force des anges prend sa source dans
l’essence de leur être, qui participe plus abondamment que toute autre de
l’essence divine, force infinie(1). Ainsi, l’une et l’autre surpassent tout ce
que nous connaissons d’agilité et de force dans la nature, c’est-à-dire quelles
sont incalculables et s’exercent sur le monde et sur l’homme.
(1) Nous donnons à cette participation le sens des paroles de saint Pierre divinae consortes naturae. Ce qui n’est pas du panthéisme.
Sur le monde : ce sont les anges qui lui impriment le
mouvement . Inertes de leur nature, toutes les créatures matérielles sont nées
pour être mises en mouvement par des créatures spirituelles, comme notre corps
par notre âme. « C’est une loi de la sagesse divine, enseigne le Docteur
angélique, que les êtres inférieurs soient mus par les êtres supérieurs. Or, la
nature matérielle étant inférieure à la nature spirituelle, il est manifeste
qu’elle est mise en mouvement par des êtres spirituels. Tel est l’enseignement
de la philosophie et de la foi. »
Or, la force d’impulsion dont les anges sont doués est si
grande, qu’un seul suffit pour mettre en mouvement tous les corps du système
planétaire ; et, bien qu’il soit à l’orient, suivant une antique croyance
conservée même chez les païens son action se fait sentir à toutes les parties
du globe. C’est ainsi que l’homme lui-même, dont la main met en jeu la
maîtresse roue d’une immense machine, produit, sans changer de place, le
mouvement de tous les rouages secondaires.
La conséquence logique, de cette force d’impulsion est que
les anges peuvent déplacer les corps les plus volumineux et les transporter où
ils veulent, avec une rapidité qui échappe au calcul. Suivant saint Augustin,
la force naturelle du dernier des anges est telle, que toutes les créatures
corporelles et matérielles lui obéissent , quant au mouvement local, dans la
sphère de leur activité, à moins que Dieu ou un ange supérieur n’y mette
obstacle. Si donc Dieu le permettait, un seul ange pourrait transporter une
ville entière d’un lieu dans un autre, comme ils l’ont fait pour la sainte
maison de Lorette, transportée de Nazareth en Dalmatie, et de Dalmatie au lieu
où elle reçoit aujourd’hui les hommages du monde catholique.
Non seulement les anges impriment le mouvement au monde
matériel, mais ils le conservent, soit en empêchant les démons de porter la
perturbation dans les lois qui président à son harmonie, soit en veillant au
maintien perpétuel de ces lois admirables. « Toute la création matérielle, dit
saint Augustin, est administrée par les anges. - Aussi rien n’empêche de dire,
ajoute saint Thomas, que les anges inférieurs sont préposés par la sagesse
divine au gouvernement des corps inférieurs, les supérieurs au gouvernement des
corps supérieurs, et enfin, les plus élevés à l’adoration de l’Être des êtres.
»
Il ne faut donc pas s’y tromper, l’ordre merveilleux qui
nous frappe dans la nature, et surtout dans le firmament, est dû, non au
hasard, non à la force des choses, non à des lois immuables, mais à l’action
continuelle des princes de la Cité du bien. Sous les ordres de leur roi, ils
conduisent les globes immenses qui composent la brillante armée des cieux,
comme des officiels conduisent leurs soldats, comme les chefs de train
conduisent leurs redoutables machines : avec cette différence que les derniers
peuvent se tromper, les premiers jamais.
Malgré la rapidité effrayante qu’ils impriment à ces masses
gigantesques, ils les maintiennent dans leur orbite, faisant parcourir à
chacune sa route avec une précision mathématique. Un jour seulement, qui sera
le dernier des jours, cette magnifique harmonie sera brisée. A l’approche du
souverain juge, lorsque toutes les créatures s’armeront contre l’homme
coupable, les puissants conducteurs des astres bouleverseront l’ordre du
système planétaire. Alors les nations sécheront de crainte dans l’attente de ce
qui doit arriver (Matth., XXIV, 29).
Sur l’homme . En vertu de la même loi de subordination, les
êtres spirituels d’un ordre inférieur sont soumis à l’action des êtres
spirituels d’un ordre plus élevé. Ainsi, l’homme est soumis, corps et âme, aux
puissances angéliques, et les anges ne lui sont pas soumis. Il faudrait
parcourir toute l’Écriture, si on voulait rapporter les différentes opérations
des anges sur le corps de l’homme.
Citons seulement l’exemple du prophète Habacuc, transporté
par un ange de la Palestine à Babylone, afin de porter sa nourriture à Daniel,
enfermé dans la fosse aux lions. Citons encore l’armée du roi d’Assyrie,
Sennachérib, dont cent quatre-vingt cinq mille hommes sont taillés en pièces
par un ange, pendant la nuit. Rappelant ce fait à l’occasion des douze légions
d’anges, que Notre Seigneur aurait pu appeler autour de lui au jardin des
Olives, saint Chrysostome s’écrie avec raison : « Si un seul ange a pu mettre à
mort cent quatre-vingt cinq mille soldats, que n’auraient pas fait douze
légions d’anges ?» On pourrait ajouter le passage si connu de l’ange
exterminateur, à qui peu d’instants suffirent pour faire périr tous les
premiers nés des hommes et des animaux, dans le vaste royaume d’Égypte.
Quant à notre âme , les anges peuvent exercer, et dans la
réalité ils exercent sur elle une action tour à tour ordinaire et
extraordinaire, dont il est difficile de mesurer la puissance. L’entendement
leur doit ses plus précieuses lumières. « Les révélations des choses divines ,
dit le grand saint Denis, parviennent aux hommes par le moyen des anges ».
Depuis la première jusqu’à la dernière, toutes les pages de
l’Ancien et du Nouveau Testament vérifient les paroles de l’illustre disciple
de saint Paul. Abraham, Loth, Jacob, Moïse, Gédéon, Tobie, les Macchabées, la
très sainte Vierge, saint Joseph, les saintes femmes, les apôtres sont
instruits et dirigés par ces esprits administrateurs de l’homme et du monde.
Nous verrons que l’ange gardien remplit, avec moins d’éclat sans doute, mais
non moins réellement, les mêmes fonctions à l’égard de l’âme confiée à sa
sollicitude. Cette illumination, si puissante sur la conduite de la vie, a lieu
de plusieurs manières. Tantôt l’ange fortifie l’entendement de l’homme, afin
qu’il puisse concevoir la vérité ; tantôt il lui présente des images sensibles,
au moyen desquelles il peut connaître la vérité, que sans elles il ne
connaîtrait pas. Ainsi fait l’homme lui-même qui en instruit un autre.
S’agit-il de la volonté ? Il est vrai, les anges, bons ou
mauvais, ne peuvent forcer ses déterminations, car l’âme demeure toujours libre
; mais l’expérience universelle apprend combien les inspirations des bons anges
et les suggestions des mauvais anges sont efficaces, pour nous porter au bien
comme au mal. Les unes et les autres tirent une grande partie de leur force, de
la puissance, qu’ont les princes de la Cité du bien et de la Cité du mal,
d’agir profondément sur les sens extérieurs.
Grâce à eux, les démons fascinent l’imagination par de
trompeuses images, qui ôtent au mal sa laideur ou le revêtent de l’apparence du
bien ; remuent toute la partie inférieure de l’âme et enflamment ainsi la
concupiscence . Les bons anges, au contraire, écartant les nuages de l’erreur,
les ténèbres des passions, ramènent les sens à leur pureté native et produisent
comme une seconde vue , au moyen de laquelle les choses se présentent aux
appréciations de l’âme sous leur véritable aspect. Dans certains cas, les anges
peuvent même priver l’homme de l’usage de ses sens, comme il arriva aux
habitants de Sodome. A cette loi se rattache la longue série des faits du
surnaturel divin et du surnaturel satanique, qui remplissent les annales de
tous les peuples, et dont la raison ne peut pas plus expliquer la nature ou
méconnaître la cause, qu’elle ne peut en nier l’authenticité.
Moins ignorants ou moins obstinés dans l’erreur que nos
rationalistes modernes, les païens, qui n’avaient pas encore inventé le système
des lois immuables, proclament hautement et sans restriction le libre
gouvernement de l’homme et du monde par les puissances angéliques. Outre les
témoignages déjà cités, nous avons celui d’Apulée. Il est tellement explicite,
qu’on dirait une page du livre de Job. « S’il est, dit-il, indécent pour un roi
de tout faire et de tout gouverner par lui-même, il l’est bien plus pour Dieu.
Il faut donc croire, pour lui conserver toute Sa majesté, qu’Il est assis sur
Son trône sublime, et qu’Il régit toutes les parties de l’univers par les
puissances célestes. C’est en effet par leurs soins qu’Il gouverne le monde
inférieur. Pour cela il ne Lui faut ni peine ni calculs, choses dont
l’ignorance ou la faiblesse de l’homme ont besoin.
« Lors donc que le roi et le père des êtres, que nous ne
pouvons voir que des yeux de l’âme, veut mettre en mouvement l’immense machine
de l’univers, resplendissante d’étoiles, brillante de mille beautés, dirigée
par Ses lois, Il fait, s’il est permis de le dire, ce qui se fait au moment
d’une bataille. La trompette sonne. Animés par ses accents, les soldats
s’agitent. L’un prend son glaive, l’autre son bouclier ; ceux-là, leur
cuirasse, leur casque, leurs bottes ; celui-ci harnache son cheval ; l’autre
attache ses coursiers au quadrige. Chacun avec ardeur se prépare. Les vélites
forment les rangs, les chefs les inspectent, et les chevaliers en prennent le
commandement. Chacun s’occupe de son office. Cependant toute l’armée obéit à un
seul général, que le roi place à sa tête.
« Il n’en est pas autrement du gouvernement des choses
divines et humaines. Sous les ordres d’un seul chef, chacune connaît son devoir
et l’accomplit, bien qu’elle ne connaisse pas le ressort secret qui la fait
agir, et que cette puissance échappe aux yeux du corps. Prenons un exemple dans
un ordre moins élevé. Dans l’homme l’âme est invisible. Cependant il faudrait
être fou, pour nier que tout ce que l’homme fait vient de ce principe
invisible. C’est à lui que la vie humaine doit sa sûreté ; les champs, leur
culture ; les fruits, leur usage ; les arts, leur exercice ; en un mot, tout ce
que fait l’homme (De mundo lib. unus, p. 148). »
Bossuet a donc été l’écho de la foi universelle, lorsqu’il a
prononcé cette parole magistrale : « La subordination des natures créées
demande que ce monde sensible et inférieur soit régi par le supérieur et
intelligible, et la nature corporelle par la nature spirituelle. »
Que l’homme donc s’en souvienne. Comme le monde matériel est
gouverné par les puissances angéliques, lui-même est placé sous l’action
immédiate d’un ange bon ou mauvais . Pas une parole, pas une action, pas une
minute dans son existence, qui ne soit influencée par l’une ou l’autre de ces
puissantes créatures. Mais il est doux de penser que le pouvoir des princes de
la Cité du bien surpasse celui des princes de la Cité du mal.
« En Dieu, dit l’Ange de l’école, est la source première de
toute supériorité. Plus elles approchent de Dieu, plus les créatures
participent de Lui, et plus elles sont parfaites. Or, la plus grande
perfection, celle qui approche le plus de celle de Dieu, appartient aux êtres
qui jouissent de Dieu Lui-même : tels sont les bons anges. Les démons sont
privés de cette perfection. Voilà pourquoi les bons anges leur sont supérieurs
en puissance et les tiennent soumis à leur empire. De là vient, comme
conséquence, que le dernier des bons anges commande au premier des démons ,
attendu que la force divine, à laquelle il participe, l’emporte sur la force de
la nature angélique. »
CHAPITRE X SUITE DU PRÉCÉDENT.
Nombre des anges. - Hiérarchies et ordres angéliques. -
Définition de la hiérarchie. - Sa raison d’être. Pourquoi trois hiérarchies
parmi les anges, et rien que trois. - Définition de l’ordre. - Pourquoi trois
ordres dans chaque hiérarchie, et rien que trois. - Images de l a hiérarchie
angélique dans l’Église et dans la société. Fonctions des anges. - Les anges supérieurs
illuminent les anges inférieurs. - Langage des anges. – Grande division des
anges : anges assistants et anges exécutants. - Fonctions des Séraphins. - Des
Chérubins. – Des Trônes. - Reflet de cette première hiérarchie dans la société
et dans l’Église.
Nombre des anges . Quand les auteurs inspirés, admis à voir
quelques-unes des réalités du monde supérieur, veulent indiquer la multitude
des anges, ils ne parlent que de millions et de centaines de millions. «
J’étais attentif à ce que je voyais, dit Daniel, jusqu’à ce que les trônes
fussent placés et que l’Ancien des jours s’assit. Son vêtement était blanc
comme la neige, et les cheveux de sa tête, comme une laine éclatante. Son trône
était de flammes ardentes, et les roues de ce trône un feu brûlant. Un fleuve
incandescent et rapide sortait de devant sa face. Mille milliers d’anges
exécutaient ses ordres, et un million assistaient devant Lui».
Témoin du même spectacle, saint Jean continue : « Et je vis
et j’entendis autour du trône la voix d’une multitude
d’anges, dont le nombre était des milliers de milliers (Apoc., V, 11). » Plus
loin, ayant marqué l’universalité des élus du sang d’Abraham, il ajoute : «
Après cela, je vis une grande multitude, que personne ne pouvait compter, de
tous les peuples et de toutes les langues». Or, depuis le commencement du
monde, chaque prédestiné, et même chaque réprouvé a pour gardien un ange de
l’ordre inférieur ; il s’ensuit que le nombre des anges de toutes les
hiérarchies est incalculable .
Saint Denis l’Aréopagite, dépositaire des enseignements de
son maître Paul, ravi au troisième ciel, tient le même
langage. «Les bienheureuses armées des célestes intelligences, dit-il,
surpassent en nombre tous les pauvres calculs de notre arithmétique matérielle.
Ne soupçonnez aucune exagération dans les paroles des prophètes. Le nombre des
anges est incalculable, il surpasse celui de toutes les créatures, même- celui
des hommes qui ont été, qui sont et qui seront . »
L’Ange de l’école en donne la raison : nous traduisons sa pensée.
Le but principal que Dieu s’est proposé dans la création des êtres, c’est la
perfection de l’univers. La perfection ou la beauté de l’univers résulte de la
manifestation la plus éclatante des attributs de Dieu, dans les limites
marquées par Sa sagesse. Il suit de là, que plus certaines créatures sont
belles et parfaites, plus abondante en a été la création. Le monde matériel
confirme ce raisonnement.
On y trouve deux sortes de corps : les corps corruptibles et
les corps incorruptibles. La première se réduit à notre globe, habitation des
êtres corruptibles ; et notre globe n’est presque rien, comparé aux globes du
firmament. Or, comme la grandeur est pour les corps la mesure de la perfection,
le nombre l’est pour les esprits. Ainsi, la raison elle-même conduit à cette
conclusion, que les êtres immatériels surpassent les êtres matériels en nombre
incalculable.
En attendant que le ciel nous révèle la justesse de ces
magnifiques supputations du génie, éclairé par la foi, un grand sujet de
sécurité pour notre pèlerinage est de savoir que les bons anges sont beaucoup
plus nombreux que les mauvais . « La queue du Dragon, dit saint Jean,
n’entraîna que la troisième partie des étoiles (Et cauda ejus trahebat tertiam
partem stellarum. Apoc., XII, 4). » Pas un interprète qui, par ces étoiles,
n’entende les anges révoltés (Corn. a Lap., in XII.
Apoc. et S.
Th., I p. q. LIV art. 9, corp).
Hiérarchies et ordres des anges . Une multitude sans ordre est la confusion : tel ne peut
être l’état des anges. « Toutes les œuvres de Dieu, dit l’Apôtre, sont
ordonnées » ; ou, comme il est écrit ailleurs : « Dieu a fait toutes choses
avec nombre, poids et mesure, » c’est-à-dire avec un ordre parfait . L’ordre
est la première chose qui nous frappe dans le monde matériel. L’ordre produit
l’harmonie , et l’harmonie suppose la subordination mutuelle de toutes les
parties de l’univers. A son tour, cette harmonie révèle une cause intelligente
qui l’a créée et qui la maintient.
Évidemment la même harmonie doit exister, plus parfaite s’il
est possible, dans le monde des esprits, archétype du monde des corps et
chef-d’œuvre de la sagesse créatrice. La subordination , par conséquent la
hiérarchie des êtres qui la composent, est donc la loi du monde invisible comme
elle est la loi du monde visible. Tels sont l’enseignement de la foi et
l’affirmation invariable de la raison.
Or, suivant l’étymologie du mot : La hiérarchie est un
principat sacré (Hierarchia est sacer principatus.
S. Th., I
p., q. CVIII, art. 1, corp.). Principat signifie tout à la fois le prince lui-même et la multitude
rangée sous ses ordres. De là, trois belles conséquences, qui jettent une vive
lumière sur l’ordre général de l’univers et sur le gouvernement particulier de
la Cité du bien. Dieu étant le créateur des anges et des hommes, il n’y a, par
rapport à Lui, qu’une seule hiérarchie, dont Il est le suprême hiérarque. Il
en, est de même par rapport au Verbe Incarné. Roi des rois, Seigneur des
seigneurs, à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, Il est
le suprême hiérarque des anges et des hommes, par conséquent de l’Église
triomphante et de l’Église militante.
Vicaire du Verbe Incarné, Pierre est le suprême hiérarque de
l’Église militante, en vertu de ces divines paroles : Pais mes agneaux, pais mes
brebis. A son tour, Pierre a établi d’autres hiérarques qui, eux-mêmes, ont
établi des recteurs subalternes, chargés de diriger les différentes provinces
de la Cité du bien. Tous, néanmoins, ne forment qu’une seule et même
hiérarchie, puisque, tous militent sous un même chef, Jésus-Christ. Nous
verrons bientôt que la hiérarchie angélique est le type de la hiérarchie
ecclésiastique , type elle-même de la hiérarchie sociale.
Si on considère le principat dans ses rapports avec la
multitude, on appelle hiérarchie l’ ensemble des êtres soumis à une seule et
même loi . S’ils sont soumis à des lois différentes, ils forment des
hiérarchies distinctes, sans cesser de faire partie de la hiérarchie générale.
C’est ainsi qu’on voit, dans un même royaume et sous un même roi, des villes
régies par des lois différentes(1) Or, les êtres ne sont soumis aux mêmes lois,
que parce qu’ils ont la même nature et les mêmes fonctions. Il en résulte que
les anges et les hommes, n’ayant ni la même nature ni les mêmes fonctions, forment
des hiérarchies distinctes. Il en résulte encore que tous les anges n’ayant pas
les mêmes fonctions, le monde angélique se divise en plusieurs hiérarchies.
(1) On voit aussi par là que la centralisation dans un grand empire est contraire aux lois fondamentales d e l’ordre ; et, comme conséquence inévitable, qu’elle doit produire le froissement, le malaise, la révolte et la ruine (V. le jacobinisme maçonnique centralisateur contraire donc aux "lois fondamental es de l’ordre").
Que les anges et les hommes forment des hiérarchies
distinctes, la raison et la preuve en est dans la perfection relative des uns
et des autres. Cette perfection est d’autant plus grande, que les êtres
participent plus abondamment des perfections de Dieu. Créature purement spirituelle,
l’ange y participe plus que l’homme. En effet, l’ange reçoit les illuminations
divines dans l’intelligible pureté de sa nature, tandis que l’homme les reçoit
sous les images plus ou moins transparentes des choses sensibles, telles que la
parole et les sacrements.
L’ange est donc une créature plus parfaite que l’homme, et
doit par conséquent former une hiérarchie différente. De plus, comme il y a
hiérarchie, c’est-à-dire ordre de subordination dans le monde angélique, il est
évident que tous les anges ne reçoivent pas également les illuminations
divines. Il y a donc des anges supérieurs aux autres. Leur supériorité a pour
fondement la connaissance plus ou moins parfaite, plus ou moins universelle de
la vérité.
« Cette connaissance, dit saint Thomas, marque trois degrés
dans les anges ; car elle peut être envisagée sous un triple rapport.
« Premièrement, les anges peuvent voir la raison des choses
en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le
privilège des anges qui approchent le plus de Dieu, et qui, suivant le beau mot
de Saint-Denis, se tiennent dans son vestibule. Ces anges forment la première
hiérarchie.
« Secondement, ils peuvent la voir dans les causes
universelles créées , qu’on appelle les
lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise
et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde
hiérarchie.
« Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application
aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des
lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la
troisième hiérarchie. »
Il y a donc trois hiérarchies parmi les anges, et i l n’y en a que trois : une quatrième ne trouverait pas sa place.
En
effet, ces trois hiérarchies ont leur raison d’être dans les trois manières
possibles de voir la vérité en Dieu, dans les causes générales, dans les causes
particulières ; c’est-à-dire, comme par le sublime aréopagite, dans la vie plus
ou moins abondante dont jouissent les anges qui les composent(1).
(1) Voici les paroles de saint Denis l’Aréopagite, le maître de saint Thomas, dans cette question : « Cum divini spiritus entitate sua caeteris entibus antecellant, excellentiusque vivant aliis viventibus, et intelligant cognoscantque supra sensum et rationem, et prae cunctis entibus pulchrum et bonum appetant participentque, hoc utique viciniores Bono sunt, quo luculentius illud participantes, plures etiam et ampliores ab ipso dotes acceperunt ; sicut etiam rationalia sensitivis antecellunt, quo uberiori ratione pollent, uti et sensitiva sensu atque alia vita. De divin. nom., c. v
La révélation nous découvre encore dans chaque hiérarchie
trois chœurs ou ordres différents. On appelle chœur ou ordre angélique, une
certaine multitude d’anges, semblables entre eux par les dons de la nature et
de la grâce. Chaque hiérarchie en renferme trois, rien que trois. Plus serait
trop ; moins, pas assez. En effet, chaque hiérarchie compose comme un petit
État. Or, chaque État possède nécessairement trois classes de citoyens, ni plus
ni moins. «Si nombreux qu’ils soient, dit saint Thomas, tous les citoyens d’un
État se réduisent à trois classes, suivant les trois choses qui constituent
toute société bien ordonnée : le principe, le milieu et la fin. Aussi, nous
voyons invariablement trois ordres parmi les hommes : les uns sont au premier
rang, c’est l’aristocratie ; les autres au dernier, c’est le peuple ; les
autres tiennent le milieu, c’est la bourgeoisie
«Il en est de même parmi les anges. Dans chaque hiérarchie,
il y a des ordres différents. Comme les hiérarchies elles-mêmes, ces ordres se
distinguent par l’excellence naturelle des anges qui les composent et par la
différence de leurs fonctions. Toutes ces fonctions se rapportent nécessairement
à trois choses, ni plus ni moins : le principe, le milieu et la fin. » Nous le
verrons clairement par l’explication des fonctions particulières de chaque
ordre.
Avant de la donner, constatons que la magnifique hiérarchie
du ciel ou de l’Église triomphante se prouve elle
même, en se reflétant à nos yeux dans la hiérarchie de
l’Église militante, cette autre portion de la Cité du bien . Il suffit d’ouvrir
les yeux pour voir que l’Église de la terre se divise en trois hiérarchies, et
chaque hiérarchie en trois
ordres .
La première se compose des prélats supérieurs , et renferme trois ordres : le souverain
pontificat, l’archiépiscopat et l’épiscopat. Au souverain pontificat se
rapporte le cardinalat, car les cardinaux sont les coadjuteurs du souverain
pontife ; comme à l’archiépiscopat se rapporte le patriarchat, dont la
juridiction s’étend à plusieurs diocèses et même à plusieurs provinces.
La seconde se compose des prélats moyens, qui reçoivent la
direction des prélats supérieurs , et qui remplissent certaines fonctions, soit
en vertu de leur autorité propre, soit par délégation. Elle renferme aussi
trois ordres : les abbés, à qui est confié le pouvoir de bénir et quelquefois
de confirmer. Les prieurs et les doyens des collégiales ou des communautés, dont
les pouvoirs sont plus ou moins étendus. Les recteurs ou les curés chargés de
la conduite des paroisses, et auxquels se rapportent, en leur qualité
d’auxiliaires, les vicaires et les clercs inférieurs. Tous ont pour mission
d’administrer les sacrements.
La troisième se compose des fidèles ou du peuple, auxquels
il appartient de recevoir les biens spirituels, mais non de les administrer.
Comme les autres, cette dernière hiérarchie renferme trois ordres : les
vierges, les continents et les mariés, dont les devoirs sont différents, comme
leur vocation elle-même est distincte.
Dans la régularité de leur fonctionnement, ces hiérarchies
et ces ordres présentent la plus belle harmonie que l’homme puisse contempler
ici-bas, et cette harmonie n’est que l’image de l’harmonie, mille fois plus
belle, que nous verrons dans le ciel. Là, se montreront à nos yeux, sans nuage
et sans voile, les trois hiérarchies angéliques, avec leurs neuf chœurs ,
resplendissants de lumière et de beauté.
Dans la première : les Séraphins , les Chérubins et les
Trônes.
Dans la seconde les Dominations , les Principautés et les
Puissances
Dans la troisième ; les Vertus , les Archanges et les Anges
.
Fonctions des anges. Composé de trois grandes hiérarchies,
et chaque hiérarchie divisée en trois ordres distincts, le monde angélique nous
apparaît comme une magnifique armée rangée en bel ordre. Savoir cela ne suffit
pas. Pour jouir du spectacle d’une immense armée, dans ses formidables
splendeurs, il faut la voir en mouvement . Ainsi, pour avoir une idée de la
brillante armée des cieux et mesurer la place occupée, dans le plan
providentiel, par les princes de la Cité du bien, il faut, les étudier dans
l’exercice de leurs fonctions.
Être purifiés, illuminés et perfectionnés ; ou purifier,
illuminer, et perfectionner : tel est
le double but, auquel se rapportent toutes les fonctions des hiérarchies et es
ordres angéliques. Quel est le sens de ces mystérieuses paroles ? Tous les
anges ne connaissent pas également les secrets divins. La première hiérarchie,
avons-nous dit avec saint Thomas, voit la raison des choses en Dieu Lui-même ;
la deuxième, dans les causes secondes universelles ; la troisième, dans
l’application de ces causes aux effets particuliers. A la première appartient
la considération de la fin ; à la seconde, la disposition universelle des
moyens ; à la troisième, la mise en œuvre.
