TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT
par Mgr Jean-Joseph GAUME
Protonotaire Apostolique, Docteur en Théologie, etc.
1865, deuxième édition, Gaume et Cie Editeurs.
TOME II
TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT COMPRENANT L’HISTOIRE GÉNÉRALE DES DEUX
ESPRITS QUI SE DISPUTENT L’EMPIRE DU MONDE ET DES DEUX CITÉS QU’ILS ONT FORMÉES
; AVEC LES PREUVES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT, LA NATURE ET L’ÉTENDUE DE
SON ACTION SUR L’HOMME ET SUR LE MONDE PAR MGR GAUME PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE,
DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.
Ignoto Deo,
Au Dieu inconnu. Act. XVII. 23.
Existence de Dieu. -
Preuves et nécessité de ce dogme. - Dieu, c’est la Trinité. - Prouver le dogme
de la Trinité,
c’est prouver la divinité du Saint-Esprit. - Développements. -
Preuves indirectes de la Trinité : la n otion de l’être, les créatures
matérielles et les créatures raisonnables. - Nécessité et influence de ce
dogme.
Dieu, la Trinité, la divinité du Saint-Esprit ! Dans la langue de
la révélation comme dans la foi des peuples, ces trois vérités sont tellement
unies, que la certitude de la première implique la certitude des deux autres.
Or, Dieu existe avec tous les attributs qu’adore le genre humain.
Avant tous les siècles, par delà tous les mondes, il est UN ÊTRE personnel, éternel, infini, immuable, qui est à Lui-même Son principe et Sa félicité. Être toujours fécond, Il est la vie de toutes les vies, le centre de tous les mouvements, le commencement et la fin de tout ce qui est. Comme l’Océan contient la goutte d’eau dans son immensité, Il enveloppe dans son sein l’univers et ses créations multiples. Il est au dedans et au dehors ; Il est loin, Il est près : Il est partout. Dans l’astre qui brille au front des cieux, Il y est. Dans l’air qui me fait vivre, Il y est. Dans la chaleur qui m’anime et dans l’eau qui me désaltère ; dans le souffle de la brise et dans le mugissement des vagues ; dans la fleur qui me réjouit et dans l’animal qui me sert ; dans l’esprit et dans la matière ; dans le berceau et dans la tombe ; dans l’atome et dans l’immensité ; dans le bruit et dans le silence : Il y est. Lui toujours, Lui partout.
Il entend tout : et la musique harmonieuse des célestes sphères,
et les chants joyeux de l’alouette, et le bourdonnement de l’abeille, et le
rugissement du lion, et le pas de la fourmi, et le bruit de la feuille agitée,
et la respiration de l’homme, et la prière du juste, et les blasphèmes du
méchant.
Il voit tout : et le soleil étincelant aux regards de l’univers,
et l’insecte caché sous l’herbe, et le vermisseau enseveli sous l’écorce de
l’arbre, et l’imperceptible infusoire perdu dans les abîmes de l’Océan. Il voit
et le jeu varié de leurs muscles, et la circulation de leur sang, et les
pensées de mon esprit, et les battements de mon cœur, et les besoins du petit
oiseau qui demande sa pâture, et les vœux solitaires du faible, et les larmes
de l’opprimé. Il gouverne tout : et l’innombrable armée des cieux, et les
saisons, et les vents, et les tempêtes, et les siècles, et les peuples, et les
passions humaines, et les puissances des ténèbres, et les créatures privées de
raison, et les êtres doués d’intelligence. Il nourrit, Il réchauffe, Il loge,
Il habille, Il protège, Il conserve tout ce qui respire ; car tout ce qui
respire ne respire que par Lui et ne doit respirer que pour Lui.
Source éternelle du vrai, règle immuable du bien, Il donne à
l’homme la lumière pour le connaître, la force pour l’accomplir. Dans Son
infaillible balance, Il pèse les actions des rois et des sujets, des
particuliers et des peuples. Rémunérateur suprême de la vertu et vengeur
incorruptible du vice, Il cite à Son tribunal le faible et le puissant, et le
juste qui l’adore et l’impie qui l’outrage. Aux uns des châtiments sans
miséricorde et sans espoir, aux autres une félicité sans mélange et sans fin.
Être au-dessus de tous les êtres, créateur et modérateur de l’univers, tout proclame Votre existence ; et les magnificences du ciel, et l’éblouissante parure de la terre, et l’obéissance filiale des flots irrités, et les vertus de l’homme de bien, et les châtiments du coupable, et la démence même de l’athée. Ce qui parle Vous loue par ses acclamations ; ce qui est muet, par son silence. Tout révère Votre majesté, et la nature vivante, et la nature morte. A Vous s’adressent toutes les douleurs ; vers Vous s’élèvent toutes les prières. Créateur, conservateur, modérateur, père, juge, rémunérateur et vengeur, tous les noms de puissance, de sagesse, d’amour, d’indépendance et de justice, Vous sont donnés ; tous Vous conviennent, et cependant aucun ne saurait Vous nommer. Être au-dessus de tous les êtres, ce Nom est le seul qui ne soit pas indigne de Vous : EGO SUM QUI SUM.
Un être au-dessus de tous les êtres, un Dieu auteur et régulateur
suprême du monde et des siècles, tel est le dogme fondamental que proclame
l’univers et devant lequel se sont inclinées, le front dans la poussière,
toutes les générations qui, depuis six mille ans, ont passé sur la face du
globe. Contre ce fait, sur lequel repose, comme l’édifice sur sa base, la foi
du genre humain, que prouvent et que peuvent les dénégations de l’athée ? Ce
qu’elles prouvent ? Ce que prouve une voix discordante dans un vaste concert.
On la fait taire ou elle revient à l’unisson, et, sans elle ou avec elle, le
concert continue. Ce qu’elles peuvent ? Ce que peut le faible trait, décoché en
passant par l’Arabe fugitif, contre la pyramide du désert. L’Arabe disparaît,
et la pyramide demeure.
A son tour, que nous veut la philosophie rationaliste avec son
dieu de fabrique humaine, son dieu soliveau, son dieu néant ? Être de raison ou
plutôt de déraison, dieu impersonnel, sourd, muet, indifférent aux œuvres et aux
besoins de ses créatures ; produit variable de la pensée individuelle : non,
tel n’est pas, tel ne fut à aucune époque et sous aucun climat, le Dieu du genre humain. Son histoire
en témoigne». «Jamais, dit un homme qui la connut à fond, jamais les nations ne
tombèrent si bas dans le culte des idoles, qu’elles aient perdu la
connaissance, plus ou moins explicite, d’un seul vrai Dieu, Créateur de toutes
choses » (Saint Augustin, contra Faust., lib. XX, n. 19 ; Id., Lactance, De
errore.).
Le dogme de l’unité de Dieu n’est pas vrai seulement parce qu’il a
autant de témoins qu’il y a d’astres dans le firmament et de brins d’herbe sur
la terre ; il est encore vrai parce qu’il est nécessaire. Ce qu’est le soleil
dans le monde physique, Dieu l’est à tous égards, et plus encore, dans le monde
moral. Qu’au lieu de continuer à verser sur le globe ses torrents de lumière et
de chaleur, le soleil vienne tout à coup à s’éteindre : imaginez ce que devient
la nature. A l’instant, la végétation s’arrête ; les fleuves et les mers
deviennent des plaines de glace ; la terre se durcit comme le rocher ; tous les
animaux malfaisants, que la lumière enchaîne dans leurs antres ténébreux,
sortent de leurs repaires et s’appellent au carnage ; le trouble et l’épouvante
s’emparent de l’homme, partout règne la confusion, le désespoir, la mort :
quelques jours suffisent pour ramener le monde au chaos.
Que Dieu, soleil nécessaire des intelligences, vienne à
disparaître. Aussitôt la vie morale s’éteint. Toutes
les notions du bien et du mal s’effacent ; l’erreur et la vérité, le juste et
l’injuste, se confondent dan s le
droit du plus fort . Au milieu de ces ténèbres, toutes les hideuses cupidités,
assoupies dans le cœur de l’homme, se réveillent, et, sans crainte comme sans
remords, se disputent les lambeaux mutilés des fortunes, des cités et des
empires ; la guerre est partout, la guerre de tous contre tous, et le monde
n’est plus qu’une caverne de voleurs et d’assassins.
Ce spectacle, l’œil de l’homme ne l’a jamais vu, pas plus qu’il
n’a vu l’univers sans l’astre qui le vivifie. Mais ce qu’il a vu, c’est un
monde où, semblable au soleil voilé par d’épais nuages, l’idée de Dieu ne
jetait plus qu’une lueur incertaine. Au travers des ténèbres dans lesquelles
ils s’étaient volontairement ensevelis, les peuples païens n’apercevaient
qu’indistinctement l’unité incommunicable de la divine essence. Parce que le
flambeau qui devait la diriger vacillait au vent des passions, des intérêts et
des opinions, leur marche intellectuelle et morale fut tour à tour chancelante,
absurde, rétrograde : les dieux égaraient l’homme.
Des tâtonnements éternels sur les questions les plus importantes
et les plus simples, des superstitions grossières et cruelles, des systèmes
creux ou immoraux, condamnèrent le genre humain au bagne, vingt fois séculaire,
de l’idolâtrie. Là, gisent encore enchaînées les nations modernes, éloignées
des zones bénies sur lesquelles rayonne de tout son éclat le dogme tutélaire de
l’unité divine. Il n’en peut être autrement : entre l’homme et le mal, il n’y a
qu’une barrière, Dieu ; Dieu connu, Dieu respecté. Otez Dieu, l’homme, sans frein
et sans règle, devient une bête féroce, qui descend avec délices jusqu’aux
combats de gladiateurs et au x
festins de chair humaine
Par la raison contraire, veut-on empêcher l’homme de tomber dans
l’abîme de la dégradation et du malheur ? S’il y est enseveli, veut-on l’en
retirer et le conduire au plus haut degré de lumière, de vertu et de félicité ?
Trêve de discours, trêve de combinaisons et de systèmes un mot suffit. Dites au
grand malade : Il y a un Dieu ; lève-toi et marche en Sa présence. Que le genre
humain prenne ce mot au sérieux, en sorte que le dogme souverain de l’unité
divine pèse de tout son poids sur les esprits et sur les volontés, et le malade
est guéri. Dieu règne, et l’homme est éclairé de la seule lumière qui ne soit
pas trompeuse ; il est vertueux de la seule vertu qui ne soit pas un masque ;
il est heureux du seul bonheur qui ne soit pas une déception ; il est libre de
la seule
liberté qui ne soit ni une honte, ni un crime, ni un mensonge (1).
(1) Ambula coram me et esto perfectus. Gen., XVII, 1. Nous le répétons, avec ce seul mot : Il y a un Dieu, le monde sera guéri ; sinon, non.
Un jour ce mot fut dit sur le genre humain, gangrené de paganisme,
dit partout, dit avec une autorité souveraine, et le grand Lazare se leva de sa
couche douloureuse, et il couvrit de ses baisers brûlants la main qui l’avait
sauvé. Philosophes, politiques, sénat, aréopage, vous tous qui vous donniez,
qui vous donnez encore pour les guérisseurs des nations, cette main ne fut pas
la vôtre ; elle ne la sera jamais. Chaque jour encore, ce mot souverain est
prononcé, en Europe, sur quelque âme malade ; dans les îles lointaines de l’Océanie,
sur quelque peuplade anthropophage ; et, de près comme au loin, il produit sous
nos yeux le miraculeux effet qu’il produisit il y a dix-huit cents ans. Telle
est, constatée par la raison et par l’histoire, la puissance salutaire, par
conséquent la vérité du dogme de l’unité de Dieu
Mais qu’est-ce que Dieu ? Dieu, c’est le Père, et l e Fils, et le
Saint-Esprit, trois personnes distinctes dans une seule et même divinité . En
d’autres termes, Dieu c’est la Trinité ; Il ne peut être autre chose. Interrogé
sur ce qu’Il est, Dieu Lui-même a répondu : Je suis Celui qui suis ; Je suis
l’Être, l’Être absolu, l’Être sans qualification (Ego sum qui sum. Exod., III,
14.) Or, l’être absolu possède nécessairement tout ce qui constitue l’être, et
il le possède dans toute sa perfection. Trois choses constituent l’être : la
mesure, le nombre, le poids (Sap. XI, 21).
Dans les êtres matériels, la mesure, c’est le fond ou la substance
; le nombre, c’est la figure qui modifie la substance ; le poids, c’est le lien
qui nuit la substance à la figure, et entre elles toutes les parties de l’être.
Cherchez dans toute la nature, du cèdre au brin d’herbe, de l’éléphant à la
mite, de la montagne au grain de sable, vous ne trouverez pas un seul être qui
ne réunisse ces trois choses. Elles sont tellement essentielles, qu’une de
moins, l’être ne peut exister, ni même se concevoir. Ainsi, ôtez la substance,
qu’avez-vous ? le néant ; la figure ? le néant ; le lien ? le néant (De Gen. ad
Litt., lib. IV, c. III).
La mesure, le nombre et le poids ne sont dans les créatures, que
parce que Dieu les y a mis. Dieu ne les y a mis, que parce qu’Il les possède,
c’est-à-dire parce qu’Il est Lui-même mesure, nombre et poids (S. Aug., Lib. de
natur. boni, c. III). Comme nous l’avons vu du dogme de l’unité de Dieu, la
Trinité a donc autant de témoins qu’il y a dans l’univers de créatures
inanimées, d’astres au firmament, d’atomes dans l’air et de brins d’herbe sur
la terre c’est la pensée des plus grands génies.
« Dans toutes les créatures, dit saint Augustin, apparaît le
vestige de la Trinité . Chaque ouvrage du divin artisan présente trois choses :
l’unité, la beauté, l’ordre . Tout être est un, comme la nature des corps et
l’essence des âmes. Cette unité revêt une forme quelconque, comme les figures
ou les qualités des corps, les doctrines ou les talents des âmes. Cette unité
et cette forme ont entre elles des rapports et sont dans un ordre quelconque.
Ainsi, dans les corps, la pesanteur et la position ; dans les âmes, l’amour et
le plaisir. Dès lors, puisqu’il est impossible de ne pas entrevoir le Créateur
dans le miroir des créatures, nous sommes conduits à connaître la Trinité, dont
chaque créature présente un vestige plus ou moins éclatant. En effet, dans
cette sublime Trinité est l’origine de tous les êtres, la parfaite beauté, le
suprême amour (Id., De Trinit., lib. VI, n. 12. T. VIII, p. 1300, édit. Paris.)
Trinité ! voilà, suivant Lactance, saint Athanase, saint Denys
d’Alexandrie, Tertullien-Tertullien (Voir Vitass., De Trinit. qaest. I, art.
1.), le dogme que proclame incessamment, à ceux qui ont des yeux pour entendre,
l’universalité des êtres. Les plus nobles le répètent d’une voix plus sonore.
Serait-il juste qu’il en fût autrement ? Ne doivent-ils pas un hommage
particulier à l’auguste mystère dont le vestige plus éclatant, marqué sur leur
front, est la raison même et la mesure de leur noblesse ? Ainsi, le soleil,
l’arbre, la source sont des prédicateurs éloquents de la Trinité. Dans l’unité
de la même essence, ils nous montrent, l’un : le foyer, le rayon et la chaleur
; l’autre : la racine, le tronc et les branches ; le troisième : le réservoir,
l’écoulement et le fleuve (Id.)
Expliquant la doctrine des Pères : « Dans chaque créature, ajoute
l’Ange de l’école, se trouvent des choses qui se rapportent nécessairement aux
personnes divines, comme à leur cause. En effet, chaque créature a son être
propre, sa forme, son ordre ou son poids. Or, en tant que substance créée, elle
représente la cause et le principe, et démontre la personne du Père, qui est le
principe sans principe. En tant qu’elle a une forme, elle représente le Verbe,
comme forme de l’ouvrage conçue par l’ouvrier. En tant qu’elle a l’ordre ou le
poids elle représente le Saint-Esprit, comme amour, unissant les êtres entre eux
et procédant de la volonté créatrice. A cela se rapportent la mesure, le nombre
et le poids : la mesure à la substance de l’être ; le nombre, à la forme ; le
poids, à l’ordre».
Si les créatures inanimées, qui sont les dernières dans l’échelle
des êtres, présentent le vestige de la Trinité, il est évident que ce vestige
doit briller avec plus d’éclat dans les créatures d’un ordre supérieur. Que
dis-je ? ce n’est pas seulement le vestige que nous trouverons, c’est l’image .
« Tout effet, continue saint Thomas, représente sa cause en partie, mais de
manières différentes. Certain effet représente seulement la causalité de la
cause, sans indication de la forme. C’est ainsi que la fumée représente le feu.
Une telle représentation s’appelle représentation par vestige. C’est avec
raison, car le vestige prouve qu’un être a passé par là ; mais il ne dit pas
quel il est. Certain effet représente la cause quant à la ressemblance. Ainsi
le feu engendré représente le feu générateur, la statue de Mercure, Mercure.
Cette représentation s’appelle représentation par image.
« Or, les processions des personnes divines se considèrent suivant
les actes de l’intellect et de la volonté. En effet, le Fils procède comme la
parole de l’intellect ; le Saint-Esprit, comme l’amour de la volonté. Il en
résulte que, dans les créatures raisonnables, douée d’intellect et de volonté,
se trouve la représentation de la Trinité par forme d’image, puisqu’on trouve
en elles le Verbe conçu et l’amour procédant». Il en résulte encore que le
dogme de la Trinité a autant de miroirs qu’il y a d’anges dans le ciel, de
démons dans l’enfer, et d’hommes venus ou à venir sur la terre, depuis le
commencement du monde jusqu’à la fin.
En résumé, ce qui, dans les créatures inanimées, est mesure,
nombre et poids, s’appelle dans les créatures raisonnables puissance, sagesse,
amour ; et en Dieu, Père ou puissance, Fils ou sagesse, Saint-Esprit ou amour
mutuel du Père et du Fils. Ces trois choses : puissance, sagesse, amour, sont
tellement essentielles en Dieu, qu’une de moins, Dieu n’est pas et ne peut pas
même se concevoir. Si vous lui ôtez la puissance, qu’avez-vous ? le néant. La
sagesse ? le néant. L’amour ? (1) le néant ? Nous avons ajouté que Dieu possède
les trois conditions essentielles de l’être dans toute leur perfection. Or,
dans l’être proprement dit, la perfection de ces conditions, c’est d’être
réelles, substantielles, subsistantes par elles-mêmes ; en un mot, de vraies
hypostases ou personnes distinctes.
(1) De là, le mot de saint Jérôme : Sans le Saint-Esprit,
le mystère de la Trinité est i ncomplet : Absque enim Spirite sancto,
imperfectum est mysterium Trinitatis. Ad Hedibian,, opp. t. IV, p. 189.
En
attendant les preuves directes du dogme de la Trinité, cela soit dit, non pour
démontrer ce qui est indémontrable, mais pour montrer que l’auguste mystère n’a
rien de contraire à la raison, et que même la vraie philosophie en soupçonne
l’existence, avant d’en avoir la certitude (S. Th., ibid., ad 1.) Ainsi Dieu
l’a voulu. Et pourquoi ? D’une part, afin de ne jamais se laisser sans
témoignage, en imprimant Ses vestiges ou Son image dans toutes les créatures ;
d’autre part, afin de donner aux hommes, et spécialement aux nations
chrétiennes, le moyen d’atteindre leur perfection, en prenant pour modèle la Puissance
infinie, la Sagesse infinie, l’Amour infini.
En effet, si le dogme de l’unité de Dieu fut le soleil du mon de judaïque, le dogme de la Trinité est le
soleil du monde évangélique. Or, ce qu’est la rose en bouton à la rose
épanouie, le dogme de l’unité de Dieu l’est au dogme de la Trinité . Marcher en
la présence d’un Dieu en trois personnes, clairement connu, est donc pour les
peuples chrétiens la loi de leur être et la condition de leur supériorité.
C’est la loi de leur être. Viennent-ils à l’oublier ou à la méconnaître ?
Sur-le-champ ils tombent des hauteurs lumineuses du Calvaire, et, rétrogradant
de quarante siècles, ils se replongent dans les ténèbres du Sinaï. Là ne
s’arrête pas leur chute. Un peuple chrétien ne peut cesser de l’être, sans descendre
au-dessous du juif, au-dessous du mahométan, sans devenir une race dégradée qui
n’a pas de nom dans la langue humaine.
C’est la condition de leur supériorité. La perfection
intellectuelle et morale d’une société est toujours en raison directe de la notion
qu’elle a de Dieu. Autant la connaissance claire de l’unité divine éleva les
enfants d’Israël au-dessus des nations païennes, autant la révélation de la
Trinité élève les peuples chrétiens au-dessus du peuple juif. Que les sociétés
baptisées le sachent ou qu’elles l’ignorent, qu’elles le croient ou qu’elles le
nient, c’est dans les profondeurs de ce dogme éternellement fécond, que se
trouve la source cachée de leur supériorité, sous tous les rapports. La Trinité
est le pivot du christianisme , par conséquent la première assise des sociétés,
nées du christianisme. Otez ce dogme, et l’Incarnation du Verbe n’est plus
qu’une chimère ; la Rédemption du monde, une chimère ; l’Effusion du
Saint-Esprit, une chimère ; la communication de la grâce, une chimère ; les
sacrements, une chimère ; le christianisme tout entier, une chimère ; et la
société, une ruine.
CHAPITRE II (SUITE DU PRECEDENT.)
Preuves directes de la Trinité : la Bible. - Le mon de, l’homme,
le chrétien : trois créations qui révèlent le mystère de la Trinité. - Dans le
principe, Dieu créa le ciel et la terre, et l’Esprit de Dieu était porté sur
les eaux : formule de la création du monde physique. - Explication de saint
Augustin. - Faisons l’homme à Notre image : formule de la création de l’homme.
- Explication de saint Thomas, de saint Chrysostome, de saint Augustin, de
Bossuet. - Manifestations multiples de la Trinité. - Passage de M. Drach. - Je
te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit : formule de la
création du chrétien. - Explication. - Autant de preuves de la Trinité, autant
de preuves de la divinité du Saint-Esprit.
Voir l’auguste Trinité dans le miroir des créatures n’est pas plus
une illusion que de reconnaître l’arbre à ses fruits ou l’ouvrier dans son
ouvrage. Aussi, les aperçus et les raisonnements des grands génies que nous
venons de citer sont confirmés authentiquement par le Créateur Lui-même. Trois
chefs-d’œuvre résument, à nos yeux, Son œuvre extérieure : le monde matériel,
l’homme, le chrétien. Or, comme le fabricant marque de son empreinte chaque
produit de son industrie et donne ainsi son adresse au public ; Dieu lui-même
nous dit qu’Il S’est gravé en caractères ineffaçables sur chacun de Ses
chefs-d’œuvre, de manière à Se déclarer l’auteur de tous les êtres et Se
manifester à quiconque possède des yeux pour voir et un esprit pour comprendre.
« Je ne rougis point de l’Évangile, dit saint Paul, parce qu’il
est la vertu de Dieu, pour sauver ceux qui croient. C’est là aussi que nous est
révélée la colère de Dieu, qui éclatera du ciel contre toute l’impiété et
l’injustice de ces hommes, qui retiennent injustement la vérité de Dieu ; car
ce qu’on peut connaître de Dieu leur est connu : Dieu Lui-même le leur a
manifesté. En effet, les choses qui sont invisibles en Lui, ainsi que Son
éternelle puissance et Sa divinité, sont devenues visibles dans le miroir de la
création, de telle sorte qu’ils sont inexcusables, puisque, ayant connu Dieu,
ils ne L’ont point glorifié comme Dieu. » (Ad
Rom., I 16-21.)
Voulons-nous voir combien est légitime cette colère inspirée
contre les négateurs ou les contempteurs de la Trinité ? Étudions la conduite
de Dieu Lui-même. Il veut que Son premier organe, Moïse, commence l’histoire du
monde par la révélation de la Trinité créatrice. « Dans le principe, Dieu créa
le ciel et la terre ; et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » (Gen., s,
1, 2.) Sur quoi le plus autorisé, comme le plus profond des interprètes, saint
Augustin, s’exprime ainsi : « Au moment même où la création en bloc fut appelée
du néant, sous le nom de ciel et de terre, pour indiquer ce qui devait être
fait, la Trinité du Créateur est insinuée. L’Écriture dit : Dans le principe
Dieu créa le ciel et la terre. Or, sous le nom de Dieu, nous comprenons le Père
; sous le nom de Principe, le Fils, qui n’est pas principe pour le Père, mais
pour toutes les créatures. Lorsque l’Écriture ajoute : Et l’Esprit de Dieu
était porté sur les eaux, nous avons la révélation complète de la Trinité ; car
ce mot indique la puissance souveraine du Saint-Esprit ». (De Gen., ad Litt.,
lib. 1, n. 12 et 13.).
Non contente de s’être révélée dans la création de la masse
matérielle, la Trinité se révèle à chaque ouvrage particulier qu’elle en tire.
C’est encore la pensée du grand évêque d’Hippone : «Dans la manipulation et le
perfectionnement de la matière, pour en former des créatures distinctes, la
même Trinité s’insinue. Dans ces mots : Dieu dit , nous avons le Verbe ou la
parole, et le Générateur du Verbe ; et dans ceux-ci : Dieu vit que cela était
bon , nous avons la Bonté infinie, le Saint-Esprit, par qui seul plaît à Dieu
tout ce qui Lui plaît». Or, les mêmes paroles reviennent sept fois dans l’œuvre
de la création ; c’est donc sept fois la proclamation du dogme de la trinité ;
sept fois l’affirmation divine que le monde matériel, dans son ensemble et dans
chacune de s es parties, porte le cachet de son auteur.
Écoutons un autre commentateur, également remarquable par la
pureté de son cœur et par la solidité de sa science : «Le livre qui contient
l’origine des choses, dit l’abbé Rupert, commence par ces mots : Au
commencement Dieu créa le ciel et la terre. Puisque la création elle-même est
le commencement du monde ; pourquoi est-il dit : Au commencement Dieu créa ? C’est
la même chose que s’il était dit : Au commencement Il commença. Si on le prend
ici dans le sens vulgaire, le mot commencement forme une tautologie ridicule.
On est donc bien fondé à le prendre pour un nom propre du Fils. Lui-même le
veut ainsi, puisque, interrogé par les Juifs qui Lui disaient : Qui êtes-vous ?
Il répondit : Je suis le Commencement ou le Principe, Moi qui vous parle.