Les lumières qu’ils ont puisées dans le sein même de Dieu,
les anges de la première hiérarchie les communiquent, autant qu’il convient,
aux anges de la seconde hiérarchie ; ceux-ci, aux anges de la troisième ; et
ceux de la troisième en font part aux hommes. Mais la réciprocité n’a pas lieu,
attendu que les anges inférieurs n’ont rien à apprendre aux anges supérieurs,
ni les hommes aux anges.
Nécessaire au gouvernement du monde, cette communication
incessante durera jusqu’au jugement dernier. Elle renferme ce que nous avons
appelé la purification, l’illumination et le perfectionnement . En effet, la
manifestation d’une vérité, à celui qui ne la connaît pas purifie son entendement, en dissipant les
ténèbres de l’ignorance ; elle l’illumine, en faisant briller la lumière où
régnai t l’obscurité ; elle le
perfectionne, en lui donnant une science certaine de la vérité. Telles sont les
opérations des anges supérieurs, à l’égard des anges inférieurs qui, pour cela,
sont dits purifiés, illuminés et perfectionnés. Pas une de ces mystérieuses
opérations de la hiérarchie céleste, qui ne se retrouve dans la hiérarchie de
l’Église militante.
Or, les communications angéliques se font par la parole ;
car les anges, parfaites images du Verbe, ont un langage et se parlent entre
eux. Que les anges parlent , saint Paul nous l’enseigne, lorsqu’il dit : Quand
je parlerais les langues des hommes et des anges (I Cor., XIII, 1). Toutefois,
gardons-nous d’imaginer que le langage angélique soit semblable au langage
humain, et qu’il ait besoin de sons articulés où de signes extérieurs,
véhicules de la pensée d’un ange à l’autre. Ce langage est tout intérieur, tout
spirituel, comme l’ange lui-même. Il consiste de la part de l’ange supérieur,
dans la volonté de communiquer une vérité à l’ange inférieur ; et, de la part
de celui-ci, dans la volonté de la recevoir. Ces deux opérations, ne
rencontrant aucun obstacle, ni dans la nature des anges, ni dans leurs
dispositions individuelles, sont infaillibles et instantanées.
C’est, de la première hiérarchie que la seconde et la
troisième reçoivent, l’une immédiatement et l’autre médiatement, les
illuminations divines. De là, relativement à leur dignité et à leurs fonctions,
cette grande division des anges, en anges assistants et en anges exécutants, ou
administrateurs. Les premiers considèrent en Dieu même la raison des choses à
faire, et les manifestent aux anges inférieurs, chargés de les exécuter. Telle
est l’image sous laquelle l’Écriture sainte nous représente les anges de la
première hiérarchie. Un de ces illustres princes de la cour du grand Roi,
parlant à Tobie, lui dit : Je suis Raphaël, un des sept anges qui sommes
assistants devant Dieu . Littéralement : Qui nous tenons debout devant Son
trône.
Il faut dire que cette belle expression, être assistants au
trône de Dieu, a plusieurs sens. Les anges assistent devant Dieu lorsqu’ils
prennent Ses ordres ; lorsqu’ils lui offrent les prières, les aumônes, les
bonnes œuvres, les vœux des mortels ; lorsqu’ils plaident, contre les démons,
la cause des hommes au suprême tribunal ; lorsqu’ils plongent leurs regards
dans les rayons de la face divine, pour en retirer les voluptés ineffables qui
constituent leur félicité. Dans ce dernier sens, tous les anges, nul exceptés
sont assistants devant Dieu, car tous jouissent et jouissent continuellement de
la vision béatifique, alors même qu’ils accomplissent leurs missions dans le
gouvernement du monde. Néanmoins, dans le sens précis, l’expression assister
devant Dieu désigne les anges de la première hiérarchie, et qui n’ont pas
coutume d’être employés aux ministères extérieurs.
Ces anges assistants au trône de Dieu et supérieurs à tous
les autres s’appellent les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, et forment la
première hiérarchie. Puisque les hiérarchies du monde inférieur ne sont qu’un
reflet des hiérarchies du monde supérieur, une solide comparaison, empruntée à
la cour des rois de la terre, nous aide à comprendre le rang et les fonctions
de ces grands officiers de la Couronne éternelle. Parmi les courtisans, il en
est qui doivent à leur dignité d’entrer familièrement chez le prince, sans
avoir besoin d’être introduits ; d’autres qui ajoutent à ce premier privilège
celui de connaître les secrets du prince ; d’autres enfin, encore plus
favorisés, compagnons inséparables du prince, semblent ne faire qu’un avec lui.
Ces derniers nous représentent les Séraphins . Créatures les
plus sublimes que Dieu ait tirées du néant, ces esprits angéliques doivent leur
nom aux flammes de leur amour . Placés au sommet des hiérarchies créées, elles
touchent, autant que le fini peut toucher à l’infini, à la Trinité divine,
l’amour même et le foyer éternel de tout amour. Loin de refroidir leur ardeur,
les missions solennelles qui leur sont quelquefois confiées semblent
l’accroître et leur faire répéter, avec une volupté plus intime, le cantique
entendu par Isaïe : « Les Séraphins étaient debout, et, s’appelant l’un l’autre,
ils disaient Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées ; toute la
terre est pleine de Sa gloire (Is., VI, 3). »
Dans les heureux courtisans qui connaissent tous les secrets
du prince nous avons une image des Chérubins , dont le nom signifie plénitude
de la science . D’un regard, que n’éblouissent ni ne troublent jamais les
rayons étincelants de la face de Dieu, ces esprits déiformes contemplent dans
leur source les raisons intimes des choses, afin de les communiquer aux anges
inférieurs, dont, elles doivent déterminer les fonctions et régler la conduite.
Eux-mêmes quelquefois sont envoyés en mission. C’est ainsi qu’on voit un
Chérubin chargé de garder l’entrée du paradis terrestre et de l’interdire à
l’homme coupable. Pourquoi un Chérubin et non pas un autre ange ? Veiller et
voir de loin sont les deux «qualités d’une sentinelle. Or, comme leur nom
l’indique, les Chérubins possèdent ces deux qualités à un degré suréminent,
même dans le monde angélique.
Par les grands seigneurs, qui ont leurs libres entrées chez
le Roi, les Trônes sont représentés. Élévation, beauté, solidité : voilà les
trois idées que porte à l’esprit le nom du siège, sur lequel se placent les
monarques dans les occasions solennelles. Nul ne pouvait mieux désigner le troisième
ordre angélique de la première hiérarchie. Les Trônes sont ainsi appelés, parce
que ces anges, éblouissants de beauté, sont élevés au-dessus de tous les chœurs
des hiérarchies inférieures, auxquels ils intiment les ordres du grand Roi, en
partageant avec les Séraphins et les Chérubins le privilège de voir clairement
la vérité en Dieu même, c’est-à-dire dans la cause des causes.
Fixés en Dieu par l’intuition de la vérité, ils sont
inébranlables . De plus, comme le trône matériel est ouvert d’un côté pour
recevoir le monarque qui parle de ce siège majestueux ; ainsi les Trônes
angéliques sont ouverts pour recevoir Dieu lui-même, qui parle par leur bouche
. A eux la noble fonction de transmettre ses communications souveraines aux
anges des hiérarchies inférieures, répandus dans toutes les parties de la Cité
du bien. En, effet, les Trônes, étant le dernier ordre de la première
hiérarchie ou des Anges assistants, touchent immédiatement aux Dominations, qui
forment le chœur le plus élevé des Anges administrateurs.
Tels sont donc, en deux mots, les rapports et les
distinctions qui existent entre les anges de la première hiérarchie. Tous sont
assistants au Trône. Tous contemplent les raisons, des choses dans la cause
première. Le privilège des Séraphins est d’être unis à Dieu de la manière la
plus intime, dans les ardeurs délicieuses d’un indicible amour. Le privilège
des Chérubins est de voir la vérité, d’une vue supérieure à tout ce qui est
au-dessous d’eux. Le privilège des Trônes est de transmettre aux anges
inférieurs, dans la proportion du besoin, les communications divines dont ils
possèdent la plénitude. C’est ainsi que l’auguste Trinité, dont l’image
transperce à travers toutes les créations, brille d’un éclat incomparable dans
la plus parfaite. Dans les Trônes nous voyons la Puissance ; dans les
Chérubins, l’Intelligence ; dans les Séraphins, l’Amour.
Reflet de la hiérarchie céleste, la hiérarchie
ecclésiastique présente le même spectacle. Dans le Diacre, vous avez la
Puissance qui exécute ; dans le Prêtre, l’Intelligence qui illumine ; dans le
Pontife, l’Amour qui consomme, suivant cette parole adressée au chef suprême du
pontificat : «Simon, fils de Jean, M’aimes-tu plus que les autres ? - Seigneur,
Vous savez que je Vous aime. - Pais Mes agneaux, pais Mes brebis». L’amour est
donc le principe, le but, la loi souveraine de la Cité du bien ; comme la
haine, ainsi que nous le verrons, est le principe, le but, la loi souveraine de
la Cité du mal.
CHAPITRE XI (FIN DU PRÉCÉDENT.)
Les sept anges assistants au trône de Dieu. - Ils s ont les
suprêmes gouverneurs du monde. - Preuves : Culte que l’Église leur rend. -
Histoire de l’église de Sainte-Marie des Anges, à Rome, dédiée en leur honneur.
Fonctions des Dominations. - Des Principautés. - Des Puissances. - Fonctions
des Vertus. - Des Archanges. Des Anges. - Anges gardiens. - Preuves et détails.
Avant de quitter la première hiérarchie angélique, il nous
paraît nécessaire de dire un mot des sept Anges Assistants au trône de Dieu ,
dont il est parlé dans l’un et l’autre Testament. « Je suis Raphaël, un des
sept Anges qui nous tenons debout devant Dieu, disait Raphaël à Tobie. » «
Jean, aux sept Églises qui sont en Asie. Grâce à vous et paix de la part de
Celui qui est, et qui était, et qui doit venir, et de la part des sept Esprits
qui sont en présence de Son Trône, » écrivait le disciple bien-aimé (Tob., XII,
15 ; Apoc., I, 4).
Fidèle interprète des enseignements divins, la tradition
catholique vénère, en effet, sept Anges plus beaux, plus grands, plus puissants
que tous les autres, qui entourent le Trône de Dieu, toujours prêts à exécuter,
soit par eux-mêmes, soit par d’autres, ses volontés souveraines. Afin de la
confirmer, le Roi des Anges s’est plu souvent à Se montrer aux saints et aux
martyrs, environné de ces sept Princes éblouissants de splendeur. Ainsi, Il
apparut au commandant de la première cohorte prétorienne, saint Sébastien, pour
l’animer au combat du martyre ; et, comme gage de victoire, le fit revêtir par
ces sept Anges d’un manteau de lumière (Corn. a Lap., in Apoc., I, 4).
Commune aux juifs, aux philosophes et aux théologiens, une
autre tradition attribue à ces sept Anges le gouvernement suprême du monde
physique et du monde moral. En cela, ils sont semblables aux ministres des
rois, dont la vie parait inactive, parce qu’elle s’écoule dans le voisinage du
Trône ; mais qui, en réalité, est l’âme de tous les mouvements de l’empire.
Figurés, suivant saint Jérôme, par le chandelier aux sept branches du
tabernacle mosaïque, ils président aux sept grandes planètes, dont les
révolutions déterminent la marche de tous les rouages secondaires, dans la
merveilleuse machine qu’on appelle l’univers matériel.
Sous la même figure nous voyons ces sept Esprits présidant,
au monde moral. « De là vient, suivant la remarque d’un savant commentateur, la
distribution septénaire , si fréquente dans les œuvres divines. Comme il y a
dans le monde sept planètes et sept jours dans la semaine ; de même il y a dans
l’Église sept dons du Saint-Esprit et sept vertus principales, auxquels
président ces sept Anges supérieurs, afin de conduire par leur moyen les hommes
à la vie éternelle (Corn a Lap., ibid.).
Écoutons encore un autre théologien : « Le nombre sept, qui
désigne les sept grands Princes de la cour céleste, est un nombre précis ; car,
lorsqu’on trouve dans l’Écriture le même nombre, employé plusieurs fois dans
différents endroits, surtout en matière d’histoire, la règle est de la prendre
dans son acception mathématique. Il y a donc sept Anges supérieurs à tous les
autres. Leurs fonctions spéciales sont de veiller aux sept dons du
Saint-Esprit, afin de les obtenir, de nous les communiquer et de les faire
fructifier ; de dompter, en vertu d’une force spéciale, les sept démons qui
président aux sept péchés capitaux, de présider aux sept corps les plus
brillants du firmament, de nous faire pratiquer les sept vertus nécessaires au
salut, les trois théologales et les quatre cardinales.
« Puisque, sous la direction de Satan, sept démons président
aux sept péchés capitaux et, dans leur haine implacable de l’homme, ne
négligent rien pour nous faire commettre ces péchés et nous entraîner à la
damnation pourquoi ne croirions-nous pas que, sous le grand Roi de la Cité du
bien, sept Anges, choisis parmi les plus nobles, sont chargés de tenir tête à
ces sept ennemis principaux, de nous mettre à couvert de leurs attaques et de
nous faire pratiquer les vertus qui doivent assurer notre salut éternel ?
L’attaque peut-elle être supérieure à la défense ? Et s’il y a parmi les
mauvais anges un accord pour perdre les hommes, pourquoi n’y en aurait-il pas
un parmi les bons anges pour les sauver ?»
Héritière fidèle de ces hauts enseignements, l’Église a eu
soin de les reproduire dans sa hiérarchie. Disons mieux, le divin fondateur de
l’Église militante a voulu qu’elle offrît, dans sa hiérarchie, l’image de la
hiérarchie de sa sœur, l’Église triomphante. Pourquoi voyons-nous les apôtres,
dirigés par le Saint-Esprit, établir sept diacres et non pas six ou huit ?
Pourquoi les premiers successeurs de saint Pierre créent-ils sept cardinaux
diacres ? Pourquoi ordonnent-ils que sept diacres assisteront le souverain
Pontife et même l’évêque, quand il pontifie ? Afin de rappeler les sept Anges
assistants au trône de Dieu.
« Ces sept diacres, continue Serarius, étaient appelés les
yeux de l’évêque, par lesquels il voyait tout ce qui se passait dans son
diocèse. Or, Dieu est le premier et le plus grand des évêques. Son diocèse,
c’est le monde. Il voit tout ce qui s’y passe au moyen de sept diacres
angéliques. Non pas, à coup sûr, qu’Il ait besoin des créatures, comme l’évêque
a besoin de ses diacres, pour connaître toutes choses ; mais Il s’en sert par
la même raison qui Lui fait employer les causes secondes au gouvernement de
l’univers. Cette raison est d’honorer Ses créatures (1)».
Les sept grands Princes angéliques tiennent une trop large
place dans la création et dans le gouvernement du monde; ils nous obtiennent
trop de faveurs, nous rendent trop de services ; ils sont trop honorés de Dieu
Lui-même, pour que l’Église ait oublié de leur rendre un culte spécial de
reconnaissance et de vénération. Leur mémoire est célèbre dans les différentes
parties du monde catholique ; mais nulle part elle n’est aussi vivante qu’en
Sicile, à Naples, à Venise, à Rome et dans plusieurs villes d’Italie.
Ces lieux, où semblent se conserver plus religieusement
qu’ailleurs les antiques traditions, nous les montrent,
représentés en peinture, en sculpture et même en mosaïque. Palerme, capitale de
la Sicile, possède une belle église dédiée aux sept Anges, princes de la milice
céleste. En 1516, leurs images, d’une haute antiquité, furent découvertes par
l’archiprêtre de cette église, le vénérable Antonio Duca. Souvent pressé par
l’inspiration divine, ce saint homme vint à Rome, en 1527, pour propager le
culte de ces anges, leur trouver et leur bâtir un sanctuaire. Après beaucoup de
jeûnes et de prières, il mérita de connaître ; par révélation, que les Thermes
de Dioclétien devaient être le temple des sept Anges assistants au trône de
Dieu. Les raisons du choix divin étaient que ces Thermes fameux avaient été
bâtis par des milliers d’anges terrestres, c’est-à-dire par quarante mille chrétiens
condamnés à ce dur travail ; que leur construction gigantesque avait duré sept
ans ; qu’entre tous ces martyrs, sept brillèrent un éclat plus vif : Cyriaque,
Largus, Smaragdus, Sisinnius ; Saturnin, Marcel et Thrason, qui encourageaient
les chrétiens et pourvoyaient à leurs nécessités.
Cette révélation ayant été constatée, les Souverains
Pontifes Jules III et Pie IV ordonnèrent de purifier les Thermes et de les
consacrer en l’honneur des sept Anges assistants au Trône de Dieu, ou de la
Reine du ciel environnée de ces sept Anges. Michel-Ange fut chargé du travail.
Avec les riches matériaux des Thermes voluptueux du plus grand ennemi des
chrétiens, le célèbre architecte bâtit la splendide église qu’on admire encore
aujourd’hui. Ce fut le 5 août 1561 que Pie IV, en présence du sacré collège et
de toute la cour romaine, la consacra solennellement à sainte Marie des Anges
et l’honora d’un titre cardinalice (2). On voit que, dans sa maternelle
sollicitude, l’Église catholique ne néglige rien pour nous faire connaître les
anges, pour les honorer, pour nous rapprocher d’eux et nous assurer leur
puissante protection. Rien de plus intelligent qu’une pareille conduite. Nous
sommes de la famille des anges et nous devons vivre avec eux pendant toute
l’éternité.
Passons à la seconde hiérarchie. Nous l’avons déjà remarqué,
il n’y a point de saut dans la nature. Toutes les créations se touchent et
s’enchaînent par des liens mystérieux, en sorte que les dernières productions
d’un règne supérieur se confondent avec les productions les plus élevées du
règne inférieure (3). La même loi régit le monde des intelligences, prototype
du monde des corps. Ainsi, les Trônes, dernier ordre de la première hiérarchie
angélique, touchent immédiatement à l’ordre le plus élevé de la seconde, les
Dominations. Si les Trônes finissent la hiérarchie des Anges assistants, les
Dominations commencent les hiérarchies des Anges administrateurs. Ces
dernières, au nombre de trois, sont, dans le gouvernement du monde et de la
Cité du bien, ce que sont dans les sociétés humaines les Chefs des grands corps
de l’État, les Généraux d’armée, les Magistrats. La plus élevée se compose des
Dominations, des Principautés et des Puissances.
Indiquer et commander ce qu’il faut faire, est le rôle des
Dominations. Elles sont ainsi appelées, et avec raison, parce qu’elles dominent
tous les ordres angéliques, chargés d’exécuter les volontés du grand Roi comme
le généralissime d’une armée domine tous les chefs de corps placés sous ses
ordres, et les fait manœuvrer suivant les intentions du prince dont il est le
représentant.
Pour continuer la comparaison, les Principautés, dont le nom
signifie conducteurs suivant l’ordre sacré, représentent les généraux et les
officiers supérieurs, qui commandent à leurs subordonnés les mouvements et les
manœuvres, conformément aux prescriptions du généralissime. Princes des nations
et des royaumes, ces puissants esprits les conduisent, chacun en ce qui le
concerne, à l’exécution du plan divin. Dans ce ministère, le plus important de
tous, ils sont secondés par les anges immédiatement soumis à leurs ordres. De
là résulte la magnifique harmonie dont parle saint Augustin : « Les corps
inférieurs, dit le grand évêque, sont régis par les corps supérieurs, et les
uns et les autres par les anges, et les mauvais anges par les bons».
Viennent enfin les Puissances . Revêtus, comme leur nom
l’indique, d’une autorité spéciale, ces anges sont chargés d’ôter les obstacles
à l’exécution des ordres divins, en éloignant les mauvais anges qui assiègent
les nations, pour les détourner de leur fin. Dans l’ordre humain, leurs
analogues sont les puissances publiques, chargées d’éloigner les malfaiteurs et
d’ôter ainsi les obstacles au règne de la justice et de la paix.
1 Voir encore le savant traité de M. de Mirville, Pneumatologie des Esprits, t. II, 352. Cet ouvrage, fruit d’une vaste érudition, contient des détails aussi intéressants que peu connus sur le monde angélique, bon et mauvais
2 Voir Andrea Victorelli, De ministeriis angel. ; et Corn. a Lap., Apoc., I, 4.
3 Nam semper summum inferioris ordinis affinitatem habet cum ultimo superioris, sicut infima animalia parum distant a plantis. S. Th., I p., q. CVIII, art. 5, corp. - Le Docteur angélique avait deviné le spectacle que présente aux yeux de tous le curieux Aquarium du Jardin d’acclimatation, à Paris : dans l’Anémone, animal fleur, ou fleur animal, on voit, ainsi que dans bien d’autres, la soudure du règne végétal et du règne animal.
La troisième hiérarchie angélique est formée des Vertus ,
des Archanges et des Anges . Dans les soldats qui
composent les différents corps d’une armée, dont chaque régiment a sa
destination particulière, dans les administrateurs subalternes à la juridiction
restreinte, nous trouvons l’image des trois derniers ordres angéliques et
l’idée de leurs fonctions.
Les Vertus, dont le nom veut dire force , exercent leur
empire sur la création matérielle, président immédiatement au maintien des lois
qui la régissent et y conservent l’ordre que nous admirons. Quand la gloire de
Dieu l’exige, les Vertus suspendent les lois de la nature et opèrent des
miracles . C’est ainsi que les agents invisibles, dont nous sommes environnés
révèlent leur présence, et montrent que le monde matériel est soumis au monde spirituel,
comme le corps est soumis à l’âme.
Tous les ministères des ordres angéliques se rapportent à la
gloire de Dieu et à la déification de l’homme, en d’autres termes, au
gouvernement de la Cité du bien. Les hommes, sujets de cette glorieuse Cité,
sont l’objet particulier de la sollicitude des anges. Entre eux et nous existe
un commerce continuel, figuré par l’échelle de Jacob . Descendre les degrés de
cette échelle mystérieuse et venir, dans les occasions solennelles, remplir
auprès de l’homme des missions importantes, présider au gouvernement des
provinces, des diocèses, des communautés, telle est la double fonction des
Archanges, dont le nom signifie Ange supérieur, ou Prince des anges proprement
dits.
Au-dessous de cet ordre est celui des Anges. Ange signifie
envoyé . Tous les esprits célestes étant les notificateurs des pensées divines
, le nom d’ange leur est commun. A cette fonction les anges supérieurs ajoutent
certaines’ prérogatives, d’où ils tirent leur nom propre. Les anges du dernier
ordre et de la dernière hiérarchie, n’ajoutant rien à la fonction commune
d’envoyés et de notificateurs, retiennent simplement le nom d’anges. En rapport
plus immédiat et plus habituel avec l’homme, ils veillent à la garde de sa
double vie et lui apportent, à chaque heure, à chaque instant, les lumières,
les forces, les grâces dont il a besoin, depuis le berceau jusqu’à la tombe .
Si nous, résumons cette rapide esquisse, quel immense
horizon s’ouvre devant nous ! Quel imposant spectacle se déroule à nos yeux !
Il est donc vrai qu’au lieu de n’être rien, le monde supérieur est tout ; que
le réel, c’est l’invisible ; que le monde matériel vit sous l’action permanente
du monde spirituel ; que Dieu gouverne l’univers par Ses anges, librement, sans
nécessité, sans contrainte, comme un roi gouverne son royaume par ses
ministres, et un père, sa famille, par ses serviteurs. Il est vrai encore que
l’action de ces esprits administrateurs atteint chaque partie de l’ensemble, en
sorte que ni l’homme ni aucune créature n’est abandonnée au hasard, laissée à
ses propres forces, ou livrée sans défense aux attaques des puissances
ennemies.
Princes et gouverneurs de la grande Cité du bien, à laquelle
se rapporte tout le système de la création, les anges, dans l’ordre matériel,
président au mouvement des astres, à la conservation des éléments et à
l’accomplissement de tous les phénomènes naturels qui nous réjouissent ou qui
nous effrayent. Entre eux est partagée l’administration de ce vaste empire. Les
uns ont soin des corps célestes, les autres, de la terre et de ses éléments ;
les autres, de ses productions, les arbres, les plantes, les fleurs et les
fruits. Aux autres est confié le gouvernement des vents, des mers, des fleuves,
des fontaines ; aux autres, la conservation des animaux. Pas une créature
visible, si grande ou si petite qu’elle soit, qui n’ait une puissance angélique
chargée de veiller sur elle
L’homme animal , nous le savons, animalis homo, nie cette
action angélique ; mais sa négation ne prouve qu’une chose, c’est qu’il est
animal. Pour l’homme qui a l’intelligence, cette action est évidente. Partout
où la nature matérielle laisse apercevoir de l’ordre, de l’harmonie, du
mouvement, un but, là, on reconnaît aussitôt une pensée, une intelligence, une
cause motrice et directrice. Or, rien dans la nature matérielle ne se fait sans
ordre, sans harmonie, sans mouvement, sans but.
Quel est le principe de toutes ces choses ? Il n’est pas, il
ne peut pas être dans la matière, inerte et aveugle de sa
nature. A coup sûr, le vent ne sait ni où ni quand il doit souffler ; ni avec
quelle violence ; ni quelles tempêtes il doit
soulever ; ni quels nuages il doit amonceler. La pluie, la neige, la foudre
elle-même savent-elles où elles doivent se
former, où elles doivent tomber ; la direction qu’elles doivent tenir, le but
qu’elles doivent atteindre ; le jour et l’heure où elles doivent accomplir leur
mission ? Il en est de même des autres créatures matérielles, si improprement
décorées du nom d’agents.
Où donc est le principe de l’ordre, de l’harmonie et du
mouvement ? A moins d’admettre des effets sans cause, il faut nécessairement le
chercher en dehors de la création matérielle, dans une nature intelligente,
essentiellement active, supérieure et étrangère à la matière. C’est là, en effet,
et là seulement, que le place la vraie philosophie. En parlant du Créateur,
principe de tout mouvement et de toute harmonie, le prophète nous dit : Les
créatures font Sa parole, c’est-à-dire exécutent Ses volontés, faciunt Verbum
ejus. Mais comment la parole créatrice est-elle mise en contact universel et
permanent avec le monde inférieur, jusqu’au dernier des êtres dont il se
compose ? De la même manière que la parole d’un monarque avec les parties les
plus éloignées et les plus obscures de son empire, par des intermédiaires.