En effet, c’est vraiment dans le Principe que Dieu créa le ciel et
la terre ; puisque toutes choses ont été faites par Lui. L’Écriture elle-même
confirme cette interprétation, lorsqu’elle dit ailleurs : Vous avez fait toutes
choses par la Sagesse. Or, cette sagesse n’est autre que le Verbe-Dieu qui,
comme nous venons de le voir s’appelle Lui-même le Principe.
Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. La matière existe,
mais elle est informe ; il faut donner la vie et la beauté, L’Esprit de Dieu
fait pour elle ce que l’oiseau, par sa chaleur, fait sur le petit renfermé dans
l’œuf ; il l’échauffe, il l’anime, il le vivifie, il en fait un être doué de
toutes ses perfections. Que pensez-vous qu’est cet Esprit de Dieu, sinon
l’Amour même de Dieu, Amour, non d’affection, mais Amour substantiel , vie et
vertu vivante, demeurant dans le Père et dans le Fils, procédant de l’un et de
l’autre et consubstantiel à l’un et à l’autre ? (Corn.
a Lapid. in hunc loc.)
Or, il se portait sur les eaux, par conséquent sur la terre
renfermée dans leur sein, parce que le Créateur était attiré par un immense
amour vers Sa créature ; et, ne pouvant être Lui-même ce qu’Il avait créé, Il
voulait en tirer des êtres capables de s’unir à Lui. Cette Bonté, cet Amour du
Créateur, c’est le Saint-Esprit lui-même. «En tête du Livre des livres, est
donc splendidement inscrit le dogme de la Trinité créatrice. Dans le nom de
Dieu nous voyons le Père ; dans le nom du Principe, le Fils ; dans celui qui
est porté sur les eaux, le Saint-Esprit». (De Trinit. et operib. ejus, lib. XLII ; in Gen., lib. I, c. III et IX.)
Comme preuve de cette interprétation si nette et si autorisée, les
interprètes les plus habiles dans la langue hébraïque font valoir l’anomalie
grammaticale du texte hébreu. Littéralement il doit se traduire : dans le
principe les Dieux créa. Pourquoi cette forme étrange ? Parce que la pensée
doit l’emporter sur les mots, et que devant la volonté souveraine de Celui qui,
dans la première parole inspirée de Son premier organe, veut révéler Sa divine
essence, doivent fléchir toutes les lois de la grammaire. Elohim, les dieux, au
pluriel, indique en Dieu la pluralité (les personnes ; comme l’unité d’essence
est indiquée par le verbe singulier Bara, créa. Corn.
a Lapid. In
Gen., I, 1.)
L’histoire de la création du monde matériel commence donc par la
révélation du dogme de la Trinité. De la même manière commence l’histoire de la
création de l’homme. Faisons l’homme à Notre image et ressemblance, dit le
Créateur (Gen., I, 26.) ; et le divin ouvrier se burine Lui-même en caractères
indélébiles, jusque dans l’essence de cette nouvelle créature.
Remarquons d’abord la profondeur du langage biblique : ces deux
mots image et ressemblance ne sont pas une répétition inutile. L’un est le
préambule de l’autre. Tous deux réunis révèlent à l’homme et ses rapports avec
Dieu et le but de sa vie.
Au Père de la race humaine et à chacun de ses descendants, ils
disent : «Doué de la triple faculté de te souvenir, de connaître et d’aimer, tu
es fait à l’image du Dieu Trinité. Cette image est empreinte jusque dans les
profondeurs de ton être. Juif, païen, catholique, hérétique, juste ou pécheur,
qui que tu sois et quoi que tu fasses, tant qu’il sera vrai que tu es homme, il
sera vrai que tu es l’image de Dieu. Damné, tu la porteras dans l’enfer, et les
flammes éternelles la brûleront sans la détruire. » (S. Bern., serI de Annuntiat.)
« La conserver n’est pas le but de ta vie ; c’est de la
perfectionner, jusqu’à former en toi la ressemblance avec Dieu . Telle est la
loi de ton être et la condition de ton bonheur. Pêcheur, tu perds cette
ressemblance ; juste sur la terre, tu l’as, mais imparfaite ; saint dans le
ciel, tu la posséderas dans sa perfection. Alors, et alors seulement, tu
pourras dire : J’ai atteint le but de ma création ; je suis semblable à Dieu». (S. Th., I p., q. XCIII, art. 8, ad 3.)
Si nulle doctrine n’est plus lumineuse, nulle n’est plus certaine.
«A l’image de Dieu imprimée dans mon âme, dit saint Basile, je dois l’usage de
la raison ; à la grâce d’être chrétien, la ressemblance avec Dieu». Et saint
Jérôme (S Basil. homil. x in hexæm): «Il faut remarquer que l’image seulement
est faite en nous : par la création ; la ressemblance, par le baptême» (S.
Hier., in illud Ezech., c. XXVII, In signaculum...). Et saint Chrysostome :
«Dieu dit image , à cause de l’empire de l’homme sur toutes les créatures ;
ressemblance, afin que dans la mesure de nos forces nous nous rendions
semblables à Dieu par la mansuétude par la douceur, par la vertu suivant le
précepte de Jésus-Christ Lui-même : Soyez semblables à votre Père qui est dans
les cieux» (St. Chrysost. in cap. I Gen., homil. IX, n. 3). Magnifique labeur, dont saint Jean fait briller à nos
yeux : le complément éternel, quand il écrit. Bien-aimés, maintenant nous
sommes les enfants de Dieu ; mais on ne sait encore : ce que nous serons : Nous
savons seulement que lorsqu’il apparaîtra, nous Lui serons semblables. Jean,
III,2.
Mais en quoi, consiste cette image de la Trinité que nous portons
en nous-mêmes ? Au nom, de tous, laissons parler deux grands maîtres de la
doctrine : saint Augustin et Bossuet. «En nous occupant de la création, dit le
premier, nous avons, autant qu’il dépendait de nous, averti ceux qui cherchent
la raison des choses, d’appliquer toute la force de leur esprit à considérer
les perfections invisibles de Dieu, dans ses œuvres extérieures, et principalement
dans la créature raisonnable, qui a été faite à l’image de Dieu. Là, comme dans
un miroir ils verront, s’ils sont capables de voir, la Trinité divine dans nos
trois facultés : la mémoire, l’intelligence et la volonté.
« Quiconque distingue clairement ces trois choses, gravées dans
son âme par la main du Créateur, et qui remarque combien il est grand de voir
dans cette âme créée, la nature immuable de Dieu rappelée, vue, aimée ; car on
se souvient par la mémoire, on voit par l’intelligence, on aime par la charité
: celui-là, sans contredit, trouve en lui-même l’image de la Trinité. Trinité
souveraine, objet éternel de la mémoire, de l’intelligence et de l’amour, que
la vie tout entière, doit avoir pour but de rappeler, de contempler et d’aimer»
(De Trinit., lib. XV, n. 33).
Après l’évêque d’Hippone, écoutons l’évêque de Meaux. Retraçant à
l’homme l’image auguste qu’il porte en lui-même et le conjurant d’en faire
l’objet continuel de son imitation : «Cette Trinité, dit Bossuet, incréée,
souveraine, toute puissante, incompréhensible, afin de nous donner quelque idée
de Sa perfection infinie, a fait une Trinité créée sur la terre... Si vous
voulez savoir quelle est cette Trinité créée dont je parle, rentrez en
vous-mêmes, et vous la verrez ; c’est votre âme.
« En effet, comme la Trinité très auguste a une source et une
fontaine de divinité, ainsi que parlent les Pères grecs, un trésor de vie et
d’intelligence, que nous appelons le Père, où le Fils et le Saint-Esprit ne
cessent jamais de puiser ; de même l’âme humaine a son trésor qui la rend
féconde. Tout ce que les sens lui apportent du dehors, elle le ramasse au
dedans ; elle en fait comme un réservoir que nous appelons la mémoire . Et de
même que ce trésor infini, c’est-à-dire le Père éternel, contemplant ses
propres richesses, produit son Verbe qui est Son image ; ainsi l’âme
raisonnable, pleine et enrichie de belles idées, produit cette parole
intérieure que nous appelons la pensée, ou la conception, ou le discours qui
est la vive image des choses.
« Car ne sentons-nous pas, Chrétiens, que lorsque nous concevons
quelque objet, nous nous en faisons nous-mêmes une peinture animée, que
l’incomparable saint Augustin appelle le fils de notre cœur : Filius tordis
nostri. Enfin, comme, en produisant en nous cette image qui nous donne
l’intelligence , nous nous
plaisons à entendre, nous aimons par conséquent cette intelligence ; et ainsi
de ce trésor qui est la mémoire, et de l’intelligence qu’elle produit, naît une
troisième chose qu’on appelle amour , en laquelle sont terminées toutes les
opérations de notre âme.
« Ainsi du Père qui est le trésor, et du Fils qui est la raison et
l’intelligence, procède cet Esprit infini, qui est le terme de l’opération de
l’un et de l’autre. Et comme le Père, ce trésor éternel, se communique sans
s’épuiser ; ainsi ce trésor invisible et intérieur que notre âme renferme en
son propre sein, ne perd rien en se répandant : car notre mémoire ne s’épuise
pas par les conceptions qu’elle enfante ; mais elle demeure toujours féconde, comme
Dieu le Père est toujours fécond».
Et ailleurs : « Nous l’avons dit, la Trinité reluit magnifiquement
dans la créature raisonnable. Semblable au Père, elle a l’être ; semblable au
Fils, elle a l’intelligence ; semblable au Saint-Esprit, elle a l’amour.
Semblable au Père et au Fils et au Saint-Esprit, elle a dans son être, dans son
intelligence, dans son amour une même félicité et une même vie. Vous ne sauriez
lui en rien ôter sans lui ôter tout. Pleureuse créature et parfaitement
semblable, si elle s’occupe uniquement de lui. Alors, parfaite dans son être,
dans son intelligence, dans son amour, elle entend tout ce qu’elle est, Elle
aime tout ce qu’elle entend. Son être et ses opérations sont inséparables. Dieu
devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son intelligence
et la vie de son amour. Elle ne dit, comme Dieu, qu’une parole qui comprend
toute sa sagesse. Comme Dieu, elle ne produit qu’un seul amour, qui embrasse
tout son bien. Et tout cela ne meurt point en elle. «La grâce survient sur ce
fond et relève la nature ; la gloire li est montrée et ajoute son complément à
la grâce. Heureuse créature, encore un coup, si elle sait conserver son bonheur
! Homme, tu l’as perdu ! où s’égare ton intelligence ? où se va noyer ton amour
? Hélas ! hélas ! et sans fin hélas ! reviens à ton origine». Reviens ; et, si
tu veux connaître ta dignité et le but de ton existence, ne regarde ni le ciel,
ni la terre, ni les astres, ni les éléments, ni tout cet univers qui
t’environne : regarde-toi, ô homme ! Écoute, non plus la voix qui sort des
créatures mais la voix qui vient de toi. Tu es toi-même le prédicateur de la
Trinité. Partout où tu te portes, tu en portes l’image. Respecte-la, aime-la,
copie-la, fais-toi à Sa ressemblance : ton bonheur est à ce prix. Dans les
grands événements qui anarquent la vie de l’homme primitif, la Trinité
reparaît. Adam est tombé. « Voilà, disent les divines personnes, Adam devenu
semblable à l’un de nous : Ecce Adam factus est quasi unus ex nobis». Autant
ces paroles sont .claires, interprétées dans le sens catholique, autant elles
sont absurdes, si elles n’indiquent pas la pluralité des personnes divines.
Dans ce cas, elles présentent .la signification suivante : voilà Adam devenu
semblable à l’un de moi. Satan veut jeter les fondements de la Cité du mal.
Pour la bâtir, il réunit les hommes dans les plaines de Sennaar. La ville et la
tour qui doit s’élever jusqu’au ciel montent à vue d’œil. Cette entreprise
audacieuse provoque une nouvelle manifestation de la Trinité. Comme les trois
personnes ont tenu conseil pour créer l’homme, elles se concertent pour le
punir. «Venez, se disent-elles ; descendons et confondons leur langage».
A son tour, Dieu veut former la Cité du bien. Abraham en sera la
pierre angulaire, et la Trinité lui apparaît. Au milieu de la vallée de Mambré
s’élevait la tente du Père des croyants. Un jour, vers l’heure de midi, le
charitable patriarche était assis sur sa porte, lorsque, levant les yeux, il
voit trois personnages debout devant lui. A ce spectacle, il tombe la face
contre terre et adore en disant au singulier : «Seigneur, si j’ai trouvé grâce
devant Vous, ne passez pas devant Votre serviteur».
Abraham voit trois personnes, et il n’adore qu’un seul Seigneur,
auquel il donne constamment le nom incommunicable de Jéhova. Que signifie ce
langage ? Consultons l’oracle, interprète infaillible de l’Écriture, la
tradition . «Voici soudain, dit un Père de l’Église, que la Majesté
incorporelle descend sur la terre, sous la figure corporelle de trois personnages.
Abraham court à leur rencontre. Il tend vers eux ses mains suppliantes, leur
baise les genoux et dit. : Seigneur, si j’ai trouvé grâce devant Toi, ne passe
pas devant Ton serviteur sans T’arrêter. Vous le voyez, le Père des croyants se
précipite à la rencontre de trois, et n’adore qu’un seul : unité en trois,
Trinité en un. Voici que la Majesté céleste prend place à la table d’un mortel,
accepte un repas, goûte des plats ; et il s’établit une conversation amicale,
familière, entre Dieu et un homme. A la vue de ces trois personnages, Abraham
comprend le mystère de la sainte Trinité ; et s’il n’adore en eux qu’un seul
Seigneur, c’est qu’il n’ignore pas que dans ces trois personnes il n’y a qu’un
seul Dieu». De ces manifestations multiples était résultée, chez les Juifs, la
connaissance certaine du dogme fondamental de la foi du genre humain, dans
l’ancienne alliance comme dans la nouvelle. «Les hommes éclairés, parmi les
Hébreux, dit saint Épiphane si profondément instruit des choses de sa nation,
enseignèrent de tout temps, et avec une entière certitude, la Trinité dans une
unique essence divine».
Un autre enfant d’Israël, non moins versé dans l’histoire
religieuse de la synagogue, M. Drach , s’exprime ainsi : «Dans les quatre
Évangiles, on ne remarque pas plus la Révélation nouvelle de la sainte Trinité,
point fondamental et pivot de toute la religion chrétienne , que celle de toute
autre doctrine déjà enseignée dans la synagogue, lors de l’avènement du Christ
comme, par exemple, le péché originel, la création du monde sans matière
préexistante et l’existence de Dieu.
«Quand Notre Seigneur donne à Ses disciples, qu’Il avait tous
choisis parmi les Juifs, la mission d’aller prêcher Son saint Évangile aux
peuples de la terre, Il leur ordonne de les baptiser au nom du Père, et du
Fils, et du Saint-Esprit. Il est clair que ces paroles, les seules des quatre
Évangiles, où les trois divines personnes soient nommées ensemble en termes
aussi exprès, ne sont pas dites comme ayant pour objet de révéler la sainte Trinité.
Si le Sauveur prononce ici les noms adorables du Père et du Fils, et du
Saint-Esprit, c’est pour prescrire la formule sacramentelle du baptême. La
mention du grand mystère en cette circonstance, à l’occasion du baptême,
produit sur l’esprit de quiconque lit l’Évangile l’effet d’un article de foi
déjà connu et pleinement admis parmi les enfants d’Israël «En un mot, les
évangélistes prennent pour point de départ le mystère de l’Incarnation. Ils
nous le révèlent et nous prescrivent d’y croire. Quant à celui de la Trinité,
qui le précède, qui en est la base dans la foi, ils s’en emparent comme d’un
point déjà manifeste, admis dans la croyance de la loi ancienne. Voilà pourquoi
ils ne disent nulle part : sachez, croyez qu’il y a trois personnes en Dieu. En
effet, quiconque est familiarisé avec ce qu’enseignaient l es anciens docteurs
de la synagogue, surtout ceux qui ont vécu avant la venue du Sauveur, sait que
la Trinité en un Dieu unique était une vérité admise parmi eux depuis les temps
les plus reculés ». (Harmonie de l’Église et de la Synagogue , t. Il, p.
277-279.) Cependant, il est une création plus noble que celle de l’univers
matériel, plus noble que celle de l’homme lui-même, c’est la création du
chrétien . Comme les deux premières, ce troisième chef-d’œuvre commence par la
révélation du dogme de la Trinité . La plénitude des temps est accomplie : le
Verbe, par qui tout a été fait, est descendu sur la terre pour régénérer Son
ouvrage. Un monde nouveau, plus parfait que l’ancien, doit éclore à sa voix.
Lui-même va remonter à Son Père ; mais Ses apôtres ont reçu l’ordre et le
pouvoir de continuer cette merveilleuse création. Au moment solennel de Son
départ, Il laisse tomber de Ses lèvres divines le nom ineffable de Jéhovah,
qu’Il n’avait point encore prononcé dans Son entier, et dont l’énoncé complet
devait être, suivant la tradition prophétique de la synagogue, le signal de la
rédemption, universelle (1).
(1) La Trinité des personnes en un Dieu unique ne devait être enseignée publiquement, clairement, de l’ave u même des Rabbins, qu’à l’époque de l’avènement du Messie, notre juste, époque où le nom de Yéhova, qui annonce cet augus te mystère, aussi bien que l’Incarnation du Verbe, devait cesser d’être ineffable... Une de leurs antiquestraditions dit en termes formels : La Rédemption s’opérera par le Nom entier Yéhova ; quand une des trois personnes divines, inséparable des deux autres, se sera faite ce que signifie la dernière lettre du nom ineffable : HOMME-DIEU, Drach, ibid., t. II, p, 455.
Il leur dit : «Allez donc, enseignez toutes les nations et
baptisez-les au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit» (Math., XVIII,
19). Voilà, ou jamais, la parfaite égalité des Trois personnes, même puissance,
même vertu sanctifiante dans un seul Nom, c’est-à-dire dans une seule divinité
: quoi de plus clair !
Ainsi, l’homme, qui doit son être naturel à l’adorable Trinité,
lui devra son être surnaturel. Vie humaine et vie divine lui viennent de la
même source. Cette grande vérité sera écrite dans l’acte même de sa double
création. Sous tel climat qu’il naisse, pas un .fils d’Adam ne devient Fils de
Dieu sans que l’Église, sa mère, lui grave sur le front le cachet indélébile de
l’auguste Trinité.
Ce n’est pas assez. Comme, dans l’Ancien Testament, le Dieu en
trois personnes multiplia ses apparitions à l’homme primitif ; sous la loi de
grâce il les multiplie plus nombreuses et plus claires à l’homme nouveau.
Suivez le chrétien depuis le berceau jusqu’à la tombe : il ne saurait faire un pas
dans la vie sans rencontrer la Trinité. Baptisé au nom de la Trinité, est-il
revêtu de la force et rempli des lumières du Saint-Esprit ? C’est au nom de la
Trinité. Reçoit-il la chair vivifiante de son Rédempteur ? C’est au nom de la
Trinité. Recouvre-t-il la pureté de l’âme par la rémission de ses fautes ?
Est-il fortifié dans les dangers de la dernière lutte ? Devient-il, selon la
chair ou selon l’esprit, le père d’une nouvelle famille ? C’est encore au nom
de la Trinité. Retourne-t-il à sa dernière demeure terrestre ? Est-il confié à
la tombe comme un dépôt inviolable ? C’est toujours au nom de la Trinité.
Ainsi, de tel côté qu’il se tourne, qu’il élève ses regards vers
le firmament, qu’il les abaisse vers la terre ou qu’il les concentre sur
lui-même, partout l’homme voit briller le dogme auguste d’un Dieu en trois
personnes. Pour le nier, il faut qu’il nie l’univers, qu’il nie sa raison,
qu’il nie les Écritures, qu’il se nie lui-même, comme homme et comme chrétien.
Mais autant de fois il l’affirme, autant de fois il affirme la divinité du
Saint Esprit : notre tâche était de l’établir.
CHAPITRE III PREUVES DIRECTES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT
Les noms. - Tous les noms qui ne conviennent qu’à Dieu sont donnés
au Saint-Esprit : dans l’Ancien Testament, Jéhovah ; dans le Nouveau, Dieu. Les
attributs : l’éternité, l’immensité, l’intelligence in finie, la toute puissance. - Les œuvres : la création et la
régénération de l’homme et du monde. - La tradition : sain t Clément, saint Justin, saint Irénée, Athénagore,
Eusébe de Palestine, l’Église de Smyrne, Lucien, Tertullien, saint Denys
d’Alexandrie, Jules Africain, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, Rupert
: la liturgie, le signe de la croix, doxologie, le Gloria Patri .
La première chose à savoir du Saint-Esprit, c’est qu’Il est Dieu
comme le Fils et le Père ; qu’Il a la même nature, la
même divinité, les mêmes perfections ; qu’Il est comme Eux éternel,
tout-puissant, infiniment sage et infiniment bon ; digne comme Eux de la
confiance et de l’amour, des adorations, des prières et des louanges du ciel et
de la terre, des anges et des hommes. Voilà tout ce que nous professons, en
disant : Je crois au Saint-Esprit : Credo in Spiritum sanctum.
Or, dans les livres saints, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse
; dans l’enseignement, non interrompu pendant dix-huit siècles, des Pères de
l’Église et de l’Église elle-même, la divinité du Saint-Esprit ne brille pas
avec moins d’éclat que la divinité du Fils et du Père. La preuve en est dans
les témoignages cités jusqu’ici en faveur du dogme de la Trinité (2). Nous
pourrions nous en tenir là ; car rien n’est mieux fondé que notre foi à la
divinité du Saint-Esprit. Apportons néanmoins quelques preuves directes de
cette vérité fondamentale. Elles se présentent en foule dans les noms que
l’Écriture donne au Saint-Esprit ; dans les attributs qu’elle Lui reconnaît ;
dans les œuvres qu’elle Lui assigne ; dans la tradition des Pères et dans la
doctrine de l’Église.
Les noms . Ils nous offrent de la divinité du Saint-Esprit deux
genres de preuves : l’une négative, et les autres positives. La première
résulte de ce fait péremptoire, que jamais dans les Écritures de l’Ancien ou du
Nouveau Testament, le Saint-Esprit n’est appelé créature. Cependant nous
trouvons, dans les prophètes et dans les apôtres, la brillante énumération des
principales créatures du ciel et de la terre. David nous la donne plusieurs
fois dans les Psaumes (Entre autres, ps. 148 et 162). Daniel la répète
magnifiquement dans le cantique des trois enfants de Babylone. Parmi tous les
chefs-d’œuvre de la puissance créatrice, nulle mention du Saint-Esprit.
(2) On trouvera les autres dans les grands théologiens : Vitasse, De Triritate ; Pélau, De dogmatibus theologicis, etc. s Entre autres, ps. 148 et 162.
Paul, ravi au troisième ciel, a vu les hiérarchies angéliques ; il
nomme, chacun par son nom, les ordres qui les composent. Dans aucun, son
regard, illuminé de la lumière de Dieu même, n’a découvert le Saint-Esprit.
Nulle part il ne le nomme parmi les créatures : chose, pourtant, qu’il n’aurait
pas manqué de faire, si le Saint-Esprit n’était pas Dieu. En effet, son sublime
recensement des créations angéliques a pour but de montrer que tout ce qui
n’est pas Dieu est au-dessous du Verbe Incarné (Col., I, 16 ; Ephes., I,
20-22). Non seulement il ne nomme jamais le Saint-Esprit parmi les créatures,
mais toujours il Le place sur la même ligne que le Père et le Fils et Le nomme
avec Eux.
Venons aux preuves positives. Dans l’Ancien Testament le nom de
Jéhovah, et dans le Nouveau le nom de Dieu sans modification, est, chacun le
sait, le nom incommunicable de Dieu (St Irénée, lib III, c. VI). Or ce double
nom est constamment donné au Saint-Esprit. Au second livre des Rois, David dit
: «L’Esprit de Jéhovah a parlé par moi, et Son discours est sorti de mes
lèvres» (II Rois, XXIII, 2). Quel est cet Esprit ? Le verset suivant nous
l’apprend aussitôt : « Le Dieu d’Israël m’a dit : Le Fort d’Israël a parlé» (II
Rois, XXIII, 3). D’où l’on voit que l’Esprit de Jéhovah est Jéhovah Lui-même,
le Fort, le Dieu l’Israël.
A son tour, Isaïe s’exprime ainsi : «Et le Seigneur des armées
(Jéhovah) a dit : Va, et dis à ce peuple : Vous écouterez avec attention, et
vous ne voudrez pas comprendre» (Is. VI, 9).
Quel est ce Dieu, ce Jéhovah des armées ? Le Saint-Esprit, répond
saint Paul. Dans sa prison de Rome, parlant aux Juifs incrédules accourus pour
l’entendre, il rappelle ce texte d’Isaïe et leur dit : «Le Saint-Esprit a eu
raison de dire par la bouche d’Isaïe : Va, et dis à ce peuple Vous écouterez
avec attention, et vous ne voudrez pas comprendre»(Act., XXVIII, 25). Ici
encore, celui qu’Isaïe appelle le Seigneur des armées, Jéhovah, le Dieu
d’Israël, le vrai Dieu, en un mot : l’Apôtre nous dit que c’est le
Saint-Esprit. Pouvait-il enseigner plus clairement la divinité de la troisième
personne de l’auguste Trinité ?
Ce n’est pas seulement dans Isaïe, c’est dans tous les livres de
l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’il est dit que
Dieu a parlé par les prophètes. Pour n’en citer que deux exemples : au début de
son Évangile, saint Luc s’exprime en ces termes : «Comme le Dieu d’Israël l’a
dit par la bouche de Ses saints prophètes dans la suite des siècles» (Luc, I,
70). Et saint Paul écrivant aux Hébreux : «Autrefois Dieu a parlé à nos pères
par les prophètes» (Hebr., I, 1). Eh bien ! ce Dieu inspirateur des prophètes,
c’est encore le Saint-Esprit. Nous ne pouvons pas en être plus assurés que par
le témoignage de saint Pierre lui-même. Voici ses paroles : «Il faut que
d’Écriture soit accomplie, comme le Saint-Esprit l’a prédit par la bouche de
David» (Act. I, 11). Et ailleurs : «C’est par l’inspiration du Saint-Esprit
qu’ont parlé les saints hommes de Dieu» ( II Pierre, I, 21).
De là, ce raisonnement aussi simple qu’il est concluant : celui
qui a parlé par les prophètes est le vrai Dieu. Or, c’est le Saint-Esprit qui a
parlé par les prophètes. Le Saint-Esprit est donc Dieu, vrai Dieu comme le Père
et le Fils. De plus, comme l’Écriture distingue le Saint-Esprit du Père et du
Fils, il en résulte clairement que le Saint-Esprit est une personne distincte
du Fils et du Père.