Les intermédiaires de Dieu sont les esprits célestes : qui
facit angelos suos spiritus. Cette vérité est de foi universelle. Sous tous les
climats, à toutes les époques, le paganisme lui-même la proclame, et la
théologie catholique la manifeste dans toute sa splendeur. Savoir que toutes
les parties de l’univers vivent sous la direction des anges : quelle source
inépuisable de lumières et d’admiration pour l’esprit, de respect et
d’adoration pour le cœur !
Dans l’ordre moral, non moins certain et plus noble encore
est le ministère des anges. Ils sont, suivant la belle expression de Lactance,
préposés à la garde et à la culture du genre humain. Ici encore, leurs
fonctions ne sont pas moins variées que les besoins de leur pupille. Les uns
gardent les nations, chacun la sienne(1).
(1)
Dan., X, 13 ; S. Th., r p., q. 113,
art. 3, corp. - Ex iis quidam praefecti sunt gentibus, alii vero unicuique
fidelium adjuncti sunt comites. S. Basil., lib. III, contr. Eunom. - Regna et
gentes sub angelis posita esse. S.
Epiph. haeres., 41. - Angeli singulis prxsunt gentibus. Hier., lib. XI in Isa.,
c. xv. - Quin etiam unicuique genti proprium angelum presse affirmat Scriptura.
Theodoret, q. in, in Gen.). Les autres, l’Église universelle. Comme une
armée formidable défend une ville assiégée, ils protègent la Cité de leur roi,
la sainte Église catholique, dans sa guerre éternelle contre les puissances des
ténèbres (Divinis potestatibus quae Ecclesiam Dei ejusque religiosum institutum
custodiunt.
Euseb. in ps. 47.
Il en est qui sont chargés du soin de chaque Église,
c’est-à-dire de chaque diocèse en particulier. «Deux gardiens et deux guides,
enseignent avec saint Ambroise les anciens Pères, sont préposés à chaque Église
: l’un visible, qui est l’évêque ; l’autre invisible, qui est l’ange
tutélaire».
Si, pour la conserver et pour empêcher le démon de la
souiller ou de la détruire, la plus petite créature dans l’ordre physique,
insecte ou brin d’herbe, vit sous la protection d’un ange, à plus forte raison
l’être humain, si faible qu’on le suppose, est-il l’objet d’une égale
sollicitude. Chaque homme a son ange gardien . Tuteur puissant, le prince de la
Cité du bien veille sur nous, même dans le sein maternel , afin de protéger
notre frêle existence contre les mille accidents qui peuvent la compromettre et
nous priver du baptême.
Laissons parler la science : «Grande dignité des âmes,
puisque, dès la naissance, chacune a un ange pour la garder ! Avant de naître,
l’enfant attaché au sein maternel fait en quelque sorte partie de la mère ;
comme le fruit pendant à l’arbre fait encore partie de l’arbre. Il est donc
probable que c’est l’ange gardien de la mère qui garde l’enfant renfermé dans
son sein : comme celui qui garde un arbre garde le fruit. Mais, par la
naissance, l’enfant est-il séparé de la mère ? Aussitôt un ange particulier est
envoyé à sa garde».
Compagnon inséparable de notre vie, l’ange gardien nous suit
dans toutes nos voies, nous éclaire, nous défend, nous relève, nous console.
Intermédiaire entre Dieu et nous, il intercède en notre faveur, il offre à
l’Ancien des jours nos besoins, nos larmes, nos prières, nos bonnes œuvres,
comme un encens d’agréable odeur, brûlé dans un encensoir d’or. Sa mission ne
cesse pas avec la vie terrestre. Elle dure tant que l’homme n’est pas arrivé à
sa fin.
Ainsi, les anges présentent les âmes au tribunal de Dieu, et
les introduisent dans le ciel. Si la porte leur en est momentanément fermée,
ils les accompagnent au purgatoire, où ils les consolent jusqu’au jour de leur
délivrance. Quant à celles qu’un orgueil opiniâtre rend jusqu’à la mort
indociles à leurs conseils, les princes de la Cité du bien les abandonnent
seulement sur le seuil de l’enfer, brûlant séjour préparé à Satan, à ses anges
et à ses esclaves. Comme ils ont présidé au gouvernement du monde, les anges
assisteront à son jugement, ils réveilleront les morts et feront la séparation
éternelle des élus et des réprouvés
En quittant la Cité du bien, emportons un souvenir qui
résume et le but de son existence et les innombrables fonctions des Princes qui
la gouvernent. La Cité du bien et les ministères des anges se rapportent à un
seul objet : le Verbe Incarné ; à un seul but : le salut de l’homme par s on
union avec le Verbe Incarné . Monarque absolu de tous les êtres, créateur de
tous les siècles, héritier de toutes les choses du ciel et de la terre, le
Verbe Incarné est le dernier mot de toutes les œuvres divines, comme le salut
de l’homme est le dernier mot de sa pensée. Quoi de plus logique, de plus
simple, de plus sublime et de plus lumineux, par conséquent de plus vrai, que
cette philosophie du monde angélique, que cette histoire de la Cité du bien !
(1)
1 Omnibus (angelis) revelatum est (mysterium Incarnationis) a principio suae beatitudinis. Cujus ratio est, quia hoc est quoddam generale principium, ad quod omnia eorum officia ordinantur. Omnes enim sunt administratorii spiritus, in ministerium missi propter eos qui haereditatem capiunt salutis ; quod quidem fit per Incarnationis mysterium. Unde oportuit hoc mysterio omnes a principio communiter edoceri. S. Th., 1 p., q. LVII, art. 5 ad I. - Croire que toutes les explications qui précèdent sont le résultat de simples conjectures, plutôt que de connaissances positives, serait une erreur. La science du monde angélique est une science certaine ; certaine parce qu’elle est vraie ; vraie parce qu’elle est universelle. La révélation, la tradition, la raison même de tous les peuples, la connaissent, l’enseignent et la pratiquent. Comme toutes les autres, elle a été rappelée à sa pureté primitive et développée par Notre-Seigneur, dont les enseignements non écrits sont, au témoignage de saint Jean, infiniment plus nombreux que ceux dont l’Évangile nous a transmis la connaissance. Le plus riche dépositaire de ces précieux enseignements fut Marie, et l’on sait que, mère de l’Église et institutrice des apôtres, l’auguste Vierge a parlé très savamment des anges, qu’elle connaissait mieux que personne. A son tour, Paul, qu’on peut appeler l’apôtre des anges, dont i l énumère tous les ordres, Paul, ravi au troisième ciel, n’est pas sans avoir rapporté sur la terre une connaissance profonde de ce qu’il avait vu, non pour lui, mais pour l’Église.
Son illustre disciple, saint Denis l’Aréopagite est, en effet, le premier d’entre les Pères qui ait donné une description détaillée, savante, sublime, du monde angélique. Fondée sur le s Écritures et sur le témoignage des autres Pères, cette description est devenue le point de départ des écrivains postérieur s et, en particulier, le guide de l’incomparable saint Thomas , dans sa magnifique étude du monde angélique. Tels sont les canaux par lesquels est descendue jusqu’à nous la connaissance des anges, de leurs hiérarchies, de leurs ordres et de leurs ministères. Quelle science est plus certaine ?
CHAPITRE XII LE ROI DE LA CITÉ DU
MAL.
Lucifer, le roi de la Cité du mal. - Ce qu’il est d’après
les noms que l’Écriture lui donne. - Dragon, Serpent, Vautour, Lion, Bête,
Homicide, Démon, Diable, Satan. - Explication détaillée de chacun de ces noms.
Nous venons, d’après l’enseignement universel, d’esquisser
le tableau des célestes hiérarchies. Quelle magnificence dans ces créations
angéliques ! Quelle harmonie dans cette grande armée des cieux ! Quelle
admirable variété et en même temps quelle puissante unité dans le gouvernement
de la Cité du bien ! Si l’homme comprenait, sa vie, supposé qu’il pût vivre,
serait une longue extase.
Mais il mourrait de frayeur, s’il pouvait voir de ses yeux
le Roi de la Cité du mal, environné de ses horribles princes et de ses noirs
satellites. C’est de lui que nous allons nous occuper. Quel est ce Roi de la
Cité du mal ? Quels sont ses caractères ? Quelle idée devons-nous avoir de sa
puissance et de sa haine ? Quelle frayeur doit-il nous inspirer ? Demandons la
réponse à Celui qui seul le connaît à fond.
Nommer, avons-nous dit, c’est définir. Définir, c’est
exprimer les qualités distinctives d’une personne ou d’une chose. Or, Celui qui
ne peut se tromper, en nommant, appelle le Roi de la Cité du mal : Le Dragon,
le Serpent, le Vautour, le Lion, la Bête, l’Homicide, le Démon, le Diable,
Satan.
Pourquoi tous ces noms différents d’un même être ? Parce que
Lucifer réunit tous les caractères des bêtes auxquelles il est assimilé ; et
cela dans un degré tel, qu’ils font de lui un être à part. Un ange, un
Archange, le plus beau peut-être des Archanges, devenu en un clin d’œil tout ce
qu’il y a de plus immonde, de plus odieux, de plus cruel, de plus terrible dans
l’air, sur la terre et dans les eaux : quelle chute ! Et cela pour un seul
péché ! Oh Dieu ! Qu’est-ce donc que le péché ?
Il en est ainsi ; ce prince angélique, autrefois si bon, si
doux, si resplendissant de lumière et de beauté, l’Écriture l’appelle Dragon,
Draco, grand Dragon, Draco magnus. Dans les livres saints, comme dans le
souvenir effrayé de tous les peuples, ce mot désigne un animal monstrueux par
sa taille, terrible par sa cruauté, effrayant par sa forme, redoutable par la
rapidité de ses mouvements et par la pénétration de sa vue. Animal de terre, de
mer, de marais ; reptile aux ailes vigoureuses, aux longues rangées de dents
d’acier, aux yeux de sang ; épouvante de la nature entière : le dragon de
l’Écriture et de la tradition est tout cela.
Sous cette forme ou celle de quelque monstrueux reptile, le
démon, maître du monde avant l’Incarnation, se
trouve partout . Combien ne voit-on pas de saints fondateurs d’Église, obligés
de commencer, en arrivant dans leur
mission, par combattre un dragon ; mais un dragon en chair et en os ! En
Bretagne, c’est saint Armer, saint Tugdual, saint Efflam, saint Brieuc, saint
Paul de Léon. Rome, Paris, Tarascon, Draguignan (dont le nom même vient de
draco), Avignon, Périgueux, le Mans, je ne sais combien de lieux en Écosse et
ailleurs, furent témoins du même combat. Aujourd’hui encore n’est-ce pas contre
le Dragon ou le Serpent adoré, que doivent lutter nos missionnaires d’Afrique ?
Mais ces anciens récits ne sont-ils pas de la légende ? Ces
descriptions, des tableaux d’imagination ? Le Dragon a-t-il réellement existé ?
Nous répondrons, d’abord, que le dragon, avec ses différents caractères, est
trop souvent nommé dans les livres saints et même dans toutes les langues
anciennes, pour n’être qu’un animal fantastique.
Nous répondrons ensuite que de tout temps et partout, à
Babylone comme en Égypte, le démon a préféré la forme de dragon pour s’offrir
aux adorations des païens, c’est au point que leurs temples portaient le nom
général de Dracontia. De plus, cette forme se trouve trop fréquemment à l’origine
chrétienne des peuples ; elle est trop bien attestée par la tradition, que nos
savants modernes reconnaissent enfin «quatre fois plus vraie que l’histoire»
pour n’être qu’un symbole du paganisme (Aug. Thierry).
Nous nous ennuyons, à la fin, d’entendre traiter nos plus
glorieux titres de pieuses allégories, ou de récits légendaires. Pas plus dans
les luttes des premiers missionnaires contre le serpent en chair et en os, que
dans la tentation du Paradis terrestre, nous n’admettons le système de mythe
pour base de notre histoire religieuse.
Nous croyons à tous ces combats matériels, visibles et
palpables, parce que les envoyés de Dieu en avaient besoin pour accréditer leur
mission ; parce que c’est le témoignage de nos pères dans tous les siècles ; parce
que l’évolution de tous ces faits s’opère, comme dit Mabillon, dans les
habitudes normales du miracle, et parce que l’Église sanctionne ces récits en
les faisant passer dans sa prière publique.
Nous répondons enfin que, grâce aux découvertes récentes de
la Géologie, l’existence du Dragon ne peut plus être révoquée en doute. A
l’égard du dragon, comme de la licorne, dont Voltaire et son école avaient tant
plaisanté, la science est venue donner raison à la Bible et à l’antique
croyance des peuples.
David parle de la licorne. Aristote décrit l’Oryx (âne
indien), qui selon lui n’avait qu’une corne. Pline indique la Fera Monoceros
(bête fauve à une seule corne). Les historiens chinois citent le Kio-ta-ouan
(animal à corne droite), comme habitant la Tartarie. Tous ces témoignages
n’arrêtaient pas l’impiété moqueuse du dernier siècle. Cependant ils devaient
faire conclure à l’antique existence de la licorne, peut-être même à la
découverte de cet animal : vers 1834, cette espérance a été réalisée. Un Anglais
résidant aux Indes, M. Hodgson, a envoyé à l’académie de Calcutta la peau et la
corne d’une licorne, morte dans la ménagerie du Radjah de Népaul. Depuis,
conformément à l’indication donnée par les historiens chinois, on a découvert,
dans le Thibet, une vallée dans laquelle habite l’animal biblique.
Quant au dragon, laissons parler notre plus illustre
géologue. « Un genre de reptiles bien remarquable, dit Cuvier, et dont les
dépouilles abondent dans les sables supérieurs, c’est le Megalosaurus (grand lézard)
; il est ainsi nommé à juste titre, car avec les formes des lézards, et
particulièrement des Monitors, dont il a aussi les dents tranchantes et
dentelées, il était d’une taille si énorme, qu’en lui supposant les proportions
des monitors, il devait passer soixante-dix pieds de longueur : c’était un
lézard grand comme une baleine. »
Plus loin, Cuvier parle du Plesiosaurus (voisin du lézard),
et du Pterodactylus (volant avec ses pattes, comme la chauve-souris), espèce de
lézards, « armés de dents aiguës, portés sur de hautes jambes, et dont
l’extrémité antérieure a un doigt excessivement allongé, qui portait
vraisemblablement une membrane, propre à le soutenir en l’air, accompagné de
quatre autres doigts de dimension ordinaire, terminés par des ongles crochus. »
Et il ajoute : « Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres
monstres dont les monuments du moyen âge (et de tous les peuples anciens) ont
si souvent répété la figure, ce serait incontestablement ce Plésiosaurus. »
En effet, à ce monstre et à ses pareils que manque-t-il pour
être les Dragons de l’histoire ? Toutefois, pour leur restituer ce nom, sans
conteste, la connaissance positive de certains détails manquait d’abord au
grand naturaliste. Leur prodigieuse dimension et leur faculté de voler ne sont
encore pour lui que des suppositions et des vraisemblances. Mais voici que,
pour la confusion de l’incrédulité, la terre ouvre de nouveau ses entrailles,
et les conjectures de Cuvier deviennent des faits palpables. Des fouilles amènent
la découverte de gigantesques reptiles. Cuvier les voit et en donne la
description suivante : « Nous voici, dit-il, arrivés à ceux de tous les
reptiles, et peut-être de tous les animaux fossiles, qui ressemblent le moins à
ce que l’on connaît, et dont les combinaisons de structure paraîtraient, sans
aucun doute, incroyables à quiconque ne serait pas à portée de les observer par
lui-même.
« Le Plésiosaurus avec des pattes de cétacé, une tête de
lézard et un long cou, composé de plus de trente vertèbres, nombre supérieur à
celui de tous les autres animaux connus, qui est aussi long que son corps, et
qui s’élève et se replie comme le corps des serpents. Voilà ce que le
Plésiosaurus et l’Ichtyosaurus sont venus nous offrir, après avoir été
ensevelis pendant plusieurs milliers d’années sous d’énormes amas de pierres et
de marbres(1).
(1) Recherches, etc., t. V, p. 245. - « Les yeux de l’Ichtyosaures étaient d’une grosseur extraordinaire. Leur puissance de vision leur permettait à la fois de découvrir leur proie aux plus grandes distances et de la poursuivre pendant la nuit, ou dans les plus obscures profondeurs de la mer. Ou a vu des crânes d’Ichtyosaurus, dont les cavités orbitaires avaient un diamètre de 35 à 36 centimètres. Dans la plus grande espèce, les mâchoires armées de dents aiguës ont une ouverture de près de 2 mètres» Mangin, Le monde marin, 3e part., p. 219, éd. 1865.
Parlant du Ptérodactyle-géant : « Voilà donc, continue le
grand naturaliste, un animal qui, dans son ostéologie, depuis les dents jusqu’au
bout des ongles, offre tous les caractères classiques des Sauriens (Lézards).
On ne peut donc pas douter qu’il n’en ait aussi les caractères, dans les
téguments et dans les parties molles ; qu’il n’en ait eu les écailles, la
circulation... C’était en même temps un animal pourvu de moyens de voler... qui
pouvait encore se servir des plus courts de ses doigts pour se suspendre...
mais dont la position tranquille devait être ordinairement sur ses pieds de
derrière, encore comme celle des oiseaux. Alors il devait aussi, comme eux,
tenir son cou redressé et recourbé en arrière, pour que son énorme tête ne
rompît pas tout équilibre » (Recherches, etc., t. V, p. 245.)
Avec le temps, la démonstration devient de plus en plus
éclatante. C’est ainsi qu’en 1862 on a découvert, dans une tranchée du chemin
de fer en exécution, près de Poligny, les débris d’un énorme saurien. La
dimension des os recueillis est telle, qu’on ne peut assigner à l’animal
retrouvé moins de 30 à 40 mètres de longueur (Sentinelle du Jura et Annales de
phil. chrét., septembre 1862, p. 237).
De son côté, le célèbre Zimmermann a publié les dessins de
gigantesques fossiles, récemment découverts en Allemagne. Chose remarquable !
ces dessins, copie fidèle de la réalité, se rapprochent beaucoup des figures de
dragons, conservées chez les Chinois, le peuple le plus traditionaliste du
monde. «On trouve, dit le savant Allemand, les fossiles de lézards de la taille
de la plus énorme baleine. A une de ces monstrueuses espèces appartient
l’Hydrarchos (le prince des eaux), dont le squelette a 120 pieds de long...
auquel nous joignons un autre monstre qui paraît justifier toutes les légendes
des temps antiques sur les dragons ailés. C’est le Ptérodactylus.
« Son patagion, ou membrane qui sert à voler, se déploie
entre le pied de devant et le pied de derrière, de façon à laisser les griffes
libres pour saisir la proie. La tête du monstre est presque aussi grande que la
moitié du tronc. Sa mâchoire est armée de dents aiguës et recourbées, qui
devaient en faire un redoutable ennemi pour les animaux dont il faisait ses
victimes (Le monde av. la créat. de l’homme, liv. XXXII, p. 4 ; 1856). »
Que Voltaire et sa génération en prennent leur parti ; il a
existé une espèce de monstres amphibies de 100 pieds de longueur et d’une
grosseur proportionnée, montés sur de hautes jambes terminées par les griffes
du lion, ayant les ailes de la chauve-souris, les écailles du crocodile, les
dents du requin, la tête du cachalot, le cou et la queue du serpent : voilà le
Dragon.
Et ce dragon, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la
Cité du mal. Afin de venger l’Écriture, nous avons cru devoir nous étendre sur
le premier nom qu’elle lui donne. Elle l’appelle Serpent , Serpens, vieux
Serpent, Serpens antiquus. Ce nom convient à Lucifer, et parce que, comme
serpent, il est âgé de six mille ans, et qu’une longue pratique le rend on ne
peut plus redoutable ; et parce qu’il se servit, pour tenter Éve, du ministère
du serp ent ; et parce qu’il a toutes les qualités de l’odieux reptile. Serpent
par la ruse, serpent par le venin, serpent par la force, serpent par la
puissance de fascination. Telle est cette puissance, qu’il séduit le monde
entier : seducit universum orbem, en sorte que le culte du démon, sous la forme
du serpent, a fait le tour du globe . Les Babyloniens, les Égyptiens, les
Grecs, les Romains, tous les grands peuples, prétendus civilisés, de
l’antiquité païenne, ont adoré le serpent, comme l’adorent encore aujourd’hui
les nègres dégradés de l’Afrique .
Et, ce serpent, plus affreux que tous les autres, c’est
l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal !
Elle l’appelle Vautour , Oiseau de proie, Avis. Par les régions qu’il habite,
par l’agilité de ses mouvements, par
l’habileté à découvrir sa proie, par sa promptitude à fondre sur elle, par sa
rapidité à l’enlever dans son aire, par la cruauté avec laquelle il lui suce le
sang et lui dévore les chairs, le démon est bien un oiseau de proie, un
vautour. Et ce vautour, plus cruel que tous les autres, c’est l’archange déchu,
c’est le roi de la Cité du mal !
Elle l’appelle Lion , Leo. Comme le Verbe Incarné est appelé Lion de la tribu
de Juda, Leo de tribu Juda, à cause de Sa force ; l’Écriture a soin d’appeler
le démon, Lion rugissant, Leo rugiens, Lion toujours en fureur et cherchant une
proie, quaerens quem devoret.
Jamais nom ne fut mieux appliqué. Le lion est le roi des
animaux : Lucifer est le prince des démons. Orgueil, vigilance, force, cruauté
: tel est le lion et tel est l’ange déchu. Le lion dévore non seulement quand
il a faim, mais surtout lorsqu’il est en colère. Dans Lucifer, la faim et la
haine des âmes sont insatiables . Le lion dédaigne les restes souillés de ses
victimes. Il n’est sorte d’avanies, quelquefois de mauvais traitements que le
démon ne fasse subir à ses esclaves, sans parler des hontes auxquelles toujours
il les entraîne.
D’une nature ardente, le lion est libidineux à l’excès. Il
en est de même du démon, en ce sens qu’il n’omet rien pour pousser l’homme au
vice impur . Le lion exhale une odeur pénétrante et désagréable. Le démon
répand une odeur de mort. Aussi l’hébreu l’appelle Bouc ; et l’histoire affirme
qu’il prend d’ordinaire la forme de cet animal immonde, pour s’offrir aux
regards et aux adorations des évocateurs. Et ce lion rugissant et ce bouc
immonde, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal !
Elle l’appelle Bête , la bête proprement dite, Bestia.
Réunissez tous les caractères des différents animaux dans lesquels l’Écriture
personnifie l’Archange déchu, et vous aurez la bête par excellence : dans un
même monstre, la grandeur de la baleine, la gueule et la voracité du requin,
les dents, les yeux, les ignobles penchants du crocodile, la ruse et le venin
du serpent, l’agilité de l’oiseau de proie, la force et la cruauté du lion.
Pour achever le portrait de l’Archange, devenu la Bête, les oracles divins lui
donnent sept têtes, symbole énergique de ses redoutables instincts, ou des sept
principaux démons qui forment son cortège. Et cette bête, qu’on ne peut se
représenter sans pâlir, c’est l’Archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal
! (Corn. a Lap., Apoc., XII,3).
Plus encore que les effrayantes qualités dont nous venons
d’esquisser le tableau, deux choses le rendent
redoutable : sa nature et sa haine . Le lion, le dragon, le serpent et les
autres monstres corporels n’ont qu’une
puissance limitée. Ils sont sujets à la fatigue, à la faim, à la vieillesse, à
la mort, aux lois de la pesanteur et des distances.
Éloignés, repus, infirmes, morts, enchaînés ou endormis, ils cessent de nuire.
Pur esprit, Satan ne connaît ni fatigue, ni besoin, ni chaînes, ni vieillesse,
ni mort, ni sommeil, ni pesanteur, ni distance appréciable à nos calculs
Par son essence même, il a sur le monde de la matière une puissance naturelle .
Comme le corps est fait pour être mis en mouvement par l’âme ; ainsi, la
création matérielle est, à raison de son infériorité, soumise à l’impulsion des
êtres spirituels. Dans sa chute, Satan n’a rien perdu de cette puissance. Elle
est telle qu’il peut, du moins en partie, ébranler notre globe, le bouleverser
et en combiner les éléments, de manière à produire les effets les plus
étonnants . Si nous en jugeons par
celle de notre âme, la puissance de Satan n’a rien qui doive nous étonner. Que
ne fait pas l’âme humaine de la création matérielle qu’elle peut atteindre ? Et
que ne ferait-elle pas, si elle n’était empêchée ? Entre ses mains, la matière,
même la plus rebelle, est comme un jouet entre les mains d’un enfant.
Elle la bouleverse, elle la creuse, elle la découpe, elle la déplace, elle la
plonge dans les abîmes de l’Océan ; elle la lance dans les airs et la force à
s’y tenir debout pendant des siècles. Il n’est pas de forme qu’elle ne lui
imprime. Tour à tour elle la rend solide, liquide ou aériforme. Elle la condense,
elle la dissout, elle la fait voler en éclats. Avec ses forces combinées, elle
produit la foudre qui tue, ou l’électricité qui transporte la pensée avec la
rapidité de l’éclair. Qu’elle soit glace, neige, feu, rocher, montagne, plaine,
bois, lac, mer ou rivière, elle lui commande avec empire.
Ce que l’âme humaine fait de la matière qu’elle peut atteindre, elle le ferait
également du reste du globe. Que dis-je ? elle ferait mille fois plus, si elle
n’était empêchée par les entraves qui l’attachent au corps et par
l’imperfection des instruments dont elle dispose. Tous les jours ses
gigantesques pensées attestent que ce n’est pas la force qui lui manque, mais
les moyens d’exécution.
Si la puissance de notre âme sur la matière a des limites
qui nous sont inconnues, comment mesurer celle de l’ange, pur esprit, d’une
nature bien supérieure à celle de notre âme ? Comment, surtout, calculer la
puissance du premier des esprits ? Or, tel est Satan, le roi de la Cité du mal.
«Le premier ange qui pécha , dit saint Grégoire, était le chef de toutes les
hiérarchies. Comme il les surpassait en puissance, il les surpassait en lumière
».
Pour ne citer qu’un exemple de ce qu’il peut,
contentons-nous de rappeler l’histoire de Job. En vue d’éprouver la vertu du
saint homme, Dieu permet à Satan d’user contre lui, dans une certaine limite,
de la puissance de sa haine. En un clin d’œil, il a condensé les nuages,
déchaîné les vents, allumé la foudre, ébranlé la terre, et les bâtiments de Job
sont renversés. Ses troupeaux disparaissent, ses enfants périssent. Quelques
instants lui ont suffi pour causer toutes ces ruines. Lorsque la permission lui
sera donnée, il mettra moins de temps encore à couvrir Job, de la tête aux
pieds, d’ulcères purulents, et du plus brillant prince de l’Orient, faire un
mendiant solitaire et le patriarche de la douleur.
Plus tard, nous le voyons s’attaquer, sans le connaître, au
Fils même de Dieu. Avec la rapidité de l’éclair, il Le transporte tour à tour
du fond du désert sur le pinacle, du temple et sur le sommet d’une montagne.
Là, par un de ces prestiges que nous ne pouvons comprendre, mais qui lui sont
familiers, il fait passer devant les yeux du Verbe Incarné tous les royaumes de
la terre avec leurs splendeurs. Or, ce qu’il était au temps de Job et de la
rédemption, le roi de la Cité du mal l’est aujourd’hui. Même nature, par
conséquent même puissance et même haine de l’homme et du Verbe fait chair . De
là, lui vient un autre nom.
Il est appelé homicide , homicide par excellence, Homicida
ab initio. Homicide toujours, homicide de volonté, homicide de fait, homicide
de tout ce qui respire, homicide du corps, homicide de l’âme. Ce nom, il ne le
justifie que trop.
Homicide du Verbe . - A l’instant même où le mystère de
l’Incarnation lui fut révélé, il devint homicide
Afin de faire échouer le plan divin, il conçut la pensée de tuer le Verbe
Incarné. Il le tua dans son cœur, et fut homicide devant le Père, devant le
Fils, devant le Saint-Esprit, devant le monde Angélique, en attendant de l’être
en réalité devant le monde humain (Rupert, in Joan., lib. VIII, n. 242, III.)
Homicide des Anges. - En les entraînant dans sa révolte, il
fut pour eux la cause de la damnation, c’est-à-dire de la mort éternelle. Faire
périr, autant que des esprits peuvent périr, des centaines de millions de
créatures, les plus heureuses et les plus belles qui soient sorties du néant :
quel carnage et quel crime !
Homicide des Saints. - Ce qu’il fut dans le Ciel, il l’est
sur la terre. Homicide d’Adam, homicide d’Abel, homicide des prophètes,
homicide des Justes de l’ancien monde, images prophétiques du Verbe Incarné. En
eux, c’est Lui qu’il persécute, Lui qu’il torture, Lui qu’il tue. Homicide des
apôtres et des martyrs, continuation vivante du Verbe Incarné. En eux encore, c’est
Lui, toujours Lui qu’il insulte, qu’il outrage, qu’il flagelle, qu’il déchire,
qu’il mutile, qu’il brûle, qu’il tue et qu’il tuera jusqu’à la fin des siècles.
Homicide de l’homme en général. - C’est lui qui a introduit
la mort dans le monde. Pas une agonie dont il ne soit la cause ; pas une goutte
de sang versé qui ne retombe sur lui ; pas un meurtre dont il ne soit
l’instigateur.
Les empoisonnements, les assassinats, les guerres, les
combats de gladiateurs, les sacrifices humains, l’anthropophagie, viennent de
lui.
Homicide surtout de l’enfant, image plus parfaite et plus
aimée du Verbe c’est par milliards qu’il faut compter les
enfants que Satan a fait immoler à sa haine, chez tous les peuples de l’Orient
et de l’Occident, et qu’il continue de faire immoler.
Homicide, non seulement en poussant l’homme à tuer son semblable, mais en l’excitant à se tuer
lui-même. Le suicide est son ouvrage . Nous le montrerons ailleurs en prouvant
que le suicide, sur une grande échelle, ne s’est vu dans le monde qu’aux deux
époques où le règne de Satan fut à son apogée. En attendant, citons le
témoignage d’un de nos évêques missionnaires. « Que de faits j’aurais à vous
raconter pour vous démontrer de plus en plus, si l’on pouvait en douter, la puissance
de Satan sur les infidèles. Entre mille, en voici un qui est ordinaire en
Chine, aussi bien dans le Su-Tchuen qu’ici, en Mandchourie, et qui est attesté
par des milliers de témoins. Quand, pour quelque dispute avec sa belle-mère ou
avec son mari, pour des coups reçus, des paroles amères, il prend à une femme
l’envie de se pendre, et le cas est fréquent en cet empire, souvent il n’est
pas nécessaire de recourir à la suspension. Cette infortunée s’assied sur une
chaise ou sur son khang (sorte d’estrade), se passe au cou le cordon fatal, et
celui qui fut homicide dès le commencement se charge du reste... . il serre le
nœud»(1).
Tuer le corps ne lui suffit pas. C’est par l’âme surtout que
l’homme est l’image du Verbe Incarné, et c’est à l’âme principalement qu’en
veut le grand homicide . Son existence n’est qu’une chasse aux âmes et quel
carnage il en fait ! Des millions de chasseurs et des millions de bourreaux
sont à ses ordres. Partout leurs pièges ; partout leurs victimes. La terre est
couverte des uns ; l’enfer, rempli des autres.
Qu’est-ce que l’idolâtrie, qui a régné et qui règne encore
sur la plus grande partie du globe, sinon une immense boucherie d’âmes ? Qui en
est la cause consommante ? Le grand homicide, caché sous mille noms et sous
mille formes différentes. Au sein même du christianisme, d’où vient la tendance
funeste et de plus en plus générale qui pousse tant de millions d’âmes au
suicide d’elles-mêmes ? Si ce n’est pas du Saint-Esprit, c’est donc encore et
toujours de l’éternel Homicide (2). Telle est la guerre acharnée, implacable,
que Satan fait au Verbe Incarné et qui lui mérite le nom d’Homicide. Il en a
d’autres encore.
Il est appelé Démon , Daemon. Pour désigner Lucifer, les
oracles sacrés disent le Démon, c’est-à-dire le démon le plus redoutable, le
Roi des démons . Sa science effrayante des choses naturelles, sa science non
moins effrayante de l’homme et de chaque homme, de son caractère, de ses
penchants, de ses habitudes, de son tempérament, en un mot de ses dispositions
morales, lui ont fait donner ce nom, qui signifie : intelligent, savant, voyant
. Ne pouvant lire immédiatement dans notre âme, il voit ce qui s’y passe par
les fenêtres de nos sens. Nos yeux, notre visage, le
ton de notre voix, les mouvements de nos membres, notre
démarche, la manière de nous habiller, de nous tenir,
de manger, de nous comporter en toutes choses, sont autant d’indices dont il tire des
conclusions certaines, pour nous tendre des pièges et nous lancer des traits .
Il est appelé Diable ou plutôt le Diable , Diabolos. Odieux
entre tous, ce nom signifie calomniateur . Deux choses constituent la calomnie
: le mensonge et l’outrage . A ce double point de vue, Lucifer est le
calomniateur par excellence.
Au point de vue du mensonge, son nom présente à l’esprit un affreux composé
d’hypocrisie, de ruse, de mode,
d’astuce, de tromperie, de malice, de bassesse et d’effronterie. Mentir est sa
vie . C’est lui qui a inventé le mensonge, il est le mensonge vivant : Mendax
et Pater mendacii. Il mentit au ciel, il ment sur la terre ; il mentit à Adam,
il ment à toute sa postérité. Il ment dans ses promesses, il ment dans ses
terreurs ; il ment en disant la vérité, car il ne la dit que pour mieux tromper
(S. Th., L p., q. Lxiv, art. 2, ad 5.) Il ment sur tout , il ment avec audace,
il ment toujours , et tous ses mensonges sont des outrages.
A ce nouveau point de vue, il est également digne de son
nom. Calomnier, c’est-à-dire outrager et blasphémer le Verbe fait chair ; le
calomnier dans Sa divinité, d ans Son Incarnation , dans Sa véracité, dans Sa
puissance, dans Sa sagesse, dans Sa justice, dans Sa bonté, dans Ses miracles
et dans Ses bienfaits ; calomnier l’Église Son épouse ; la calomnier dans son
infaillibilité, dans son autorité, dans ses droits, dans ses préceptes, dans
ses œuvres, dans ses ministres, dans ses enfants ; provoquer ainsi la haine et
le mépris du Verbe Incarné et de tout ce qui Lui appartient : telle est,
l’histoire le prouve, l’incessante occupation du Roi de la Cité du mal.
Il est appelé Satan , Satanas. Ce dernier nom résume tous
les autres. Satan veut dire adversaire , ennemi . Ennemi de Dieu, ennemi des
anges, ennemi de l’homme, ennemi de toutes les créatures ; ennemi infatigable,
implacable, nuit et jour sur pied, et à qui tous les moyens sont bons ; ennemi
par excellence qui, réunissant en lui toutes les puissances hostiles avec leur
ruse et leur force, les met au service de sa haine : tel est l’Archange déchu.
En présence d’un pareil ennemi, la présomptueuse ignorance
peut seule demeurer insouciante et désarmée. Autres sont les pensées du génie ;
autre est sa conduite. Toujours marcher couvert de l’armure divine , qui seule
peut le mettre à l’abri des traits enflammés de Satan, est sa sollicitude du
jour et sa préoccupation de la nuit.
Faisons notre profit des avertissements qu’une terreur trop
justifiée inspirait à saint Augustin : « Quoi de plus pervers, quoi de plus
malfaisant que notre ennemi ? Il a mis la guerre dans le ciel, la fraude dans
le paradis terrestre, la haine entre les premiers frères ; et dans toutes nos
œuvres il a semé la zizanie.
Voyez : dans le manger il a placé la gourmandise ; dans la
génération, la luxure ; dans le travail, la paresse ; dans les richesses,
l’avarice ; dans les rapports sociaux, la jalousie ; dans l’autorité, l’orgueil
; dans le cœur, les mauvaises pensées ; sur les lèvres, le mensonge, et dans nos membres des opérations
coupables. Éveillés, il
nous pousse au mal ; endormis, il nous donne des songes
honteux. Joyeux, il nous porte à la dissolution ; tristes, au découragement et
au désespoir. Pour tout dire d’un seul mot : tous les péchés du monde sont un
effet de sa perversité».
Sa haine va plus loin. De même que le Verbe Incarné approprie Sa grâce à la
nature, à la position et aux besoins de chacun ; de même Satan, profitant de sa
pénétration, diversifie ses poisons, suivant la disposition particulière de
chaque âme .
Écoutons encore un autre grand génie : « Le rusé Serpent,
dit saint Léon, sait à qui il doit présenter l’amour des richesses ; à qui les
attraits de la gourmandise ; à qui les excitations de la luxure ; à qui le
virus de la jalousie. Il connaît celui qu’il faut troubler par le chagrin ;
celui qu’il faut séduire par la joie ; celui qu’il faut abattre par la crainte
; celui qu’il faut fasciner par la beauté. De tous il discute la vie, démêle
les sollicitudes, scrute les affections, et ou il voit la préférence de chacun,
là il cherche une occasion de nuire».
Tel est Satan, l’Archange déchu, le Roi de la Cité du mal.
(1) Annales de la Propag., etc., 1857, n. 175, p. 428. Lettre de Monseigneur Vérolles, évêque de Mandchourie.
(2) ( S. Th., I p., q. LXIV, art. 2, corp. ; id., id., CXIV, art. 3, corp. ; Ia., rn 2ae, q. LXXX, art. 4, corp. - Le Compte général de l’administration de la justice criminelle en France pendant l’année 1860 constate l’augmentation du nombre des prévenus d’outrages publics à la pudeur. Ils ont quintuplé d e 1826 à 1860, et se sont élevés de 727 à 4.108, et de 1856 à 1860 la progression s’est encore accélérée. Ajoutez que, depuis quarante ans, le nombre des crimes de tout genre a augmenté de plus de 20 p. 100 .
CHAPITRE XIII LES PRINCES DE LA CITÉ
DU MAL.
Les mauvais anges, princes de la Cité du mal. - Leur
hiérarchie. - Les sept Démons assistants du trône de Satan. - Parallélisme des deux cités. - Nombre des mauvais
anges. - Leur habitation : l’enfer et l’air : preuves. Leurs qualités : l’intelligence.
Leur hiérarchie - Pour
assouvir sa haine contre Dieu et contre l’homme, le Roi de la Cité du mal n’est
pas seul. Il commande à des millions d’esprits moins puissants, il est vrai,
mais non moins horribles et aussi malfaisants que lui.
Singe de Dieu, simia Dei , comme parle saint Bernard, Satan a organisé la Cité
du mal sur le plan de la Cité du
bien (1). Choisis entre tous, nous avons, dans la Cité du bien, sept anges
assistants au trône de Dieu, puissants vice-rois du monde supérieur et du monde
inférieur. Et l’Écriture nous montre, dans la Cité du mal, sept démons
principaux qui environnent Lucifer, dont ils sont comme les premiers ministres
et les confidents intimes. Au moyen des sept dons auxquels ils président, les
sept anges de Dieu dirigent tous les mouvements de l’humanité vers le Verbe
Incarné. Les sept anges du Démon, ministres des sept péchés capitaux, font tourner
le monde moral vers le pôle opposé, la haine du Verbe. Séraphins de Satan, ils
plongent leur intelligence dans la profondeur de sa malice, allument leur haine
au foyer de la sienne, et transmettent aux démons inférieurs les ordres du
Maître.
Dans ces sept démons principaux, opposés aux sept princes
angéliques, nous n’avons que le premier trait du parallélisme des deux Cités.
Comme parmi les bons anges, il y a parmi les démons une hiérarchie complète ;
et, comme la Cité du bien, la Cité du mal a son gouvernement organisé. Qu’il y
ait une hiérarchie parmi les démons, l’Écriture ne permet pas d’en douter.
Blasphémateurs du Fils de Dieu, les Juifs ne disaient-ils
pas : « C’est par la puissance du Prince des démons qu’Il chasse les démons ? »
Et ailleurs : « Il chasse les démons par la puissance de Béelzébub, prince des
démons. » Ailleurs encore : « Allez, maudits, dans le feu éternel, qui a été
préparé au démon et à ses anges. » Enfin, dans l’Apocalypse : « Le dragon
combattait et ses gens avec lui » (Matth., IX, 45 ; Luc., XI, 15 ; Matth., XXV,
41 ; Apoc., XII, 7.)
Rien de plus clair que ces révélations divines et d’autres
qu’on pourrait citer. Mais, si parmi les démons il y a un prince, un roi, un
premier supérieur, il y a donc aussi des inférieurs, des lieutenants, des
ministres qui exécutent ses ordres. En un mot, il y a une hiérarchie et une
subordination parmi les anges déchus.
Saint Thomas en donne la raison. Il dit : « La subordination
mutuelle entre les anges était, avant la chute, une condition naturelle de leur
existence. Or, en tombant, ils n’ont rien perdu de leur condition ni de leurs
dons naturels. Ainsi, tous demeurent dans les ordres supérieurs ou inférieurs
auxquels ils appartiennent. Il résulte de là que les actions des uns sont
soumises aux actions des autres, et qu’il existe entre eux une véritable
hiérarchie ou subordination naturelle... . ; mais il ne faut pas croire que les
supérieurs soient moins à plaindre que les inférieurs : le contraire est la
vérité. Faire le mal, c’est être malheureux ; le commander, c’est être plus
malheureux encore.
Cornélius a Lapide tient le même langage : « Il en est,
dit-il, parmi les démons comme parmi les anges. Les uns sont inférieurs, les
autres supérieurs. Ces derniers appartiennent aux hiérarchies les plus élevées
et sont d’une nature plus noble ; car, après leur chute, les démons ont
conservé intacts leurs dons naturels. Ainsi, ceux qui sont tombés de l’ordre
des Séraphins, des Chérubins, des Trônes, sont supérieurs à ceux qui sont
tombés des ordres inférieurs, les Dominations, les Principautés et les
Puissances (2). Ceux-ci, à leur tour, sont supérieurs, à ceux qui appartiennent
à l’ordre des Vertus, des Archanges et des Anges. C’est ainsi que, parmi les
soldats révoltés, il y a des porte-étendards, des capitaines, des colonels.
Sans eux, l’armée ne peut être mise en rang ni commandée ; pas plus qu’un
royaume ne peut exister sans ordre et sans subordination. Or, le prince de tous
les démons, c’est Lucifer, et le prince de tous les bons anges, saint Michel».
Nous entendrons bientôt les deux princes de la théologie
païenne, Jamblique et Porphyre, parlant comme les docteurs de l’Église.
L’existence de la hiérarchie satanique est un second trait
de parallélisme entre les deux Cités. Elle en implique un autre. Parmi les bons
anges, la première hiérarchie commande à la seconde, et la seconde à la
troisième. Ainsi, les démons supérieurs commandent aux inférieurs, de manière à
les empêcher de faire ce qu’ils voudraient, ou à les chasser des corps et des
créatures qu’ils obsèdent. Fondée sur la supériorité naturelle, par conséquent
inadmissible des uns, et sur l’infériorité des autres, cette croyance,
fidèlement conservée chez les Juifs, comme nous le voyons par leurs blasphèmes
contre les miracles de Notre-Seigneur, a dominé le monde entier et traversé
tous les siècles (3).
Pour se garantir ou se délivrer du mauvais vouloir des dieux
inférieurs, l’histoire nous montre partout les païens, anciens et modernes,
recourant aux dieux supérieurs (Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo).
Au sein même du christianisme, combien de personnes, sous le coup d’un charme
ou d’un maléfice, donné par un sorcier, ou, comme on dit aujourd’hui, un médium
, s’en vont demander leur délivrance à des sorciers ou à des médiums, réputés
plus puissants, et qui l’obtiennent ! Mais, remarque saint Thomas, cette
délivrance n’en est p as une. Satan n’agit jamais contre lui-même. Le corps est
délivré, mais l’âme devient esclave d’un démon plus puissant.
(1) Ramené à l’exactitude théologique, ce langage signifie que Satan a profité d’un ordre hiérarchique dont il n’est pas l’auteur, et tourné contre le Verbe Incarné ce qui avait été primitivement établi pour Sa gloire
(2) Comme il est tombé des anges de toutes les hiérarchies, et que les hommes doivent combler le vide qu’ils ont laissé dans le ciel, il y aura des Saints placés parmi les Archanges, les Chérubins et les Séraphins. Entre bien d’autres preuves, on peut citer les révélations faites ; plusieurs fois, à sainte Marguerite de Cortone. Saint François d’Assise lui fut montré parmi les Séraphins, occupant un des trônes les plus brillants de la sublime hiérarchie. Elle-même reçut l’assurance d’être admise dans la même hiérarchie, et une de ses compagnes parmi les Chérubins. Vita, etc., per Marchesi, lib. II, in p. 256, 290, 391, 353, édit. italien. in-8.
(3) Voir les témoignages de Jamblique et de Porphyre, cités plus bas.
Le mal physique aura disparu, mais le mal moral sera
aggravé. Un ordre hiérarchique existe donc entre les anges déchus : c’est une
vérité de théologie, de raison et d’expérience.
Toute hiérarchie produit une certaine concorde parmi les
êtres qui la composent : mais gardons-nous de croire que la concorde des démons
prenne sa source dans le respect, les égards, l’amour réciproque de ces êtres
malfaisants. Elle a pour principe la haine , et pour but la guerre au Verbe
Incarné , dans l’Église Son épouse ; dans l’homme Son frère, dans la créature
Son ouvrage. Hors de là, les démons se haïssent d’une haine immuable et dont
nul ne peut calculer la violence.
C’est ainsi qu’on voit les méchants, dont ils sont les
inspirateurs et les modèles, unis entre eux lorsqu’il s’agit d’attaquer
l’Eglise ou l’ordre social, se diviser infailliblement après la victoire,
s’accuser, se proscrire et se persécuter à outrance. Une nouvelle guerre
vient-elle à surgir ? Aussitôt les haines particulières se confondent dans la
haine commune. Les fuyards rejoignent ; l’armée se reforme et demeure unie,
jusqu’à ce qu’une nouvelle victoire amène une nouvelle division. Tel est le
cercle dans lequel tournent, depuis six mille ans, et les démons et les hommes
devenus leurs esclaves.
Leur nombre et leur habitation . - Si, dans les jours mauvais où nous vivons, le nombre de nos
ennemis visibles est incalculable, qui peut compter la multitude de nos ennemis
invisibles ? Bien que les anges tombés soient moins nombreux que, les bons
anges, toutefois, comme les créatures spirituelles surpassent en nombre presque
infini les créatures matérielles, il en résulte que les démons sont
incomparablement plus nombreux que les hommes
Expliquant ces paroles de l’Apôtre : Notre lutte est contre
les puissances du mal qui habitent l’air, saint Jérôme s’exprime ainsi : «
C’est le sentiment de tous les docteurs que l’air mitoyen entre le ciel et la
terre, et qu’on appelle le vide, est plein de puissances ennemies». Mesurez,
d’une part, l’étendue et la profondeur de l’atmosphère qui enveloppe notre
globe ; faites, d’autre part, attention à la ténuité d’un esprit : et, si vous
pouvez, calculez l’effrayante multitude d’anges mauvais dont nous sommes
environnés.
« Leur nombre est tel, dit Cassien, que nous devons bénir la
Providence de les avoir cachés à nos yeux. La vue de leurs multitudes, de leurs
terribles mouvements, des formes horribles qu’ils prennent à volonté, lorsque
cela leur est permis, pénétreraient les hommes d’une frayeur intolérable. Ou un
pareil spectacle les ferait mourir, ou il les rendrait chaque jour plus
mauvais. Corrompus par leurs exemples, ils imiteraient leur perversité. Entre
les hommes et ces immondes puissances de l’air, il se formerait une
familiarité, un commerce qui aboutirait à la démoralisation universelle».
Veut-on savoir ce qu’il y a de profonde philosophie dans les
paroles de l’illustre disciple de saint Jean Chrysostome ? Qu’on se rappelle ce
qu’était le monde païen à la naissance du christianisme. Par une foule de
pratiques ténébreuses : consultations, évocations, oracles, initiations,
sacrifices, le genre humain s’était mis en rapport habituel avec les dieux,
c’est-à-dire avec les démons. Sous leur inspiration il avait vulgarisé, par les
arts et par la poésie, leurs prestiges, leurs hontes et leurs crimes. Et la
terre était devenue un cloaque de sang et de boue : Similes illis fiant qui
faciunt ea. Que serait-il arrivé si l’homme avait vu de ses veux les démons
eux-mêmes, revêtus de corps aériens, commettant leurs abominations et
l’invitant matériellement à les imiter ?
La croyance à des myriades d’esprits, dont l’idolâtrie avait
fait autant de dieux, est commune aux païens d’aujourd’hui comme aux païens
d’autrefois. Les Indiens en comptent trois cent mille, et les Japonais huit
cent mille, qu’ils appellent Kamis (Annal. de la Prop. de la Foi, 1863, n. 200,
p. 508).
Leurs qualités . - Pour être dérobées à nos regards, les
légions infernales n’en existent pas moins autour de nous. Pris en particulier,
chaque soldat, chaque officier subalterne est moins redoutable que le chef
suprême. Telle est néanmoins la puissance de chaque démon, même de l’ordre le
plus inférieur, qu’elle épouvante avec raison quiconque essaye d’en mesurer
l’étendue.
En effet, la puissance des anges déchus est en raison
directe de l’excellence de leur nature. Or, nous le répétons, cette nature,
incomparablement supérieure à celle de l’homme, n’a rien perdu de ses
prérogatives essentielles. Ces prérogatives sont, entre autres :
l’intelligence, l’agilité, la puissance d’agir sur les créatures matérielles et
sur l’homme, par mille moyens divers et jusqu’à des limites inconnues : le tout
mis au service d’une haine implacable. Un mot sur chacune de ces terribles
réalités.
L’intelligence .-
Les démons étant de purs esprits, leur intelligence est déiforme. Il faut
entendre par là qu’ils connaissent la vérité en un clin d’œil, sans
raisonnement, sans effort, en elle-même et dans toutes ses conséquences. La
chute n’a ni supprimé ni amoindri cette prérogative qu’ils tiennent de leur
nature. « Les anges, dit saint Thomas, ne sont pas comme l’homme qu’on peut
punir en lui ôtant une main ou un pied ; êtres simples, on ne peut rien enlever
à leur nature. De là cet axiome déjà cité : Les dons naturels demeurent entiers
dans les anges déchus. Ainsi, leur faculté naturelle de connaître n’a été en
rien altérée par leur révolte»(1).
Jusqu’où s’étend cette faculté si redoutable pour nous ?
Comme l’indique le nom même qu’ils ont porté chez tous les peuples, les démons,
étant des esprits ou des intelligences pures, connaissent instantanément toutes
les choses de l’ordre naturel. Dès qu’ils perçoivent un principe, ils en
appréhendent toutes les conséquences spéculatives et pratiques. Ainsi, sur le
monde matériel et ses lois, sur les éléments et leurs combinaisons, sur toutes
les vérités de l’ordre purement moral ; en astronomie, en physique, en
géographie, en histoire, en médecine, en aucune science ils ne peuvent se
tromper : pour eux il n’y a d’erreur possible que dans les choses de l’ordre
surnaturel.
(1) Et ideo dicit Dionysius quod « doua
naturalia in eis integra manent.» Unde naturalis cognitio in eis non est
diminuta. S. Th., I p., q. LXIV, art. 1, corp. - Les anges, devenus
prévaricateurs , furent dépouillés des dons surnaturels, c’est-à-dire de la
félicité et de la béatitude dont leur personne avait été enrichie par le
Créateur ; mais ils ne furent nullement privés des facultés constitutives de
leur nature. Ainsi, dans une armée, lorsque quelques soldats se rendent
coupables de certaines fautes, ils sont dégradés, dépouillés de l’uniforme
qu’ils ont déshonoré, mis en prison et déclarés indignes du titre de soldat. En
un mot ils perdent tous les privilèges
personnels du soldat ; mais, malgré tout, ils conservent la nature d’homme : la
même intelligence, la même volonté, les mêmes moyens d’action. Ainsi des démons.