Dans une circonstance mémorable, le même apôtre proclame avec non
moins d’éclat la divinité du Saint-Esprit. Ananie trompe sur le prix de son
champ. A la tromperie, il ajoute un mensonge public. En présence de toute
l’Église de Jérusalem, Pierre lui dit : «Pourquoi Satan a-t-il tenté ton cœur
jusqu’à te faire mentir au Saint-Esprit ? ce n’est pas aux hommes que tu as
menti, c’est à Dieu» ( Act., V, 3-4). Ananie a menti au Saint-Esprit. Pierre
dévoile sa faute et lui dit : En mentant au Saint-Esprit, ce n’est ni aux
hommes ni à une simple créature que tu as menti, c’est à Dieu Lui-même. Donc le
Saint-Esprit est Dieu. La conséquence est logique et la conclusion inattaquable.
Les attributs. Même raisonnement que pour les noms. Il est Dieu
celui à qui conviennent tous les attributs de Dieu. Or, tous les attributs de
Dieu conviennent au Saint-Esprit. Les grands attributs de Dieu sont :
l’éternité, l’immensité, l’intelligence infinie, la toute-puissance : le
Saint-Esprit les possède tous.
L’éternité . Il est éternel celui qui a précédé tous les temps. Il
a précédé tous les temps, celui qui, en créant le monde, a créé le temps
lui-même. Or, le Saint-Esprit a créé le monde de concert avec le Père et le
Fils. «Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, et l’Esprit de Dieu
était porté sur les eaux» (Gen, I, 1-3)
L’immensité . Il est immense celui qui embrasse tous les lieux et
qui les remplit, au point que nul ne peut se soustraire à Sa présence.
«L’Esprit du Seigneur remplit le globe. Où irai-je loin de Votre Esprit ? Où
fuirai-je loin de Votre face ? Si je monte au ciel, Vous y êtes ; si je
descends dans l’enfer, Vous y êtes encore ; si je prends les ailes de l’aurore
et que je me transporte par delà les océans, c’est Votre main qui m’y conduira
et Vous me tiendrez de Votre droite» (Ps CXXXVIII, 710).
L’intelligence infinie. Il voit tout, Il connaît tout, Il sait
tout, celui pour qui le ciel et la terre n’ont point de secret ; qui pénètre
jusque dans leurs profondeurs les mystères de Dieu même ; qui embrasse la
vérité, toute la vérité dans le passé, dans le présent, dans l’avenir et qui en
est le docteur infaillible. Tel est le Saint-Esprit.
Parlant des merveilles de la céleste Jérusalem, saint Paul dit : «
L’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, et le
cœur de l’homme n’a jamais compris ce que Dieu prépare à ceux qui L’aiment ;
mais pour nous, Dieu nous L’a révélé par Son Esprit, car cet Esprit pénètre
tout, même les profondeurs de Dieu. Qui d’entre les hommes connaît ce qui est
dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, personne ne
connaît ce qui est en Dieu, sinon l’Esprit de Dieu... » (I Cor., II, 9-11). Et saint Jean : «Le Consolateur, le Saint-Esprit que Mon
Père enverra en Mon Nom, Vous enseignera toutes choses, vous rappellera tout ce
que je vous ai dit et vous annoncera tout ce qui doit arriver» (Jean, XIV, 26 ;
XV, 13)
Ces textes si clairs furent les armes victorieuses dont saint
Ambroise et les anciens Pères se servirent, pour confondre le négateur de la
divinité du Saint-Esprit, l’impie Macédonius.
La toute-puissance. Il est tout-puissant Celui qui fait sortir
l’être du néant, par un signe de Sa volonté, et dont toutes les œuvres dénotent
une puissance infinie. Tel est encore le Saint-Esprit. «Les cieux, disent les
prophètes, ont été créés par le Verbe du Seigneur, et leur constante harmonie
par l’Esprit de Sa bouche ; car l’Esprit de la sagesse créatrice est
tout-puissant» ( Ps. 32, 6 ; Sap. VII, 21-23)
Les œuvres . Nous ne ferons qu’effleurer ce vaste sujet, puisque
nous devons en traiter avec détail dans la suite de notre ouvrage. Les œuvres
de Dieu sont de deux sortes : les œuvres de la nature et les œuvres de la grâce
. Or toutes ces œuvres sont attribuées au Saint-Esprit, comme au Fils et au
Père. Dans l’ordre naturel, la création de l’homme et du monde : nous venons de
le voir par les témoignages des livres saints. Ajoutons seulement la parole si
précise du saint homme Job : «C’est ’l’Esprit de Dieu qui m’a créé : Spirites
Dei fecit me» (XXXIII, 4)
Dans l’ordre de la grâce, la régénération de l’homme et du monde.
Le prophète nous l’enseigne : «Vous enverrez Votre Esprit, et tout sera créé ;
et Vous renouvellerez la face de la terre» (Ps. 103, 30). Et plus clairement
encore le Maître des prophètes : « Si quelqu’un ne renaît de l’eau et du
Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu» (Jean, III, 5). Et la
formule même de la régénération universelle : «Allez donc, enseignez toutes les
nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit» (Matth.,
XXVIII, 19).
Quelle égalité plus parfaite ! «Oh ! oui, Esprit sanctificateur,
s’écrie Bossuet,.Vous êtes égal au Père et au Fils, puisque nous sommes
également consacrés au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et que
Vous avez avec eux un même temple qui, est notre âme, notre corps (I Cor., III,
16-17 ; VI, 19), tout ce que nous sommes. Rien d’inégal ni d’étranger au Père
et au Fils ne doit être nominé avec Eux en égalité. Je ne veux pas être baptisé
ni consacré au nom d’un conserviteur, je ne veux pas être le temple d’une
créature : ce serait une idolâtrie de lui bâtir un temple, et à plus forte
raison d’être et de se croire soi-même son temple» (Elév. Sur les myst.,II
Serm., Elév. 5)
La tradition . Elle s’est exprimée par la voix des Pères et des
docteurs. Non moins précise que celle de l’Ecriture, sa parole a traversé les
siècles, sans cesse reproduite par de nouveaux organes.. Nous la voyons même
immobilisée dans des monuments qui remontent jusqu’au berceau du christianisme.
Les échos de l’Orient et de l’Occident redisaient encore les derniers accents
de la voix des apôtres, saint Jean était à peine descendu dans la tombe,
lorsque parurent les premiers apologistes chrétiens. Au rapport de saint
Basile, le pape saint Clément, troisième successeur de saint Pierre, martyrisé
vers l’an 100, avait coutume de faire cette prière : Vive Dieu et Notre
Seigneur Jésus-Christ et le Saint-Esprit. (Lit. de Spir. sanct., c. XXIX, n.
72). Dans son éloquent plaidoyer, présenté à l’empereur Antonin, vers l’an 120,
saint Justin s’exprime ainsi : « Nous honorons et adorons en esprit et en
vérité le Père et le Fils et le Saint-Esprit» ( Apolog. 1 n.6). Ce que saint Justin avait dit à Rome,
quelques années plus tard, saint Irénée l’enseignait dans les Gaules. «Ceux,
ditil, qui secouent le joug de la loi et se laissent emporter à leurs
convoitises, n’ayant aucun désir du Saint-Esprit, l’apôtre les appelle avec
raison des hommes de chair» (Cité par saint Basile, en preuve de la divinité du
Saint-Esprit. Lib, de Spir. sanct., c. XXIX, n. 72).
A la même époque, Athénagore demandait : «N’est-il pas étrange
qu’on nous appelle athées, nous qui prêchons Dieu le Père et Dieu le Fils et le
Saint-Esprit ?» (Legat. pro christian., n. 12 et
24).
Son contemporain, Eusèbe de Palestine, pour s’encourager à parler,
disait : «Invoquons le Dieu des prophètes, auteur de la lumière, par notre
Sauveur Jésus-Christ avec le Saint-Esprit» (Ap. Baril, ibid).
Vingt ans à peine se sont écoulés, et nous trouvons le témoignage,
non plus d’un seul homme, mais de toute une Église. L’an 469, les fidèles de
Smyrne écrivent à ceux de Philadelphie l’admirable lettre dans laquelle ils
racontent que saint Polycarpe, leur évêque et disciple de saint Jean, près de
souffrir le martyre, a rendu gloire à Dieu en ces termes : «Père de Votre
bien-aimé Fils Jésus-Christ, béni soit-il, Dieu des anges et des puissances,
Dieu de toute créature, je Vous loue, je Vous bénis, je Vous glorifie, par
Jésus-Christ Votre Fils bien aimé, pontife éternel, par qui gloire à Vous avec
le Saint-Esprit, maintenant et aux siècles des siècles» (Epist. Smyrn. Eccl., apud Baron., an. 169).
Que la divinité du Saint-Esprit fût un dogme de la foi chrétienne,
les païens eux-mêmes le savaient. Dans son
dialogue intitulé Philopatris, un de leurs plus grands ennemis, Lucien,
introduit un chrétien qui invite un catéchumène à jurer par le Dieu souverain,
par le Fils du Père, par l’Esprit qui en procède, qui font un en trois, et
trois en un, ce qui est le vrai Dieu.
Au troisième siècle nous trouvons, en Occident, le redoutable
Tertullen. Son livre de la Trinité, contre Praxéas, commence ainsi : «Praxéas,
procureur du diable, est venu à Rome faire deux œuvres de son maître : il a
chassé le Paraclet et crucifié le Père. L’ivraie praxéenne a germé. Dieu
aidant, nous l’arracherons ; il nous suffit pour cela d’opposer à Praxéas le
symbole qui nous vient des apôtres. Nous croyons donc toujours, et maintenant
plus que jamais, en un seul Dieu, qui a envoyé sur la terre Son Fils qui, à son
tour, remonté vers Son Père, a envoyé le Saint-Esprit, sanctificateur de la foi
de ceux qui croient au Père, et au Fils et au Saint-Esprit. Bien qu’ils soient
inséparables, cependant autre est le Père ; autre le Fils, autre le
Saint-Esprit» (Adv. Prax, c. I, II, IX, édit. Pamel).
De l’Orient nous arrive le témoignage du saint évêque martyr,
Denys d’Alexandrie. Faussement accusé de sabellianisme, il termine sa défense
par ces remarquables paroles : «Nous conformant en tout à la formule et à le
règle reçue des évêques qui ont vécu avant nous, unissant notre voix à la leur,
nous vous rendons grâces et nous mettons fin à cette lettre : ainsi à Dieu le
Père, et au Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur avec le Saint-Esprit, soit la
gloire et l’empire aux siècles des siècles. Amen» (Apud S. Basil., ubi supra,
n. 72).
La glorieuse formule de foi n’échappe pas à Jules Africain. Au
cinquième livre de son Histoire, il dit «Pour nous qui avons appris la force de
ce langage et qui n’ignorons pas la grâce de la foi, nous remercions le Père
qui nous a donné, à nous ses créatures, le Sauveur de toutes choses,
Jésus-Christ, à qui gloire et majesté avec le Saint-Esprit dans tous les
siècles» (Apud S. Basil., ubi supra ; n. 73).
Au quatrième siècle, voici les deux grandes lumières de l’Église
orientale, saint Basile et saint Grégoire de. Nazianze.
Le premier commence par citer deux usages, témoins vivants de la foi
immémoriale à la divinité du Saint-Esprit, les
prières lucernaires et l’hymne d’Athénogène. «Il a paru bon à nos pères, dit-il
de ne pas recevoir en silence le bienfait de la lumière du soir, mais de rendre
grâces aussitôt qu’elle brille. Quel est l’auteur de la prière, qu’on récite en
action de grâces lorsqu’on allume les lampes, nous ne le savons pas ; mais le
peuple prononce cette antique formule, que nul n’a jamais taxée d’impiété : Louange
au Père, et au Fils et au Saint-Esprit. Qui connaît l’hymne d’Athénogène,
laissée par ce martyr, ses disciples, comme un préservatif, lorsqu’il marchait
au bûcher, sait ce que les martyrs ont pensé du SaintEsprit» (1).
L’illustre évêque devient lui-même un puissant organe de la
tradition. «Le Saint-Esprit, dit-il, est appelé saint, comme le Père est saint,
comme le Fils est saint ; saint non comme la créature qui tire sa sainteté du
dehors, mais saint par l’essence même de Sa nature. Aussi, Il n’est pas
sanctifié, mais Il sanctifie. Il est appelé bon, comme le Père est bon, parce
que la bonté lui est essentielle ; de même, Il est appelé droit, comme le
Seigneur Dieu Lui-même est droit, parce qu’Il est de Sa nature la droiture
même, la vérité même, la justice même, sans variation, sans altération, à cause
de l’immutabilité de Sa nature. Il est appelé Paraclet, comme le Fils Lui-même
; en sorte que tous les noms communs au Père et au Fils conviennent au
Saint-Esprit, en vertu de la communauté de nature. Où trouver une autre
origine?» (Lib. de Spirit. sanct., c. XIX, n. 48).
Écoutons maintenant son ami, saint Grégoire de Nazianze : «Le
Saint-Esprit a toujours été, Il est et Il sera ; Il n’a point eu de
commencement, Il n’aura point de fin, pas plus que le Père et le Fils, avec
lesquels Il est inséparablement uni. Il a donc toujours été participant de la
divinité et ne la recevant pas ; perfectionnant et n’étant pas perfectionné ;
remplissant tout, sanctifiant tout, et n’étant ni sanctifié ni rempli ; donnant
la divinité et ne la recevant pas ; toujours le même et toujours égal au Père
et au Fils ; invisible, éternel, immense, immuable, incorporel, essentiellement
actif, indépendant, tout-puissant ; vie et père de la vie ; lumière et foyer de
lumière ; bonté et source de bonté, inspirateur des prophètes, distributeur des
grâces ; Esprit d’adoption, de vérité, de sagesse, de prudence, de science, de
piété, de conseil, de force, de crainte ; qui possède tout en commun, avec le
Père et le Fils : l’adoration, la puissance, la perfection, la sainteté» (Orat.
in die Pentecost).
Quoi de plus clair que ce passage auquel il serait facile d’en
ajouter beaucoup d’autres de la même époque ? Ni moins formels ni moins
nombreux sont les témoignages des temps postérieurs : un seul suffira. «Nous
croyons au Saint-Esprit, dit Rupert, et nous le proclamons vrai Dieu et
Seigneur, consubstantiel et coéternel au Père et au Fils, c’est-à-dire
absolument le même en substance que le Père et le Fils, mais non le même quant
à la personne. En effet, comme autre est la personne du Père et autre la
personne du Fils ; ainsi, autre est la personne du Saint-Esprit.
« Mais la divinité, la gloire, la majesté du Père et du Fils, sont
la divinité, la gloire, la majesté du Saint-Esprit. Afin de distinguer la
personne du Fils de la personne du Saint-Esprit, nous disons que le Fils est le
Verbe et la Raison du Père, mais Verbe substantiel, Raison éternellement et
substantiellement vivante ; et du Saint-Esprit, nous disons qu’Il est la
Charité ou l’Amour du Père et du Fils, non charité accidentelle, amour
passager, mais Charité substantielle et Amour éternellement subsistant» (De
operib. Spir. sanct., lib. I, c. III).
Et, pour faire ressortir avec éclat la divinité du Saint-Esprit,
le profond théologien ajoute : « Voulons-nous avoir quelque idée de cet Amour
et de sa majestueuse puissance ? Prenons deux créatures du même genre, et de la
même espèce, dont l’une le possède et, dont, l’autre en est privée. Si c’est
parmi les anges : l’un est Lucifer ; l’autre saint Michel ; parmi les hommes :
l’un est Pierre, l’autre Judas. La seule chose qui fait la différence entre ces
deux anges et entre ces deux hommes, c’est que l’un est participant du
Saint-Esprit, l’autre, non. A la majesté du Verbe qui les a créés, l’un et
l’autre doivent d’être raisonnables ; ils ne diffèrent entre eux, comme il
vient d’être dit, que par la participation ou la privation de l’amour éternel.
Cet exemple fait briller le caractère propre de l’opération du Saint-Esprit :
au Verbe éternel, la créature raisonnable doit d’être ; au Saint-Esprit, d’être
bien» (Ibid.)
La grande parole des siècles s’est incarnée dans plusieurs
pratiques, éminemment traditionnelles : nous voulons parler des trois
immersions dans le baptême ; du Kyrie répété trois fois en l’honneur de chaque
personne divine ; du trisagion chanté dans la liturgie ; du signe de la croix,
de la doxologie et du Gloria Patri. Ces deux prières surtout sont la
proclamation éclatante du dogme de la Trinité, par conséquent de la divinité du
Saint-Esprit. Echo terrestre du trisagion éternel des séraphins, ces admirables
formules terminent toutes les hymnes et tous les psaumes de l’office. Depuis
les temps apostoliques, elles se répètent jour et nuit, sur tous les points du
globe, par des milliers de bouches sacerdotales. Il en est de même du signe de
la croix. Ce signe auguste, dont l’origine n’est pas de la terre , redit d’une
voix infatigable à tous les échos du monde et à tous les instants de la journée
: le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu. Plus ces usages
sont populaires, plus ils constatent l’ancienneté et l’universalité de la
tradition (2).
(1) Lit. de Spirit. Sanct., c. XXIX, n. 73. - La prière Iucernaire était déjà en usage en Occident du temps de Tertullien. Baronius écrit que Athénogène martyr et grand théologien, est le même qu’Athénagore, le célèbre apologiste. Martyrol., 18 janvier.
(2) En parlant du signe de la croix, Tertullien s’exprime ainsi : Harum et aliarum hujusmodi disciplinarum, si legem expostules Scripturarum, nullam inventes. Traditio tibi praetenditur auctrix, consuetudo confirmatrix et fides observatrice. De Coron. Milit., c. III.
CHAPITRE IV (SUITE DU
PRÉCÉDENT.)
Le Symbole des Apôtres, de Nicée, de Constantinople, de saint
Athanase. -Révolte de l’Esprit du mal contre le Saint-Esprit. - Macédonius. -
Son histoire. - Son hérésie. - Concile général de Constantinople. - Il venge la
divinité du Saint-Esprit. - Sa lettre synodale. - Nouvelle attaque de Satan
contre le Saint-Esprit. - Le socinianisme. Histoire des deux Socin. - Leur
hérésie plus radicale que celle de Macédonius. - Le Concile de Trente.
Il nous reste à couronner toutes les preuves directes de la
divinité du Saint-Esprit par l’enseignement de l’Église. Ce qu’elle va nous
apprendre est la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. En effet, il lui
a été dit « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père,
et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder toutes les vérités
que Je vous ai confiées ; car voici que Je suis avec vous tous les jours
jusqu’à la fin du monde» (Matth., XXVIII, 19-20).
Le Verbe Incarné ne serait pas Dieu, si l’Église, avec laquelle Il
a promis d’être tous les jours, pendant tous les siècles, pouvait enseigner une
seule fois une seule erreur, si petite qu’on la suppose, ou laisser périr une
seule
des vérités confiées à sa garde. Ainsi, les protestants qui nient
la perpétuelle infaillibilité de l’Église nient virtuellement la divinité de
Notre Seigneur. Leur Dieu n’est pas le vrai Dieu : c’est un Dieu impuissant ou
menteur. Impuissant, puisqu’il n’a pas pu empêcher l’enseignement de l’erreur ;
menteur, puisqu’il ne l’a pas voulu, après avoir promis de le faire.
Or, parmi toutes les vérités dont la garde et l’enseignement ont
été remis à l’Église, brille au premier rang la divinité du Saint-Esprit. Comme
celle du Fils et du Père nous la voyons écrite en caractères ineffaçables dans
le Symbole des Apôtres, dans le symbole de Nicée, dans le Symbole de
Constantinople et dans le Symbole de saint Athanase.
Résumant avec une précision inimitable la doctrine des trois
autres, ce dernier s’exprime ainsi : «La foi catholique est d’adorer un seul
Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’unité, ne confondant point les
personnes et ne séparant point la substance. En effet, autre est la personne du
Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Mais, du Père, et du
Fils et du Saint Esprit, la divinité est une, la gloire égale, la majesté
coéternelle. Tel le Père, tel le Fils, tel le Saint-Esprit. Incréé le Père,
incréé le Fils, incréé le Saint-Esprit. Immense le Père, immense le Fils,
immense le Saint Esprit. Éternel le Père, éternel le Fils, éternel le Saint
Esprit. Et cependant il n’y a pas trois éternels, mais un seul éternel ; de
même il n’y a pas trois incréés ni trois immenses, mais un seul incréé et un
seul immense. Ainsi Dieu le Père ; Dieu, le Fils ; Dieu, le Saint-Esprit. Et
cependant il n’y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu. (In
offec. Dom., ad Prim.)
A la vue de l’Esprit du bien se révélant au monde avec tant
d’éclat et marchant à grands pas à la reprise de possession des intelligences,
l’Esprit du mal comprit que son empire était menacé jusque dans ses fondements.
Pour en conjurer la ruine, il suscite en Orient et en Occident d’innombrables
négateurs du Saint-Esprit. Armés de sophismes, les Valentiniens, les
Montanistes, les Sabelliens, les Ariens, les Eunomiens, descendent
successivement dans l’arène. Avec une mauvaise foi et une opiniâtreté dont on
ne trouve la raison d’être que dans l’inspiration satanique, ils attaquent
hautement, de vive voix et par écrit, la divinité du Saint-Esprit,
triomphalement défendue par les docteurs catholiques. Mais, quand la passion
argumente, la raison n’est jamais sûre de vaincre. Les erreurs sur le
Saint-Esprit gagnent comme un cancer, jusqu’à Macédonius qui en fait une lèpre,
presque aussi étendue que l’arianisme. Quel fut cet homme, dont le nom, accolé
à celui d’Arius, rappelle si tristement un des plus fameux hérésiarques de la
primitive Église ? Macédonius était patriarche de Constantinople. Élevé à cette
dignité, en 354, par les Ariens dont il partageait les erreurs, il exerça
contre les Novatiens et les catholiques des violences qui le rendirent odieux,
même à l’empereur Constance, son protecteur. Dans un conciliabule tenu à
Constantinople, en 360, et présidé par Acace et Eutrope, les Ariens le
déposèrent et le firent exiler de la capitale. Rétabli sur son siège par ordre
de l’empereur, il se montra l’ennemi juré des catholiques et des Ariens. Contre
ces derniers, il soutint la divinité de Notre-Seigneur, et contre les premiers,
il nia la divinité du Saint-Esprit, dont il fit une simple créature, plus
parfaite que les autres. Un an après, en 361, l’hérésiarque, dépouillé une
seconde fois de sa dignité, mourut, comme Arius, misérablement. Cependant la
zizanie de ses erreurs était tombée dans beaucoup de têtes séditieuses. Riches
de faconde, d’artifice et de scélératesse, les macédoniens formèrent une secte
si nombreuse, que l’Église eut peine à l’extirper (Battaglini, Ist. univ. di
tutti i concil., p. 135, ed. in-fol). Les principaux furent Marathon, évêque de
Nicomédie ; Éleusius de Cyzique, ordonnés par Macédonius ; Sophrone, évêque de
Pompéopolis, dans la Paphlagonie, et Eustase de Sébaste, en Arménie. Comme tous
les novateurs, les macédoniens, appelés aussi Pneumatomaques, c’est-à-dire
ennemis du Saint-Esprit, ou Marathoniens, du nom de l’évêque de Nicomédie,
affectaient un extérieur grave et des mœurs austères. Grâce à cet artifice, ils
séduisaient le peuple et les moines, parmi lesquels ils s’attachaient à semer
leurs erreurs. Malgré les efforts de l’Église d’Orient, l’hérésie, loin d’être
étouffée, étendait ses ravages. Vingt ans de luttes inutiles firent comprendre
à Théodose la nécessité d’un concile général. De concert avec le pape saint
Damase, le pieux empereur convoqua l’auguste assemblée, à Constantinople, pour
le mois de mai de l’an 381 (Vid. Baron., an. 381, n. 19). Elle se
trouva composée de cent cinquante évêques. A leur tête, on voyait saint
Grégoire de Nazianze, saint Cyrille de
Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile ;Mélèce, évêque
d’Antioche ; Ascolius de Thessalonique, et, en dehors de l’ordre des évêques,
l’illustre docteur saint Jérôme. Afin d’ôter tout prétexte, soit de nullité du
concile, soit de jugement rendu sans avoir ouï les parties, l’empereur demanda
que les macédoniens fussent convoqués avec les catholiques. Ils y furent, en
effet, représentés par trente-six évêques, dont les deux principaux étaient :
Éleusius de Cyzique et Marianus de Lampsaque.
Entre les mains des Pères se trouvait la formule de foi de
l’Église catholique, envoyée en 353 par le pape saint
Damase à Paulin, évêque d’Antioche ; de plus, le Symbole de Nicée. Les évêques rendirent
témoignage de la foi de leurs Églises, entièrement conforme â ces deux
monuments. Quant aux macédoniens, ils furent entendus, leurs sophismes réfutés,
et eux-mêmes convaincus d’être des novateurs, en opposition avec la foi
catholique , avec la foi des apôtres .
Ainsi, en proclamant solennellement la divinité du Saint-Esprit,
le concile ne fit pas un nouvel article de foi ; il se contenta de constater le
dogme et, en le définissant, de le mettre à l’abri des attaques de l’hérésie. A
l’exemple du concile de Nicée, qui, pour anéantir l’arianisme, avait ajouté
quelques explications au Symbole des Apôtres, le concile de Constantinople
confondit les macédoniens et assura l’orthodoxie de la doctrine, en développant
l’article du Symbole de Nicée sur le Saint-Esprit.
La divinité du Saint-Esprit n’étant point attaquée, le concile de
Nicée avait dit simplement : Et au Saint-Esprit, la Sainte Eglise catholique,
etc. Expliquant ces paroles, les Pères de Constantinople ajoutèrent : Et au
Saint-Esprit, Seigneur et vivificateur, qui procède du Père et qui, avec le
Père et le Fils, est adoré et conglorifié : qui a parlé par les prophètes. La
lecture solennelle de cet article fut suivie incontinent des applaudissements
du concile et des anathèmes contre l’hérésie.
D’une voix unanime, les évêques s’écrièrent : « Voilà la foi des
orthodoxes ! c’est ainsi que nous croyons tous. Malédiction et anathème à
quiconque tiendrait une autre doctrine, que celle qui vient d’être définie, et
qui attaquerait la foi de Nicée, que nous approuvons, que nous jurons, que nous
professons, déclarant impies, iniques, perverses, hérétiques, les opinions des
ariens, des eunomiens, des sabelliens, des marcellianistes, des fontiniens, des
apollinaristes et de tous ceux qui adhèrent à leurs doctrines, qui les prêchent
ou qui les favorisent ! » (Vid. Baron., an. 381, n. 39).