Après avoir été, à cause de leur révolte, chassés du ciel, ils demeurèrent tels
que la création les avait constitués : c’est-à-dire Esprits doués de cette
sublime intelligence, de cette force, de cette grande puissance que nous avons
vues.
Ici même, ils connaissent beaucoup de choses que nous
ignorons ; et, parmi celles que nous connaissons, il en est un grand nombre
qu’ils connaissent mieux que nous. « Les bons anges, dit saint Thomas, révèlent
aux démons une foule de choses relatives aux mystères divins. Cette révélation
a lieu toutes les fois que la justice de Dieu exige que les démons fassent
certaines choses, soit pour la punition des méchants, soit pour l’exercice des
bons. C’est ainsi que, dans l’ordre civil, les assesseurs du juge révèlent aux exécuteurs
la sentence qu’il a portée».
Quant à l’avenir , leur connaissance surpasse beaucoup la
nôtre. S’agit-il des futurs nécessaires ? Les démons les connaissent dans leurs
causes avec certitude. S’agit-il des futurs contingents qui se réalisent le plus
souvent ? Ils les connaissent par conjecture : comme le médecin connaît la mort
ou le rétablissement du malade. Chez les démons, cette science conjecturale est
d’autant plus sûre, qu’ils connaissent les causes plus universellement et plus
parfaitement ; de même que les prévisions du médecin sont d’autant plus
certaines qu’il est plus habile. Dans sa partie purement casuelle ou fortuite,
l’avenir est réservé à Dieu seul (S. Thom., I p., q. LVII, art. 3, corp.) Telle
est la prodigieuse intelligence des démons et le terrible avantage qu’elle leur
donne sur nous.
CHAPITRE XIV (SUITE DU PRÉCÉDENT.)
Agilité des mauvais anges. - Leur puissance. - Remarquable
passage de Porphyre.
L’agilité . - L’agilité des démons ne les rend pas moins
redoutables que leur intelligence. Pour se transporter d’un lieu dans un autre,
il faut à l’homme un temps relativement assez long : des minutes, des heures,
des jours et des semaines. Souvent les moyens de transport lui manquent ;
d’autres fois la maladie ou la vieillesse l’empêchent de se mouvoir. Pas plus
que les bons anges, les démons ne connaissent aucun de ces obstacles. En un
clin d’œil, ils se trouvent, à volonté, présents aux points les plus opposés de
l’espace. De là, cette réponse de Satan, rapportée dans le livre de Job : «
D’où viens-tu, lui demande le Seigneur ?» Satan répond : «Je viens de faire le
tour du monde : Circuivi terram. » Comme il n’y a pas de distance pour les
démons, ce qui se passe actuellement au fond de l’Asie, ils peuvent le dire au
fond de l’Europe, et réciproquement.
Cette agilité, on le comprend sans peine, est aussi
périlleuse pour nous qu’elle est incontestable. Elle est périlleuse : les
démons n’ont pas de moyen plus puissant de jeter l’homme dans l’étonnement, et
par l’étonnement d’arriver à la confiance, par la confiance, à la familiarité,
à la soumission, au culte même. Elle est incontestable : qui n’admirerait les
conseils de Dieu ? Naguère, une science suspecte d’origine, jeune d’âge, pauvre
de mérites, mais riche de présomption, la géologie venait attaquer la Genèse.
Dieu a dit à la terre : Ouvre-toi ; montre-lui les débris des créatures cachées
dans ton sein depuis six mille ans. Et la géologie, battue par ses propres
armes, s’est vue obligée de rendre un éclatant hommage au récit mosaïque.
Notre époque matérialiste s’est permis de nier les êtres
spirituels et leurs propriétés. Pour la confondre, Dieu lui a réservé la
découverte de l’électricité. Grâce à ce mystérieux véhicule, l’homme peut se
rendre présent, non seulement par la pensée, mais par la parole, à tous les
points du globe, dans un temps imperceptible : A la vue d’un pareil résultat,
comment nier l’agilité des Esprits ?
La puissance. - De
même que le corps, précisément parce qu’il est corps, est naturellement soumis
à l’âme ; ainsi le monde visible, à raison de son infériorité, est
naturellement soumis au monde angélique. Dès qu’on admet autre chose que la
matière, la négation de cette vérité devient une contradiction dans les termes.
Or, de la supériorité ou puissance inhérente à leur nature, les démons n’ont
rien perdu (De là vient que Notre-Seigneur lui-même appelle le Démon le Fort
armé, Fortis armatus.) Comme celle des bons anges, elle s’étend, sans
exception, à toutes les créatures : la terre, l’air, l’eau, le feu, les
plantes, les animaux et l’homme lui-même, dans son corps et dans son âme. Ils
peuvent en varier les effets de mille manières qui étonnent notre raison, comme
elles alarment notre faiblesse.
Essentiellement bienfaisante dans les bons anges, cette
puissance est essentiellement malfaisante dans les démons.
En s’assujettissant par le péché le roi de la création,
Lucifer s’est assujetti la création tout entière. A l’homme et au
monde il fait sentir sa tyrannie, inocule son venin,
communique ses souillures, et, les détournant de leur fin, les change en
instruments de guerre contre le Verbe Incarné.
Que cette action malfaisante des démons soit réelle, qu’elle
soit aussi ancienne que le monde et aussi étendue que le genre humain, nulle
vérité n’est plus certaine. La tradition universelle la conserve fidèlement, et
l’expérience confirme la tradition. Pas un peuple, même grossièrement païen,
qui n’ait admis l’action malfaisante des
puissances spirituelles sur les créatures et sur l’homme. Les témoignages
authentiques de cette croyance se révèlent à chaque page de l’histoire
religieuse, politique et domestique
de l’humanité. Traiter cela de fable serait folie. Voir des fous partout, c’est
être fou soi-même.
Entre mille témoignages, nous nous contenterons de celui de
Porphyre . Le prince de la théologie païenne s’exprime ainsi : « Toutes les
âmes ont un esprit uni et attaché perpétuellement à elles. Tant qu’elles ne
l’ont pas subjugué, elles sont elles-mêmes en beaucoup de choses subjuguées par
lui. Lorsqu’il leur fait sentir son action, il les pousse à la colère, il
enflamme leurs passions et les agite misérablement. Ces esprits, ces démons
pervers et malfaisants, sont invisibles et imperceptibles aux sens de l’homme,
car ils n’ont pas revêtu un corps solide. Tous, d’ailleurs, n’ont pas la même
forme, mais ils sont façonnés sur des types nombreux. Les formes qui
distinguent chacun de ces esprits, tantôt apparaissent, tantôt restent cachées.
Quelquefois ils en changent, et ce sont les plus méchants... leurs formes
corporelles sont parfaitement désordonnées.
Dans le but d’assouvir ses passions, ce genre de démons
habite plus volontiers et plus fréquemment les lieux voisins de la terre ; en
sorte qu’il n’est pas un crime qu’il ne tente de commettre. Mélange de violence
et de duplicité, ils ont des mouvements subtils et impétueux, comme s’ils
s’élançaient d’une embuscade ; tantôt essayant la dissimulation, tantôt
employant la violence. Ils, font ces choses et d’autres semblables, pour nous
détourner de la vraie et saine notion des Dieux, et nous attirer à eux».
Entrant dans le détail de leurs pratiques, le philosophe
païen continue et parle comme un Père de l’Église. «Ils se
plaisent dans tout ce qui est désordonné et incohérent : ils jouissent de nos
erreurs. L’appât dont ils se servent pour attirer la foule, c’est d’enflammer
les passions, tantôt par l’amour des plaisirs ; tantôt par l’amour des
richesses, de la puissance, de la volupté ou de la vaine gloire. C’est ainsi qu’ils
animent les séditions, les guerres et tout ce qui vient à leur suite.
« Ils sont les pères de la magie . Aussi ceux qui, par le
secours des pratiques occultes, commettent de mauvaises actions les vénèrent,
et surtout leur chef. Ils ont en abondance de vaines et fausses images des
choses, et par là ils sont éminemment habiles à faire jouer des ressorts
secrets, pour organiser des tromperies. C’est à eux qu’il faut attribuer la
préparation des philtres amoureux . C’est d’eux que vient l’intempérance de la
volupté, la cupidité des richesses et de la gloire, et pardessus tout l’art de
la fraude et de l’hypocrisie ; car le mensonge est leur élément » (Apud Euseb.,
Prae. Evang., lib. IV, c. XXII.)
Après avoir parlé des princes de la Cité du mal, Porphyre s’occupe
de leur roi, qu’il nomme Sérapis ou Pluton. Ici, on croit lire non un
philosophe païen, non un Père de l’Église, mais l’Évangile même, tant la
tradition est précise sur ce point fondamental. « Nous ne sommes pas téméraires
en affirmant que les mauvais démons sont soumis à Sérapis. Notre opinion n’est
pas fondée seulement sur les symboles et les attributs de ce dieu, mais encore
sur ce fait que toutes les pratiques douées de la vertu d’appeler ou d’éloigner
les mauvais esprits s’adressent à Pluton, ainsi que nous l’avons montré dans le
premier livre. Or, Sérapis est le même que Pluton (le roi des enfers) ; et ce
qui prouve incontestablement qu’il est le chef des démons, c’est qu’il donne
les signes mystérieux pour les éloigner et les mettre en fuite.
« C’est lui, en effet, qui dévoile à ceux qui le prient,
comment les démons empruntent la forme et la ressemblance des animaux, pour se
mettre en rapport avec les hommes. De là vient que, chez les Égyptiens, chez
les Phéniciens et chez tous les peuples sans exception, experts dans les choses
religieuses, on a soin, avant la célébration des mystères sacrés, de rompre les
cuirs qui sont dans les temples et de frapper contre terre les animaux. Les
prêtres mettent en fuite les démons partie par le souffle, partie par le sang
des animaux, partie par la percussion de l’air, afin qu’ayant évacué la place,
les dieux puissent l’occuper.
« Car il faut savoir que toute habitation en est pleine.
C’est pourquoi on la purifie, en les chassant, toutes les fois qu’on veut prier
les dieux. Bien plus, tous les corps en sont remplis ; car ils savourent
particulièrement certain genre de nourriture. Aussi, lorsque nous nous mettons
à table, ils ne prennent pas seulement place près de nos personnes, ils
s’attachent encore à notre corps. De là vient l’usage des lustrations, dont le
but principal n’est pas tant d’invoquer les dieux, que de chasser les démons.
Ils se délectent surtout dans le sang et dans les impuretés, et, pour s’en
rassasier, ils s’introduisent dans les corps de ceux qui y sont sujets. Nul
mouvement violent de volupté dans le corps, nul appétit véhément de convoitise
dans l’esprit, qui ne soit excité par la présence de ces hôtes. Ce sont eux qui
contraignent les hommes à proférer des sons inarticulés et à pousser des
sanglots, sous l’impression des jouissances qu’ils partagent avec eux».
Entre toutes les vérités qui brillent dans ce passage, comme
les étoiles au firmament, il en est une que nous ferons remarquer en passant,
car nous y reviendrons, c’est la profonde philosophie du Benedicite , et la
stupidité non moins profonde de ceux qui le dédaignent.
CHAPITRE XV (AUTRE SUITE DU
PRECEDENT.)
Nouveau trait de parallélisme entre la Cité du bien et la
Cité du mal. - Comme les bons anges, des démons sont députés à chaque nation, à
chaque ville, à chaque homme, à chaque créature. - Remarquables passages de
Platon, de Plutarque, de Pausanias, de Lampride, de Macrobe et autres
historiens profanes. – Évocations généralement connues et pratiquées. -
Évocations des généraux romains : formules. - Nom mystérieux de Rome.
Nature et étendue de l’action des démons. – Preuves :
l’Écriture, la théologie, l’enseignement de l’Église. Paroles de Tertullien. -
Le Rituel et le Pontifical - La raison. -
Ils peuvent se mettre en rapport direct avec l’homme. - Les pactes, les
évocations. - Le bois qui s’anime et qui parle. - Important témoignage de
Tertullien. Consécration actuelle des enfants chinois aux démons.
« Il paraît par les Saintes Lettres, dit Bossuet, que Satan
et les anges montent et descendent. Ils montent, dit saint Bernard (In Ps. Qui
habitat, Ser. XII, n°2), par l’orgueil, et ils descendent contre nous par
l’envie : Ascendit studio vanitatis, descendit livore malignitatis. Ils ont
entrepris de monter, lorsqu’ils ont suivi celui qui a dit : Ascendam, je
m’élèverai et je me rendrai égal au Très-Haut. Mais leur audace étant
repoussée, ils sont descendus, pleins de rage et de désespoir, comme dit saint
Jean dans l’Apocalypse. O terre ! ô mer ! malheur à vous, parce que le diable
descend à vous, plein d’une grande colère : Vae terrae et mari, quia descendit
diabolus ad vos, habens iram magnam. »
En effet, par un nouveau trait de parallélisme et qui n’est
pas le moins redoutable, l’action générale des démons
s’individualise comme celle des bons anges. Dans son infinie bonté, Dieu a
donné à chaque royaume, à chaque ville, à chaque homme un ange tutélaire,
chargé de veiller sur eux et de les diriger vers leur fin dernière, qui est
l’amour éternel du Verbe Incarné. De même, dans son implacable malice, Satan
députe à chaque nation, à chaque ville, à chaque homme dès qu’ils existent, un
démon particulier, ch argé de les pervertir et de les associer à sa haine du
Verbe Incarnée .
Fondée sur le parallélisme rigoureux des deux Cités, cette
délégation satanique est un fait d’histoire universelle. Les païens en avaient
une pleine connaissance. Ils savaient qu’à chaque royaume, à chaque ville,
comme à chaque individu, présidaient des divinités particulières. De même,
disaient-ils, qu’au moment de la naissance des esprits différents se mettent en
contact avec les enfants ; ainsi, au jour et à l’heure même où s’élèvent les
murailles d’une ville, arrive un destin ou un génie dont le gouvernement
assurera la puissance de la cité.
Ils connaissaient par leur nom les divinités tutélaires d’un
grand nombre de villes. Le protecteur de Dodone était Jupiter ; de Thèbes,
Bacchus ; de Carthage, Junon ; de Samos, Junon ; de Mycènes, Pluton ;
d’Athènes, Minerve ; de Delphes, centre du monde, Apollon ; des forêts de
l’Arcadie, Faune ; de Rhodes, le Soleil ; de Gnide et de Paphos, Vénus ; ainsi
de bien d’autres.
Ils savaient que les dieux prenaient parti pour leurs
protégés, les assistaient de leurs oracles et les animaient de leur esprit.
Tous les poètes, tous les historiens, tous les rites religieux déposent de
cette croyance. Les victoires, ils les attribuaient à la faveur de leurs dieux
; les défaites à leur courroux : tant ils étaient convaincus que le monde
inférieur est dirigé par le monde supérieur.
Ils savaient que les dieux protecteurs étaient présents,
dans les temples ou les statues régulièrement consacrés ; mais que l’évocation
les forçait d’en sortir. Nous savons très bien, disaient-ils, que le bronze,
l’or, l’argent et les autres matières dont nous faisons des statues, ne sont
pas par eux-mêmes des dieux, et nous ne les regardons pas comme tels ; mais
nous honorons dans les statues ceux que la dédicace sacrée y attire et fait
habiter dans des simulacres fabriqués de main d’homme. » Dans cette puissante
dédicace, comment ne pas voir la parodie de nos rites sacrés, par lesquels une
vertu surnaturelle est conférée aux objets bénits ?
Si la dédicace attirait les dieux dans les statues,
l’évocation ou la désacration les en faisait sortir. Les Romains en particulier
avaient une telle foi à la puissance de l’évocation, qu’ils n’hésitaient pas à
lui attribuer l’universalité de leur empire. De là, les usages dont nous allons
parler.
Chez les différents peuples de l’Orient et de l’Occident, on
enchaînait les statues des dieux, afin que l’évocation ne pût les tirer de leur
sanctuaire et leur faire abandonner le royaume ou la ville placés sous leur
protection. «Les statues de Dédale, dit Platon, sont enchaînées. Quand elles ne
le sont pas, elles s’ébranlent et se sauvent ; quand elles le sont, le Dieu
demeure à sa place. »
Pausanias rapporte qu’il y avait à Sparte une très vieille
statue de Mars, attachée par les pieds. « En l’attachant ainsi, dit le grave
historien, les Spartiates avaient voulu avoir ce dieu pour défenseur perpétuel
de leurs personnes et de leur république, et, le prenant comme à leurs gages,
l’empêcher de jamais déserter leur cause. »
Et Plutarque : « Les Tyriens s’empressèrent d’attacher leurs
dieux..., lorsque Alexandre vint assiéger leur ville. En effet, un grand nombre
d’habitants crurent entendre, en songe, Apollon disant : Ce qui se fait dans la
ville me déplaît, et je veux aller chez Alexandre. C’est pourquoi, agissant à
son égard comme à l’égard d’un transfuge qui veut passer à l’ennemi, ils
enchaînèrent la statue colossale du dieu, la clouèrent à la base, en l’appelant
lui-même Alexandriste. »
Homère affirme que les trépieds de Delphes marchaient tout
seuls (Iliad., XVIII). Ces faits et beaucoup d’autres du même genre prouvent
que les païens croyaient à la puissance de l’évocation. Ils ne se trompaient
pas. Aussi, ils la pratiquaient souvent : leurs auteurs et les nôtres en font
foi. Cette croyance universelle explique la conduite de Balac, appelant Balaam
pour maudire Israël.
La puissance de l’évocation et les mouvements des statues ou
des dieux se manifestaient surtout, lorsque le peuple, la ville ou le temple
étaient menacés de quelque grand malheur. Parlant de certaines calamités
publiques : « Des voix terrifiantes, dit Stace, se firent entendre dans les
sanctuaires, et les portes des dieux se fermèrent d’elles-mêmes. » Et Xiphilin
: « On trouva dans le Capitole de grands et nombreux vestiges des dieux qui
s’en allaient ; et les gardiens annoncèrent que pendant la nuit le temple de
Jupiter s’était ouvert de lui-même avec un grand fracas. » Et Lampride : «On
vit au Forum les pas des dieux qui s’en allaient. » Et l’historien Josèphe : «
Quelque temps avant la ruine de Jérusalem, on entendit dans le temple une voix
qui disait : Sortons d’ici, migremus hinc. » Dans l’antiquité païenne le même
phénomène eut lieu des milliers de fois.
Au témoignage de Lucain, il se produisit dans une des
circonstances les plus mémorables de l’histoire romaine. «Avant la bataille de
Pharsale, Pompée connut que les dieux et les destins de Rome, évoqués par
César, l’avaient abandonné».
Il était également connu que les dieux demeuraient immobiles
et l’évocation sans effet, si l’on ne prononçait le nom propre, le nom
mystérieux de la ville ou du lieu dont on voulait les faire sortir.
Cette tradition, commune à l’Orient et à l’Occident, se
résume dans un double fait qui illumine toute une face de l’histoire romaine.
Macrobe rapporte ce vers de Virgile : « Ils sortirent tous de leurs sanctuaires
et de leurs autels abandonnés, les dieux tutélaires de cet empire. » Puis il
ajoute : « C’est tout ensemble du fond de la plus haute antiquité romaine et du
secret des mystères les plus cachés, qu’est sortie cette parole. En effet, il
est constant que toutes les villes sont sous la garde de quelque dieu ; et la
coutume des Romains, coutume secrète et inconnue du vulgaire, est, lorsqu’ils
assiègent une ville dont ils ont l’espoir de s’emparer, d’en évoquer, au moyen
d’un charme, carmen, les dieux tutélaires. Sans cela, ou ils ne croiraient pas
pouvoir prendre la ville ou ils regarderaient comme un crime d’en faire les
dieux prisonniers. Voilà pourquoi les Romains eux-mêmes ont voulu et que la
divinité protectrice de Rome, et le nom mystérieux de leur ville, fussent
complètement inconnus, même des plus savants. L’évocation qu’ils avaient faite
souvent contre leurs ennemis, ils ne voulaient pas qu’une indiscrétion permît à
personne au monde de la faire contre eux. »
Le nom mystérieux, le nom magique de Rome, n’était pas Rome. Quel
était-il ? Personne aujourd’hui ne le sait. Même chez les Romains, ce nom était
à peine connu de quelques initiés, à qui il était défendu sous peine de mort de
le révéler. Varron, Pline, Solin, nous apprennent qu’au temps de Pompée un
tribun du peuple, très érudit, Valérius Soranus, l’ayant un jour prononcé, fut
immédiatement mis en croix.
« Quant à la formule d’évocation, continue Macrobe, la voici
telle que je l’ai trouvée dans le livre cinquième des
Choses cachées, de Sammonicus Serenus. Lui-même déclare l’avoir puisée dans un
très ancien livre d’un certain Furius.
Lorsque le siège est formé, le général romain prononce ce charme évocateur des
dieux : « Dieu ou déesse, qui que tu sois, protecteur de ce peuple et de cette
ville ; toi surtout à qui la garde de ce peuple et de cette ville a été
spécialement confiée, je vous prie, je vous honore, je vous conjure de déserter
ce peuple et cette ville ; d’abandonner leurs terres, leurs temples, leurs
sacrifices, leurs habitations et de vous en éloigner ; d’oublier ce peuple et
cette ville et de répandre sur eux la crainte et l’épouvante ; après être
sortis, de venir à Rome, chez moi et chez les miens, et de donner vos
préférences et vos faveurs à notre pays, à nos temples, à nos sacrifices, à
notre ville ; d’être désormais mes protecteurs, ceux du peuple romain et de mes
soldats, de manière à ce que nous en ayons la preuve certaine. Si vous le
faites ainsi, je vous voue des temples et des jeux. »
« En prononçant ces paroles, on offrait des victimes et on interrogeait
leurs entrailles sur le succès de l’évocation. »
Macrobe dit que c’est au moyen d’un chant, Carmen, d’où est venu notre mot
enchantement, qu’on appelait les dieux, c’est-à-dire les démons. Ce Carmen, qui
variait probablement suivant les lieux et les circonstances, était vulgaire
parmi les païens. César ne montait jamais en voiture sans prononcer son Carmen.
Dans tous les mystères, dans toutes les fêtes, où l’on se mettait plus
directement en rapport avec les esprits, le Carmen avait lieu. Encore
aujourd’hui, les charmeurs de serpents, aux Indes, les Derviches Tourneurs, à
Constantinople, les Aissaoua d’Afrique, que nous avons vus à Paris en 1867,
commencent toujours par un chant, espèce de mélodie qui appelle l’esprit,
lequel s’empare d’eux et leur fait opérer les prestiges les plus surprenants.
Or, tout ceci est une nouvelle parodie satanique des usages
de la vraie religion. Pour n’en citer qu’un exemple : nous lisons que les rois
d’Israël, de Juda et d’Edom consultant le prophète Elisée, celui-ci répondit :«
Amenez-moi le chanteur ou le musicien. Et comme ce musicien se fut mis à
chanter, l’esprit ou la puissance du Seigneur descendit sur Elisée qui
prophétisa.»
Après la formule d’évocation venait la formule de dévouement
. Elle avait pour but de livrer aux
dieux ennemis la ville ou l’armée, privée par l’évocation, de ses dieux
tutélaires. Plus solennelle que la première, elle était réservée exclusivement
aux dictateurs et aux commandants en chef des grands corps d’armée. La voici :
« Dieu père, ou Jupiter, ou Mânes, ou vous, de tel autre nom qu’il soit permis
de vous appeler, tous remplissez cette ville (le nom de la ville) et son armée,
que moi j’ai l’intention de dire, du désir de fuir, de frayeur et de terreur ;
emmenez les légions qui me sont contraires, l’armée, ces ennemis, et ces
hommes, et leurs villes et leurs champs et ceux qui habitent ces lieux, ces
régions, ces campagnes, ou ces villes ; privez de la lumière supérieure et
l’armée des ennemis, les villes et les campagnes de ceux que j’ai l’intention
de dire ; afin que ces villes et ces campagnes, les têtes et les âges vous
soient dévoués et consacrés, suivant les formules les plus terribles par
lesquelles les ennemis ont jamais été dévoués ; et que moi, à ma place, pour
moi, en vertu de mon serment et de mon autorité, pour le peuple romain, nos
armées et nos légions je donne et dévoue, afin que moi, mon serment et mon
commandement, nos légions et notre armée, engagés dans cette expédition, soient
pleinement sauvegardés. Si vous faites ainsi, de manière que je le sache,
l’entende et le comprenne ; alors, quelque soit celui qui ait fait ce vœu, le
lieu où il l’ait fait, qu’il soit tenu pour bien fait. Je vous le demande par
le sacrifice de trois brebis noires, vous, mère des Dieux et vous, Jupiter».
«Dans les temps anciens, ajoute Macrobe, voici les villes
que je trouve dévouées de cette manière : Tonies, Frégelles, Gabies, Véies,
Fidène, en Italie ; à l’étranger, outre Carthage et Corinthe, une foule
d’armées et de villes ennemies, dans les Gaules, dans les Espagnes, en Afrique,
chez les Maures, et chez les autres nations. »
Ainsi, la première opération d’un général romain, quelque
fût son nom, Paul-Émile, César ou Pompée, en mettant le siège devant une ville,
ou sur le point de livrer bataille, était d’appeler à lui les dieux protecteurs de l’armée ou de la ville
ennemie. Que diront beaucoup de bacheliers en apprenant ce fait, que dix années
d’études païennes leur laissent ignorer ? Ils souriront peut-être. Mais rire
d’un fait n’est pas le détruire . Or, la croyance à la délégation spéciale des
démons est un fait qui a pour témoins, pendant mille ans, les Camille, les
Fabius, les Scipion, les Paul-Émile, les Marcellus, les César. Ici le rire sied
d’autant moins, qu’il ne s’agit ni des Pères de l’Église, ni des saints, ni des
hommes du moyen âge, à la foi simple et naïve ; il s’agit d’hommes que les
lettrés regardent comme des êtres presque surhumains, par le sérieux du
caractère, par la solidité de la raison, par la maturité des conseils, par la
supériorité des talents militaires.
Ajoutons que l’usage de cette évocation décisive ne venait
pas d’eux. Les oracles les plus mystérieux l’avaient révélé ; toute l’antiquité
l’avait pratiqué avec une fidélité constante. D’ailleurs, en y réfléchissant,
on voit que cette évocation rentrait à merveille dans la destinée de Rome
païenne. Satan voulait Rome pour capitale . Or, qui veut la fin veut les
moyens. Il est donc très naturel qu’il ait enseigné aux Romains la manière de
désarmer leurs ennemis, c’est-à-dire de les destituer du secours des démons,
que lui-même leur avait délégués. Tous les démons subalternes ne devaient-ils
pas céder devant les ordres de leur roi et, en cédant, contribuer à la
formation de son empire ? Aussi tous manifestaient un grand désir de venir à
Rome.
Que les Romains aient reconnu l’efficacité de ces terribles
formules d’évocation et de dévouement, toute leur histoire le démontre. Sans
cela, tous leurs grands hommes les auraient-ils si constamment et si
mystérieusement employées ? Auraient-ils invariablement attribué leurs
victoires à la supériorité des dieux de Rome ? Auraient-ils, sous peine de
mort, défendu de révéler le nom de la divinité protectrice de leur cité ? Par
une exception unique dans l’histoire, auraient-ils religieusement apporté à
Rome, logé dans des temples somptueux, honoré par des sacrifices et par les
jeux du cirque ou de l’amphithéâtre, les dieux des nations vaincues ?
Que faisaient les généraux victorieux par toutes ces
démonstrations, autrement inexplicables ? Ils accomplissaient leurs vœux ; ils
remerciaient de leur complaisance les dieux des nations vaincues ; ils payaient
la dette du peuple romain. Celui-ci ne l’ignorait pas. Le fait était si connu,
que le poète le plus populaire de l’empire, interprétant la foi commune,
remerciait publiquement Jupiter Capitolin, dont la puissance souveraine avait
évoqué les dieux des ennemis et donné la victoire à son peuple.
Voilà pour les démons députés aux villes et aux royaumes. La
délégation de quelqu’un de ces êtres malfaisants à chaque homme en particulier n’est ni moins certaine ni moins
connue des païens. « Les démons, dit Jamblique, ont un chef qui préside à la
génération. A chaque homme il envoie son démon particulier. A peine investi de
sa mission, celui-ci découvre à son client et le culte qu’il demande, et son
nom et la manière de l’appeler. Tel est l’ordre qui règne parmi les démons».
Ainsi, le démon familier de Pythagore, de Numa, de Socrate, de Virgile et de
tant d’autres, dont parle l’histoire, n’est pas une exception. C’est un fait
qui n’a d’exceptionnel que l’éclat plus marqué dont il est environné. Par
lui-même il révèle l’existence d’un système général, connu du paganisme : comme
sur les flancs du Vésuve, la fumarole brûlante annonce avec certitude le
voisinage caché du volcan.
L’enseignement de Jamblique est confirmé par un curieux
témoignage de Tertullien. «Tous les biens apportés en
naissant, dit ce Père, le même démon qui les envia dans l’origine les obscurcit
maintenant et les corrompt, soit afin de nous en cacher la cause, ou de nous
empêcher d’en faire l’usage convenable. En effet, quel est l’homme à qui ne
soit pas attaché un démon, oiseleur des âmes, en embuscade sur le seuil même de
la vie, ou appelé par toutes les superstitions qui accompagnent l’enfantement ?
Tous ont l’idolâtrie pour sage-femme : Omnes idololatriâ obstetrice nascuntur.
« C’est elle qui enveloppe le ventre des mères de
bandelettes fabriquées chez les idoles, et qui consacre leurs enfants aux
démons. C’est elle qui, pendant l’enfantement, fait offrir les gémissements à
Lucine et à Diane. C’est elle qui, pendant toute la semaine, fait brûler de
l’encens sur l’autel du Génie de l’enfant : Junon pour les filles, Génie pour
les garçons. C’est elle qui, le dernier jour, fait écrire les destins de
l’enfant et sous quelle constellation il est né, afin de connaître son avenir.
C’est elle qui, dès la déposition de l’enfant sur la terre, fait un sacrifice à
la déesse Statina.
« Quel est ensuite le père ou la mère qui ne voue pas aux
dieux un cheveu ou toute la jeune chevelure de son fils, qui n’en fait pas un
sacrifice pour satisfaire sa dévotion particulière, ou celle de sa famille, ou
celle de sa race, ou celle du pays auquel il appartient ? C’est ainsi qu’un
démon s’empara de Socrate encore enfant, et que des Génies, qui est le nom des
démons, sont députés à tous les hommes : Sic et omnibus genii deputantur, quod
daemonum nomen est » (1).
(1) De anima, c. XXXIX. - La consécration de l’enfant au démon est encore une loi des religions païennes. Pour consacrer leurs enfants à N.-S. et à la sainte Vierge, les mères chrétiennes leur suspendent au cou des médailles, les vouent au blanc ou au bleu. Écoutez ce que font les mères païennes : Une religieuse française écrit de Pinang, 10 février 1868 : « Nous lisons le Traité du Saint-Esprit. Cet ouvrage nous intéresse tout particulièrement. Nous vivons, nous, dans des contrées qui appartiennent au Roi de la cité du mal. Nous sommes entourées de païens ; nous voyons de nos yeux les superstitions du paganisme. Que ceux qui refuseraient de croire viennent ici. Ils verront bien vite la vérité de ce qu’on dit dans ce livre, de l’esclavage des malheureux citoyens de la cité du mal. Nous avons souvent la visite de femmes chinoises qui nous amènent leurs petites familles. L’autre jour, une d’elles nous faisait voir un bel enfant de six mois. Il était coiffé d’une calotte en forme de mitre, toute couverte de broderies en or pur, représentant les plus horribles figures d’animaux : scorpions, serpents, dragons. Celle du diable était au milieu, en diamants. L’enfant avait à son cou d’autres figures suspendues à de grosses chaînes en or aussi. La calotte à elle seule coûtait plus de 500 piastres, 3,000 francs a peu prés, et on peut le croire au poids. Nous demandâmes à cette femme de qui étaient ces figures. Elle nous répondit tout simplement que c’étaient de leurs dieux, et que celle du Maître était au milieu. Du reste, nous ne voyons guère de ces petites malheureuses créatures, si petites qu’elles soient, qui ne portent l’effigie du Roi de la cité du mal. »
L’ange gardien de chaque homme, de chaque royaume, de chaque
province, de chaque communauté, n’est pas envoyé au hasard par le roi de la
Cité du bien ; il est choisi en vue des besoins particuliers de l’individu ou
de l’être collectif confié à sa sollicitude. C’est ainsi que dans un État bien
ordonné on n’élève pas aux emplois publics les hommes incapables d’en remplir
les devoirs. On les donne à ceux qui présentent les capacités nécessaires au
succès de leur mission. Avec une habileté infernale, ici encore Satan
contrefait la Sagesse éternelle. Sans doute il ne possède pas, comme Dieu, le
pouvoir de lire au fond des cœurs ; mais il a mille moyens de connaître, par
les signes extérieurs, les dispositions bonnes ou mauvaises de chaque homme, le
fort et le faible de chaque peuple ; et il députe à l’un et à l’autre le démon
qu’il faut pour les perdre.
Il en a de tous les caractères et de toutes les aptitudes,
de manière à fomenter chaque passion et surtout la passion dominante .
L’Écriture est effrayante, lorsqu’elle en donne la nomenclature. Elle nomme,
entre autres, les Esprits de divination ou pythoniques, Spiritus divinationis,
séducteurs du monde, révélateurs de secrets et diseurs d’oracles. Les Esprits
de jalousie, Spiritus zelotypiae, qui jettent dans les âmes les sentiments de
Caïn contre Abel, ou des Juifs contre Notre-Seigneur. Les Esprits de
méchanceté, Spiritus nequam, qui inspirent toutes les noirceurs. Les Esprits de
mensonge, Spiritus mendacii, maîtres de l’hypocrisie, négateurs audacieux de la
vérité connue, aujourd’hui plus nombreux et plus puissants que jamais.
Les Esprits des tempêtes, Spiritus procellarum, à qui le
monde est redevable des ouragans, des trombes, des grêles, des naufrages, et
des bouleversements physiques, si fréquents surtout dans l’histoire moderne.
Les Esprits de vengeance, Spiritus ad vindictam, qui, substituant la loi de
haine à la loi de charité, allument les guerres, provoquent les rixes et
conduisent à l’assassinat sous toutes les formes. Les Esprits de fornication,
Spiritus fornicationis, qui font de l’innocence leur mets favori. Les Esprits
immondes, Spiritus immundus, dont l’étude consiste à effacer dans l’homme
jusqu’aux derniers vestiges de l’image du Verbe Incarné, en le faisant
descendre au-dessous de la bête. Des esprits de maladie, Spiritus infirmitatis,
qui affligent l’homme dans son corps pendant que leurs confrères tuent son âme
ou la déchirent de blessures.
Fondée sur le texte sacré, toute la tradition est unanime à
proclamer l’existence de cette guerre individuelle et incessante des Esprits de
ténèbres, contre chaque homme et contre chaque créature. Un des témoins les
plus compétents, saint Antoine disait : « Comme, dans une armée, tous les
soldats ne combattent pas de la même façon ni avec les mêmes armes ; ainsi,
parmi les démons, les rôles sont partagés. Leur malice prend toutes les formes
: autant de vertus, autant de genres d’attaques». 1
Serenus ajoute : « Nous devons savoir que tous les démons
n’inspirent pas aux hommes les mêmes passions ; mais, chaque démon est chargé
d’en inspirer une en particulier. Les uns se plaisent dans les immodesties et
les souillures de la volupté ; les autres, dans les blasphèmes. Ceux-ci sont
enclins à la colère et à la fureur ; ceux-là aiment la sombre tristesse. Il en
est qui préfèrent la bonne chère et l’orgueil. Chacun travaille à jeter son
vice favori dans le cœur de l’homme .
« Qu’il y ait dans les esprits immondes autant de passions qu’il
y en a dans les hommes, la preuve n’est pas douteuse. L’Écriture ne
nomme-t-elle pas les démons qui allument les feux du libertinage et de la
luxure, lorsqu’elle dit : L’Esprit de fornication les séduisit et ils
forniquèrent loin de Dieu ? Ne parle-t-elle pas également de démons du jour et
de démons de la nuit ? Ne signale-t-elle pas parmi eux une variété, qu’il
serait trop long de faire connaître en détail ? Rappelons seulement ceci : il
en est que les Prophètes nomment centaures, lamies, oiseaux de nuit, autruches,
hérissons. Les Psaumes en désignent d’autres sous le nom d’aspics et de
basilics. L’Évangile en appelle d’autres lions, dragons, scorpions, princes de
l’air. Croire que ces noms divers sont donnés au hasard et sans motif serait
une erreur . Par les qualités de ces bêtes plus ou moins redoutables, le
Saint-Esprit a voulu nous marquer, dans leur variété infinie, la férocité et la
rage des démons. »
La même guerre s’étend à toutes les parties du monde visible
et à chacune des créatures qui le composent C’est encore un fait de croyance
universelle, fondé sur le parallélisme des deux Cités. Ennemi implacable du
Verbe, Satan le poursuit dans tous ses ouvrages. Partout où le Roi de la Cité
du bien a placé un de ses anges pour conserver et ennoblir, le Roi de la Cité
du mal envoie un de ses satellites pour détruire et corrompre. De là vient que
l’antagonisme est dans toutes les parties de la création, et qu’on peut avec
assurance affirmer des mauvais anges ce que les Pères de l’Église, saint Augustin
en particulier, disent des bons anges : Il n’y a pas de créature visible en ce
monde, qui n’ait un démon spécialement délégué pour la tenir captive, pour la
souiller et la rendre hostile au Verbe Incarné, et nuisible à l’homme :
Unaquaeque res visibilis in hoc mundo angelicam potestatem habet sibi
praepositam.
Comme nous l’avons dit, cette lutte de Satan contre le Verbe
rédempteur est, au fond, toute l’histoire de l’humanité . Commencée dans le
Ciel, continuée au Paradis terrestre, elle a traversé, sans trêve, tous les
siècles anciens. En s’incarnant, le Fils de Dieu la trouve plus acharnée que
jamais. Lui-même, au désert, la soutient en personne et déclare n’être venu sur
la terre que pour détruire l’œuvre du Diable et chasser l’usurpateur . Entré
dans la vie publique, il poursuit Satan partout, Il l’expulse de tous les corps
; et on entend le démon et ses anges lui dire :
Saint de Dieu, nous Te connaissons Tu es venu pour nous perdre. Cesse de
nous torturer, et si Tu ne veux pas nous laisser dans l’homme, laisse-nous du
moins passer dans les pourceaux (Marc I, 23 ; Luc VIII, 32).
Vainqueur par Sa mort du Démon, de Ses Principautés et de Ses puissances, Il
les attache à Sa croix et, au jour de Sa résurrection, les conduit en triomphe
en présence du ciel et de la terre. Mais s’Il affaiblit l’empire de Lucifer, Il
ne le détruit pas entièrement. Comme le Seigneur avait laissé au milieu du
peuple juif des populations idolâtres pour exercer sa vertu, le divin Sauveur
laisse au démon un certain pouvoir , afin d’éprouver la fidélité du peuple
chrétien . Avant de les quitter, il prend soin d’annoncer à Ses apôtres, et à
Ses disciples dans la suite des siècles, qu’ils auraient à continuer contre
Satan la guerre que lui-même a victorieusement commencée.
La haine de Satan se manifestera avec une fureur
particulière contre les membres du Collège apostolique et surtout contre
Pierre, leur chef. Simon, Simon, Satan vous a demandés pour vous cribler comme
le froment : mais J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne faillît pas (Luc XXII,
31). Ils partent pour leur mission, et dès les premiers pas, Pierre rencontre
l’ennemi dans la personne d’un apostat, nommé Simon. C’était le fils aîné de
Satan ; il séduisait le peuple en opérant devant lui d’étranges prodiges, à
l’aide des démons. Un jour le magicien s’éleva même dans l’air ; Pierre
s’agenouille, il prie : à l’instant les démons abandonnent Simon, et ce premier
Pape apprend à Satan quelle puissance il aura à combattre dans tous les autres
Pontifes de Rome, successeurs de Pierre.
Paul le reconnaît aussi dans la Pythonisse de Philippes : Au
nom du Fils, lui dit-il, je t’ordonne de sortir de cette jeune fille ; et il en
sortit à l’heure même (Act., XVI, 18). Avec quelle assurance le même apôtre
gourmande encore Satan, qui se servait d’Élymas le magicien, pour paralyser son
apostolat : Enfant du Diable, ne cesseras-tu point de pervertir les voies
droites du Seigneur ? La main de Dieu est sur toi, et tu vas devenir aveugle
(Act. XIII, 10).
Tous les autres apôtres ont aussi vaincu Satan. Il en fut de
même des martyrs ; et c’est lui qui pour se venger les fit mourir dans des
tourments inouïs jusqu’alors. Supprimez le souffle de Satan dans le martyre des
chrétiens, et vous ne le comprendrez plus. Dans cette lutte sanglante, Satan est
encore vaincu, mais non découragé. Le voici qui essaye de nouvelles armes. De
son souffle homicide, il suscite parmi les chrétiens la division, les schismes,
les hérésies. Impossible encore ici d’expliquer, sans la donnée de Satan, ce
grand mystère de la haine fraternelle e t de l’erreur.
Pour détruire dans les diverses parties du monde les restes
du paganisme, Rome envoie des missionnaires, et nous avons vu qu’ils eurent à
combattre Satan sous la forme palpable de dragons et de serpents monstrueux.
Pour réparer les scandales occasionnés par les schismes et les hérésies, la
Providence députe dans les déserts de la haute Égypte des légions d’expiateurs.
Là, entre les Antoine, les Pacome, tous les patriarches de la solitude, et
Satan, commence une guerre à outrance . La vie de saint Antoine est la grande
épopée du combat de l’homme contre le démon.
Cette épopée n’est pas finie. Toujours ancienne et toujours
nouvelle, chacun de nous en est le héros ou la
victime . Il en est de même des créatures qui nous environnent. Plus souvent
qu’on ne pense elles sont entre les mains de Satan des instruments de sa haine
contre l’homme. Dépositaire de tous les mystères du monde moral et de toutes
les traditions vraies de l’humanité, l’Eglise n’a rien de plus à cœur que de tenir
toujours présentes à l’esprit de ses enfants les redoutables vérités dont une
Providence attentive avait pris soin de conserver la connaissance, même aux
peuples païens.
« Autrefois, nous dit-elle par la bouche des Pères, les
démons trompaient les hommes en prenant différentes formes, et se tenant au
bord des fontaines et des fleuves, dans les bois et sur les rochers, ils
surprenaient par leurs prestiges les mortels insensés. Mais depuis la venue du
Verbe divin, leurs artifices sont impuissants, le signe de la croix suffit pour
démasquer toutes leurs fourberies ». Signaler la présence de ces êtres
malfaisants, là ne se borne pas la sollicitude de l’Église. Grâce à la
puissance qui lui a été donnée par le vainqueur même du démon, elle a préparé
et remis aux mains de l’homme toutes les armes nécessaires pour chasser
l’ennemi ou se préserver, lui et les créatures, de ses perfides attaques.
En effet, « il y a un livre dont nul ne peut, sans abjurer
la foi, récuser le témoignage ou décliner la compétence : c’est le Rituel
romain , l’organe le plus sûr et le plus autorisé de la doctrine orthodoxe, le
monument le plus authentique de la tradition. Non seulement l’existence des
démons y est affirmée à chaque page, mais les ruses de Satan, ses manœuvres,
ses noires entreprises contre les hommes et contre les créatures, y sont
signalées minutieusement, je dirais presque décrites (Vie du Curé d’Ars, t. I,
p. 386)». Nul livre ne fait mieux connaître les princes de la Cité du mal dont
l’histoire nous occupe en ce moment ; nul ne confirme plus puissamment ce que
nous avons dit jusqu’ici et ce que nous dirons encore.
Le Rituel s’ouvre par des exorcismes sur le nouveau-né,
qu’on présente au baptême, et sur les éléments qui doivent servir à sa
régénération. L’enfant devient homme et les exorcismes continuent. Toutes les
créatures, avec lesquelles il va se trouver en contact pendant son pèlerinage,
sont infectées. Pour chasser le démon, l’Église exorcise l’eau et la bénit. Eau
puissante qu’elle conjure ses enfants de garder soigneusement dans leurs
demeures, afin d’en répandre sur eux et sur tout ce qui les environne. Dans le
même but, elle exorcise et bénit le pain, le vin, l’huile, les fruits, les
maisons, les champs, les troupeaux. Enfin, quand l’homme est sur le point de
quitter la vie, elle emploie de nouvelles bénédictions, afin de le soustraire
aux puissances des ténèbres.
Or, que renferme chaque exorcisme ? Il renferme trois actes
de foi : acte de foi à l’existence des démons ; acte de foi à leur action
réelle et permanente, générale et individuelle sur l’homme et sur les créatures
; acte de foi sur la puissance donnée à l’Église de chasser l’usurpateur,
Et maintenant, s’il y a quelque chose d’étrange, n’est-ce
pas l’inattention avec laquelle des chrétiens, soumis cependant d’esprit et de
cœur à la sainte Église, passent à côté de ces exorcismes, si clairs, si
positifs, sans être frappés des conclusions qu’ils renferment ? Aujourd’hui
surtout il est nécessaire d’en signaler quelques-unes.
Donc, sans sortir de nos livres liturgiques, veut-on savoir
avec certitude quelle est l’action démoniaque sur l’homme et sur le monde, et
de quelles manières elle se diversifie ? Ouvrons le Rituel, auquel nous
joindrons le Pontifical : cet autre monument non moins officiel de la foi
catholique, cet autre trésor non moins précieux de toute vraie philosophie.
Qu’est-il enseigné dans ces livres ?
Il est enseigné que les démons peuvent enlacer l’homme de
liens visibles et invisibles, comme un vainqueur peut charger de fers son
prisonnier;
Qu’ils peuvent fermer son esprit à l’intelligence des choses
divines ;
Qu’ils peuvent corrompre l’eau, et y faire paraître des
fantômes, ce qui constitue l’hydromancie ;
Qu’ils peuvent hanter les maisons, les souiller et en rendre
le séjour pénible et dangereux ;
Qu’ils peuvent répandre la peste, corrompre l’air,
compromettre la santé de l’homme, troubler son repos et le molester de toutes
manières ;
Qu’ils peuvent infester non seulement les lieux habités,
mais les lieux solitaires, y répandre la terreur, et en faire le foyer de
maladies contagieuses ou le théâtre de molestations inquiétantes ;
Qu’ils peuvent attaquer l’homme dans son corps et dans son
âme, fondre sur lui en grand nombre, se présenter à lui sous formes de spectres
ou de fantômes ;
Qu’ils peuvent soulever des tempêtes, envoyer des ouragans,
des trombes, des grêles, des foudres, en un mot, mettre les éléments au service
de leur haine éternelle ;
Qu’ils peuvent prêter à l’homme leur vertu malfaisante,
s’emparer de lui, le posséder, communiquer à son esprit des connaissances et à
son corps des forces et des aptitudes surhumaines ;
Qu’ils peuvent, enfin, le harceler d’une manière plus
terrible dans ses derniers moments ; et, au sortir du corps, disputer à son âme
le passage à la bienheureuse éternité (Rituel, passim ; Pontifical, surtout la
bénédiction des cloches ).
De ces enseignements, puisés aux sources les plus pures,
résultent deux choses : la première, la certitude d’une action incessante,
générale et particulière des démons sur l’homme et sur les créatures ; la
seconde, la possibilité de communications directes, sensibles, matérielles, des
démons avec l’homme et de l’homme avec les démons. De là, les évocations, les
pactes, les obsessions, les possessions, les maléfices, dont l’existence, si
souvent attestée par l’histoire ancienne et moderne, sacrée et profane, ne peut
être niée sans renoncer à toute croyance divine et humaine.
D’ailleurs, pour quiconque veut réfléchir, ni la difficulté
intrinsèque de ces communications, ni les formes étranges qu’elles peuvent
revêtir, ne sont un motif de douter. Notre âme n’est-elle pas en communication
permanente avec notre corps ? Si l’esprit peut communiquer avec la matière, où
serait l’impossibilité radicale pour un esprit de communiquer avec un autre
esprit ? S’agit-il des formes ? Les annales du genre humain ne commencent-elles
pas par une manifestation démoniaque ? A tous les points de vue, cette
manifestation n’est-elle pas une des plus étranges ? Cependant elle a été
admise par tous les peuples. Il n’en est aucun dont les traditions n’aient
conservé le souvenir du fait génésiaque, cause première du mal et de tout mal.
Que dis-je ? Cette communication primitive, réelle, palpable
de Satan avec l’homme, est un dogme de foi aussi certain que l’Incarnation du
Verbe. «Pas de Satan, pas de Dieu», disait Voltaire. Il faut ajouter : Pas de
Satan, pas de chute ; pas de chute, pas de Rédemption ; pas de Rédemption, pas
d’Incarnation ; pas d’Incarnation, pas de christianisme ; pas de christianisme,
pyrrhonisme universel.
Notre but n’est pas d’expliquer en détail l’action sensible et multiforme des princes de la Cité
du mal sur l’homme et sur les créatures. On peut la voir dans les savants ouvrages de MM. de Mirville, Des
Mousse aux et Bizouard . Toutefois les circonstances actuelles ne permettent
pas de passer sous silence certaines manifestations démoniaques, d’autant plus
dangereuses qu’on s’efforce d’en nier la véritable cause. Nous voulons parler
des communications directes avec les esprits, des tables tournantes et autres
pratiques, qui naguère ont mis en émoi l’ancien et le nouveau monde, qui n’ont
jamais cessé et qui aujourd’hui se produisent avec une recrudescence inouïe. Ce
qui nous a le plus étonné à l’apparition de ces phénomènes, c’est l’étonnement
général qu’ils ont produit. On dirait que, pour les hommes de ce temps, la
raison est frappée d’impuissance, la théologie non avenue, l’histoire muette.
Le premier dogme de la raison est que deux maîtres opposés se disputent l’humanité,
qui vit nécessairement sous l’empire de l’un, ou sous l’empire de l’autre. A la
vue du monde actuel s’émancipant rapidement du règne du christianisme, il était
très facile et très logique de conclure qu’il retombait avec la même vitesse
sous le règne du satanisme.
Or, Satan est toujours le même. En revenant dans le monde,
il revient avec tous les attributs de son antique royauté. Oracles, prestiges,
manifestations variées, tout le cortège de séductions, signes et instruments de
règne, dont il avait rempli le monde ancien, dont il remplit encore le monde
idolâtre, devaient nécessairement reparaître dans un monde, redevenu son
domaine par l’éloignement du christianisme. La raison dit cela, comme elle dit
: Deux et deux font quatre.
Et la théologie ? Il y a six cents ans que l’Ange de
l’école, exposant la doctrine de l’Église, disait, comme son maître, saint
Augustin : « Les démons sont attirés par certains genres de pierres, de
plantes, de bois, d’animaux, de chants et de rites ; en tant que signes de l’honneur
divin dont ils sont très jaloux. Ils se donnent pour les âmes des morts. Ils
apparaissent souvent sous la forme des bêtes qui désignent leurs qualités. Ils
disent quelquefois la vérité pour mieux tromper, et descendent à certaines
familiarités, afin d’amener les hommes à se familiariser avec eux. » Dans ces
quelques lignes, que nous développerons plus tard, n’avons-nous pas
l’explication, abrégée sans doute, mais exacte de ce qui se passe sous nos yeux
? Ainsi parle la théologie.
Et l’histoire ? S’agit-il en particulier du bois qui s’anime
et qui rend des oracles ? C’est un fait démoniaque, dont
l’existence, quarante fois séculaire, a pour témoin l’Orient et l’Occident.
Quoi de plus célèbre, dans l’histoire profane, que
les chênes dodoniques ? Et quoi de plus avéré ? Si, comme on voudrait le
prétendre, il est faux que jamais des arbres aient rendu des sons articulés, la
croyance soutenue, pendant plusieurs milliers d’années, à ce fait attesté par
les hommes les plus graves, accompli au milieu des peuples les plus policés,
serait plus incroyable que le fait lui-même.