Afin de rendre leur définition plus respectable encore s’il était
possible, en lui imprimant un nouveau cachet de catholicité, les Pères de
Constantinople adressèrent une lettre synodale à tous les évêques d’Occident.
En voici la teneur : «A nos très vénérables frères et collègues Damase,
Ambroise, Brittonius, Valérien et autres saints évêques, réunis dans la grande
ville de Rome. Le dogme que nous avons défini doit être approuvé par vous et
par tous ceux qui ne pervertissent pas la parole de la vraie foi. En effet, il
est de toute antiquité ; il est conforme à la formule du baptême ; il nous
enseigne à croire au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; c’est-à-dire
à la divinité, à la puissance et à l’unité de substance du Père, et du Fils, et
du Saint-Esprit ; à l’égalité de dignité et à la coéternité d’empire en trois
hypostases ou personnes infiniment parfaites.
« De cette sorte, il n’y a plus de prise pour la pestilentielle
hérésie de Sabellius, qui, confondant les personnes, détruit leurs propriétés
respectives ; ni pour les blasphèmes des eunomiens, des ariens et des autres
qui attaquent le Saint-Esprit, divisent l’essence, la nature ou la divinité, et
introduisent dans la Trinité, qui est incréée, consubstantielle et coéternelle,
une nature postérieurement engendrée ou créée, ou d’une essence différente. (Apud Theodoret., lib. V. c. IX).
Il résulte de cette lettre que les évêques d’Occident étaient
assemblés à Rome, avec le pape Damase, pour détruire l’hérésie de Macédonius,
en même temps que les évêques d’Orient l’anathématisaient à Constantinople.
Jamais accord plus parfait, jamais unanimité plus grande, jamais condamnation
plus solennelle et plus irrévocable.
Frappé de ce coup de foudre, Satan fut de longs siècles sans oser
relever la tête et attaquer directement la divinité du Saint-Esprit . Enfin, le
retour de son règne arriva. Avec la Renaissance, on voit reparaître toutes les
erreurs et toutes les hérésies qu’on croyait à jamais éteintes ; elles
reparaissent même plus subtiles, plus audacieuses et plus complètes que dans
l’antiquité. Ainsi, les sociniens renouvellent, en la développant, l’hérésie de
Macédonius. Les auteurs de cette secte furent les deux Socin, oncle et neveu.
Le premier naquit à Sienne en 1525. Malgré les anathèmes du
concile de Latran, le rationalisme, alimenté par l’étude fanatique des auteurs
païens, envahissait l’Europe. Socin fut nourri dans cette atmosphère
empoisonnée. A peine sorti du collège, il assista, en 1546, au fameux
conciliabule de Vicence, où la destruction d u christianisme fut résolue Fidèle
aux engagements qu’il y contracta et aux principes de son éducation, le jeune
libre penseur employa toute sa vie à renouveler l’arianisme et le
macédonianisme, afin de saper le christianisme par sa base.
Né à Sienne, en 1539, le second hérita de l’esprit anticatholique
de son oncle et fut un des plus ardents promoteurs de ses hérésies. Il avait
moins de vingt ans, que déjà la crainte de l’inquisition lui fit quitter
l’Italie. Il passa en France, de là en Suisse, où il publia ses impiétés.
Bientôt l’inquiétude de son esprit, jointe au désir de dogmatiser partout, le
conduisit en Pologne. Les lettrés l’accueillirent avec faveur ; un grand nombre
se déclarèrent ses partisans. C’est au milieu de cette troupe d’athées qu’il
mourut, en 1604. Dignes de leur maître, ses disciples voulurent tirer les
conséquences pratiques de ses doctrines. De grands excès furent commis ; le
peuple indigné les chassa. En haine de l’hérésie, de l’hérésiarque et de sa
suite, les cendres de Socin furent déterrées, menées sur les frontières de la
Petite Tartarie et mises dans un canon qui les envoya au pays des infidèles.
Nous avons dit que dans leurs impiétés contre le Saint-Esprit, les
sociniens avaient dépassé les macédoniens. Suivant saint Augustin, ces derniers
ne niaient pas l’existence personnelle du Saint-Esprit, mais sa divinité. Ils
étaient d’ailleurs orthodoxes sur les deux autres personnes de la sainte Trinité
(Lib. de haeresib., c. LII). Pour les sociniens, le Saint-Esprit n’est pas même
une créature : c’est un souffle, une force, une simple influence de Dieu sur
l’homme et sur le monde . La Trinité elle-même, un assemblage de mots sans
idées ; le péché originel, la grâce, les sacrements, le christianisme tout
entier, autant de chimères. C’est la négation païenne, la négation de Sextus
Empiricus, élevée à sa dernière formule et continuée par nos rationalistes
modernes.
A cette négation éhontée dans son expression, absurde dans son
principe, funeste dans ses conséquences, il suffit d’opposer et les témoignages
de la tradition que nous avons cités, et l’affirmation solennelle de tous les
dogmes attaqués, faite par le Concile de Trente, au commencement de ses immortels
travaux. «Nos prédécesseurs, disent les Pères, inauguraient leurs sessions par
la profession de la foi catholique et l’opposaient comme un bouclier
impénétrable à toutes les hérésies. A leur exemple, il nous paraît bon de
professer solennellement le symbole dont se sert la sainte Église romaine,
fondement unique et inébranlable de la foi, contre lequel les portes de l’enfer
ne prévaudront jamais : Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du
ciel et de la terre, et en un Seigneur Jésus-Christ, fils unique de Dieu et au
Saint-Esprit, Seigneur et vivificateur ; qui procède du Père et du Fils ; qui,
avec le Père et le Fils, est adoré et conglorifié ; qui a parlé par les
prophètes» (Conc. Trid., sess. III).
Ce symbole catholique, immuable comme la vérité même , expression précise de la foi des nations
civilisées, revêtu de la signature sanglante de douze millions de martyrs, est
la preuve éternellement triomphante de la divinité du Saint-Esprit, le refuge
assuré de tout esprit poursuivi par le doute, le roc inexpugnable du haut
duquel le chrétien défie Satan et ses suppôts, avec tous leurs sophismes et
toutes leurs négations.
Le macédonianisme et le socinianisme : telles sont les deux
grandes hérésies qui, à douze siècles de distance, ont attaqué, mais en vain,
la divinité du Saint-Esprit. Dans l’intervalle, une troisième s’est fait jour.
En apparence, moins fondamentale que les deux autres, elle a eu des
conséquences plus désastreuses. On voit qu’il s’agit de l’hérésie des Grecs sur
la Procession du Saint-Esprit. Mur de division, encore debout, entre l’Église
latine et l’Église grecque, il faut aujourd’hui, plus que jamais, la faire
connaître et la réfuter.
CHAPITRE V PROCESSION DU SAINT-ESPRIT
Ce que veut dire procéder. - Existence de processions en Dieu.
Preuves : l’Écriture, la tradition, la raison éclairée par la foi. - Passage de
saint Thomas. - Doctrine de saint Cyrille d’Alexandrie. - De saint Maxime. –
Deux processions en Dieu : preuves. - Procession du Saint-Esprit : explication
de Bossuet. - L’Eglise invariable dans sa doctrine. - Paroles de Vincent de
Lérins.
Organe infaillible du Verbe fait chair , pour instruire le genre
humain, l’Église catholique a toujours cru que la troisième personne de
l’adorable Trinité, égale en tout au Père et au Fils, procède de l’un et de
l’autre. De cette croyance invariable, les preuves abondent dans les quatre
Symboles, des Apôtres, de Nicée, de Constantinople et de saint Athanase, comme
dans les écrits des Pères grecs et latins, premiers témoins de l’enseignement
apostolique.
D’après son étymologie, le mot procéder veut dire passer d’un lieu
dans un autre. Au figuré, on l’emploie .pour désigner l’émanation ou la
production d’une chose qui sort d’une autre. L’Église catholique entend par
procession : L’origine et la production éternelle d’une personne divine d’une
autre personne, ou des deux autres.
Sur quoi il faut remarquer que, lorsqu’il s’agit de la Trinité, le
mot procession se prend en deux sens. Le premier, en tant qu’il s’applique à la
production du Fils et du Saint-Esprit, car on dit que l’un et l’autre
procèdent. Le second, en tant qu’il s’applique à la production particulière du
Saint-Esprit. En effet, le Fils et le Saint-Esprit formant deux personnes
distinctes, on dit du Fils qu’Il est engendré , et du Saint-Esprit simplement
qu’Il procède . (Vitesse, de Trinit., q. v, art. 1 et 2).
Que, dans le sens théologique du mot, il y ait procession en Dieu,
rien n’est plus clairement enseigné par l’Écriture, par la tradition, par la
raison elle-même. Qui ne connaît ces témoignages de l’Ancien Testament ? «Le
Seigneur M’a dit : Vous êtes Mon Fils ; c’est Moi qui aujourd’hui Vous ai
engendré. Je Vous ai engendré de Mon sein avant l’aurore» (Ps, II, 7 ; Ps, CVI,
3). Contemplant ; le Verbe : « Sa sortie, ajoute le prophète Michée, est dès le
principe, dès les jours de l’éternité» (Mich., V, 2). Or, l’idée de génération,
de sortie, d’origine, implique nécessairement l’idée de procession.
Le Nouveau Testament est encore plus explicite. Parlant de
lui-même, Notre Seigneur dit : « Je procède de Dieu et Je suis venu» (Jean,
VIII, 42). Courte et sublime parole par laquelle le Verbe Incarné Se révèle
tout entier ! Je procède de Dieu : voilà Sa génération éternelle ; et Je suis
venu : voilà Sa génération temporelle et Sa mission dans le monde. De Sa bouche
auguste, Il rend le même témoignage au Saint-Esprit : «Lorsque sera venu le
Paraclet, que Je vous enverrai de Mon Père, l’Esprit de vérité, qui procède du
Père» (Jean, XV, 26).
Fidèlement recueillie par la tradition, la pensée divine est
formulée dans le Symbole de saint Athanase qui l’exprime avec cette précision
irréprochable : «Le Fils est du Père seul : ni fait, ni créé, mais engendré. Le
Saint-Esprit, du Père et du Fils : ni fait, ni créé, ni engendré, mais
procédant»
A son tour la raison éclairée par la foi apporte au dogme
catholique l’appui solide de ses raisonnements. Elle dit : Dieu est l’être
parfait ; la fécondité est une perfection ; donc Dieu la possède. « Est-ce que
Moi, demande le Seigneur, qui fais engendrer les autres, Je n’engendrerai pas ?
Moi qui donne la génération aux autres, Je serai stérile ?» (Ps. LXVIII, 9).
Par l’organe de saint Cyrille de Jérusalem, elle ajoute : «Dieu est parfait,
non seulement parce qu’Il est Dieu, mais parce qu’Il est Père. Qui nie que Dieu
soit Père, ôte la fécondité à la nature divine ; il l’anéantit en Lui refusant
une perfection essentielle, la fécondité» (Tract. de Trinit., édit. Migne, t.
IX).
Expliquant cette divine fécondité, saint Jean Damascène continue :
«La raison ne permet pas de soutenir que Dieu soit privé de la fécondité
naturelle. Or, en Dieu, la fécondité consiste en ce que de Lui-même,
c’est-à-dire de Sa propre substance, Il puisse engendrer semblablement à Sa
nature» (De Fide orthod., lib.. I, c. VIII)
La distinction des personnes divines fournit à la raison une autre
preuve sans réplique. Il y a en Dieu trois personnes distinctes : nous l’avons
établi. Dans les personnes divines on ne voit que deux choses : la nature et le
rapport d’origine ou la procession : ainsi, dans le Père, la nature divine et
la paternité ; dans le Fils, la nature divine et la génération ; dans le
Saint-Esprit, la nature divine et la procession. D’où vient la distinction ? Ce
n’est pas de la nature, puisqu’elle est une et la même dans les trois personnes
; il reste donc qu’elle vienne de la communication différente de cette nature à
chacune des personnes divines.
Aussi, l’Ange de l’école parlant du Saint-Esprit, dit avec raison
: «Le Saint-Esprit est personnellement distinct du Fils, parce que l’origine de
l’un est distincte de l’origine de l’autre. Or, la différence d’origine
consiste en ce que le Fils est seulement du Père, tandis que le Saint-Esprit
est du Père et du Fils. Les processions ne se distinguent pas autrement» (I p.,
q. 36, art. 2, ad 7).
De là, cette profonde doctrine de saint Grégoire de Nazianze, que
les Grecs appellent le Théologien : «Le Fils n’est pas le Père, mais Il est ce
qu’est le Père ; le Saint-Esprit n’est pas le Fils, mais Il est ce qu’est le
Fils. Ces trois sont un par la divinité ; et cet un est trois par les
propriétés distinctes» (Orat. XXXVII).
Pour expliquer l’unité de la nature divine, qui demeure entière et
indivisible dans trois personnes parfaitement distinctes, rappelons une
comparaison souvent employée par les Pères. « Il en est, disent-ils, de la
nature divine comme de la nature humaine ; celle-ci est une et la même dans
tous les hommes : en se multipliant, ils ne la divisent pas. Quel que soit le
nombre des hommes, il n’y a toujours qu’une nature humaine. Pierre est Pierre,
et non Paul ; et Paul n’est pas Pierre. Cependant ils sont indistincts par leur
nature. Dans tous les deux, la nature humaine est une ; et ils possèdent, sans
aucune différence, tout ce qui constitue l’unité naturelle... Pierre, Paul et
Timothée sont trois personnes, mais ils n’ont qu’une seule et même nature.
«Ainsi, comme il n’y a pas trois humanités : l’humanité de Pierre,
l’humanité de Paul, l’humanité de Timothée ; il n’y a pas non plus trois
divinités : la divinité du Père, la divinité du Fils, la divinité du
Saint-Esprit. Donc en Dieu, comme dans le genre humain, distinction et
multiplicité de personnes, mais communauté et unité de nature» (S. Cyrill. Alexand., lib. IX, Comment. in Joan. ; S. Maxim. martyr, Dialog. I de
Trinit. - Id., Greg. Nyss., lib. De communib. notionib. ; ibid., Joan. Damasc., De Fide
orthod., lib. III, c. VIII).
L’Écriture, la tradition, la raison elle-même, dont l’accord
unanime vient de nous montrer qu’il y a procession en Dieu, nous enseignent
avec la même certitude qu’il y a deux processions en Dieu, et qu’il n’y en a
que deux. D’abord, les livres saints n’en comptent que deux. Puis, il est
facile de prouver qu’il n’y en a pas un plus grand nombre. Il y a en Dieu
autant de processions qu’il y a de personnes qui procèdent. Or, il n’y a que
deux personnes divines qui procèdent ; et il n’y a en Dieu que trois personnes.
Mais le Père, comme la première, ne procède d’aucune autre ; ainsi, deux
seulement procèdent.
De plus, il n’y a en Dieu que deux facultés qui opèrent
intérieurement : Ad intra, seu immanenter, comme parle la théologie. Ces deux
facultés sont l’entendement et la volonté. Ces facultés agissent nécessairement
: car Dieu ne peut pas ne pas Se connaître et ne pas S’aimer. Elles agissent
toujours, car Dieu est l’action infinie. (Vitass., de Trinit., quaest. v, art.
1 et 2, assert, 3).
Ces dogmes établis, l’enseignement catholique ajoute que le
Saint-Esprit procède du Père et du Fils, c’est-à-dire qu’Il sort de l’un et de
l’autre, non par voie de génération, mais par spiration . Sur ces mots divins,
écoutons Bossuet. «Le Saint-Esprit, dit l’évêque de Meaux, qui sort du Père et
du Fils, est de la même substance que l’un et l’autre, un troisième consubstantiel,
et avec eux un seul et même Dieu. Mais pourquoi donc n’est-Il pas Fils,
puisqu’il est, par Sa production, de même nature ? Dieu ne L’a pas révélé. Il a
bien dit que le Fils était unique (Jean, I, 18), car Il est parfait, et tout ce
qui est parfait est unique. Ainsi, le Fils de Dieu, Fils parfait d’un Père
parfait, doit être unique ; et, s’Il pouvait y avoir deux Fils, la génération
du Fils serait imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus Fils, et
ne viendra point par génération, quoique de même naturel» (Élév. sur les myst.,
II serm., Élév. 5).
Quelle sera donc cette finale production de Dieu ? C’est une
procession sans nom particulier. Éternellement intelligent, le Père Se connaît
éternellement, et éternellement Il produit, en Se connaissant, Son Verbe ou Son
Fils, égal à Lui, éternel comme Lui. Le Père et le Fils, étant éternels, ne
peuvent être sans Se connaître éternellement, ni Se connaître sans S’aimer d’un
amour égal à eux, infini, éternel comme eux. Cet amour réciproque - et consubstantiel,
c’est le Saint-Esprit. Il procède donc du Père et du Fils.
«C’est, continue Bossuet, ce qui explique la raison mystique et
profonde de l’ordre de la Trinité. Si le Fils et le Saint-Esprit procèdent
également du Père, sans aucun rapport entre eux deux, on pourrait aussitôt dire
: Le Père, le Saint-Esprit et le Fils, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Or, ce n’est pas ainsi que Jésus-Christ parle. L’ordre des personnes est
inviolable, parce que, si le Fils est nommé après le Père, parce qu’Il en
vient, le Saint-Esprit vient aussi du Fils, après lequel Il est nommé ; et Il
est Esprit du Fils, comme le Fils est le Fils du Père. Cet ordre ne peut être
renversé. C’est en cet ordre que nous sommes baptisés ; et le Saint-Esprit ne
peut non plus être nommé le second, que le Fils ne peut être nommé le premier.
«Adorons cet ordre des trois personnes divines et les mutuelles
relations qui se trouvent entre les trois, et qui font leur égalité comme leur
distinction et leur origine. Le Père S’entend Lui-même, Se parle à Lui-même, et
Il engendre Son Fils qui est sa parole. Il aime cette parole qu’Il a produite
de Son sein, et qu’Il y conserve. Et cette parole, qui est en même temps Sa
conception, Sa pensée, Son image intellectuelle, éternellement subsistante, et
dès là Son Fils unique, L’aime aussi comme un Fils parfait aime un Père
parfait. Mais qu’est-ce que leur amour, si ce n’est cette troisième personne,
le Dieu d’amour, le don commun et réciproque du Père et du Fils, leur lien,
leur nœud, leur mutuelle union, en qui se termine la fécondité, comme les
opérations de la Trinité ?
« Parce que tout est accompli, tout est parfait, quand Dieu est
infiniment exprimé dans le Fils et infiniment aimé dans le Saint-Esprit, et
qu’Il se fait du Père, du Fils et du Saint-Esprit, une très simple et très
parfaite unité. Tout y retourne au principe, d’où tout vient radicalement et
primitivement, qui est le Père, avec un ordre invariable : l’unité féconde se
multipliant en dualité pour se terminer en Trinité. De telle sorte que tout est
un, et que tout revient à un seul et même principe.
«C’est la doctrine des saints ; c’est la tradition constante de
l’Église catholique. C’est la matière de notre foi : nous le croyons. C’est le
sujet de notre espérance nous le verrons. C’est l’objet de notre amour ; car
aimer Dieu, c’est aimer en unité le Père et le Fils et le Saint-Esprit ; aimer
leur égalité et leur ordre, aimer et ne point confondre leurs opérations, leurs
éternelles communications, leurs rapports mutuels et tout ce qui Les fait un,
en les faisant trois : parce que le Père, qui est un, et principe immuable
d’unité, Se répand, Se communique sans Se diviser. Et cette union nous est
donnée comme le modèle de la nôtre : O Père, qu’ils soient un en nous, comme
Vous, Père, êtes en Moi et Moi en Vous, ainsi qu’ils soient un en Nous» (Jean.,
XVII 21, Médit. sur l’évangile, 25°jour).
Trois personnes en un seul Dieu, égales entre elles, mais
distinctes par leur rapport d’origine : le Père ne procédant de personne ; le
Fils procédant du Père par voie d’entendement, comme la parole procède de la
pensée ; le Saint-Esprit procédant du Père et du Fils, par voie de volonté ou
d’amour mutuel : tel est, sur le premier et le plus profond de nos mystères, le
dogme catholique dans sa plus simple expression.
Pour défendre sa foi contre les novateurs, l’Église, assemblée
successivement à Nicée et à Constantinople, avait ajouté quelques explications
au Symbole des apôtres. Excepté les hérétiques, à qui ces explications ne
permettaient plus de tromper les fidèles, l’Orient et l’Occident avaient
applaudi à cette sage conduite. Pour tous il était évident que l’Église n’avait
rien changé à la doctrine, rien innové ; mais usé du droit de conservation et
de légitime défense. Ce qu’elle fit alors, elle l’a toujours fait, elle le fera
toujours, lorsque ses dogmes seront attaqués. Tel n’est pas seulement son
droit, mais son devoir ; car tel est l’ordre formel de son divin fondateur
La doctrine de l’Église n’est pas sa doctrine : Mea doctrina non
est mea. Elle n’en est pas propriétaire, mais dépositaire . Il lui a été dit :
« Conservez ce qui vous a été confié et n’a pas été inventé par vous ; ce que
vous avez reçu et non imaginé. Ce n’est pas une chose de génie, mais de doctrine
; ce n’est pas une usurpation de la raison privée, mais une tradition publique.
Elle est venue à vous, elle ne vient pas de vous : comme vous n’en êtes pas
l’auteur, vous n’avez à son égard que le devoir de gardien
«Aussi, gardienne attentive et prudente des dogmes dont le dépôt
lui a été confié, elle n’y change jamais rien, elle
n’ôte rien, elle n’ajoute rien . Ce qui est nécessaire, elle ne le retranche
pas ; ce qui est superflu, elle ne l’admet pas.
Elle ne perd pas son bien, elle ne prend pas celui d’autrui. Pleine de respect
pour l’antiquité, elle conserve fidèlement ce qui en vient. Si elle trouve des
choses qui n’ont reçu primitivement ni leur forme ni leur complément, toute sa
sollicitude est de les élucider et de les polir. Sont-elles confirmées et
définies ? Elle les conserve. Fixer par écrit ce qu’elle a reçu des ancêtres
par la tradition ; renfermer beaucoup de choses en peu de mots ; souvent même
employer un mot nouveau, non pour donner à la foi un nouveau sens, mais pour
mieux éclaircir une vérité : voilà ce que l’Église catholique, obligée par les
nouveautés des hérétiques, a fait par les décrets des conciles : cela toujours,
et rien de plus» (Vincent. Livin., Commonit. civ.
Med).
Avec une fidélité incorruptible, elle s’acquittera de cette charge
jusqu’à la consommation des siècles ; et, quand viendra le dernier jour, elle
remettra à Dieu, sur le tombeau des choses humaines, le dépôt de toutes les
vérités qu’elle a reçues au Cénacle, et qui remontent, par leurs bases,
jusqu’au berceau de l’humanité» (Mgr Gerbet, Instr. sur diverses erreurs du
temps présent, 1860).
CHAPITRE VI. Histoire du
Filioque .
Les sectateurs de Macédonius répandus au loin. - Les
Priscillianistes ravagent l’Espagne et nient la divinité du Saint-Esprit. -
Lettre du pape saint Léon le Grand aux évêques d’Espagne. - Il enseigne
clairement la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils. - Le Concile de
Tolède fait réciter le Symbole avec l’addition Filioque . - Ce n’était pas une
innovation : preuves, saint Thomas, l’Écriture, saint Damase. - Chant du
Symbole autorisé dans les Gaules. - Défense d’y insérer le Filioque . - Plus
tard, Rome ordonne de chanter le Filioque .
Raisons de sa conduite. - Plaintes mal fondées des Grecs. -
Schisme de Photius. - Schisme et hérésie de Michel
Cérulaire ; il nie que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.
- Concile de Lyon. - Les Grecs reconnaissent la légitimité du Filioque . - Ils
trahissent leur foi. - Concile de Florence. - Les Grecs reviennent à l’unité ;
puis retombent dans le schisme.
Veiller sur le dépôt de la foi et fixer par ses décisions
infaillibles les points en butte aux attaque s
de l’hérésie, est le droit et le devoir de l’épouse du Verbe Incarné . Un
demi-siècle environ après le concile de Constantinople,
l’Église eut un nouveau motif de faire usage de ce droit inhérent à sa
constitution. D’une part, les sectateurs de
Macédonius s’étaient répandus au loin dans la Thrace, dans l’Hellespont et dans
la Bithynie (Socr. hist., lib. II, c. XLV ; lib. V, c. VIII) ; d’autre part,
les Vandales et autres peuples, sortis de ces contrées, avaient emporté le
dogme hérétique dans leurs migrations et notamment en Espagne. Là, les
Priscillianistes attaquaient ouvertement le dogme de la Trinité et de la
divinité du Saint-Esprit.
Saint Léon le Grand occupait alors la chaire de saint Pierre. La
nouvelle de cette hérésie et des ravages qu’elle faisait en Espagne lui fut
envoyée par saint Turibius, évêque d’Astorga. Le Souverain Pontife lui écrivit
de réunir en concile tous les évêques d’Espagne, afin de condamner l’hérésie et
d’extirper, à tout prix, cette nouvelle ivraie du champ du Père de famille.
Dans sa lettre, saint Léon disait : «Ils enseignent que dans la
Sainte Trinité il n’y a qu’une seule personne et une seule chose, appelée tour
à tour le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; que celui qui engendre n’est pas
distinct de celui qui est engendré, ni de Celui qui procède de l’un et de
l’autre» (S. Leo Magn., epist. 93, c. VI).
Le concile eut lieu à Tolède, l’an 447. Présidé par le saint
évêque d’Astorga, il condamna les hérétiques. Afin de couper le mal par la
racine et de mettre l’Occident à l’abri de toutes ces erreurs, on y décida
d’insérer dans le symbole de Constantinople le mot même du Vicaire de
Jésus-Christ, qui définissait si bien la procession du Saint-Esprit, du Père et
du Fils : Deutroque processit (Battaglini, Istor. unie. de conc., q. 217, 218).
L’addition dont il s’agit n’était point une innovation. C’était
une explication, semblable à celles que le concile de Nicée avait insérées dans
le Symbole des Apôtres, et le concile de Constantinople dans celui de Nicée.
Saint Thomas remarque avec raison qu’elle est d’ailleurs contenue virtuellement
dans le concile même de Constantinople, approuvé par tous les Orientaux. «Les
Grecs eux-mêmes, dit-il, comprennent que la procession du Saint-Esprit a
quelque rapport avec le Fils. Ils conviennent que le Saint-Esprit est l’Esprit
du Fils, et qu’Il est du Père par le Fils. On dit même que plusieurs accordent
que le Saint-Esprit est du Fils ou qu’Il découle de Lui, mais qu’Il n’en
procède pas : distinction qui semble fondée sur l’ignorance ou sur l’orgueil.