D’ailleurs, n’est-il pas mis hors de doute par le livre où tout est vérité ?
Qui n’a pas lu dans l’Écriture les anathèmes
lancés contre quiconque dit au bois de s’animer, de se lever, de parler, comme
un être vivant ? « Malheur à celui qui dit au bois : Anime-toi et lève-toi. Mon
peuple a demandé des oracles à son bois ; et son bâton lui a répondu».
Afin de spécifier de plus en plus la question, s’agit-il des tables tournantes
et parlantes ? Elles sont connues dès la
plus haute antiquité. Sur ce phénomène démoniaque, qui ne peut étonner que
l’ignorance, nous avons entre autres le témoignage péremptoire de Tertullien.
Dans son immortel Apologétique, c’est-à-dire dans un écrit où il ne pouvait
rien avancer de contestable, sans compromettre la grande cause des chrétiens,
ce Père, né au sein du paganisme et profondément instruit de ses pratiques,
nomme en toutes lettres les tables que les démons font parler. Ce qu’il y a de
plus remarquable, il en parle non comme d’un fait extraordinaire et obscur,
mais comme d’une chose habituelle et connue de tout le monde . Sans hésiter, il
désigne par leur nom les agents spirituels du phénomène, certain de devenir la
risée de l’empire, si, à l’instar de nos prétendus savants, il avait voulu
l’expliquer par des fluides. Le
témoignage du grand apologiste est trop précieux pour n’être pas cité en
entier. « Nous disons qu’il y a des substances purement spirituelles, et leur
nom n’est pas nouveau. Les philosophes connaissent les démons : témoin Socrate
lui-même qui attendait l’ordre de son démon, pour parler et pour agir. Pourquoi
pas ? Puisqu’il avait, l’histoire le rapporte, un démon attaché à sa personne,
dès son enfance. Quant aux poètes, tous savent parfaitement que les démons
dissuadent du bien. En effet, leur travail est de détruire l’homme : Operatio
eorum est hominis eversio. C’est par la perte de l’homme, qu’ils ont inauguré
leur malice. Au corps, ils envoient des maladies et de cruels accidents ; à l’âme,
des mouvements violents, subits et extraordinaires.
« Pour atteindre la double substance de l’homme, ils ont
leur subtilité et leur ténuité. Puissances spirituelles, ils ont toute facilité
de demeurer invisibles et insensibles, en sorte qu’ils se montrent plutôt dans
leurs œuvres qu’en eux-mêmes. Attaquent-ils les fruits et les moissons ? Ils
insinuent, dans la fleur, je ne sais quel souffle empoisonné qui tue le germe
ou empêche la maturité : comme si c’était l’air vicié par une cause inconnue
qui envoie des exhalaisons pestilentielles. C’est par la même contagion
latente, qu’ils excitent dans les âmes des fureurs, de honteuses folies, de
cruelles voluptés, accompagnées de mille erreurs, dont la plus grande est
d’aveugler l’homme au point de procurer un démon, par le sacrifice, son mets
favori, la fumée des parfums et du sang.
« Il est une autre volupté dont il est jaloux, c’est
d’éloigner l’homme de la pensée du vrai Dieu, par des prestiges
menteurs, dont je vais dire le secret. Tout esprit est oiseau : Omnis spiritus
ales est. Cela est vrai des anges et des
démons. En un moment ils sont partout. Pour eux tout le globe est un même lieu
: Totus orbis illis locus unus est. Ce qui se fait partout, ils le savent aussi
facilement qu’ils le disent. Leur volonté est prise pour la divinité, parce
qu’on ne connaît pas leur nature. Ainsi, ils veulent passer pour être les
auteurs des choses qu’ils annoncent ; et, en effet, ils le sont souvent des
maux, jamais des biens : Et sunt planc malorum nonnunquam, bonorum tamen
nunquam. » (Apolog., c. XXII.)
Leur célérité naturelle est pour les démons un premier moyen
de connaître les choses qui se passent à distance, ou qui sont sur le point
d’arriver. Il en est un autre c’est la connaissance des dispositions de la Providence,
au moyen des prophéties qu’ils entendent lire et dont ils comprennent
naturellement le sens, beaucoup mieux que nous . Puisant à cette source la
notion de certaines circonstances des temps, ils singent la Divinité, en volant
l’art de deviner : Æmulantur divinitatem, dum furantur divinationem. Pères et
fils du mensonge, ils enveloppent leurs oracles d’ambiguïté, lorsqu’ils ne
veulent pas, ou ne peuvent pas répondre ; de manière que, tel que soit
l’événement annoncé, ils puissent défendre leurs paroles : Crésus et Pyrrhus en
savent quelque chose (1).
Leur habitation dans l’air, leur voisinage des astres, leur
commerce avec les unes, sont encore pour eux un moyen de connaître l’approche
des événements physiques : pluies, inondations, sécheresses. A ces
connaissances étonnantes ils ajoutent, pour s’attirer le culte de l’homme, un
artifice plus dangereux : ils se donnent pour guérir les maladies . Que sont
les guérisons qu’ils s’attribuent ? Ils commencent par rendre l’homme malade ;
puis, pour faire croire au miracle, ils prescrivent des remèdes nouveaux et
même contraires. L’application faite, ils ôtent le mal qu’ils ont communiqué et
font croire qu’ils l’ont guéri».
Pour accréditer la foi à leur puissance et à leur véracité,
ils joignent à ces prétendues guérisons des prodiges surprenants. L’histoire du
paganisme ancien et moderne en est remplie. Tertullien se contente d’en citer
quelques-uns, connus de tout l’empire romain et particulièrement des magistrats
auxquels il adresse son Apologétique. « Que dirai-je des autres ruses ou des
autres forces des esprits de mensonge ? L’apparition de Castor et de Pollux,
l’eau portée dans un crible, le navire traîné avec une ceinture, la barbe
devenue rousse au contact d’une statue : tout cela pour faire croire que les
pierres sont des dieux et empêcher de chercher le Dieu véritable» (2).
La puissance des démons sur le monde physique est
accompagnée d’une puissance non moins grande sur le monde spirituel. Chose
frappante ! ils l’exercent aujourd’hui de la même manière qu’au temps de
Tertullien. Alors il y avait des médiums qui faisaient apparaître des fantômes,
qui évoquaient les âmes des morts ; qui donnaient le don de la parole à de
petits enfants (3) ; qui opéraient une foule de prestiges en présence du peuple
; qui envoyaient des songes et faisaient parler les chèvres et les tables :
deux sortes d’êtres qui, grâce aux démons, ont coutume de prédire l’avenir et
de révéler les choses cachées : Per quos et caprae et mensae divinare
consueverunt.
Telle est la notoriété de tous ces phénomènes, que le grave
apologiste les rapporte hardiment, sans phrase, sans précaution oratoire, sans
crainte d’exciter un sourire ou de provoquer un démenti, de la part d’un public
hostile et moqueur.
Puis il ajoute : « Si la puissance des démons est si grande,
lors même qu’ils agissent par des intermédiaires, comment la mesurer lorsqu’ils
agissent directement et par eux-mêmes ? C’est elle qui pousse les uns à se
précipiter du haut des tours ; les autres à se mutiler ; ceux-ci à se couper le
bras et la gorge... il est connu de la plupart que les morts cruelles et
prématurées sont l’œuvre des démons» (4).
Le suicide ! il ne manquait que ce dernier trait pour
compléter la ressemblance entre les phénomènes démoniaques du deuxième et du
dix-neuvième siècle. Sous peine de renoncer à la faculté de lier deux idées, il
faut donc conclure, en disant avec Tertullien : « La similitude des effets
démontre l’identité de la cause : Compar exitus furoris, et una ratio est
instigationis».
(1) L’oracle dit à ce dernier : « Aio te Romanos vincere posse, » ce qui est amphibologique
(2) Au moment où les Romains gagnaient une bataille en Macédoine, Castor et Pollux, demi-dieux protecteurs des Romains, apparurent à Rome et annoncèrent la victoire. - La vestale Tuscia porta de l’eau dans un panier ; sa compagne, la vestale Claudia, traîna au rivage, avec sa ceinture, un navire ensablé dans le Tibre, et portant la statue de Cybèle, la mère des dieux ; Domitius, à la barbe blonde, vit sa barbe devenir rouge au contact de la statue de Castor et de Pollux. De là le nom d’Oenobarbus, laissé à sa longue et fameuse postérité.
(3) On l’a vu vingt fois, au commencement du dernier siècle, chez les Camisards ; lire l’intéressante et très authentique Histoire des Camisards, par M. Blanc
(4) Quanto magis illa potestas de suo arbitrio et pro suo negotio studeat lotis viribus operari, quod alienae praestat negotiationi... qui sacras turres pervolat ; qui genitalia vel lacertos, qui sibi gulam prosecat. Ibid. Pluribus notum est daemoniorum quoque opera et immaturas et atroces effici mortes. Id., De anima, c. LVII. - Les prêtres gaulois faisaient tout cela. Les prêtres de Bouddha au Thibet se fendent le ventre. En Afrique et en Océanie, on se coupe les doigts, on se fait des incisions au visage.
CHAPITRE XVI (FIN DU PRECEDENT.)
La puissance des démons réglée par la sagesse divine. - Ils
punissent et ils tentent. - Ils punissent : preuves, l’Égypte, Saol, Achab. -
Aveu célèbre du démon. - Ils tentent : preuves, Job, Notre Seigneur, saint
Paul, les Pères du désert, tous les hommes - Pourquoi tous ne leur résistent
pas. - Imprudence et châtiment de ceux qui se mettent en rapport avec le démon.
- Il tente par haine du Verbe Incarné.
Nous venons de dire la puissance des démons. Suivant les
conseils de Son infinie sagesse, Dieu la maintient dans de justes limites. Il
en résulte que les princes de la Cité du mal ne peuvent nuire à l’homme et aux
créatures dans toute la mesure de leur haine. Non seulement Dieu restreint leur
puissance, mais Il la dirige ; car, comme tout ce qui existe, cette puissance
doit, à sa manière, contribuer à la gloire du Créateur.
Sur ce point essentiel dans le gouvernement de la Cité du
bien, rappelons l’enseignement précis de la théologie catholique. « Les bons
anges, dit saint Thomas, font connaître aux démons beaucoup de choses touchant
les secrets divins. Ces révélations ont lieu toutes les fois que Dieu exige des
démons certaines choses, soit pour punir les méchants, soit pour exercer les
bons. Ainsi, dans l’ordre social, les assesseurs du juge notifient aux
exécuteurs la sentence qu’il a portée. Afin donc qu’il n’y ait rien d’inutile,
dans l’ordre général, pas même les démons, Dieu les fait concourir à sa gloire,
en leur donnant la mission de punir le crime, ou en leur laissant la liberté de
tenter la vertu .
Et ailleurs : «Les mauvais anges attaquent l’homme de deux
manière s. La première, en l’excitant à pécher.
Dans ce sens ils ne sont pas envoyés de Dieu ; mais quelquefois, suivant les conseils de
Sa justice, Dieu les laisse faire. La seconde, en le punissant et en
l’éprouvant : dans ce sens ils sont envoyés de Dieu». Il faut remarquer qu’à
cause de sa haine invétérée contre le Verbe, le démon est naturellement
tentateur de l’homme : c’est là son office. Il faut remarquer, de plus, qu’il
tente même lorsqu’il est envoyé pour punir. En effet, autre est son intention
en punissant, autre celle de Dieu qui l’envoie. Il punit par haine et par
jalousie ; tandis que Dieu l’envoie pour venger les droits de Sa justice.
Il faut remarquer, enfin, que cette délégation ou permission
divine n’ajoute rien à la puissance naturelle des démons : elle ne fait que la
déchaîner et en déterminer l’usage. Par l’intermédiaire des bons anges, Dieu
leur indique les lieux et les personnes auxquels ils doivent faire sentir leur
redoutable présence, le genre et la limite des châtiments ou des épreuves dont
ils sont les ministres. Qui oserait s’élever contre cette conduite de la Sagesse
infinie ? Dieu n’est-Il pas libre de faire, par qui Il veut et comme Il veut,
rendre au méchant suivant ses œuvres, e t acheter au juste la couronne qu’Il
lui réserve ?
De cette double fonction de punir et d’éprouver, donnée aux
mauvais anges, les preuves abondent dans l’Écriture et dans l’histoire de
l’Église. En voici quelques-unes.
Fonction de punir. - C’est par le démon que furent frappés
de mort les premiers-nés des Égyptiens, en punition de l’opiniâtreté de ce
peuple et de son roi à résister aux ordres de Dieu. Abîme de la justice divine
! Les démons avaient, par leurs prestiges, puissamment contribué à
l’obstination de l’Égypte, et les démons eux-mêmes sont chargés de l’en punir !
Peut-être même ces esprits malfaisants avaient-ils le pressentiment de ce qui
devait arriver. Tant il est vrai qu’en tout ce qu’ils font ils n’ont qu’un but,
le mal de l’homme (Vig., p. 92.)
On lit au premier livre des Rois : « Un mauvais esprit venu
de la part du Seigneur tourmentait Saül. Cet esprit mauvais envoyé de Dieu
s’emparait de Saül, et Saül prophétisait. »
(I Reg.,
XVI, 14 ; XVIII, 10.) Suivant
les commentateurs, l’esprit mauvais dont il s’agit était un démon envoyé de
Dieu pour punir Saül. « Le premier roi d’Israël, dit Théodoret, s’étant
volontairement soustrait à l’empire du Saint-Esprit, fut livré à la tyrannie
d’un démon».
Saint Grégoire ajoute : « Le même esprit est appelé tout à
la fois esprit du Seigneur et esprit mauvais : du Seigneur, pour marquer
l’investiture d’une juste puissance ; mauvais, à cause du désir d’une injuste
tyrannie».
Ce texte sacré a cela de précieux qu’il ne prouve pas seulement la délégation
divine donnée au démon, mais encore qu’il en détermine l’usage. Saül ne perd ni
l’ouïe, ni la parole, ni la santé, comme certains possédés de l’Évangile :
autre est la punition réglée par le Souverain Juge. En usurpant les fonctions
sacerdotales, ce prince avait voulu devenir le voyant d’Israël, et il éprouve
des agitations violentes, il voit des fantômes, il tombe dans des accès de
fureur ; et dans cet état, qui manifeste toujours la présence de l’esprit de
désordre, il rend des oracles incohérents.
Nous apprenons du même livre qu’un esprit de mensonge est envoyé par le
Seigneur pour tromper Achab, roi d’Israël, en punition de son hypocrisie (III
Reg., c. ultim.). Afin d’abréger : le dernier des livres sacrés, annonçant ce
qui doit arriver à la fin des temps, nous montre quatre démons chargés de punir
la terre, la mer et leurs habitants ; mais recevant, suivant les interprètes,
leur mission de Dieu par le ministère des bons anges (Apoc., VIII, et Corn. a
Lap., in hunc loc.)
Dans les siècles intermédiaires entre l’Ancien Testament et
la consommation du monde, la mission de punir déléguée au démon n’a jamais été
suspendue. Comme preuve entre mille, citons seulement un fait célèbre dans
l’histoire. Nous disons célèbre, puisqu’il a donné lieu à quatre conciles.
C’était au siècle de Charlemagne . On faisait une translation solennelle des
reliques des saints martyrs Pierre et Marcellin. De nombreux miracles
s’opéraient sur leur passage ; mais il y en eut un qui étonna plus que les
autres. Une jeune fille possédée fut amenée à un des prêtres pour qu’il
l’exorcisât. Le prêtre lui parla latin. Quel fut l’étonnement de la foule,
lorsqu’on entendit la jeune fille répondre dans la même langue ! Étonné lui-même, le prêtre lui demanda : «Où
as-tu appris le latin ? de quel pays es-tu ? quelle est ta famille ?» Par la
bouche de la jeune fille le démon répondit : «Je suis un des satellites de
Satan, et j’ai été longtemps portier des enfers, Mais depuis quelques années,
nous avons reçu ordre, moi et onze de mes compagnons, de ravager le royaume des
Francs. C’est nous qui avons fait manquer les récoltes de blé et de vin, et
attaqué toutes les autres productions de la terre qui servent à la nourriture
de l’homme. C’est nous qui avons fait mourir les bestiaux par différents genres
d’épidémies, et les hommes eux-mêmes par la peste et par d’autres maladies
contagieuses. En un mot, c’est nous qui avons fait tomber sur eux toutes les
calamités et tous les maux, dont ils souffrent depuis plusieurs années. »
«Pourquoi, lui demanda le prêtre, une pareille puissance
vous a-t-elle été donnée ?» Le démon répondit : A cause de la malice de ce
peuple et des iniquités de tout genre de ceux qui le gouvernent. Ils aiment les
présents et non la justice ; ils craignent l’homme plus que Dieu. Ils oppriment les pauvres,
demeurent sourds aux cris des veuves et des orphelins et vendent la justice.
Outre ces crimes, particuliers aux supérieurs, il y en a une multitude d’autres
qui sont communs à tous : le par jure, l’ivrognerie, l’adultère, l’homicide.
Voilà pourquoi nous avons reçu ordre de leur rendre suivant leurs œuvres ».
«Sors, lui dit le prêtre en le menaçant, sors de cette
créature. - J’en sortirai, répondit-il, non à cause de tes ordres,
mais à cause de la puissance des martyrs, qui ne me permettent pas d’y demeurer
plus longtemps». A ces mots il jeta violemment la jeune fille par terre, et l’y
tint pendant quelque temps comme endormie. Bientôt il se retira ; et la
possédée, sortant comme d’un profond sommeil, par la puissance de
Notre-Seigneur et par les mérites des bienheureux martyrs, se leva saine et
sauve en présence de tous les spectateurs. Une fois le démon parti, il lui fut
impossible de parler latin ; ce qui montra clairement que ce n’était pas
d’elle-même qu’elle parlait cette langue, mais le démon qui la parlait par sa
bouche.
Le bruit de cet événement, accompli en présence d’une
multitude de témoins, se répandit partout et ne tarda pas à venir aux oreilles
de l’Empereur. Charlemagne était un grand homme, mais non à la manière des
pygmées de nos jours qui usurpent ce titre. Charlemagne était un grand homme,
parce qu’il était un grand chrétien . Comme tel, il croyait, avec l’Église et
le genre humain tout entier, aux démons et à leur puissance sur l’homme et sur
les créatures. À la vue du prodige et des fléaux qui désolaient l’empire, il ne
dit pas, comme les petits grands hommes d’aujourd’hui : Échenillez, drainez,
soufrez : il suffit.
Composant un antidote avec le venin même du serpent,
Charlemagne convoque les évêques. De concert avec eux, il ordonne dans tout
l’empire trois jours de jeûne et de prières publiques . Comme ce n’est pas
assez de guérir le mal, mais qu’il faut en prévenir le retour, le grand
Empereur fait assembler quatre conciles sur les différents points des Gaules,
afin de pourvoir à la correction des abus et à la réforme d es mœurs . Ces conciles furent tenus à
Paris, à Mayence, à Lyon et à Toulouse : de sages règlements y furent établis,
et après ce drainage catholique les fléaux cessèrent et l’abondance revint.
Fonction d’éprouver- Tout le monde connaît l’histoire de
Job. Écrite sous l’inspiration de Dieu Lui-même, cette histoire est la preuve
éternellement péremptoire de la puissance donnée au démon d’éprouver le juste.
Grand parmi tous les princes de l’Orient, père d’une belle et nombreuse
famille, possesseur paisible d’immenses richesses, patriarche à la foi
d’Abraham, Job excite la jalousie de Satan. Le Roi de la Cité du mal demande la
permission de le soumettre à l’épreuve. Dieu, qui connaissait l’âme de Son
serviteur, accorde le permission demandée. Il savait que cet or pur jeté au
creuset de la douleur en sortirait plus brillant ; que le triomphe de la
faiblesse humaine aidée de la grâce deviendrait la confusion de Satan,
l’admiration des siècles et le modèle de toutes les victimes de l’adversité.
Comme celle de punir, la mission d’éprouver est déterminée
par la sagesse divine ; le texte sacré nous en fournit encore la preuve. « Le
Seigneur dit à Satan : Tout ce que Job possède t’est livré ; mais tu n’étendras
pas la main sur sa personne » (Job., I, 12.) Nous voyons, en effet, dans ce
premier assaut, toutes les possessions de Job impitoyablement frappées et si
bien anéanties, que le saint homme peut prononcer en toute vérité le mot de
résignation sublime qui, depuis quatre mille ans, retentit à tous les échos du
monde : « Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu j’y rentrerai. Le Seigneur
m’avait donné, le Seigneur m’a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été
fait : que le nom du Seigneur soit béni. » (id., 21.)
Job est dépouillé de tout ; mais la santé lui reste. Malgré
la puissance de sa haine, le démon n’a pu faire tomber un cheveu de la tête de
sa victime. Furieux de voir que sa malice ne fait que donner à la vertu de Job
un éclat qui le confond, Satan revient à la charge : il demande à Dieu la
permission de frapper Job dans sa chair. A peine obtenue, le patriarche est
couvert de la tête aux pieds d’un ulcère de la pire espèce. Avec autant de
résignation qu’il a reçu la perte de ses biens, Job accueille la perte de sa
santé.
Afin de l’exaspérer et de lui arracher, sinon des
blasphèmes, du moins un murmure, Satan emploie contre l`héroïque patriarche le
dernier des êtres chéris qui lui reste. Complice de l’esprit mauvais, la femme
de Job lui dit : Maudis celui qui te frappe. Job répond en le bénissant (Job,
II, 7-10.) C’en est fait, l’épreuve est finie ; Satan est confondu ; le
triomphe du juste complet. Devenu l’admiration des anges et des hommes, Job n’a
plus qu’à attendre les bénédictions divines, récompense de sa victoire.
Sans parler de la tentation de Notre Seigneur au désert,
nous trouvons dans le Nouveau Testament une mission semblable donnée au démon,
à l’égard de saint Paul. Écoutons le grand Apôtre : « Et de peur que la
grandeur de mes révélations ne m’enorgueillît, il m’a été donné l’aiguillon de
ma chair, l’ange de Satan, chargé de me souffleter. C’est pourquoi, trois fois
j’ai demandé au Seigneur de l’éloigner de moi, et Il m’a dit : Ma grâce vous
suffit, car la vertu se perfectionne dans l’infirmité » (II Cor., XII, 7,8.)
Remarquons-le bien, saint Paul ne dit pas : Un ange de Satan me soufflette ;
mais il dit «Un ange de Satan m’a été donné, datus est mihi, pour me
souffleter». Cet ange, ajoutent les commentateurs, n’est pas autre chose qu’un
démon à qui Dieu permit de tenter la chasteté du grand Apôtre, comme il avait
permis à Satan lui-même de tenter la patience de Job.
Mais pourquoi saint Paul appelle-t-il soufflets, et non
simplement tentations, les attaques que lui fait subir l’ange de Satan ? Le
voici : à l’égard des saints, les tentations de la chair produisent l’effet
d’un soufflet appliqué sur la joue. Elles ne les blessent pas, mais elles leur
font monter la rougeur au visage et éprouver les salutaires douleurs de
l’humiliation . Plus la sainteté est grande, plus l’humilité doit être
profonde, quanto magnus es, humilia te in omnibus. Quoi de plus conforme aux
sages conseils de Dieu sur Ses élus, que Paul, élevé au troisième ciel, fût
sans cesse rappelé au sentiment de sa faiblesse et de son néant, par le démon
le plus propre à l’humilier ! « Ce moniteur, dit saint Jérôme, fut donné à Paul
pour réprimer en lui l’orgueil ; de même qu’on place derrière le triomphateur,
sur son char, un esclave chargé de lui redire sans cesse : Souviens-toi que tu
es homme».
Paul a compris l’intention paternelle de son divin Maître.
Athlète généreux, il ceint ses reins au combat, et, assuré que l’épreuve
tournera à la honte de son ennemi, il s’écrie : « Eh bien ! je me glorifierai
avec bonheur de mes soufflets, de mes humiliations, de mes infirmités ; plus la
lutte sera vive, plus grand sera l’éclat de la force divine qui combat en moi»
(II Cor., XII, 9.)
En effet, l’Orient et l’Occident, Jérusalem, Athènes, Rome,
voient passer l’infatigable combattant. Malgré son importun moniteur, il marche
de victoire en victoire, jusqu’au jour où, le démon à jamais confondu, Paul
entonne l’hymne de la délivrance et du triomphe éternel : «J’ai combattu un bon
combat ; j’ai achevé ma course ; il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne
de justice (II Thim., IV, 7.)
L’histoire de l’Église offre mille exemples éclatants de la
même délégation, ou permission divine donnée aux démons. Pour n’en citer qu’un
seul, est-il rien de plus célèbre que les tentations de saint Antoine et des
Pères du désert ? Veut-on voir briller de tout son éclat une de ces belles
harmonies, qu’on rencontre à chaque instant dans les conseils de Dieu ? Il faut
se reporter aux circonstances de ces luttes formidables.
On était au milieu du troisième siècle. La guerre contre
l’Église allait devenir la plus affreuse mêlée, disons mieux, la plus horrible
boucherie que le monde eût encore vue. D’un bout de l’empire à l’autre, allait
retentir le cri sanguinaire : Les chrétiens au lion, christianos ad leonem ! Et
des milliers de jeunes enfants, de vierges timides, de faibles femmes allaient
descendre dans les amphithéâtres et lutter corps à corps avec les bêtes féroces
et avec les ministres de Satan, plus féroces que les bêtes.
A ce moment précis, Dieu fait partir pour les saintes
montagnes de la Thébaïde de nouveaux Moïses. « Dévoués tout entiers au service
de Dieu, dit Origène, et dégagés des soucis de la vie, ils sont chargés de
combattre pour leurs frères, par la prière, par le jeûne, par la chasteté, par
la pratique sublime de toutes les vertus. » (Homil. XXIV in Num.)
Jamais mission ne sera mieux accomplie. Du fond de leur
solitude, Paul, Antoine, Pacôme, et leurs nombreux disciples élevèrent vers le
ciel leurs mains suppliantes, et la voix de la vertu, en terrassant Dioclétien
et Maximien, obtiendra la victoire aux martyrs et Constantin à l’Église.
Satan voit ce qui se prépare, et il rugit. Dieu lui permet
de se déchaîner contre les intercesseurs, dont la puissante prière va ébranler
ses autels et détruire son empire. La lutte sera une lutte à outrance . Afin de
rendre plus éclatante la gloire du triomphe et la honte de la défaite, elle
aura lieu dans la forteresse même du démon et contre ses plus redoutables
satellites. Quelle était cette forteresse ? C’étaient les déserts de la haute
Égypte, espèce de bagne, où la justice de Dieu tenait relégués les plus
terribles de ces esprits malfaisants.
Ceci n’est point une supposition vaine, c’est un fait. Ne
lisons-nous pas dans l’histoire de Tobie que l’archange
Raphaël, ayant saisi le démon qui tourmentait Sara, le confina dans les déserts
de la haute Égypte, où il l’enchaîna ?
Maître souverain de toutes les créatures, Dieu ne peut-Il pas prescrire aux
démons certaines limites à leur pouvoir, aussi bien par rapport aux temps et
aux lieux, que par rapport aux personnes et aux choses ? Dans l’Évangile
Notre-Seigneur fait allusion aux mêmes solitudes. Parlant d’un démon chassé de
l’âme, Il dit qu’il s’en va dans des pays arides et sans eau, où il recrute
sept autres témoins plus méchants que lui (Luc., XI, 24.) Quels sont ces pays
mal famés ? Les plus savants interprètes répondent sans hésiter : « Ce sont les
affreux déserts, situés à la partie orientale de l’Égypte, vastes solitudes
couvertes de sables brûlants, où il ne pleut jamais, où le Nil cesse d’être
navigable, où le bruit affreux des cataractes remplit l’âme d’épouvante, et où
fourmillent les serpents et les bêtes venimeuses».
C’est là, dans ces lieux d’horreur, dont Satan faisait comme sa citadelle, que
la sagesse divine conduit les Paul, les
Antoine, les Pacôme, les Paphnuce et leurs valeureux compagnons. C’est sur ce
champ de bataille qu’ils auront à
soutenir contre les démons de fréquents, de gigantesques combats . L’histoire
les a décrits, et la vraie philosophie en donne la raison.
Comme celles qu’il entreprit contre Job et contre le grand
Apôtre, ces luttes acharnées de Lucifer contre les héros de la Thébaïde
tournèrent à sa honte et à la gloire des Saints. Écoutons l’illustre historien
et l’ami de saint Antoine. « Le voyez-vous, s’écrie saint Athanase, ce fier dragon,
suspendu au hameçon de la croix ; traîné par un licol comme une bête de somme ;
un carcan au cou et les lèvres percées d’un anneau, comme un esclave fugitif !
Le voyez-vous, lui, si orgueilleux, foulé sous les pieds nus d’Antoine, comme
un passereau, n’osant faire un mouvement, ni soutenir son aspect !»
La puissance d’éprouver, que les démons manifestent
quelquefois par des attaques extraordinaires, comme celles
qu’on vient de lire, est habituelle chez eux. Nuit et jour, depuis la chute
originelle, et sur tous les points du monde, ils l’exercent à l’égard de chaque
enfant d’Adam (S. Th., I p., q. CXIV, art. 1, ad 1.) Il en résulte que le Roi
de la Cité du mal, auquel ils obéissent, est la cause indirecte de tous les
crimes ; car c’est lui qui, en poussant le premier homme au péché, nous a
rendus héritiers de l’inclination à toutes les iniquités (S.Th., I p., q. CXIV,
art. 3, c.) Ajoutons que le péché auquel il nous porte avec le plus de fureur,
et qui lui ca use une plus grande joie, à raison de son adhérence , c’est le
péché d’impureté .
Toutefois, la sagesse de Dieu détermine l’exercice de cette
terrible puissance, et sa bonté en fixe les limites. Elles sont telles que nous
pouvons toujours résister. «Dieu est fidèle, dit saint Paul ; Il ne permettra p
as que vous soyez tentés au delà de vos forces ; il vous fera même tirer profit
de la tentation, afin d’assurer votre persévérance».
Pour rendre palpable la consolante vérité enseignée par
l’Apôtre, saint Ephrem emploie plusieurs comparaisons : «Si les muletiers,
dit-il, ont assez de bon sens et d’équité pour ne pas charger leurs bêtes de
somme de fardeaux qu’elles ne peuvent porter ; à plus forte raison, Dieu ne
permettra pas que l’homme soit en butte à des tentations supérieures à ses
forces. » Et encore « Si le potier connaît le degré de cuisson qu’il faut à ses
vases, en sorte qu’il ne les laisse dans le four que juste le temps nécessaire
pour donner à chacun la solidité et la beauté convenables ; à plus forte raison
Dieu ne nous laissera dans le feu de la tentation, que le temps nécessaire pour
nous purifier et nous embellir. L’effet obtenu, la tentation cesse. »
(Tractatus de patientia.)
Par malheur tous ne font pas usage de la grâce de résistance
qui leur est donnée. Faibles, parce qu’ils sont présomptueux, ils succombent
aux coups de l’ennemi ; une première défaite est bientôt suivie d’une seconde.
Satan les enivre de son venin, paralyse leurs forces, et renverse tellement
leur sens moral, qu’ils en viennent à aimer leurs chaînes . Au lieu de les
épouvanter, le tyran qui les leur donne n’est plus qu’un être imaginaire, ou un
agent puissant dont l’intimité peut en bien des rencontres procurer de sérieux
avantages. C’est ainsi que l’homme augmente à son égard l’empire des démons, et
cette puissance volontairement donnée est la plus redoutable de toutes. Par
respect pour la liberté de l’homme, Dieu permet qu’il en soit ainsi, sauf à
demander compte à l’homme de l’usage de sa liberté.
De là, naissent les pratiques occultes, au moyen desquelles
l’homme se met en rapport direct et immédiat avec les esprits de ténèbres. Nous
nommerons entre autres les pactes explicites ou implicites, le pouvoir de jeter
des sorts et de faire apparaître le démon, d’ en obtenir des réponses et des
prestiges ou les moyens de satisfaire les passions . Comme nous l’avons vu,
toutes ces choses sont aussi anciennes que le monde et aussi vulgaires chez les
peuples infidèles que le culte même des idoles . Moins générales parmi les
chrétiens, elles existent cependant sous des formes toujours anciennes et
toujours nouvelles. Pour les nier, il faudrait déchirer l’histoire (1)
(1)
Voir le détail de la plupart des
pratiques démoniaques dans la Constit. de Sixte V, Caeli et terrae creator,
etc., 1886 ; Ferraris, art. Superstitio. - Cette puissance librement donnée au
démon peut atteindre des limites qu’on ne saurait préciser. En parlant des
géants, plusieurs Pères de l’Église, entre autres saint Justin, Athénagore,
Clément d’Alexandrie, Tertullien, Lactance, saint Ambroise, disent : « Scitote
vero nihil nos temere ac sine teste dicere, sed quae a prophetis pronuntiata
sunt, declarare. Atque illi quidem (angeli) in cupiditatem prolapsi virginum,
et carnis illecebra superati sunt... Ex illis qui ad virgines adhaeserunt, nati
saut quos gigantes appellerunt. Athenag. Legat., etc. - (Gigantes) ex angelis
et mulieribus generatos asserere divinae scripturae conditorem. S. Ambr. de Noe
et arca. Ne serait-ce pas de là que serait venue la croyance aux demi-dieux,
répandue chez tous les peuples païens ? Fondée, à ce qu’il paraît, sur la
corporéité des anges, l’opinion de ces anciens Pères est complètement
abandonnée. Saint Thomas dit : Corpora assumpta ab angelis non vivant. Ergo nec
opera vitae per eos exerceri possunt... dicendum quod, sicut Augustinus dicit
(De civ. Dei, lib. XV, c. 23) : «Multi se expertos vel ab expertis audisse
confirmant, Sylvanos et Faunes, quos vulgus incubos vocat, improbos saepe
extitisse mulieribus, et earum expetisse atque peregisse concubitum. Unde hoc negare impudentia ; videtur... »
Si tamen ex coitu daemonum alqui interdum nascuntur, hoc non est per semen ab
eis decisum, aut a corporibus assumptis, sed per semen alicujus hominis ad hoc
acceptum, utpote quod idem daemon, qui est succubus ad virum, fiat incubus ad
mulierem ; sicut et aliarum rerum semina assumunt ad aliquarum rerum
generationem, ut Augustinus dicit (De Trinit., lib. III, c. VIII et IX)
; ut sic ille qui nascitur, non sit filius daemonis, sed illius hominis cujus
est semen acceptum.
I p., q.
LI, art. 3, ad 6.
De là aussi les lois, justement sévères, portées contre ceux
qui se livrent à de semblables pratiques. Nous lisons dans le Lévitique : «Que
l’homme ou la femme en qui sera un esprit pythonique ou de divination soient
mis à mort sans miséricorde». Et dans le Deutéronome : « Que nul ne se trouve
en Israël qui purifie son fils ou sa fille, en les faisant passer par le feu,
ou qui consulte les devins, et qui observe les songes et les augures ; qu’il
n’y ait ni faiseur de maléfices, ni enchanteur, ni consulteur de serpents et de
magiciens, ni personne qui demande la vérité aux morts».
Les anciennes législations chrétiennes ne sont pas moins
rigoureuses. La dégradation, l’infamie, la prison temporaire ou perpétuelle,
les peines corporelles, la mort et l’excommunication majeure, sont les
châtiments qu’elles infligent aux adeptes du démon (Voir Ferraris, ubi supra.)
Aux yeux de tout homme impartial, l’énormité du crime en lui-même et dans ses
conséquences soit religieuses soit sociales, ainsi que l’exemple de Dieu
Lui-même, justifient hautement nos aïeux.
Que notre époque nie les pratiques démoniaques et abolisse
les peines qui les défendent, cela prouve
simplement sa stupidité et l’influence trop réelle que le démon a reprise sur le monde. Ici
encore, si nous résumons les opérations des princes de la Cité du mal, nous
voyons que leurs artifices infinis, comme leurs implacables fureurs, tendent au
même but, la destruction du Verbe Incarné, en Lui-même et dans l’homme, Son
frère. Vérité effrayante et précieuse en même temps : effrayante, elle nous
révèle la nature et la noirceur incompréhensible de la haine satanique ;
précieuse, elle nous frappe d’une crainte salutaire, et, ramenant le mal à
l’unité, oriente la lutte et nous donne la plus haute idée de nous-mêmes.
CHAPITRE XVII LES CITOYENS DES DEUX
CITÉS.
Les hommes, citoyens des deux Cités. - Périls qui
environnent leur existence physique et leur vie spirituelle. Sollicitations incessantes des princes de la
Cité du mal. - Moyens de défense donnés par le Saint-Esprit. L’esclavage, la honte, le châtiment,
attendent l’homme qui sort de la Cité du bien. - L’esclavage, premier salaire
du déserteur de la Cité du bien, - Ce que c’est que la liberté. - Belle définition de saint Thomas. - Tableau
de l’esclavage auquel se condamne le transfuge de la Cité du bien.
Toute société se divise en deux classes : les gouvernants et
les gouvernés ; nous connaissons les rois et les princes de la Cité du bien et
de la Cité du mal. Quels en sont les citoyens ? Telle est la question à
laquelle nous avons maintenant à répondre.
Les citoyens, ou les sujets de la Cité du bien et de la Cité
du mal, sont tous les hommes . La raison,
l’expérience et la foi nous l’ont dit : il n’y a pas trois Cités, il n’y en a
que deux. Quoi qu’il fasse, il faut que l’homme, n’importe son nom et son rang,
appartienne à l’une ou à l’autre : cette alternative est impitoyable. Commencée
avec la vie, elle ne finit pas même à la mort. Jointe au double tableau du
monde angélique et du monde satanique, qui vient de passer sous nos yeux, elle
nous révèle la vraie position de l’homme ici-bas . Qui peut l’envisager sans
être ému, jusque dans les profondeurs de son être ?
Notre corps, fragile comme un verre, vit entre deux forces
épouvantables dont l’antagonisme pourrait à chaque seconde nous devenir fatal.
D’après les calculs de la science, la colonne d’air qui pèse sur la tête de
chacun de nous représente un poids de 20,000 livres. Qui nous sauve de la
destruction ? Uniquement l’air qui est au dedans de nous, autour de nous,
au-dessous de nous. Cet air fait résistance à la masse supérieure et rend la
vie possible. Que l’équilibre vienne à se rompre, à l’instant l’homme est
aplati.
Il en est de même de notre âme. Elle vit de sa vraie vie, la
vie de la grâce , entre deux puissances ennemies, d’une force incalculable. A
l’équilibre de ces deux puissances, elle doit d’éviter la ruine éternelle. La
conservation de notre vie spirituelle est donc un miracle non moins continuel,
non moins étonnant, mais bien plus digne de reconnaissance, que la conservation
de notre vie physique.
Dans les mêmes conditions est évidemment placée l’existence
des sociétés. L’influence plus ou moins déterminante du monde angélique ou du
monde satanique rend compte des alternatives de lumières et de ténèbres, de
crimes et de vertus, de libertés et de servitudes, de gloire et de hontes, de
prospérités et de catastrophes, qui signalent tour à tour les annales de
l’humanité. Telle est la vraie philosophie de l’histoire. La preuve irrécusable
de ce fait, révélateur de l’élévation et de la chute des empires, c’est
l’histoire même de la Cité du bien et de la Cité du mal : bientôt nous
l’esquisserons à grands traits.
Remarquons, en attendant, qu’une seule chose constitue, au
moral comme au physique, tout le péril de la situation, c’est la rupture de
l’équilibre . Elle a lieu, dans l’ordre spirituel, toutes les fois que l’homme
donne la prépondérance sur lui-même à l’Esprit du mal, plutôt qu’à l’Esprit du
bien : chose qui dépend de lui, uniquement de lui. Afin de le détourner de cet
acte de coupable folie, auquel le sollicitent incessamment les princes de la
Cité du mal, le Saint-Esprit ne se contente pas de lui fournir tous les moyens
de résistance, il lui montre les conséquences de sa félonie. Elles sont
terribles, soudaines, inévitables : c’est l’esclavage, la honte, le châtiment.
Triple rempart dont le Roi de la Cité du bien environne son heureuse Cité, afin
de préserver Ses sujets de la tentation d’en sortir.
L’esclavage . - La liberté est fille de la vérité : Veritas
liberabit vos. Régie par l’Esprit de vérité, seule la Cité du bien est la
patrie de la liberté . Qu’en la désertant, pour entrer dans la Cité du mal, les
transfuges apprennent à rougir. Non, ils ne glorifient pas la liberté, ils la
déshonorent. Ils ne marchent pas à la conquête de l’indépendance, ils
deviennent esclaves : ils le sont déjà. Depuis longtemps la logique et la foi
ont prononcé leur sentence.
La liberté ne consiste pas à faire le mal, mais à l’éviter .
Plus on l’évite, plus on est libre. « Il faut, dit saint Thomas, raisonner du
libre arbitre comme de l’entendement. Le libre arbitre choisit parmi les actes
qui se rapportent à la fin ; l’entendement tire les conclusions des principes.
Or, chacun sait qu’il entre dans les attributions de l’entendement de tirer des
conclusions, mais toujours logiquement déduites des principes donnés. Que si,
en tirant une conclusion, il oublie, il dédaigne les principes, c’est une
imperfection, une faiblesse de sa part.
«De même, que le libre arbitre ait la faculté de faire
différents choix, mais toujours en rapport avec la fin proposée, en cela
consiste sa perfection. Lui arrive-t-il de faire un choix contraire à la fi n
dernière de l’homme ? Ce n’est pas une perfection, mais une faiblesse et un
défaut . De là il résulte que la liberté ou la perfection du libre arbitre est
plus grande dans les anges, qui ne peuvent pas pécher, qu’en nous qui pouvons
pécher. »
(S. Th., I p., q. LXII, art. 8, ad 3.)
Telle est donc la doctrine de l’Ange de l’école : la liberté
est le pouvoir de faire le bien, comme l’entendement est la faculté de
connaître le vrai. La possibilité de faire le mal n’est pas plus de l’essence
de la liberté, que la possibilité de se tromper n’est de l’essence de l’entendement
; que la possibilité d’être malade n’est de l’essence de la santé.
L’impeccabilité est la perfection de la liberté ; comme l’infaillibilité est la
perfection de l’entendement ; comme l’absence de maladie est la perfection de
la santé.
Être peccable est donc un défaut dans la liberté, comme être
faillible en est un dans l’entendement, comme être
maladif en est un dans la santé. Il s’ensuit que plus l’homme pèche, plus il
montre la faiblesse de son libre arbitre ; de même que plus il se trompe, plus
il montre la faiblesse de sa raison ; de même que plus il est malade, plus il
fait preuve de mauvaise santé. Plus aussi, en péchant et en déraisonnant,
l’homme se dégrade et se rend méprisable ; car plus il se rapproche de
l’enfant, qui n’a encore ni la liberté ni l’entendement, ou de l’insensé, qui
ne l’a plus, ou de la bête, qui ne l’aura jamais.
Cette vérité fondamentale est la première armure dont le
Saint-Esprit nous revêt, le premier motif donné à l’homme de se renfermer
éternellement dans les limites de la Cité du bien. Beaucoup ne le comprennent
pas. Séduits par les princes de la Cité du mal, un grand nombre en viennent à
regarder le jour, où ils s’émancipent de la royauté du Saint-Esprit, comme le
jour natal de leur liberté. Pauvres aveugles ! Qu’une fois du moins ils voient
la vérité en face : rien ne leur est plus facile. Elle est burinée dans
l’esclavage de toutes les facultés de leur âme, dans la dégradation de tous les
membres de leur corps, dans toutes les pages souillées de leur vie prétendue
indépendante.
Jeunes gens ou vieillards, riches ou pauvres, lettrés ou
illettrés, qui, pour avoir déserté la Cité du bien, trahi les vœux de votre
baptême, rougi de la foi de votre enfance et des pratiques de vos aïeux, vous
croyez libres : l’êtes-vous ? Il est vrai, vous marchez la tête haute, le
regard assuré. Vos lèvres grimacent le rire et votre front se cache sous un
masque de gaieté. Au son métallique de votre voix, au ton tranchant de vos
paroles, on pourrait vous prendre pour les régents de l’humanité. Pourtant vous
n’êtes que des esclaves, des esclaves malheureux, des esclaves de la pire
espèce
A la place d’un seul Maître, très haut et très saint, que
vous refusez de servir comme Il l’entend, vous servez autant de maîtres qu’il y
a en vous d’ignobles penchants ; et, hors de vous, autant de créatures qui
peuvent vous procurer ou vous disputer l’insigne honneur de les satisfaire.
Vous les servez, non comme vous l’entendez, mais comme ils l’entendent. Maîtres
sans pitié, ils vous traînent la corde au cou, ou ils vous chassent le fouet à
la main, dans toutes les voies ténébreuses du mal.
Entraînés loin du pays natal, vous avez oublié le chemin de
nos temples ; mais vous savez par cœur le chemin des théâtres et d’autres
lieux. Le calice du Dieu Rédempteur, où, avec la vie, on boit la vertu,
l’honneur, la liberté, l’apaisement de l’âme et des sens, vous est à dégoût ;
et vous buvez à longs traits au calice du démon, où, avec la mort, on boit le
crime, la honte, l’esclavage, la fièvre de l’âme et les fureurs du désespoir.
Trop grands à vos yeux, pour porter sur vous les insignes protecteurs de la
Reine du ciel, vous portez, enchâssés dans l’or, les cheveux d’une courtisane.
Hommes et non pas anges, il faut que vous aimiez la chair. Vous n’avez pas voulu
aimer la chair immaculée de l’homme-Dieu, vous aimerez la chair immonde d’une
créature immonde.
En vain vous voudriez parfois respirer l’air de la liberté.
Oisillons englués dans de perfides appeaux, vous ne pouvez prendre votre essor.
A chaque tentative, une voix impitoyable, la voix de vos maîtres masculins ou
féminins se fait entendre : Pas de résistance ; tu es à moi. En me donnant ta
volonté, tu m’as tout donné. Donne-moi ton argent, donne moi tes nuits ;
donne-moi les roses de tes joues ; donne-moi la paix de ton âme ; donne-moi la
santé de ton corps ; donne-moi la joie de ta mère ; donne-moi les espérances de
ton père ; donne-moi l’honneur de ton nom et vous les donnez ! Êtes-vous libres
?
Silence ! esclaves ; ne profanez pas, en le prononçant, un mot
qui vous accuse. Esclaves dans votre intelligence, tyrannisée par le doute et
l’erreur ; esclaves dans votre cœur, tyrannisé par des appétits bestiaux,
qu’est-ce que votre vie, sinon un linge souillé ? Et l’histoire de votre vie,
sinon l’histoire d’un esclave ? Malheureux ! qui ne pouvez descendre dans votre
conscience sans y entendre une voix qui vous accuse, ni regarder vos mains sans
y voir la marque des fers, ou vos pieds sans y trouver le boulet du forçat !
Fils de roi, devenus gardeurs de pourceaux : voilà ce que vous êtes. Il vous
sied d’être fiers».
L’esclavage de l’âme : voilà ce que rencontrent tous les
hommes qui mettent le pied hors de l’enceinte de la Cité du bien. Voilà ce
qu’ils rencontreront éternellement ; car il est écrit : « Où habite l’Esprit du
Seigneur, là, et là seulement, habite la liberté».
Or, dans le monde moral comme dans le monde matériel, c’est
une loi que la partie supérieure attire l’inférieure : Major pars trahit ad se
minorem. A la servitude de l’âme s’ajoute nécessairement l’esclavage du corps :
par conséquent, l’esclavage social. On ne saurait trop le redire, aujourd’hui
surtout : la liberté civile et politique ne se trouve ni à la pointe d’un
poignard, ni à la bouche d’un canon, ni sous le pavé d’une barricade. Elle est
fille, non d’une charte, ni d’une loi, ni d’une forme quelconque de
gouvernement, mais de la liberté morale. Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse,
tout peuple corrompu est un esclave-né. La liberté morale suppose la foi ; la
foi, c’est la vérité ; la vérité ne réside que dans la Cité du bien
Voulez-vous en voir la preuve ? prenez une mappemonde. A
côté du despotisme de l’erreur, que vous montre-t-elle ? Partout le despotisme
de l’or, le despotisme de la chair, le despotisme de la matière ; et au-dessus
de tous ces despotismes, le despotisme du sabre.
Qu’est-ce donc qu’une société qui secoue le joug du
Saint-Esprit ? Témoins non suspects, les païens eux-mêmes répondent : « C’est
un bétail sur un champ de foire, toujours prêt à se vendre au plus offrant». Pas
plus que l’histoire ancienne l’histoire moderne ne leur donne l’ombre d’un
démenti.
Comment le bétail humain est-il traité ? Comme il le mérite
. Satan, auquel il se livre en abandonnant le Saint-Esprit, lui envoie des
maîtres de sa main. Néron, Héliogabale, Dioclétien et tant d’autres, se
chargent de faire goûter à l’homme émancipé les douceurs de la liberté dont
jouit la Cité du mal. Par un retour de miséricordieuse justice, Dieu Lui-même
permet l’élévation de ces tigres couronnés. A ce propos, l’histoire rapporte un
fait qui donne à réfléchir. Comme les peuples ont toujours le gouvernement
qu’ils méritent , une bête cruelle, appelée Phocas, était assise sur le trône
impérial de Rome. Par ses ordres le sang coulait à flots : et la bête le buvait
avec délices. Révolté autant qu’affligé de ce spectacle, un solitaire de la
Thébaïde s’adresse à Dieu et lui dit : Pourquoi, mon Dieu, l’avez-vous fait
empereur ? Et Dieu lui répond : Parce que je n’en ai pas trouvé un plus
mauvais.
Ainsi, conserver la liberté avec toutes ses gloires : tel
est, pour l’humanité, le premier avantage de son séjour dans la Cité du bien ;
perdre ce trésor et trouver l’esclavage : tel est, si elle ose en franchir
l’enceinte, son premier châtiment.
CHAPITRE XVIII (SUITE DU PRÉCÉDENT.)
La honte, second salaire du déserteur de la Cité du bien. -
Dieu ou bête, pas de milieu pour l’homme. – Le citoyen de la Cité du bien
devient dieu : preuves. - Le citoyen de la Cité du mal devient bête : preuves.
– Une seule chose distingue l’homme de la bête, la prière. - Le citoyen de la
Cité du mal ne prie plus. - Il vit du moi. – Ce qu’est ce moi. - Il perd
l’intelligence : preuves. - Le châtiment, troisième salaire du déserteur de la
Cité du bien. Châtiments particuliers. - Catastrophes universelles : le déluge
d’eau, le déluge de sang, le déluge de feu.
La honte . - De libre devenir volontairement esclave est une
honte. D’homme devenir bête en est une plus grande.
Cette honte inévitable est le second rempart, dont le Saint-Esprit environne la
Cité du bien pour empêcher l’homme d’en sortir.
Se déifier ou se bêtifier :
voilà les deux pôles opposés du monde moral. Dieu ou bête : telle est la
suprême alternative dans laquelle se trouve placé l’homme ici-bas. La raison en
est qu’il est obligé de vivre sous l’empire du Roi de la Cité du bien, ou sous
l’empire du Roi de la Cité du mal. Or, l’un et l’autre de ces rois fait ses
sujets à son image : Dieu, le Saint-Esprit les fait dieux ; bête, Satan les
fait bêtes. La Cité du bien est une grande fabrique de dieux, et la Cité du mal
une grande fabrique de bêtes. « Chacun de nous, dit saint Augustin, est tel que
son amour. Aime la terre, tu seras terre ; aime Dieu, tu seras Dieu».
Restez avec moi, dit le Saint-Esprit, et Je vous fais
enfants de Dieu, Dieux véritables. Dieux, par l’ être divin
que Je vous communique ; Dieux, par la vérité de vos pensées ; Dieux, par la
noblesse de vos sentiment s ;
Dieux, par la sainteté de votre vie ; Dieux, par l’ indomptable puissance de
votre volonté contre le mal, armé de
sophismes, de promesses ou de menaces ; Dieux par l e droit à l’héritage
éternel de Dieu, votre Créateur et v