«En effet, si l’on veut y faire attention, on trouvera que le mot
Procession, entre tous ceux qui expriment l’origine d’une chose quelconque, est
le plus commun. Nous nous en servons pour indiquer l’origine, de quelque nature
qu’elle soit : par exemple, que la ligne procède du point, le rayon du soleil,
le ruisseau de la source. Tous ces exemples et d’autres encore autorisent à
dire avec vérité que le Saint-Esprit procède du Fils... Ainsi, ce dogme est
implicitement contenu dans le symbole de Constantinople qui enseigne que le
Saint-Esprit procède du Père. Or, ce qui est dit du Père, il faut
nécessairement le dire du Fils, puisqu’ils ne diffèrent en rien, si ce n’est
que l’un est le Fils et l’autre le Père» (S. Th., I p., q. 36, ar 3. Cor. - Et
De Potent., q. 10, art. 4. ad. 13).
D’ailleurs, en écrivant si nettement dans une lettre doctrinale,
que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, saint
Léon n’était que l’écho des vicaires de Jésus-Christ, ses prédécesseurs :
Petrus per Leonem locutus est. Au temps
même du concile de Constantinople, le pape saint Damase enseignait cette
doctrine : «Le Saint-Esprit n’est pas l’Esprit seulement du Père ou seulement
du Fils, car il est écrit : Si quelqu’un aime le monde, l’Esprit du Père n’est
pas en lui. Et ailleurs : Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Jésus-Christ, il ne
Lui appartient pas. Cette nomination du Père et du Fils indique bien qu’il
s’agit du Saint-Esprit, dont le Fils Lui-même dit dans l’Évangile : Il procède
du Père, il prendra du mien et vous l’annoncera» (1).
(1)
Porro non Leonis id fuit novum inventum, sed præ ecessorum traditio. Nam
Damasus hæc ait : (Damas., in concil. Rom. apud Crescon. Collect.)
Spiritus sanctus non est Patris tantummodo, aut Filii tantummodo Spiritus.
Scriptum est enim : Si quis dilexerit mundum, non est Spiritus Patris in illo.
I Jean., II. Item scriptum est : Qui autem Spiritum Christi non habet, hic non
est ejus . Rom., VIII. Nominato itaque Patre et Fillio, intelligitur Spiritus
sanctus, de quo Filius in Evangelio dicit : Quia Spiritus sanctus a Patre
procedit, et de meo accipiet, et annuntiabit vobis. Joan., xv. Apud Baron., an. 447, n. 21.
Depuis le concile de Tolède, tous les catholiques d’Espagne et des
Gaules récitèrent le symbole de Constantinople avec l’addition Filioque. De la
part du Saint-Siège, nulle opposition ; de la part des Orientaux, nulle
réclamation ne vint s’opposer à cet usage. Il durait depuis quatre siècles,
lorsque Charlemagne rentra dans ses États, après avoir été couronné empereur à
Rome, par le pape Léon III.
Or, il avait obtenu, pour les églises de son vaste empire,
l’autorisation de chanter à la messe le symbole de Constantinople. Les évêques
assemblés à Aix-la-Chapelle, en 807, lui demandèrent si on pouvait le chanter
en public, comme on le récitait en particulier, en y insérant l’addition
Filioque. Le grand prince répondit qu’il ne lui appartenait pas d’en décider, et
qu’il fallait consulter le Souverain Pontife. En conséquence, deux évêques et
l’abbé de Corbie, députés du Concile, se rendirent à Rome.
Le pape les accueillit avec bienveillance, mais refusa nettement
la permission d’insérer dans le symbole les quatre syllabes Filioque. « Sans
doute, leur dit-il, c’est un article de foi inviolable que le Saint-Esprit
procède du Père et du Fils ; mais on ne peut pas insérer dans le symbole tous
les articles de foi. D’ailleurs, il ne faut pas modifier, même d’une syllabe,
les symboles arrêtés par les Conciles œcuméniques» (Bini., ad Synod.
Aquisgran., t. III, Concil. ; Labbé, t. VII, p. 1198 ; Bar., an. 809, n. 57).
Pour montrer que sa résolution était immuable, le pape ordonna de
graver incontinent, en grec et en latin, le symbole de Constantinople, sans
l’addition du Filioque, sur deux boucliers d’argent, du poids de
quatre-vingt-cinq livres, et les fit placer dans la basilique de Saint-Pierre,
à droite et à gauche de la Confession» (Anast. Biblioth.
in Leon. III, apud Bar. an. 809, n. 62).
Disons-le en passant, ce fait et celui que nous allons rapporter
sont deux preuves monumentales de l’incorruptible fidélité de l’Église romaine
aux traditions du passé. Non seulement elle refuse aux prières de Charlemagne,
son bienfaiteur, d’insérer dans le symbole de Constantinople quatre syllabes,
qui expriment nettement un article de foi ; ellemême ne chante aucun symbole à
la messe. Tandis que toutes ses filles, les églises d’Orient et d’Occident, font
retentir leurs basiliques du symbole de Constantinople, elle s’en tient à celui
des apôtres : encore ne le récite-t-elle que dans l’administration du baptême
et lorsque l’usage prescrit la profession de foi.
Cependant les siècles marchent, et les circonstances changent avec
les siècles. Toujours dirigée par le Saint-Esprit, l’Église romaine fera plus
tard ce qu’elle a d’abord refusé, également infaillible dans ses concessions et
dans ses refus. Tant que la procession du Saint-Esprit n’est pas attaquée, elle
persévère dans ses anciennes traditions. Bientôt de sourdes rumeurs se font
entendre. Vers l’an 866, aux rumeurs succèdent des négations publiques. Elles
ont pour organes, en Occident, le patriarche d’Aquilée, et en Orient, Photius,
patriarche intrus de Constantinople.
Pour leur répondre, comme elle avait répondu à Arius et à
Macédonius, Rome fait insérer dans le symbole de Constantinople l’addition
Filioque. Elle-même, qui pendant la messe n’a jamais chanté aucun symbole,
chante le symbole de Constantinople ainsi expliqué et ordonne de le chanter
partout. Dès lors un immense concert de voix catholiques répond nuit et jour
aux blasphèmes des novateurs. (Bar., an. 883, n. 34).
La manière dont eut lieu cette mémorable addition offre un exemple
nouveau de la sagesse du Saint-Siège et de sa prudente lenteur. Un concile
nombreux fut convoqué à Rome. On représenta au Souverain Pontife que depuis
longtemps les églises d’Espagne, des Gaules, d Angleterre et de Germanie
étaient en possession de chanter publiquement le symbole de Constantinople ;
que Rome les approuvait ; mais que, dans les circonstances actuelles, son refus
prolongé d’insérer l’addition Filioque pouvait passer, aux yeux des
malveillants, pour un blâme tacite ou pour une crainte de professer hautement
la foi ; que les ennemis de l’Église ne manqueraient pas de s’en prévaloir, et,
de là, faire naître des divisions, un schisme peut-être : qu’en tout cas,
c’était le meilleur moyen de confondre Photius et ses adhérents. (Baron., an.
883, n. 37 ; et an. 447, n. 23).
Le Souverain Pontife se rendit à ces raisons, et l’autorisation
fut accordée ; on en reporte la date à l’an 883. Toutefois, Rome elle-même ne
commença de chanter le symbole que cent vingt-neuf ans plus tard, en 1014, sur
les instances de l’empereur saint Henri. Ce grand prince, digne de Charlemagne
par ses vertus et par les éminents services qu’il avait rendus au Saint-Siège,
étant venu à Rome pour se faire couronner, fut étonné de ne pas entendre
chanter le Credo à la messe. Il en demanda la raison.
«Voici, écrit l’abbé Bernon, ce qui lui fut répondu en ma présence
: L’Église de Rome n’a jamais été souillée d’aucune hérésie ; mais, fidèle à la
doctrine de saint Pierre, elle demeure immuable dans la foi catholique. Elle
n’a donc pas besoin de professer sa foi ; c’est le devoir des églises qui ont
pu ou qui peuvent l’altérer ou la perdre » (Bern. Abbas augien., De rebus ad
miss. spectant., apud Baron., an. 447, n. 24).
Magnifique réponse ! Néanmoins, sur les instances de l’empereur,
le pape Benoît VIII décida que Rome elle-même chanterait désormais le symbole.
Ce fut celui de Constantinople avec l’addition Filioque. (Baron., an. 447, n.
24). A quelque point de vue qu’on se place, on voit que rien ne fut plus
légitime et plus régulièrement fait que cette
insertion. Comme les explications du symbole, à Nicée et à Constantinople, elle
était exigée par les circonstances. C’est le Vicaire de Jésus-Christ lui-même,
présidant un concile, qui l’ordonne. Enfin, elle ne modifie pas la foi, elle
l’explique. « Nul ne peut, écrit un ancien auteur, en prendre occasion
d’accuser la sainte et grande Église de Rome, mère et maîtresse de toutes les
autres, d’avoir écrit, composé et enseigné une foi nouvelle. Ce n’est ni faire,
ni enseigner, ni transmettre un autre symbole, que d’expliquer l’ancien en vue
de prévenir l’altération de la foi.
«Bien que dépositaire de l’autorité souveraine, elle ne refuse pas
de s’humilier en répondant ce que le concile de
Chalcédoine répondit autrefois à ses détracteurs ; C’est injustement qu’on
m’accuse. Je n’établis pas une foi nouvelle ; je renouvelle la mémoire de
l’ancienne. Éclaircir un point obscur du symbole, ce n’est pas l’altérer. Comme
les Pères des siècles passés, j’ai renouvelé la foi ; j’ai ajouté aux conciles
de Nicée, de Constantinople et de Chalcédoine ; mais je n’ai rien enseigné qui
leur soit contraire. Fidèle à marcher sur leurs traces, j’ai rencontré des
points attaqués qui, de leur temps, n’étaient pas mis en question. Ce qui
n’était pas bien compris de tous, j’ai dû l’éclaircir par un mot
d’interprétation voilà ce que j’ai fait» (Ætherian., apud Bar., an. 883, n.
38).
Cependant les Grecs, poussés par l’esprit d’orgueil, refusèrent
obstinément de souscrire à l’addition du Filioque. Le sectaire ambitieux qui
les égarait voulait à tout prix séparer l’Église orientale de l’Église
occidentale. Une fois l’autorité du Souverain Pontife méconnue, il espérait se
faire proclamer patriarche universel. La mort fit évanouir ses coupables
projets ; mais elle n’éteignit pas l’esprit de révolte qu’il avait soufflé.
En 1054, Michel Cérulaire, autre patriarche de Constantinople,
plus audacieux que Photius, nia formellement que le Saint-Esprit procède du
Fils. Dans une lettre adressée à Jean, évêque de Trani, il osa consigner son hérésie,
avec invitation d’en faire part au Souverain Pontife. Léon IX y répondit, comme
il convient au gardien de la foi, en excommuniant le novateur. Cérulaire, de
son côté, excommunia le Pape et avec lui toute l’Église latine. La rupture fut
complète, et les Grecs tombèrent dans le schisme et dans l’hérésie. Telle fut,
comme nous le verrons plus tard, la source de tous leurs malheurs.
Cependant l’Église latine ne négligea rien pour ramener sa sœur à
la foi de leurs pères. Après plusieurs siècles d’efforts inutiles, ce retour
tant désiré s’accomplit au concile général de Lyon, en 1274. Réunis sous la
présidence du pape Grégoire X, les évêques de l’Orient et de l’Occident
exprimèrent leur foi en ces termes : «Nous faisons profession de croire
fidèlement et avec piété que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et
du Fils, non comme de deux principes, mais comme d’un principe ; non par deux
spirations, mais par une seule spiration» (Labbe, Conc., t. II, p. 967 ; Bar.,
an. 1274, n. 18).
La réunion venait d’être jurée pour la treizième fois.
Malheureusement elle ne fut pas plus durable que les autres. (Batlagiini,
Istor., etc., p. 660, n. 11).
Enfin, le concile de Florence réunit de nouveau les Grecs et les
Latins. Pour satisfaire les premiers, le dogme de la procession du Saint-Esprit
fut, par ordre du Pape, examiné de nouveau. Jamais discussion plus approfondie,
plus longue, plus complète. Sophismes, subterfuges, négations,
demi-concessions, flux immense de paroles, les Grecs eurent recours à tous les moyens
pour défendre l’erreur.
Dans la dix-huitième session, tenue le 10 mars 1439, Jean de
Monténégro, provincial des Dominicains de Lombardie, leur ferma la bouche par
un argument sans réplique. «Qu’entendez-vous par processions ? demanda-t-il aux
Grecs. Que voulez-vous dire, quand vous affirmez que le Saint-Esprit procède du
Père ? - Marc, archevêque d’Éphèse, répondit : J’entends une production par
laquelle l’Esprit Saint reçoit de Lui l’être et tout ce qu’Il est proprement. -
Fort bien, reprit le frère prêcheur, nous avons cette conclusion : le
Saint-Esprit reçoit du Père l’être, ou Il en procède, c’est la même chose.
Voici donc comme je raisonne : De qui le Saint-Esprit reçoit l’être, de
celui-là aussi Il procède. Or, le Saint-Esprit reçoit l’être du Fils ; donc le
Saint-Esprit procède du Fils, suivant le sens propre du mot procession, tel que
vous-même l’avez défini. Que le Saint-Esprit reçoive l’être du Fils, on peut le
démontrer par beaucoup de témoignages. « Mais, interrompit Marc d’Éphèse, d’où tenez-vous
que le Saint-Esprit reçoit l’être du Fils ? - Votre demande me plaît, répliqua
frère Jean ; et je vais y répondre à l’instant même. Que le Saint-Esprit
reçoive du Fils l’être, cela se prouve par le témoignage, irrécusable pour vous
comme pour nous, de saint Épiphane, qui s’exprime ainsi : J’appelle Fils celui
qui est de Lui, et Saint-Esprit celui qui seul est des deux. D’après cette
parole de saint Épiphane, si l’Esprit est des deux, Il reçoit donc des deux
l’être. Puisque, suivant vous, recevoir l’être ou procéder, c’est la même
chose. Nous savons par saint Épiphane qu’Il reçoit Son être du Père et du Fils»
(Mansi, t. XXXI, col, 723. - Rohrbacher, Hist. univ., t. XXI, p. 534, 2° éd.).
L’argument était d’autant meilleur que saint Épiphane est un des Pères grecs
les plus anciens et les plus vénérés des Orientaux.
Enfin, le 6 juillet 1439 , jour de l’octave des apôtres saint
Pierre et saint Paul, fut célébrée la dernière session du concile. En présence
de l’auguste assemblée et aux applaudissements des Grecs et des Latins, on y
lut le décret d’union . Il commence ainsi : « Que les cieux se réjouissent et
que la terre tressaille ! Le mur qui divisait l’Église d’Orient et l’Église
d’Occident vient d’être enlevé. La paix et la concorde est rétablie sur la
pierre angulaire, Jésus-Christ, qui des deux peuples n’en a fait qu’un. Nous
définissons et voulons que tous croient et professent que le Saint-Esprit est
éternellement du Père et du Fils ; qu’Il a Son essence et Son être subsistant à
la fois du Père et du Fils ; qu’Il procède éternellement de l’un et de l’autre,
comme d’un seul principe et par une seule spiration. Nous définissons, de plus,
que l’explication Filioque a été légitimement et avec raison ajoutée au
symbole, pour éclaircir la vérité et par une nécessité alors imminente» (Apud
Labbe, etc.).
La joie de l’Église ne fut pas de longue durée. Comme l’infidèle
Samarie, le schismatique Orient retomba le lendemain dans les erreurs qu’il
avait abjurées la veille : mais la mesure était comble. Salmanazar ressuscita
dans
Mahomet ; et, treize ans seulement après le concile de Florence,
l’empire des Grecs subit le sort du royaume d’Israël .
CHAPITRE VII MISSION DU SAINT-ESPRIT
La sanctification est l’œuvre propre du Saint-Esprit. - Cette
œuvre suppose une mission. - Ce qu’on en tend par mission. - Combien de
missions. - Elles n’impliquent aucune infériorité dans la personne envoyée.
Différence entre la mission du Fils et la mission du Saint-Esprit. - Toutes
deux promises, figurées, prédites, préparées dès l’origine du monde. -
Signification du mot Esprit dans l’Écriture. - Passage de saint Augustin.
Autant que le permettent les obscurités de la vie présente, nous
connaissons le Saint-Esprit en Lui-même. Il est la troisième personne de
l’auguste Trinité. Il est Dieu comme le Père et le Fils. Il procède de l’un et
de l’autre par une seule spiration et comme d’un seul et même principe, sans
que pour cela il y ait ni postériorité, ni priorité, ni inégalité quelconque
entre celui qui procède et ceux de qui Il procède. Il est le fondateur et le
roi de la Cité du bien. Sous ses ordres directs sont placées toutes les armées
angéliques, nuit et jour en campagne pour protéger, aux quatre coins du monde,
les frères du Verbe Incarné contre les attaques des légions infernales.
Amour consubstantiel du Père et du Fils, à Lui revient, par
appropriation de langage, l’œuvre par excellence de l’adorable Trinité (S.
Bern., Médit., c. 1). Quelle est cette œuvre ? La création ? non. La rédemption
? non. Quelle est-elle donc ? la sanctification et la glorification ; le Père
crée, le Fils rachète, le Saint-Esprit sanctifie ; le Père fait des hommes, le
Fils des chrétiens, le Saint-Esprit des saints et des bienheureux. L’œuvre du
Saint-Esprit est donc plus élevée que celle du Père et du Fils, puisqu’elle est
le couronnement de l’une et de l’autre. (I
Thess., IV, 3).
Que cette œuvre suprême appartienne au Saint-Esprit, la preuve en
est évidente. C’est Lui qui forme Marie, mère du Rédempteur, et, dans le sein
virginal de Marie, le Rédempteur Lui-même. C’est Lui qui Le dirige, qui
L’inspire, qui Lui donne de faire des miracles, et qui Le glorifie : Ille me
clarificabit. Comme prolongement de cette œuvre de sanctification universelle,
c’est Lui qui forme l’Église, mère du chrétien, et, dans le sein virginal de
l’Église, le chrétien lui-même, frère du Verbe Incarné. C’est Lui qui le
dirige, qui l’inspire, qui l’élève peu à peu à la sanctification et de la
sanctification à la gloire. (In Epist. ad Hebr., c.
IX, 14).
Cette grande œuvre, magnifique synthèse de toutes les œuvres du
Père et du Fils, ne pouvait demeurer isolée dans les régions inaccessibles de
l’éternité. Loin de là, elle devait devenir palpable et s’accomplir dans le
temps. Pour l’accomplir, le Saint-Esprit a donc une mission . Il faut, avant
d’aller plus loin, expliquer ce mot si souvent prononcé et si peu compris.
Lorsqu’elle parle des personnes divines, la théologie catholique
entend par mission : La destination éternelle d’une personne de la Trinité à
l’accomplissement d’une œuvre du temps : destination qui Lui est donnée par la
personne de qui Elle procède. (Vitass., De Trinit., q. 8, art. 5). De toute
éternité il était décidé que le Verbe Se ferait homme et viendrait dans le
monde pour le sauver (Joan.,III, 17) : voilà Sa mission. De toute éternité il
était décidé que le Saint-Esprit viendrait dans le monde pour le sanctifier (S.
Aug., De Trinit., lib. III, c. IV) : voilà Sa mission.
Ainsi, dans les personnes divines, il y a autant de missions
divines qu’il y a de processions. Le Père n’a pas de mission, parce qu’Il ne
procède de personne. Le Fils reçoit Sa mission du Père seul, par ce qu’Il ne
procède que de Lui. (Gal., IV, 4). Le Saint-Esprit reçoit Sa mission du Père et
du Fils, parce qu’il procède de l’un et de l’autre. (Joan., XV, 26).
Écoutons saint Augustin : «Le Fils, dit-il, est envoyé par le
Père, parce qu’Il a apparu dans la chair, et non le Père. Nous voyons aussi que
le Saint-Esprit a été envoyé par le Fils : Lorsque Je M’en irai, Je vous
L’enverrai ; et par le Père : Le Père vous L’enverra en Mon Nom. Par là, on
voit clairement que le Père sans le Fils, ni le Fils sans le Père n’a envoyé le
Saint-Esprit ; mais Il a reçu Sa mission de l’un et de l’autre. Du Père seul on
ne lit nulle part qu’Il a été envoyé. La raison en est qu’Il n’est ni engendré
ni procédant de personne. En effet, ce n’est ni la lumière ni la chaleur qui
envoie le feu ; mais c’est le feu qui envoie la chaleur et la lumière» (Contra
Serm. Arian., c. IV, n. 4, opp. t. VIII, p.
964).
Admirons en passant la profonde justesse du langage divin.
Lorsqu’il annonce le Saint-Esprit à Ses apôtres, le Verbe Incarné dit : «Il Me
glorifiera, parce qu’Il prendra du Mien, et vous l’annoncera. Tout ce qui est à
Mon Père est à Moi. Voilà pourquoi J’ai dit : Il prendra du Mien et vous
l’annoncera» (Joan., XVI, 14, 15). Il ne dit pas, Il prendra de Moi, parce que
ce serait dire, en quelque façon, qu’Il serait le seul principe du
Saint-Esprit, et que le Saint-Esprit procède du Fils, comme le Fils procède du
Père, c’est-à-dire de Lui seul. Mais il n’en est pas ainsi. C’est pourquoi il
dit : Il prendra du mien et non pas de Moi. Parce que, encore qu’Il prenne de
Lui, Il ne prend de Lui que ce que Lui-même a pris du Père.
En sorte que la mission du Saint-Esprit vient tout à la fois du
Fils et du Père, de qui le Fils Lui-même a tout reçu.
Du reste, il ne faut pas croire que la mission implique une infériorité
quelconque dans celui qui la reçoit, relativement à celui qui la donne. La
mission ne dénote pas plus une infériorité, que la procession elle-même dont
elle est la conséquence. « Dans les personnes divines, dit avec raison l’Ange
de l’école, la mission est sans séparation, sans division de la nature divine
qui est une et la même dans le Père, et dans le Fils, et dans le Saint-Esprit ;
elle n’indique donc qu’une simple distinction d’origine» (I p., q. 43, art. 1,
ad 4). C’est ainsi, pour employer une imparfaite comparaison, que le rayon est
envoyé par le foyer, et la fleur par la plante, sans en être séparé et en
conservant la nature de l’un et de l’autre.
Complétons ces notions fondamentales en ajoutant qu’il y a deux
sortes de missions pour le Fils et pour le Saint-Esprit : l’une visible et
l’autre invisible. Pour le Fils, la mission visible fut l’Incarnation ; pour le
Saint-Esprit, Son apparition au baptême de Notre-Seigneur, sur le Thabor et le
jour de la Pentecôte. Pour le Fils, la mission invisible a lieu toutes les fois
qu’Il vient, sagesse infinie, lumière surnaturelle, Se communiquer à l’âme bien
préparée, dans laquelle Il habite comme dans son temple ; pour le Saint-Esprit,
la mission invisible se renouvelle chaque fois qu’Il vient, amour infini,
charité surnaturelle, Se communiquer à l’âme bien préparée, dans laquelle Il
habite comme dans son sanctuaire. (S. Auq., apud S.
T., I p., q. 43, art. 5, ad I et ad 2)
Le but de cette double mission est d’assimiler l’âme à la personne
divine qui Lui est envoyée : Similes ei erimus. Or, comme le Fils, lumière
éternelle, et le Saint-Esprit, amour éternel, ont été envoyés pour le monde
entier, l’intention de Dieu est de s’assimiler le genre humain, et, en se
l’assimilant, par la vérité et par la charité, de le déifier. O homme ! si tu
comprenais le don de Dieu : Si scires donum Dei ! Dans la pensée divine, cette mission
n’est pas transitoire, mais permanente ; elle l’est, en effet, tant que l’homme
n’y met pas fin par le péché mortel. Elle n’apporte pas seulement à l’âme les
lumières du Fils et les dons du Saint-Esprit ; mais le Fils et le Saint-Esprit
en personne viennent habiter en elle. (Joan., XIV, 23.
Corn. a Lap., in I Petr., 1, 4).
Compléter l’œuvre du Verbe, en faisant dans les cœurs ce qu’Il
avait fait dans les intelligences, achever ainsi la transformation de l’homme
en Dieu : telle est la magnifique mission du Saint-Esprit. A raison même de son
importance, elle dut être le dernier terme de la pensée divine ; par conséquent
l’âme de l’histoire, le mobile et la clef de tous les événements accomplis
depuis l’origine du monde. Si donc l’Incarnation du Verbe a dû être connue de
tous les peuples ; et, pour cela, promise, figurée, prédite, préparée dès la
naissance de l’homme, à plus forte raison, il a dû en être ainsi de la mission
du. Saint-Esprit, couronnement de l’Incarnation : les faits confirment le raisonnement.
Or, afin qu’il soit bien entendu que les promesses, les figures,
les prophéties, les préparations dont nous allons esquisser le tableau, se
rapportent à la troisième personne de la Sainte Trinité, et non à un autre
esprit, il est bon de rappeler l’enseignement des Pères, sur la signification
du mot Esprit dans l’Écriture
Qu’il suffise d’entendre saint Augustin : «On peut, dit-il,
demander si, lorsque l’Écriture dit l’Esprit de Dieu, sans rien ajouter, il
faut entendre le Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité,
consubstantiel au Père et au Fils ; par exemple : Là où est l’Esprit de Dieu,
là est la liberté, et ailleurs : Dieu nous l’a révélé par Son Esprit ; et
encore : Ce qui est caché en Dieu, personne ne le sait, si ce n’est l’Esprit de
Dieu ? Dans ces passages, comme dans une foule d’autres où il n’est rien
ajouté, il est évidemment question du Saint-Esprit. Le contexte le fait assez
comprendre. En effet, de quel autre parle l’Écriture lorsqu’elle dit : l’Esprit
Lui-même rend le témoignage à notre esprit, que nous sommes les enfants de Dieu
; et : L’Esprit Lui-même aide notre infirmité. C’est un seul et même Esprit qui
opère toutes ces choses, les distribuant à chacun comme Il veut ? Dans tous ces
endroits, ni le mot Dieu ni le mot Saint n’est ajouté au mot Esprit, et
toutefois il s’agit clairement du Saint-Esprit.
«Je ne sais si on pourrait prouver par un seul exemple
authentique, que là où l’Écriture nomme l’Esprit de Dieu sans addition, elle ne
veut pas parler du Saint-Esprit, mais d’un autre esprit bon, quoique créé. Tous
les textes cités pour établir le contraire sont douteux et auraient besoin
d’éclaircissement» (De divers. Quæst., lib. II, n. 5,
p. 187, opp. T. VI, S. Th., I p., q. 74, art III, ad. 4).
Nous venons de le voir, dans les conseils éternels il était décidé
que deux personnes de l’auguste Trinité descendraient visiblement sur la terre
: le Fils pour sauver le monde par Ses mérites infinis, le Saint-Esprit pour le
sanctifier par l’effusion de Ses grâces. Mais quand un monarque, tendrement
aimé de Son peuple, doit visiter les différentes parties de Son royaume pour
semer des bienfaits, tous les esprits sont préoccupés de Sa venue. La renommée
le devance ; des courriers le précèdent : toutes les voies s’ouvrent devant
Lui, et rien n’est oublié pour Lui préparer une réception digne des espérances
qu’Il fait naître et de l’enthousiasme qu’Il inspire.
Il n’est pas un chrétien qui ne le sache : voilà ce que Dieu a
fait pour préparer la venue du Verbe Incarné. Promis, figuré, prédit, attendu
pendant quarante siècles, le Désiré des nations domine majestueusement le monde
ancien. Il est l’âme de la loi et des prophètes, l’objet de tous les vœux, la
fin de tous les événements, le but de l’élévation et de la chute des empires :
en un mot, Il est l’axe divin autour duquel roule tout le gouvernement de
l’univers.
Cette préparation, étonnante de grandeur et de majesté, n’était
pas due seulement à la seconde personne de la sainte Trinité, mais aussi à la
troisième. Égal au Fils par la dignité de Sa nature, supérieur en un sens par
la sublimité de Sa mission, et devant comme le Fils descendre personnellement
sur la terre, le Saint-Esprit devait, comme le Messie, être précédé d’une
longue suite de promesses, de figures, de prophéties, de préparations, afin
d’être, non moins que le Messie, l’objet constant de l’attente universelle :
Desideratus cunctis gentibus. Cette induction de la foi n’est pas trompeuse.
L’histoire va nous montrer la troisième personne de la Trinité, occupant la
même place que la seconde, et dans la pensée de Dieu, et dans l’espérance du
genre humain, et dans la direction de tous les événements du monde antique,
pendant le long intervalle de quatre mille ans.
CHAPITRE VIII LE
SAINT-ESPRIT DANS L’ANCIEN TESTAME NT, PROMIS ET FIGURÉ.
Promesses`du Saint-Esprit : Joël, Aggée, Zacharie. - Figures : les
sept jours de la création, le chandelier aux sept branches, l’édifice à sept
colonnes de la Sagesse éternelle.
Le Messie est promis, le Saint-Esprit est promis. Après la promesse
bien des fois renouvelée, en termes plus ou moins explicites, de la venue du
Saint-Esprit sur la terre (Is., XLIV, 3 ; Ezech., XI, 19 ; xxxvi, 26, etc.),
Dieu ordonne au prophète Joël de la publier clairement, plus de six cents ans
avant le jour mémorable où elle devait s’accomplir. Dans la personne des Juifs,
le prophète s’adresse à tous les peuples, appelés à devenir par la foi les
enfants d’Abraham. Son regard inspiré voit en même temps le Verbe qui S’incarne
et le Saint-Esprit qui descend. Devant lui, sont présentes les deux adorables
personnes, et avec te même enthousiasme, il parle de l’une et de l’autre.
«Fils de Sion, s’écrie-t-il, soyez dans la joie et tressaillez de
bonheur dans le Seigneur votre Dieu, parce qu’Il vous donnera le Docteur de justice.
Et Il fera descendre sur vous la rosée du matin, et la rosée du soir, comme Il
était au commencement. Et vos greniers seront remplis de blé, et vos collines
de vin et d’huile. Et Je vous rendrai les années qu’ont dévorées les
sauterelles, les insectes et la rouille : c’est une grande puissance que Je
vous enverrai. Et vous mangerez dans l’abondance, et vous serez rassasiés, et
vous louerez le nom du Seigneur votre Dieu qui a fait ces merveilles pour vous
; et Mon peuple ne sera jamais confondu. Et vous saurez que Je suis au milieu
d’Israël, Moi le Seigneur votre Dieu, à l’exclusion de tout autre» (Joël, XI,
23-27).
La joie, l’abondance de tous les biens spirituels, la réparation
de tous les maux, sous le poids desquels gémissait le genre humain depuis la
chute primitive, la présence permanente du Seigneur Lui-même au milieu de Son
peuple, la grande nation catholique : voilà bien les traits distinctifs du
règne du Messie. Quand le Verbe Incarné aura posé les fondements de cette
félicité universelle et arrosé de Son sang, au matin et au soir de Sa vie,
cette terre du monde, que va-t-il arriver ? Écoutons le prophète : « Après
cela, dit le Seigneur, e répandrai Mon Esprit sur toute chair. Et vos fils et
vos filles prophétiseront ; et vos vieillards auront des révélations, et vos
jeunes gens verront des visions, En ces jours-là, Je répandrai Mon Esprit même
sur Mes serviteurs et sur Mes servantes» (1).
Tels sont, dans leurs traits généraux, les bienfaits dont le monde
sera redevable au Saint-Esprit. Comme tous les cœurs devaient palpiter à cette
annonce ! Comme les justes de l’ancienne loi devaient conjurer le Seigneur de
hâter ce jour, unique entre les jours ! Afin de les consoler, le Seigneur veut
bien leur promettre, par la bouche du prophète Aggée, la prochaine venue du
Saint-Esprit. Juda revenait de Babylone : il était fort occupé de la
construction du second temple ; mais les cœurs étaient tristes. On ne pouvait
penser sans gémir à la magnificence de l’ancien temple et à la pauvreté
relative du nouveau, qui s’élevait péniblement au milieu des difficultés de
tout genre.
Aggée reçoit ordre d’encourager le peuple. Comme Joël, il voit et
il annonce la venue de deux personnes de
l’adorable Trinité : Le Saint-Esprit, qui, conformément aux antiques promesses,
viendra bientôt résider au milieu de Son peuple ; le Verbe fait chair, qui
daignera sanctifier le nouveau temple, par Sa présence personnelle. « Prophète,
lui dit le Seigneur, parle à Zorobabel fils de Salathiel, chef de Juda, et à
Jésus, fils de Josédech, grand-prêtre, et à tout le peuple, et dis leur :
Prends courage, Zorobabel ; prends courage, Jésus fils de Josédech ; et toi,
peuple de toute classe, prends courage, et agissez parce que Je suis avec vous,
dit le Seigneur des armées. Je vais tenir la parole que Je vous ai donnée,
lorsque vous sortiez de la terre d’Égypte, et Mon Esprit sera au milieu de vous
: ne craignez rien. Encore un peu de temps, et e remuerai le ciel et la terre,
et la mer, et les îles, et toutes les nations ; puis viendra le Désiré de
toutes les nations ; et Je remplirai de gloire cette maison, et sa gloire sera
plus grande que celle de la première» (2). Plus explicite que la première,
cette seconde promesse ne se contente pas d’annoncer la venue du Saint-Esprit,
elle en désigne l’époque. Il viendra lorsque le monde sera tiré de la vraie
captivité d’Égypte, par le sang de l’Agneau de Dieu ; et que les apôtres seront
prêts à construire le grand édifice catholique, où le Saint-Esprit doit
éternellement habiter.
Vers la même époque, un autre prophète, Zacharie, est chargé
d’annoncer la venue du divin Esprit, qui doit changer la face de la terre,
après avoir changé les cœurs. Ici encore, le Seigneur a soin de réunir dans la
même prédiction l’avènement, du Messie et la descente du Saint-Esprit. La
raison en est que ces deux événements se tiennent. Le premier est la preuve du
second, et le second la conséquence du premier. On ne peut admettre l’un sans
admettre l’autre. «En ce temps-là, dit le Seigneur, Je briserai toutes les nations
qui marcheront contre Jérusalem. Et Je répandrai sur la maison de David et sur
les habitants de Jérusalem l’Esprit de grâce et de prières. Et ils lèveront
leurs regards vers Moi qu’ils auront attaché à la croix. Et ils pleureront sur
Moi, comme on pleure sur un fils unique, et ils pousseront des gémissements et
des sanglots, comme on en pousse à la mort d’un premier-né» (Zach., XII, 9,
10).
Lisant dans le lointain des âges, disent les pères et les
interprètes, Zacharie voit devant ses yeux le jour mémorable de la Pentecôte,
où le Saint-Esprit descend sur les apôtres réunis à Jérusalem. Il le voit
produisant la grâce et la sanctification ; puis, les gémissements et les
supplications, dans les âmes qu’il vient d’éclairer sur l’énorme attentat,
commis par la nation juive sur la personne adorable du Messie. Tout cela est
tellement précis, que les Actes des Apôtres, en racontant l’histoire de la
Pentecôte, ne semblent être que la reproduction des paroles de Zacharie. (Voir
Corn. a Lap., in Zach., XII, 9 ; et S. Jerom., in Zach., opp. t. III, p. 1784,
1785).
(1) Joan., XXVIII, 30. Le jour même de la
Pentecôte, saint Pierre déclare aux Juifs que les merveilles qui éclatent à
leurs yeux sont l’accomplissement de la promesse du Seigneur, faite par le
prophète Joël. Tous les Pères parlent comme le chef des apôtres. Voir entre
autres S. Chrys., in princip. Act.
Apost., II, t. III, p. 927, n. 11, 12, et Corn. a Lap., in Joël, II, 28
(2) Agg., II, 2-10. Tous les Pères, saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, Théodoret, ont vu dans ces remarquables paroles la promesse du Saint-Esprit. Voir entre autres S. Jerom., in Agg. II, opp. t. III, p. 1694, et Cornez. a Lapid., ibid.
Ce n’est pas seulement par ces promesses solennelles et par
beaucoup d’autres répandues dans l’Ancien Testament, que Dieu annonçait au
monde la venue de l’Esprit sanctificateur. Pour le Messie, nous voyons marcher
de pair avec les promesses d’innombrables figures, qui fixaient continuellement
l’attention sur le Libérateur futur. Il en est de même pour le Saint-Esprit. A
côté des promesses, se montrent constamment des figures qui Le révèlent dans Sa
nature et dans Ses dons. Appuyé sur l’autorité des saints docteurs, nous allons
en faire connaître quelques-unes.
L’Esprit aux sept dons qui est le principe vital, la lumière, la
beauté du monde moral et de l’Église en particulier, se
trouve représenté par les différents septénaires, qui reviennent si souvent
dans la création du monde matériel et dans la formation du peuple figuratif.
Pour n’en citer que deux exemples : le monde physique fut créé en six jours,
suivis du jour de repos ; il en est de même du monde moral. L’homme, qui en est
le sublime abrégé, est formé par l’Esprit aux sept dons.
Dans l’ordre de la nature, la lumière paraît le premier jour .
Elle figure le don de crainte , par lequel l’homme commence à connaître Dieu
efficacement, selon cette parole du prophète : La crainte du Seigneur est le
commencement de la sagesse.
Au second jour de la création, se déploie le firmament, qui sépare
les eaux inférieures des eaux supérieures. C’est l’emblème du don de science ,
qui nous apprend à discerner les doctrines vraies des doctrines fausses. Orné
de ce don précieux, l’homme ressemble au firmament par la stabilité inébranlable
de sa foi. Maintenant une séparation radicale entre la vérité et l’erreur, il
les empêche de se jamais réunir dans son intelligence pour y produire le chaos.
C’est ainsi que le firmament, immuablement placé entre les eaux inférieures et
les eaux supérieures, les empêche de confondre leurs masses et de produire un
nouveau déluge.
Le troisième jour a lieu la séparation des eaux et de la terre. La
terre, montrant sa surface desséchée, se couvre de toutes sortes d’herbes et de
plantes. C’est la vive image du don de piété . Séparé des eaux inférieures,
c’est-à-dire des doctrines de mensonge, l’idolâtrie, le superstition,
l’incrédulité, l’homme vivifié par le don de piété, honore le vrai Dieu et
produit les fleurs des bons désirs, les herbes des saintes paroles, enfin les
fruits excellents des œuvres de charité envers Dieu et envers le prochain.
Le quatrième jour paraissent les deux grands luminaires, le soleil
et la lune, accompagnés de myriades d’étoiles. On voit ici dans toute sa
magnificence le don de conseil . Flambeau du jour, semblable au soleil, il
éclaire tout le système du monde surnaturel ; flambeau de la nuit, semblable à
la lune, il éclaire tout le système du monde inférieur ; semblable aux étoiles,
qui, répandues dans toute l’étendue du firmament, en illuminent toutes les
parties, il éclaire chacune de nos facultés et dirige chacun de nos sens.
Le cinquième jour , les poissons et les oiseaux prennent naissance
du même élément ; les premiers vivent dans les eaux, les seconds volent dans
les airs. La sagesse éternelle pouvait-elle mieux préfigurer le don de force ?
Grâce à son efficacité, les bonnes résolutions naissent et se fortifient dans
la tribulation ; et les bonnes pensées volent vers Dieu, en brisant les
résistances des démons, qui remplissent l’air dont nous sommes environnés.
Le sixième jour a lieu la création des animaux et de l’homme leur
roi. Voici bien le don d’entendement .
L’homme qui le possède connaît clairement sa double nature et l’apprécie ; il
sait que la partie supérieure de lui-même doit dominer l’inférieure ; il
connaît de plus les règles à suivre pour maintenir cette subordination,
principe de vertu et d’harmonie universelle.
Le septième jour , Dieu se repose et bénit ce jour. Telle est la
figure parfaitement juste du don de sagesse , le plus noble de tous. Par lui,
l’âme se repose délicieusement en Dieu. Dégoûtée de tout ce qui n’est pas Lui,
elle attend dans la paix le jour éternel, où elle ira Le bénir de tout ce qu’Il
a fait pour elle et par elle. C’est ainsi que le septième jour Dieu couronne
l’œuvre de la création du monde matériel ; c’est ainsi que, par le septième
don, le Saint-Esprit achève la création d’un monde plus noble, l’homme, son
image et son enfant. S. Anton., Summ. theot.,
I, art., t. X c. 1, § 1.
A ceux qui seraient tentés de ne voir qu’un jeu d’imagination,
dans ce parallèle entre la création du monde matériel et la création du monde
moral, entre ce qui s’est passé à l’origine des temps et ce qui s’est accompli
dans la plénitude des âges, il suffit de rappeler la doctrine de saint Paul et
des Pères. Tous enseignent que l’Ancien Testament est à l’Évangile ce qu’est la
rose en bouton à la rose épanouie ; que le monde physique n’est que le
rayonnement du monde moral ; que l’un et l’autre ont été faits par le même
Esprit sur le même plan et dans le même but ; et qu’ainsi, l’annonce figurative
du Saint-Esprit commence, comme celle du Messie, au premier jour du monde.
Une autre figure, plus transparente que la première, c’est le
chandelier aux sept branches .
On se trouvait au milieu du désert ; Israël, sorti d’Égypte, était en marche
vers la terre promise. Dieu appelle Moïse et lui ordonne de faire le
tabernacle, ouvrage où le mystère et la figure de l’avenir éclatent de toutes
parts. Le tabernacle, disent les Juifs, Joseph et Philon, était l’image du
monde, et le Saint des saints représentait le ciel empyrée. C’est là que Dieu
commande à Moïse de placer un candélabre d’or, à sept branches, destiné à
éclairer le ciel de la terre. Où trouver une figure plus belle de l’Esprit aux
sept dons, flambeau du temps et de l’éternité ? (Corn.
a Lap., in Exod. xxv, 31).
Les Pères de l’Église ont vu une nouvelle figure du Saint-Esprit
dans les sept fils de Job. «Les sept fils du patriarche de la douleur, écrit
saint Grégoire le Grand, se donnaient des festins, chacun à son tour, chaque
jour de la semaine, en compagnie de leurs trois sœurs, dans un édifice
quadrangulaire.
«Voilà bien les sept dons du Saint-Esprit qui nourrissent l’âme,
chacun à sa manière, et cela en compagnie de leurs trois sœurs, c’est-à-dire
des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, dans un
édifice spirituel de forme carrée, c’est-à-dire formé par les quatre vertus
cardinales, la prudence, la justice, la force, la tempérance. Chacun donne son
festin, parce que chaque don du Saint-Esprit nourrit l’âme. La sagesse, par
l’espérance aussi certaine que délicieuse des biens futurs ; l’intelligence,
par la lumière toute divine qu’elle fait briller dans les ténèbres du cœur ; le
conseil, par la haute prudence dont elle le remplit ; la force, par le courage
invincible, soit dans l’action, soit dans la souffrance ; la science, par la
sérénité du regard et la solidité des pensées ; la piété, par le rassasiement,
fruit des œuvres de miséricorde ; la crainte, par l’humble confiance,
récompense de l’orgueil vaincu» (S. Greg. Moral., lib. I et II). A mesure que
nous avançons, les figures deviennent plus transparentes : c’est l’aurore qui
succède à l’aube et qui annonce l’approche du soleil. A l’exemple des Pères,
étudions la belle figure de l’esprit aux sept dons, si bien dessinée par
l’auteur des Proverbes. «La Sagesse, dit l’écrivain sacré, s’est bâti une
maison, elle a taillé sept colonnes pour la soutenir. Elle a immolé ses
victimes ; elle a mêlé son vin ; elle a dressé sa table. Elle a envoyé ses
servantes, pour appeler dans son palais et dans les murailles de sa ville, en
disant : S’il y a quelque enfant, qu’il vienne à moi. La Sagesse elle-même a
dit à ceux qui sont pauvres d’intelligence : venez, mangez mon pain, et buvez
le vin que je vous ai préparé ; quittez l’enfance, et vivez et marchez dans les
voies de la prudence» (Prov., IX, 1-6). Quelle est cette Sagesse ? Le Verbe
éternel, la sagesse même de Dieu. Cette maison bâtie de Sa propre main ?
L’Église, palais du Fils de Dieu sur la terre. Ces sept colonnes, appuis de
l’édifice ? Les sept dons du Saint-Esprit, qui rendent l’Église inébranlable,
au milieu des ouragans et des tremblements de terre. Comment ? En opposant,
chacun en particulier, une force de résistance supérieure à la violence des
sept esprits mauvais, puissants ennemis de la Cité du bien. Au démon de
l’orgueil, résiste le don de crainte ; au démon de l’avarice, le conseil ; au
démon de la luxure, la sagesse ; au démon de la gourmandise, l’intelligence ;
au démon de l’envie, la piété ; au démon de la colère, la science ; au démon de
la paresse, la force.
Tel est l’harmonieux contraste que les saints docteurs découvrent
entre les forces opposées de l’Esprit du bien et de l’Esprit du mal. Rien n’est
plus réel, ainsi que nous le montrerons ailleurs. (Voir
Corn. a Lap. in Prov., c. IX, 1-6).
Contentons-nous
de remarquer ici que cette nouvelle figure du Saint-Esprit présente le même
caractère que les
autres. Les deux personnes divines que le monde attendait y sont désignées
ensemble. Quelles sont, en effet, ces victimes immolées par la sagesse, ce
pain, ce cette table, préparés pour ses enfants ? D’une voix unanime, les Pères
et les commentateurs répondent que c’est le Verbe Incarné. Quant aux servantes
chargées d’inviter les convives, la tradition constante y voit les âmes zélées,
les prédicateurs et les prêtres dont les prières, les paroles et les exemples
attirent leurs frères au banquet divin. Ces enfants mêmes qui viennent y participer
représentent au naturel tous les hommes : grands enfants, toujours occupés
d’enfantillages, jusqu’au moment où, éclairés par le Dieu qu’ils reçoivent à la
table sainte, ils prennent des goûts sérieux et marchent dans les voies de la
véritable prudence. (ibid.) Inutile d’ajouter que toutes ces figures étaient
comprises des anciens, suivant le degré de connaissance que Dieu voulait leur
donner de ses adorables conseils.
CHAPITRE IX LE
SAINT-ESPRIT PRÉDIT.
David annonce la grande œuvre du Saint-Esprit, la régénération du monde. - Isaïe dit la manière dont l e Saint-Esprit accomplira cette merveille. - Ézéchiel montre sous une figure saisissante le genre humain mort à la vie véritable et sa résurrection par le Saint-Esprit. Dans les sept yeux de la pierre angulaire du Temple, Zacharie annonce l’Esprit aux sept dons et Ses opérations merveilleuses dans le Verbe fait chair. - Judith célèbre la future victoire de l’Esprit du bien sur l’Esprit du mal. Le livre de la Sagesse l’annonce comme la lumière et la force du genre humain. - Toutes les prophéties réunies forment le signalement complet du Saint-Esprit.
Dans la préparation du genre humain à la venue de la seconde et de
la troisième personne de la Trinité, on trouve la même marche providentielle.
Des promesses multipliées rendent certaine la venue du grand Libérateur : des
figures ébauchent Son portrait. Plus explicites que les premières, plus
transparentes que les secondes, des prophéties donnent Son signalement complet
; de telle sorte que, à moins d’un aveuglement volontaire, il sera impossible à
l’homme de méconnaître le Désiré des nations. Même conduite à l’égard du
Saint-Esprit. Aux assurances données par les promesses, aux traits épars
répandus dans les différentes figures, vont succéder les oracles plus précis
des prophètes et les touches plus accentuées de leur pinceau. Telle sera la
perfection de ce portrait tracé d’avance, que les aveugles mêmes y
reconnaîtront le divin Esprit.
Mille ans avant sa venue, David Le signale à l’attention
universelle, en Le montrant avec Son incommunicable caractère. «Seigneur,
s’écrie-t-il, Vous enverrez Votre esprit, et tout sera régénéré» (Ps. CV).
Comme s’il disait : Habitants de la terre, soyez attentifs ; le jour viendra où
le Saint-Esprit, la troisième personne de l’auguste Trinité, descendra parmi
vous. Vous Le reconnaîtrez aux prodiges qu’Il opérera sous vos yeux. Le monde
mort à la vie surnaturelle à la vie de l’intelligence, à la vie de la vertu, à
la vie de la charité et de la liberté, se lèvera de la tombe de boue dans
laquelle il est enseveli. Les chaînes de l’esclavage tomberont d’un pôle à
l’autre ; le vice fera place à la vertu la plus pure et les vives lumières de
la vérité succéderont à la longue nuit de l’erreur ; des hommes nouveaux, un
monde nouveau, sortiront du néant : ce prodige sera l’œuvre du Saint-Esprit.
Quand vous le verrez accompli, sachez que cet esprit régénérateur, objet de
votre attente, sera venu ; c’est à ce signe que vous le reconnaîtrez.
Interrogeons maintenant l’histoire et demandons-lui quel jour a eu
lieu cette miraculeuse création. Toutes les nations civilisées nomment le jour
de la Pentecôte . Jour éternel qui, depuis dix-huit siècles, se lève
successivement sur les différentes contrées de la terre, opérant partout le
même prodige qu’à Jérusalem. Quel est l’instant où les peuples barbares sont
venus, où ils viennent encore à la lumière, à la vertu, à la civilisation ? -
C’est l’instant où l’Esprit-Saint, donné par le baptême, plane sur eux et les
vivifie : comme aux premiers jours du monde, il planait sur les eaux du chaos
pour les féconder.
Comment le Saint-Esprit accomplira-t-Il ce merveilleux changement
? Isaïe va nous l’apprendre. «Un rameau, dit le prophète, sortira de la tige de
Jessé, et une fleur s’élèvera de sa racine. Et sur cette fleur l’Esprit du
Seigneur se reposera : Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil
et de force, Esprit de science et de piété, et l’Esprit de la force du Seigneur
le remplira... La terre sera remplie de la science du Seigneur, comme si les
flots de la mer l’avaient inondée» (Is. XI, 1-9).
Dans cette prophétie nous trouvons encore, réunies et agissant
ensemble, les deux personnes de l’auguste Trinité, qui doivent honorer le monde
de leur visite. Le Fils est clairement désigné par cette fleur qui sortira du
rameau, né de la racine de Jessé. Voyez la justesse du langage prophétique ! Le
Messie est comparé à une fleur, à cause de Son humilité, de la grâce de Sa
personne et du parfum de Ses vertus. Marie est le rameau qui le porte ; rameau
par sa douceur, par sa souplesse sous la main de Dieu, par son intégrité ; car
la fleur naît du rameau sans lui faire aucune lésion. Il est dit que ce rameau
sort non de l’arbre et du tronc, mais de la racine. Pourquoi ? Parce qu’aux
jours du Messie, la famille royale de Jessé, privée de la puissance souveraine
et perpétuée seulement dans des rejetons humbles et pauvres, n’était plus un
arbre aux rameaux magnifiques, mais une simple racine cachée dans le sein de la
terre racine cependant pleine de sève qui produit le rameau le plus parfait, la
fleur la plus belle que l’arbre lui-même ait jamais produite. (S. Hier., in
hunc loc). Après avoir dépeint
sous des traits si gracieux et si parfaitement incommunicables le Messie Fils
de Dieu et fils de Jessé, le prophète reprend son pinceau pour esquisser
l’action du Saint-Esprit. C’est Lui qui donnera toute sa beauté à la divine
fleur et qui communiquera au rejeton de David les dons nécessaires à
l’accomplissement des merveilles, dont la cuite de la prophétie va nous
retracer l’histoire. L’Esprit du Seigneur, dit le prophète, l’Esprit aux sept
dons, reposera sur lui. Pas un père de l’Église, pas un interprète de
l’Écriture qui, dans cet Esprit aux sept dons, ne reconnaisse la troisième
personne de la sainte Trinité. A quel autre Esprit, en effet, pourrait convenir
ce caractère ? Quel autre Esprit pourrait reposer sur le Fils de Dieu ? Quel
autre Esprit pourrait être appelé l’auteur ou le coopérateur des merveilles
accomplies par le Verbe fait chair ? (S. Hier. Ibid. in
Is., XI opp. t. III, p. 99).
Il reposera sur Lui, dit le prophète. Dans l’énergie de la
signification originale, ce mot indique la force, la plénitude, le lieu naturel
du repos de l’auguste personne. Cela veut dire que le Saint-Esprit demeure
inébranlablement dans Notre-Seigneur ; qu’Il Le remplit de la plénitude de Ses
dons, et qu’Il est en Lui, comme dans Son inviolable sanctuaire, à raison de
l’union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine. Au spectacle
qu’il vient de décrire, Isaïe, ravi d’admiration, chante les merveilles du
monde soumis à l’action combinée de la seconde et de la troisième personne de
l’adorable Trinité. Le règne de la justice succédant au règne du caprice, de la
force et de la cruauté ; la défaite du démon et des tyrans ses aveugles
soutiens ; le tombeau du grand Libérateur brillant d’une gloire immortelle ; le
lion et l’agneau, tout ce qu’il y a de plus féroce et tout ce qu’il y a de plus
doux, vivant paisiblement ensemble : image dont la gracieuse énergie désigne
l’union fraternelle, au sein de l’Évangile, des Juifs et des gentils, des Grecs
et des barbares, des plus fiers potentats et des plus faibles enfants. Telles
sont les merveilles qui se montrent aux yeux du prophète. Ici. encore,
interrogeons l’histoire et demandons-lui quel jour s’est accompli ce
merveilleux changement ? Quel jour a été brisé le sceptre de fer, appesanti
depuis plus de deux mille ans sur la tête du monde païen ? Quel jour a commencé
la destruction du règne de l’idolâtrie ? Quel jour les Juifs et les gentils se
sont-ils, pour la première fois, embrassés comme des frères ? Quel jour ont
commencé, pour ne jamais finir, la vénération du Calvaire et le culte solennel
de son glorieux tombeau ? D’une voix unanime toute la terre nomme le jour à
jamais mémorable de la Pentecôte. Si vous demandez au Messie Lui-même, auteur
de tant de merveilles, à qui nous devons en témoigner notre reconnaissance, Il
nous répond humblement : «Le Saint-Esprit a été sur Moi, et c’est pourquoi J’ai
été envoyé, et J’ai opéré les prodiges dont vous êtes témoins» (Luc, IV,
18-21).
Écoutons un autre prophète. Ézéchiel décrit, avec la même
précision qu’Isaïe, la troisième personne de la sainte
Trinité, Sa venue, Ses caractères, Ses opérations admirables. Ici encore, le
Verbe et le Saint-Esprit Se donnent la main pour travailler à la régénération
du monde. «Je sanctifierai Mon Nom qui est grand, dit le Seigneur par la bouche
du prophète, Mon Nom qui est souillé parmi les nations, afin qu’elles sachent
que Je suis le Seigneur... Et Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez
lavés de toutes vos souillures, et Je vous purifierai de toutes vos idoles. Et
Je vous donnerai un cœur nouveau, et Je placerai au milieu de vous un esprit
nouveau. Et J’ôterai de votre poitrine votre cœur de pierre, et Je vous
donnerai un cœur de chair. Et Je placerai Mon Esprit au milieu de vous, et Je
vous ferai marcher dans la voie de Mes commandements. Et vous garderez Ma loi
sainte ; et vous serez Mon peuple, et Je serai votre Dieu» (Ezech., XXXIV,
23-28).
La première chose qui frappe les regards du prophète, c’est le
grand Nom de Dieu indignement profané parmi toutes les nations. Voilà bien le
règne de l’idolâtrie, tel que l’histoire nous le fait connaître à la venue du
Rédempteur ; règne de superstitions honteuses et cruelles, où le nom de Dieu,
donné aux crocodiles, aux serpents, aux chats, aux légumes, aux pierres brutes,
recevait les plus sanglants outrages. Puis, le même prophète voit tout à coup
tomber du ciel une onde pure, qui lave la terre et ses habitants de toutes
leurs iniquités, et le grand Nom de Dieu redevenir l’objet du respect et de
l’amour universel. Voilà bien les sacrements, surtout le baptême, où le Juif et
le païen ont perdu leurs souillures et trouvé la blancheur de l’innocence.
Après cette purification universelle, Ézéchiel voit descendre
l’Esprit du Seigneur. Il anime ces hommes nouveaux et les fait marcher d’un pas
ferme dans les sentiers de la vertu, en sorte que le vrai Dieu sera désormais
pour eux le Dieu unique, et eux-mêmes, eux les adorateurs des idoles, seront
Son peuple chéri. Pouvait-on mieux décrire le miracle de la Pentecôte ?
N’est-il pas manifeste que c’est à partir de ce grand jour, que le genre humain
a perdu son cœur de pierre, qu’il a pris un cœur nouveau et que le grand
aveugle, dont la marche, pendant plus de deux mille ans, avait été un égarement
continuel, est entré dans la route lumineuse de la vérité et de la civilisation
? (S. Aug., De doct. christ., lib. III, c. XXXIV, n. 28 ; et Patres, passim
apud Corn. a Lapid., in Ezech., XXXVI, 25).
Ailleurs, le Très-Haut révèle à Ézéchiel, sous la figure la plus
frappante, l’action régénératrice du Saint-Esprit. Pour lui montrer que cet
Esprit de vie, annoncé par David comme devant tirer le monde du tombeau de
l’erreur et du vice, accomplira dans toute son étendue Sa miraculeuse mission,
voici ce que fait le Seigneur.
«Sa main fut sur moi, dit le prophète, et Il me conduisit en
esprit au milieu d’une campagne pleine d’ossements, et Il m’en fit faire le
tour. Et il y avait une multitude d’ossements, et tous étaient complètement
desséchés. Et Il me dit : Fils de l’homme, penses-tu que ces ossements revivent
? Et je dis : Seigneur Dieu, Vous le savez. Et Il me dit : Prophétise sur ces
ossements et dis-leur : Ossements arides, entendez la parole du Seigneur ;
voici ce que le Seigneur dit de vous : J’introduirai Mon Esprit en vous, et
vous vivrez, et Je mettrai sur vous des nerfs, et Je ferai recroître sur vous
les chairs, et J’étendrai sur vous la peau, et Je vous donnerai l’esprit ; et
vous vivrez, et vous saurez que Je suis le Seigneur.
« Et je prophétisai, comme Il me l’avait commandé. Or, pendant que
je prophétisais, un bruit se fit entendre, et voilà une commotion. Et les os s’approchèrent
des os, chacun à sa jointure, et je vis, et voilà montant sur eux des nerfs et
des chairs ; et la peau s’étendit sur eux, et ils n’avaient pas l’esprit. Et Il
me dit : Prophétise à l’Esprit, Fils de l’homme, et dislui : Voici ce que dit
le Seigneur Dieu : Des quatre vents, viens, Esprit, souffle sur ces morts, et
qu’ils revivent.
« Et je prophétisai comme il me l’avait commandé. Et l’Esprit
entra en eux et ils eurent la vie, et ils se tinrent debout sur leurs pieds,
comme une immense armée. Et Il me dit : Fils de l’homme, tous ces ossements
sont la maison d’Israël. Ils disent : Nos os sont desséchés. Nous n’avons plus
d’espérance ; pour toujours nous sommes retranchés du nombre des vivants. C’est
pourquoi prophétise, et dis-leur : Voici ce que dit le Seigneur Dieu :
J’ouvrirai vos tombeaux, et Je vous retirerai de vos sépulcres, mon peuple, et
vous conduirai dans la terre d’Israël. Et vous saurez que Je suis le Seigneur,
lorsque J’aurai mis Mon Esprit en vous, et que vous vivrez et que vous reposerez
tranquillement sur la terre de vos Pères» (Ezech., XXXVI, 1-14).
Énergie, précision, transparence, que manque-t-il à cette
prophétie de la résurrection morale de l’humanité, par le souffle du
Saint-Esprit ? Lorsque, par la voix des apôtres sortant du cénacle, la
troisième personne de l’auguste Trinité souffla sur le monde, la terre entière
n’était-elle pas un champ couvert d’ossements ? Quel peuple alors vivait de la
vraie vie ? Ces ossements n’étaient-ils pas desséchés par le temps, calcinés
par le souffle brûlant de l’Esprit homicide, esprit d’orgueil et de volupté ?
Quel autre Esprit a répandu le mouvement et la vie dans ce vaste charnier du
genre humain ? Poser de semblables questions, c’est les résoudre.
Passons à une nouvelle prophétie. Ici encore apparaissent réunies
les deux adorables personnes de la Trinité dont la venue sauvera l’univers.
C’est Zacharie qui parle. Sous la figure du rétablissement d’Israël dans la
patrie de ses aïeux et de la construction du second temple, il annonce la grande
réalité du rétablissement universel de toutes choses et l’édification de
l’Église, temple immortel du vrai Dieu. Le grand Orient se lève sur le monde ;
Il se construit Lui-même un temple, dont Il est tout ensemble le pontife et la
pierre angulaire. Sept yeux brillent sur cette pierre magnifiquement ciselée.
Aux feux qui en sortent, l’iniquité disparaît de la terre et la paix règne
partout.
«Jésus, grand-prêtre, dit le prophète, écoute, Toi et Tes amis,
hommes à miracles qui habitent avec Toi. Voici que Je vais faire paraître
l’Orient Mon serviteur, et voici la pierre que J’ai montrée à Jésus. Sur cette
pierre unique il y aura sept yeux, Je la sculpterai Moi-même, dit le Seigneur
des armées ; et J’ôterai l’iniquité de la terre en un seul jour. En ce jour-là,
l’homme appellera son ami sous sa vigne et sous son figuier» (Zach., III,
8-10).
Toute la tradition a vu le Messie clairement désigné dans cet
oracle remarquable. Comme Dieu, Il est bien le véritable Orient, le seul
principe de toute lumière. Comme homme, inférieur à Son Père, Il est bien le
serviteur véritable du Dieu des armées. Évidemment Lui, et Lui seul, est aussi
la pierre fondamentale de l’Église, figurée par le temple dont la construction
occupait alors Jésus, fils de Josédech. Or, comme l’Église est un temple
vivant, la pierre qui lui sert de base doit être vivante. Comme elle est
l’œuvre de Dieu, le fondement doit être Dieu Lui-même : les yeux dont cette
pierre est ornée l’indiquent sous une éloquente figure. Pour montrer qu’il est
de l’essence de la Divinité d’être partout et de tout voir, l’usage constant
chez les différents peuples est de représenter Dieu sous la figure d’un œil
ouvert. En Égypte, un œil surmonté d’un sceptre était l’emblème d’Osiris. Dans
la Grèce, la statue de Jupiter avait trois yeux, pour montrer sa triple
providence sur le ciel, sur la terre et sur la mer (Macrob., lib. I, c. XXI ;
Plutarch., De Oside et Osiride ; Pausan., in Corinth. ; Pierius, hierogl.
XXXIII, 15). Dans l’art chrétien, l’œil est encore l’emblème de la Divinité.
Ainsi, l’œil donné à la pierre mystérieuse dont parle Zacharie
dénote, sans contestation possible, que cette pierre est l’emblème de Notre
Seigneur, le fondement de l’Église. Mais pourquoi Dieu la montre-t-Il au
prophète avec sept yeux, et non avec deux ou avec un seul ? Pourquoi le nombre
sept et non pas un autre ? Rappelons d’abord que cette figure étant l’œuvre de
la sagesse infinie, il ne peut rien s’y trouver d’arbitraire ; plus elle paraît
étrange, plus nous devons y soupçonner un sens profond et un grand
enseignement. Afin de le connaître, écoutons ceux que Dieu Lui-même a chargés
d’expliquer Ses oracles, en leur confiant le secret de Ses pensées.
«Sur cette pierre unique, dit saint Grégoire le Grand, il y a sept
yeux. Or, cette pierre est Notre Seigneur. Dire que cette pierre a sept yeux,
c’est dire que sur le Verbe Incarné repose l’Esprit aux sept dons. Parmi nous,
celui-ci possède le don de prophétie, celui-là le don de science ; un autre, le
don des miracles ; un cinquième, le don des langues ; un sixième, le don
d’interprétation, suivant la distribution que le Saint-Esprit, juge à propos de
faire de Ses dons ; mais nul homme ne les possède tous en même temps et dans
leur plénitude. Quant au divin Rédempteur, Il a montré qu’en revêtant notre
nature infirme Il possédait, comme Dieu, tous les dons du Saint-Esprit. C’est
pourquoi Il réunit en Sa personne tous les yeux brillants dont parle le
prophète» (Moral., lib. XXIX, 16. Ita S. Hier., S. Remig., Rupert, Emmanuel, et
alii). - Telle est aussi l’interprétation des autres Pères et des plus célèbres
commentateurs. Reste à donner le sens des dernières paroles de la prophétie :
Je sculpterai Moi-même cette pierre et J’ôterai l’iniquité de la terre, et
chacun reposera â l’ombre de sa vigne et de son figuier . Quel sera l’auteur
des magnifiques ciselures dont sera ornée la pierre vivante, base éternelle de
l’Église ? Celui-là même qui parle par l’organe du prophète, le Saint-Esprit en
personne. C’est Lui qui, dans l’Incarnation, sculptera avec une perfection
inimitable le corps et l’âme du Rédempteur. C’est Lui qui, avec un art non
moins merveilleux, les unira personnellement au Verbe éternel. C’est Lui qui
ornera Son âme de tant de sagesse, de vertu, de grâce et de gloire, qu’Il en
fera comme un ciel divin, rayonnant de tout l’éclat du soleil, de la lune et
des étoiles. C’est Lui, Esprit d’amour, qui formera sur le corps adorable de
l’auguste victime, avec la pointe acérée des épines, des clous et de la lance,
les adorables ciselures, qui firent pendant la passion l’admiration des anges
et qui feront pendant toute l’éternité l’amour des bienheureux.
Quel sera l’effet de ces ciselures sanglantes ? L’abolition de
l’iniquité. Le sang du Rédempteur, coulant à grands flots par les incisions du
divin tatouage dont le Saint-Esprit ornera Sa chair immaculée, purifiera la
terre de Ses crimes. Dieu apaisé rendra Ses bonnes grâces au genre humain, et
la paix de l’homme avec Dieu deviendra le principe de la paix de l’homme avec
ses semblables. Est-il possible de peindre sous des couleurs plus vives,
l’action simultanée du Fils et du Saint-Esprit dans la régénération du genre
humain ? Les faits accomplis depuis la Pentecôte chrétienne laissent-ils le
moindre doute sur l’influence du Saint-Esprit dans le monde, la moindre
obscurité sur Ses opérations dans le Verbe fait chair, la moindre ambiguïté sur
les paroles du prophète ? (S. Iren., De hæres., lib. III, 28).
Il serait facile de continuer ce tableau, commencé à l’origine des
temps et qui va se développant avec les siècles. Nous verrions le Verbe par qui
tout a été fait et le Saint-Esprit par qui tout doit être refait, constamment
unis dans les prédictions des prophètes. Nous entendrions la mystérieuse
Judith, célébrant sa mystérieuse victoire, et dans son mystérieux cantique,
annonçant un triomphe plus glorieux sur un Holopherne plus redoutable, que
celui dont elle vient de couper la tête ; nommant le futur vainqueur du grand
Holopherne, et s’écriant : «Adonaï, Seigneur, Vous êtes grand. Votre puissance
est incomparable, nul ne peut y résister. Toute créature tombera à Vos genoux :
Vous enverrez Votre Esprit, et tout sera créé : voix de l’Éternel, tout
fléchira à Ses accents. Les montagnes jusque dans leurs fondements, les eaux
jusque dans leurs profondeurs seront agitées. Les rochers, comme la cire,
fondront devant Votre visage. Grands de la vraie grandeur seront ceux qui Vous
craignent» (Judith, XVI, 10 et seqq).
Quand le genre humain, depuis longtemps prosterné aux pieds de
Satan, a-t-il commencé de tomber à genoux devant le vrai Dieu ? Quel Esprit a
ébranlé les empires païens, réduit en poussière les murs et les temples du
Capitole, placé la croix victorieuse au front des Césars ? A quelle époque
remonte la génération des vrais grands hommes, apôtres, martyrs, saints sur le
trône ou dans la solitude, nobles vainqueurs d’eux-mêmes et du monde ? Toutes
les voix répondent en bénissant le Saint-Esprit et le Cénacle.
Le prophète, qui chante les merveilles de la Sagesse incréée, ne
manque pas de lui adjoindre le Saint-Esprit. Dans son extase, l’homme inspiré
voit toute la terre couverte de ténèbres. Les hommes incertains tâtonnent en
plein midi, prenant le faux pour le vrai, le mal pour le bien, ignorant Dieu et
s’ignorant eux-mêmes. A ce spectacle, il s’écrie : « Seigneur, qui connaîtra
Votre pensée, si Vous ne donnez Votre sagesse, et si Vous n’envoyez Votre
Esprit des hauteurs ? C’est ainsi que seront redressées les voies des habitants
de la terre, et que les hommes apprendront ce qui Vous est agréable» (Sapient.,
IX, 17).
Esprit de lumière, qui dissipera la nuit du monde moral, longue
nuit de deux mille ans, nuit profonde que rendaient
palpables, plutôt qu’elle n’en dissipaient l’obscurité, les vacillantes lueurs
de la raison ; Esprit de force, qui, remplissant l’homme d’un courage inconnu,
le retirera de la route du vice et le fera marcher d’un pas ferme dans les
difficiles sentiers de la vertu : tel est le double caractère sous lequel, est
annoncé l’Esprit nécessaire au salut du monde. Est-il besoin de dire que ces
deux caractères conviennent au Saint-Esprit, et ne conviennent qu’à Lui ? Ne
sont-ils pas écrits au front de toutes les œuvres régénératrices, qui,
commencées à la Pentecôte, continuent sous nos yeux pour ne finir qu’au seuil
de l’éternité ?
En résumé, le Fils et le Saint-Esprit sont toujours associés dans
les prédictions des prophètes. L’un n’étant pas moins nécessaire que l’autre à
la régénération du monde, Dieu a voulu qu’Ils fussent également annoncés. Ces
deux grandes figures dominent toute l’histoire, illuminent tous les événements,
provoquent tous les soupirs, soutiennent toutes les espérances de l’ancien
monde, comme Ils doivent exciter l’éternelle reconnaissance du nouveau. De même
qu’en étudiant toutes les circonstances de la naissance, de la vie et de la
mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, Son caractère, Sa doctrine, Ses miracles,
il est impossible de ne pas reconnaître en Lui le Messie annoncé par les
prophètes ; de même, en considérant les œuvres merveilleuses et les opérations
intimes de l’Esprit du Cénacle, il est impossible de ne pas adorer en Lui la
troisième personne de l’auguste Trinité, dont les oracles prophétiques avaient
donné le signalement. Le parallélisme constant dont nous venons d’esquisser les
principaux traits va se continuer dans la préparation du Saint-Esprit.
CHAPITRE X LE
SAINT-ESPRIT PRÉPARÉ.
Tous les événements de l’ancien monde préparent le Saint-Esprit. -
Préparation particulière. - Préludes par lesquels le Saint-Esprit s’annonce
Lui-même. – Son action sur le monde matériel. - Sur le monde angélique. - Sur
le monde moral. - Nombre sept. - Il crée les patriarches et les
grands hommes de l’ancienne loi. - Il crée le peuple
juif, le dirige et le conserve. - Il inspire les prophètes. -
Pourquoi Lui et non pas le Fils ou le Père.
Dieu ne se contentait pas de promettre le Désiré des nations, ni
de Le dépeindre dans une grande variété de figures éloquentes, ni même de
donner Son signalement exact par cette longue suite de prophéties, qui tinrent
les regards du monde ancien constamment tournés vers l’Orient. Son admirable
providence coordonnait tous les faits sociaux à l’établissement du règne
immortel de Son Fils. Telle est l’évidence de cette préparation évangélique,
que la vraie philosophie résume toute l’histoire antérieure au Messie, par ces
deux mots : Tout pour l’enfant de Bethléem
Or, ce qui eut lieu pour la seconde personne de l’adorable Trinité
s’accomplit avec le même éclat pour la troisième : il n’en pouvait être
autrement. Quoique différente dans ses moyens, l’œuvre de la régénération du
monde est commune aux deux personnes envoyées : tout ce qui prépare le Fils
prépare le Saint-Esprit.
S’il fallait que le peuple hébreu fût choisi entre tous les
peuples pour conserver le dépôt de la vraie religion ; s’il fallait qu’autour
de lui et contre lui s’élevassent les quatre grandes monarchies des Assyriens,
des Perses, des Grecs et des Romains ; s’il fallait que ces monarchies
renfermassent dans leur vaste sein l’Orient et l’Occident et fussent à leur
tour absorbées par l’empire romain ; s’il fallait que cet empire mît, sans le
savoir, la dernière main à l’accomplissement des prophéties messianiques, tout
en élevant au plus haut degré de puissance la Cité du mal ; s’il fallait toutes
ces choses pour l’accomplissement des conseils divins sur le Verbe Incarné :
avec la même assurance on doit affirmer que toutes étaient nécessaires, et au
même titre, pour l’accomplissement des desseins providentiels à l’égard du
Saint-Esprit.
Sa mission suppose celle du Verbe dont elle est le couronnement.
L’Esprit sanctificateur ne devait venir qu’après
l’Incarnation du Verbe, après Sa prédication, Sa passion, Sa résurrection, Son
retour dans le ciel : événements
immenses pour lesquels Dieu remuait le ciel et la terre, depuis quatre mille ans.
L’Esprit, dit saint Jean, n’avait pas été donné, parce que Jésus n’avait pas
encore été glorifié (Jean., VII, 39). « La gloire de Jésus, ajoute saint
Chrysostome, c’était la croix. Nous étions pécheurs, ennemis de Dieu et privés
de Sa grâce. La grâce est le gage de la réconciliation ; or, le don ne se fait
pas aux ennemis, mais aux amis. Ainsi, il fallait d’abord que le Verbe offrît
pour nous Son sacrifice, et qu’en immolant Sa chair, Il détruisît l’inimitié,
afin de nous rendre amis de Dieu et capables de recevoir le don divin, le
Saint-Esprit» (In Joan. homil, IV, n. 2, opp. t. VIII, p. 346). Il en résulte
clairement que toute la préparation du Désiré des nations se rapporte au
Sanctificateur des nations ; que c’est pour Lui, comme pour le Fils, que s’accomplissent
tous les événements du monde ancien.
Outre cette préparation générale, il en est une qui est spéciale
au Saint-Esprit. Elle consiste dans les actes
particuliers, au moyen desquels la troisième personne de l’auguste Trinité
prélude, depuis l’origine du monde, à l’acte souverain du jour de la Pentecôte.
Le magnifique ouvrier qui doit régénérer le monde, l’illuminer, le conduire et
le sanctifier, annonce, dans des essais longtemps renouvelés, le chef-d’œuvre
qu’Il médite. C’est ainsi qu’Il prépare les intelligences et les volontés à
L’aimer, et à L’adorer, d’un amour et d’une adoration semblables à ceux dont Il
honore le Père et le Fils.
Rien de plus intéressant que cette préparation que fait de
Lui-même le Saint-Esprit. A raison des opérations merveilleuses qui la
composent, elle est éminemment propre à Le tirer de l’oubli dans lequel nous Le
laissons. Grâce à elle, nous Le voyons, non point inactif au sein de l’éternité
; mais agissant perpétuellement sur le monde, et préludant, par des œuvres
particulières, plus ou moins éclatantes, à des créations plus générales et plus
magnifiques.
Pour comprendre cette préparation, il faut se rappeler que la
grande œuvre du Saint-Esprit était la régénération de
l’univers par l’Église. Il faut se rappeler encore que, dans l’ordre de la
grâce, pas plus que dans l’ordre de la nature, Dieu n’agit brusquement et par
sauts. Toutes Ses oeuvres, au contraire, se font avec douceur et se développent
par des progrès insensibles. « Or l’Église, dit saint Thomas, tient le milieu
entre la synagogue et le ciel. Beaucoup plus parfaite que la société mosaïque,
la société chrétienne l’est beaucoup moins que l’éternelle société des élus.
Dans la synagogue, des voiles sans vérité ; sous l’Évangile, la vérité avec des
voiles ; dans le ciel, la vérité sans voiles. (I,
II, q. 61, art. 4, ad 1).
Ainsi, l’ancien monde est la préparation du nouveau. Par l’ancien
monde, il faut entendre ses hommes, ses lois, ses événements, son culte, ses
prophètes. Tous sont au monde nouveau, comme l’esquisse est au portrait, ou
comme l’enfant est à l’homme fait. Le peintre divin qui devait réaliser le
portrait travaille pendant quatre mille ans à en former l’esquisse : entrons
dans Son atelier et voyons-Le à l’œuvre.
Le cadre du portrait, c’est le monde matériel. Qui façonne ce
cadre magnifique ? Qui le fait resplendir de beautés éclatantes ? C’est le
Saint-Esprit. En sortant des mains du Père et du Fils, la terre n’était qu’une
masse informe, pénétrée d’eau et couverte de ténèbres. Sous l’action merveilleuse
du Saint-Esprit, les éléments confondus se dégagent, les ténèbres se dissipent,
et du sein du chaos sortent, comme par enchantement, des millions de créatures
plus gracieuses les unes que les autres. (S. Aug., D. divers. quæst. lib. II,
n. 5).
Au principe éternel de leurs beautés, elles doivent le mouvement
et la vie. «Le Saint-Esprit, dit un Père, est l’âme de tout ce qui vit. Avec
tant de libéralité Il donne de Sa plénitude, que toutes les créatures
raisonnables et non raisonnables Lui doivent, chacune dans son espèce, et leur
être propre et le pouvoir de faire, dans leur sphère particulière, ce qui
convient à leur nature. Sans doute, Il n’est pas l’âme substantielle de chacune
et demeurant en elle ; mais, distributeur magnifique de Ses dons, Il les répand
et les divise suivant le besoin de chaque créature. Semblable au soleil, il
réchauffe tout, et sans aucune diminution de Lui-même, Il prête, Il distribue à
chaque être ce qui est nécessaire et ce qui suffit» (S. Cp., sive quivis alios,
Serm. in die Pentecost).
Saint Basile ajoute : «Vous ne trouverez dans les créatures aucun
don, de quelque nature qu’il soit, qui ne vienne du Saint-Esprit » (Lib. de
Spir. sanct., XXIV, n. 55).
La plus belle partie de la création matérielle, le firmament, Lui
doit ses magnificences. Quand l’œil contemple l’innombrable armée des cieux,
l’éclat éblouissant de ses bataillons, l’ordre de leur marche, la vitesse
incompréhensible et la précision de leurs mouvements : que le cœur n’oublie pas
d’adresser l’hymne de la reconnaissance à la troisième personne de l’adorable
Trinité. Toutes ces beautés, toutes ces grandeurs lui crient : Ipse fecit nos,
c’est Lui qui nous a faites. (Ps. XXXII, 6. - Spiritus ejus ornavit cmlos. Job,
XXXVI, 13).
Non moins grande est la reconnaissance du monde angélique. Les
splendeurs ineffables dont brillent les célestes hiérarchies, astres vivants de
l’empyrée, elles les doivent au Saint-Esprit. «Si par la pensée, dit saint
Basile, vous ôtez le Saint-Esprit, tout est chaos dans le ciel. Plus de chœurs
angéliques, plus de hiérarchies, plus de loi, plus d’ordre, plus d’harmonie.
Comment les anges chanteront-ils : Gloire â Dieu dans les hauteurs, s’ils n’en
reçoivent le pouvoir du Saint-Esprit ? Une créature quelconque peut-elle dire :
Seigneur Jésus, si ce n’est par le Saint-Esprit ? Et quand elle parle par le
Saint-Esprit, nulle ne dit anathème à Jésus. Que les anges rebelles aient
prononcé cet anathème, leur chute prouve que, pour persévérer dans le bien, les
intelligences célestes avaient besoin du Saint-Esprit.
«A mon sens, Gabriel n’a pu annoncer l’avenir que par la
prescience du Saint-Esprit. La preuve en est que la prophétie est un des dons
de l’Esprit divin. Quant aux Trônes et aux Dominations, aux Principautés et aux
Puissances, comment jouiraient-ils de la béatitude, s’ils ne voyaient toujours
la face du Père qui est dans les cieux ? Or, la vision béatifique n’est pas
sans le Saint-Esprit. Si pendant la nuit vous ôtez les flambeaux d’une maison,
tous les yeux sont frappés de cécité : organes et facultés, tout devient
inerte. On ne distingue plus ni la beauté ni le prix des objets ; par ignorance
l’or est foulé aux pieds comme le fer. De même, dans l’ordre spirituel, il est
aussi impossible que la vie bienheureuse du monde angélique subsiste sans le
Saint-Esprit, qu’il est impossible à une armée de demeurer en ordre sans un
général qui la maintienne, à un chœur de conserver l’harmonie sans un chef qui
règle les accords. «Et les Séraphins, comment pourraient-ils dire Saint, saint,
saint, si l’Esprit ne leur apprenait quand il faut chanter l’hymne de gloire ?
Soit donc que les anges louent Dieu et Ses merveilles, ils le font par le
secours du Saint-Esprit ; soit que, debout devant Lui, des milliers et des
millions d’entre eux exécutent Ses ordres, ils ne remplissent dignement leurs
fonctions que par la vertu du Saint-Esprit. En un mot, ni la sublime et
ineffable harmonie des anges dans le culte de Dieu, ni l’accord merveilleux qui
règne entre ces célestes intelligences, n’existeraient sans le Saint-Esprit»
(S. Basil., lib. de Spir. sanct., c. XVI, opp. t. III, p. 44-45. - S. Greg.
Nazianz., homil. in Pentecost).
Est-ce prouver assez clairement l’action du Saint-Esprit sur les
anges ? Grâce, persévérance dans le
bien,
connaissance de l’avenir, béatitude, harmonie, beauté, le monde angélique doit
tout à la troisième personne de l’auguste Trinité.
Pénétrons plus avant. Afin d’apprendre à toutes les générations
qu’Il est l’auteur de toutes les beautés du ciel et de la terre, l’Esprit aux
sept dons s’écrit dans Ses ouvrages : Il fait tout par le nombre sept . Comme
témoins de Son action et prédicateurs de Sa future venue, sept planètes
principales resplendissent au firmament. Dans le monde inférieur, le temps se
divise en sept jours. D’Adam à Noé, sept grands patriarches jalonnent la route
des siècles (II Petr., II, 5). Sept fois sept jours, augmentés de l’unité
mystérieuse qui soude le temps à l’éternité, forment l’espace entre
l’immolation de l’Agneau pascal et la promulgation de la loi. (S. Cyp., Serm.
de Spirit. sanct.)
Aux semaines de jours succèdent les semaines d’années terminées
par l’année jubilaire, année de rémission, de libération, de restauration et de
repos : nouvelle figure du jubilé éternel, merveilleuse création du
Saint-Esprit. Sept jours de prières consacrent les prêtres ; sept jours de
purification rendent le lépreux à la vie civile. Sept trompettes, sonnées par
sept prêtres, font tomber les murs de Jéricho. A Pâques, pendant sept jours on
se nourrit de pains azymes. Au septième mois se célèbre la fête des
Tabernacles, qui dure sept jours. Sept ans sont employés à la construction du
temple de Salomon et sept jours à sa dédicace. Sept branches et sept lumières
ornent le chandelier du sanctuaire. Sept multiplié par dix donne le nombre des
prêtres, associés au ministère de Moïse, et des années où le peuple sera captif
à Babylone. (S. Greg. Nazianz., Orat. in Pentecost).
Ces répétitions si fréquentes du nombre sept dans l’Ancien
Testament ne sont point arbitraires. Œuvres de la sagesse infinie, elles
figuraient, nous le montrerons plus loin, les merveilles septénaires que devait
réaliser, dans le Nouveau, le divin Auteur des unes et des autres. (Serm. de
Spirit. Sanct). En se gravant, par le nombre sept, au front de toutes les
créatures et de tous les événements figuratifs, le Saint-Esprit y gravait avec
Lui les deux autres personnes de l’adorable Trinité, et préparait ainsi le
genre humain à Les contempler dans l’éclat de leur manifestation.
« Le nombre sept, dit saint Cyprien, se compose de quatre et de
trois. Respectable à cause de ses significations mystérieuses, il l’est
infiniment plus à raison des parties dont il est composé. Par trois et par
quatre sont exprimés les éléments primitifs de toutes choses, l’ouvrier et
l’ouvrage, le créateur et la créature. Trois marque la Trinité créatrice,
quatre l’universalité des êtres compris, en substance, dans les quatre
éléments. Dans la personne du Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils, on
voit, aux premiers jours du monde, trois reposer sur quatre : la Trinité sur
les quatre éléments, confondus dans la masse informe du chaos ; puis, dans Sa
bonté, le Créateur embrasse Sa créature ; beau, Il la rend belle ; saint, Il la
sanctifie et se l’unit par les liens d’un amour indissoluble» (Ubi supra).
Il crée les patriarches. Après avoir créé et embelli les cieux et
la terre, séjour de Son immortelle Cité ; après avoir également créé et doué de
beautés incomparables les princes chargés de la régir, le Saint-Esprit crée,
embellit, élève, protège les citoyens qui doivent l’habiter. Patriarches,
événements, institutions, prophètes, grands hommes mosaïques, sont autant
d’essais par lesquels le Roi de la Cité du bien prélude à des opérations plus
complètes sur le peuple catholique. Les fils d’Adam pécheur, et pécheurs
eux-mêmes, sont la matière qu’Il manipule. Comme le feu saisit l’or et le
purifie, Il les prend, les ennoblit, et, les remplissant de quelques-uns de ses
dons, Il les façonne en patriarches.
Au milieu des hommes ordinaires ce qu’est le géant, par la hauteur
de la taille et par la force musculaire, le patriarche l’est par ses vertus, au
milieu des hommes de l’ancien monde. Qu’on trouve chez les Égyptiens, chez les
Assyriens, chez les Perses, chez les Grecs, chez les Romains, des hommes
comparables à Hénoch pour la fidélité au vrai Dieu ; à Noé pour la justice ; à
Abraham pour la foi ; à Joseph pour la chasteté et le pardon des injures ; à
Moïse pour la douceur et la persévérance ; à Josué pour le courage ; à Job pour
la patience ; à David pour les qualités royales ; à Salomon pour la science et
la sagesse ; à Judas Machabée pour les vertus guerrières : à tous ces justes,
au regard serein, aux vertus fortes et modestes, à la simplicité des mœurs, à
la bonté, à la haute raison, et dont l’image se peint dans l’imagination, comme
ces tableaux à grandes perspectives, qui étendent leurs proportions à mesure
que le regard s’en éloigne. Quel est l’auteur de ces miracles vivants, les plus
beaux sans contredit, que l’ancien monde ait contemplés ? L’Esprit aux sept
dons. (Ser., ubi supra).
Il crée le peuple juif, le dirige et le conserve. Des patriarches,
le Saint-Esprit fait sortir un peuple exceptionnel comme ses pères, et figure
de tous les peuples. En vain, l’ingrate et soupçonneuse Égypte veut le retenir
dans les fers. L’Esprit tout-puissant le tire de sa mystérieuse servitude. Tel
est l’éclat des miracles dont Il frappe cette terre endurcie, que les magiciens
de Pharaon se confessent vaincus et sont contraints d’y reconnaître non le Père
ou le Fils, mais le Saint-Esprit Lui-même. (ibid.).
Les chaînes de l’esclavage sont tombées ; Israël est en marche
pour retourner dans sa patrie, mais la mer lui oppose ses abîmes. A la voix du
Saint-Esprit, le redoutable élément s’émeut. Comme deux montagnes à pic, ses
eaux suspendues ouvrent un passage : six cent mille combattants descendent dans
ces profondeurs inconnues et les traversent à pied sec. (Ser., ubi supra).
De l’autre côté, à l’entrée du désert, les attend le Saint-Esprit.
C’est Lui qui sera dans l’immense solitude leur précepteur et leur guide :
magnifique prélude de la direction future du peuple catholique à travers le
désert de la vie. (Il Esdr., IX, 19, 20).
Autre prélude non moins éloquent. C’est Lui qui, au sommet du
Sinaï, gravera la loi mosaïque sur des tables de pierre, comme Il gravera la
loi évangélique dans le cœur des chrétiens ; constituant ainsi, à l’état
social, et le peuple ancien et le peuple nouveau. (Exod., XXXI, 18. - S. Aug.,
Enarrat., in ps. VIII, n. 7).
Voyageur avec Israël, Jéhova veut un sanctuaire, où Il rendra Ses
oracles et recevra les adorations des fils de Jacob. Qui sera chargé de
fabriquer au Dieu du ciel une habitation sur la terre ? Un ouvrier du
Saint-Esprit. «Le Seigneur dit à Moïse : J’ai appelé Béséléel, fils d’Uri, Je
l’ai rempli de l’Esprit de Dieu, de sagesse, d’intelligence et de science en
toute sorte d’ouvrages ; c’est lui qui fera Mon tabernacle» (Exod., XXX, 1 et
seqq). Dans ce chef-d’œuvre de tous les arts réunis, pas une partie qui ne soit
une figure, un essai de l’Église catholique, tabernacle immortel que le
Saint-Esprit devait construire à l’auguste Trinité.
Faut-il un chef habile et courageux qui introduise la nation
sainte dans la terre promise ? Le Saint-Esprit forme Josué, fils de Nun (Num.,
XXVII, 18). Des magistrats souverains, qui d’une main dictent des jugements
pleins d’équité, et de l’autre repoussent de leur épée victorieuse les rois de
Syrie, les Madianites, les fils d’Ammon, les Philistins et les autres ennemis
d’Israël ? Le Saint-Esprit suscite tour à tour Othoniel, Gédéon, Jephté,
Samson, Samuel, et cette longue suite de sages et de guerriers, auxquels les
autres peuples n’ont rien à comparer. (Judic., III, 10 ; id., VI, 34 ; id., XI,
29-32 ; id., XIII, 25, etc.).
Le peuple figuratif a-t-il, aux différentes époques de son
existence, besoin d’un prodige de force, de sagesse, de science, de piété ?
L’Esprit aux sept dons le fait paraître aussitôt : sous Sa main aucun élément
n’est rebelle. «Il prend un bouvier, dit un Père, et Il en fait un joueur de
harpe qui enchante les mauvais Esprits. Il voit un berger de chèvres, piquant
les sycomores, et Il en fait un prophète. Souvenez-vous de David et d’Amos. Il
discerne un beau jeune homme, et Il le constitue juge des anciens : témoin
Daniel (S. Greg. Nez., Orat. in Pentecost).
« Ennemi des avares et des faussaires, il frappe Giézi d’une
incurable lèpre. Il impose silence à Balaam, payé pour maudire, le fait
reprendre par son ânesse, lui fait casser la jambe et le renvoie dans son pays
couvert de confusion, les mains vides et boiteux. C’est lui qui maintient le
bel ordre qu’on admire chez la nation sainte, qui crée les rois et les princes,
qui sacre les pontifes, et qui choisit les prêtres» (S. Cyp., ubi supra).
Comme il est l’âme de l’Église, le Saint-Esprit était l’âme de la
Synagogue. Dans les siècles de préparation, on Le voit sans cesse préluder, par
une grande variété de figures, aux réalités qu’Il devait opérer dans les
siècles d’accomplissement : Hæc omnia operatur unus atque idem Spiritus.
Mais, nulle part, l’action du Saint-Esprit sur l’ancien monde ne
se manifeste avec plus d’éclat et de persévérance, que dans l’inspiration des
prophètes. Ces hommes divins qui, pendant vingt siècles, se succèdent sans
interruption, sont chargés tout à la fois de reprendre Israël de ses
prévarications , et d’annoncer au genre humain les futures merveilles de la
miséricorde infinie. Qui leur donne la force de parler hardiment aux rois et
aux peuples ? Qui met sur leurs lèvres les réprimandes, les menaces, les
promesses ? Qui ouvre à leurs yeux les horizons de l’avenir et leur montre,
dans le lointain des âges, les événements immenses tour à tour consolants et
terribles, dont les faits mosaïques ne sont que les préludes rudimentaires ? Par
la bouche de David, tous les prophètes répondent : «C’est l’Esprit du Seigneur
qui a parlé par moi ; c’est Sa parole qui est sortie de mes lèvres» (II Reg.,
XXIII, 2).
Au nom de tous les apôtres, saint Pierre déclare que jamais la
prophétie n’est venue de la volonté humaine. «Mais, dit-il, c’est inspirés du
Saint-Esprit que les saints hommes de Dieu ont parlé» (Il Petr., I, 21). Par
l’organe de saint Chrysostome et de saint Jérôme, tous les Pères grecs et
latins ajoutent : «C’est un fait admis de tous que le Saint-Esprit fut donné
aux prophètes... Que personne n’imagine qu’un autre Saint-Esprit fut donné aux
saints antérieurs à la venue du Messie, et un autre aux apôtres et aux
disciples du Seigneur» (S. Chrys., homil. LI, in Joan., n. 2. - In interpret. Didym.
De Spir. sanct., p. 495. Enfin, dans sa profession de foi, l’Église chante,
d’un bout du monde à l’autre, le Saint-Esprit qui a parlé par les prophètes,
qui locutus est per prophetas.
Pourquoi l’inspiration des prophètes est-elle attribuée au Saint-Esprit,
et non au Père, le principe des lumières, Pater luminum ; ou au Fils, la
sagesse éternelle, sapientia Dei ? C’est ici le lieu de résoudre une question
qui se présente naturellement à l’esprit. Rappelons d’abord, avec saint Léon,
que la majesté du Saint-Esprit n’est jamais séparée de la toute-puissance du
Père et du Fils ; et que tout ce que la sagesse divine fait dans le
gouvernement de l’univers est l’œuvre de la Trinité tout entière.
« Si le Père ou le Fils ou le Saint-Esprit, ajoute le grand docteur,
fait quelque chose qui Lui soit propre, on doit l’attribuer à la nécessité de
notre salut. La sainte Trinité s’est partagée l’œuvre de notre rédemption. Le
Père a dû être apaisé, le Fils apaiser et le Saint-Esprit sanctifier. De plus,
en nous donnant certains faits ou certaines paroles sous le nom du Père ou du
Fils ou du Saint-Esprit, l’Écriture veut préserver d’erreur la foi des
chrétiens. En effet, la Trinité étant inséparable, jamais nous ne comprendrions
qu’elle est Trinité, si elle était toujours nommée sans distinction des
personnes » (Serm. III de Pentecost. - Id., Ser. II, in ibid).
Cela posé, voici la raison fondamentale pour laquelle
l’inspiration prophétique est attribuée au Saint-Esprit. Quel est le but de
toutes les prophéties de l’Ancien Testament ? C’est d’annoncer le Nouveau.
Qu’est-ce que le Nouveau Testament ? C’est l’Incarnation du Verbe et la
formation de l’Église. Qu’est-ce que l’incarnation du Verbe et la formation de
l’Église ? L’œuvre par excellence de l’amour divin. Le Saint-Esprit est l’amour
divin en personne. C’est donc à juste titre qu’on lui attribue l’Incarnation du
Verbe et la formation de l’Église. (S. Th., III p.,
q. 31, art. 1, 6, et ad 1).
Les prophéties sont l’annonce et la préparation de l’une et de
l’autre. Quoi de plus rationnel que de les attribuer au Saint-Esprit ?
Serait-il même possible de concevoir qu’étant chargé de la fin, Il ne fût pas
chargé des moyens ? Ainsi, les paroles et les actions inspirées des prophètes
sont l’œuvre du Saint-Esprit ; et, comme nous l’avons remarqué, elles forment
dans l’ancien monde le double prélude des merveilles analogues, mais bien plus
grandes, qu’Il devait accomplir dans la plénitude des temps.
Écoutons les interprètes et les docteurs : «Pendant de longs
siècles, disent-ils, le Saint-Esprit s’essaye à la formation du Verbe Incarné ;
chaque prophète, chaque action prophétique, en est un linéament, une esquisse.
Quel autre que Lui dans Isaac porte le bois de Son sacrifice ? Quel autre que
Lui dans le bélier embarrassé par les épines est offert en holocauste ? Quel
autre que Lui dans l’ange qui lutte avec Jacob, et dont Il bénit la postérité
demeurée fidèle ? C’est Lui qui est Josué introduisant le peuple dans la terre
promise ; Samson tuant le lion, et qui va chercher une épouse étrangère, figure
de l’église des Gentils. « Qui est Jahel, femme pleine de confiance, qui tue
Sisara général des armées de Jabin, en lui enfonçant dans la tempe la clou de
sa tente ? C’est l’Église, qui, armée de la croix, écrase le démon et ruine son
empire. Qu’est-ce que la toison couverte de rosée sur la terre sèche, puis la
toison sèche sur la terre humide ? Le Messie, caché d’abord dans le mystère de
la loi judaïque, tandis que le reste du monde demeure comme une terre sans eau
; puis, le monde possédant la divine rosée dont le Juif s’est rendu indigne.
Qu’est-ce qu’Élie, multipliant la farine et l’huile de la pauvre veuve, ou
Élisée ressuscitant un mort ? Le Christ futur. Ainsi, l’Ancien Testament est la
semaille ; le Nouveau, la moisson ; et l’un comme l’autre est l’œuvre du
Saint-Esprit» (Corn. a Lap., Prœm. in Proph. - S. Aug., lib.XII, contra Faust.,
c. XXVI, XXXI , XXXII, XXXV. - Satures fuerunt Prophetæ, messores Apostoli. S.
Chrys., homil. XXXIV, in Jean., 4).
A cette ébauche, si l’on ajoute mille traits faciles à recueillir, nous aurons
le tableau de l’action du Saint-Esprit sur le monde angélique, sur le monde
physique et sur le monde moral, pendant toute la durée de l’ancienne alliance.
Loin d’être inactif au sein de l’éternité le Saint-Esprit nous apparaîtra comme
le principe toujours agissant dans la création, et comme le préparateur
infatigable de l’Alpha et de l’Oméga des œuvres divines : Jésus-Christ et
l’Église. Il est temps de nous occuper de ces deux merveilles constitutives de
la Cité du bien.
CHAPITRE XI LE
SAINT-ESPRIT DANS LE NOUVEAU TESTAME NT, PREMIÈRE CRÉATION.
Action du Saint-Esprit continuée dans le Nouveau Testament. -
Passages de Saint Basile et de saint Léon. Quatre grandes créations du
Saint-Esprit : la sainte Vierge, le Verbe Incarné, l’Église, le Chrétien. -
Marie résumant en elle toutes les gloires des femmes de l’Ancien Testament et
toutes les perfections des saints. Marie, océan de grâces : doctrine de saint
Thomas. - Beauté corporelle de la sainte Vierge. - Marie formée par le
Saint-Esprit et pourquoi. - Histoire de cette formation. - Concours des trois
personnes de la sainte Trinité. – Beau commentaire du père d’Argentan.
Reliant l’action incessante et universelle du Saint-Esprit dans
l’ancien monde, à Son action également incessante et universelle dans le monde
nouveau, deux grands docteurs, l’un de l’Orient, l’autre de l’Occident,
s’expriment avec une précision qui porte dans l’âme, avide de la vérité, la
lumière et la joie. «C’est au Saint-Esprit, dit saint Basile, que toutes les
créatures du ciel et de la terre doivent leur perfection. Quant à l’homme,
toutes les dispositions bienveillantes du Père et du Verbe Sauveur, qui peut
nier qu’elles n’aient été réalisées par le Saint-Esprit ? Que vous considériez
les temps anciens, les bénédictions des patriarches, la promulgation de la loi,
les figures, les prophéties, les exploits militaires, les miracles des anciens
justes, ou que vous regardiez tout ce qui concerne l’avènement du Seigneur dans
la chair : tout a été fait par le Saint-Esprit» (Lib. de Spir. sanct., CXVI, n.
39).
Saint Léon n’est pas moins explicite. «Il n’en faut pas douter,
écrit l’immortel Pontife : si au jour de la Pentecôte l’Esprit-Saint a rempli
les apôtres, ce ne fut pas le commencement de Ses bienfaits, mais une
augmentation de libéralité. Les patriarches, les prophètes, les prêtres, tous
les saints qui vécurent dans les anciens temps, durent au même Saint-Esprit la
sève sanctifiante qui fit leur force et leur gloire. Sans Sa grâce, jamais
signes sacrés ne furent établis, jamais mystères célébrés ; en sorte que la
source des bienfaits fut toujours la même, bien que différente dans la mesure
de ses dons» (Serm. II de Pentecost).
Or, les effusions partielles du Saint-Esprit sur les hommes et sur
les femmes illustres de l’ancienne loi, sur la synagogue, sur le simple Juif
lui-même, devaient aboutir dans la suite des temps à une effusion complète,
manifestée par quatre grandes créations : la Sainte Vierge, Notre-Seigneur,
l’Église et le Chrétien.
Première création du Saint-Esprit dans le Nouveau Testament, la
Sainte Vierge . Dieu a parlé à l’homme, et parlé pour l’instruire. Sa parole
n’est donc pas, elle ne peut pas être un livre scellé. De là, l’indispensable
nécessité d’une interprétation authentique . Cette interprétation ne se trouve
nulle part, ou elle est dans la tradition universelle de la synagogue et de
l’Église.
Cette tradition nous dit que toutes les femmes illustres de
l’Ancien Testament sont des ébauches, des esquisses, des figures de la femme
par excellence, Marie . Les dons qu’elles ne possédèrent qu’en partie et
transitoirement, Marie les possède dans leur plénitude et d’une manière
permanente.
Comme les différents cours d’eau qui arrosent la terre viennent se
perdre dans l’océan : toutes les effusions partielles du Saint-Esprit, sur les
femmes de la Bible, se donnent un rendez-vous dans la femme de l’Évangile, pour
créer l’incomparable merveille de son sexe, la Vierge mère, Marie.
Ainsi qu’on voit la rose poindre dans le bouton, nous voyons Marie
poindre dans Ève, la mère des vivants,
l’irréconciliable ennemie du serpent dont elle écrasera la tête. Elle
resplendit dans Rébecca, jeune vierge modeste, naïve, belle et pudique,
recherchée entre toutes par le vénérable Abraham, pour le fils de sa tendresse,
Isaac. Tous les siècles l’admirent dans la courageuse Judith, qui, au péril de
sa vie, tue le cruel Holopherne, et sauve sa patrie. Esther présente un reflet
de son incomparable beauté, de sa puissance sur le cœur du grand Roi, de sa
compassion pour les malheureux. Salomon la chante avec tous ses attraits,
toutes ses vertus, tous ses bienfaits, dans l’épouse immaculée du Cantique des
Cantiques.
Tous ces dons épars sont réunis dans Marie ; mais ce n’est pas
assez. Placée par le Saint-Esprit entre le monde ancien et le monde nouveau,
elle est comme un océan dans lequel viennent se confondre toutes les merveilles
des deux Testaments. «Tous les fleuves, dit le Docteur séraphique, entrent dans
la mer et la mer ne déborde pas : ainsi, toutes les qualités des saints se
donnent rendez-vous dans Marie. Le fleuve de la grâce des anges entre dans
Marie. Le fleuve de la grâce des patriarches et des prophètes entre dans Marie.
Le fleuve de la grâce des apôtres entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des
martyrs entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des confesseurs entre dans
Marie : tous les fleuves entrent dans cette mer et cette mer ne déborde pas.
Qu’y a-t-il d’étonnant que toute grâce coule dans Marie, puisque toute grâce
découle de Marie ?» (In Specul. B. M. V., post Med).
Quel est cet océan ? Cet océan sans limites et sans fond se
compose de toutes les richesses de la nature et de la grâce, de toutes les
vertus théologales et cardinales, de tous les dons du Saint-Esprit et de toutes
les grâces gratuites, dans un degré super éminent. «Le Verbe Incarné, dit saint
Thomas, posséda dans Sa perfection la plénitude de la grâce ; mais elle fut
commencée dans Marie» (III p., q. 28, art. 3, ad 2).
Quant aux grâces gratuites, c’est-à-dire qui sont données pour
l’utilité des autres, afin de travailler à leur salut, soit en opérant leur
conversion, soit en assurant leur persévérance, voulons-nous connaître, sous ce
rapport, les richesses de Marie ? Écoutons saint Paul spécifiant les neuf espèces
de grâces gratuites, distribuées aux différents membres de l’Église. «Les uns,
dit-il, reçoivent l’esprit de sagesse ; les autres, l’esprit de science ; les
autres, le don de la foi ; les autres, la grâce de rendre la santé aux malades
; les autres, de faire des miracles ; quelques-uns, le don de prophétie ; les
autres, le discernement des esprits ; les autres, le don des langues, et les
autres, l’intelligence pour interpréter aisément les Écritures» (I Cor.. XII,
8). Posséder une seule de ces grâces insignes suffit pour être éminent dans
l’Église.
Or, saint Thomas, suivi de la théologie catholique, enseigne que
Marie les avait toutes, en habitudes ou en actes. « Il ne faut pas douter,
dit-il, que la bienheureuse Vierge n’ait reçu excellemment le don de sagesse et
des miracles, ainsi que l’esprit de prophétie. Toutefois elle n’a pas reçu
l’usage de toutes les grâces gratuites c’est le privilège exclusif du Verbe
Incarné. Elle a exercé celles qui étaient convenables à sa condition. Ainsi,
elle a reçu le don de sagesse, pour s’élever à de sublimes contemplations ;
mais elle n’en a pas eu l’usage pour prêcher publiquement l’Évangile, parce
qu’il n’était pas convenable à son sexe.
« Elle possédait vraiment le don des miracles ; mais elle n’en a
pas eu l’usage, surtout pendant que son Fils Lui-même prêchait l’Évangile. Il
était convenable, en effet, que pour confirmer Sa doctrine, Lui seul fît des
miracles, en personne ou par Ses organes accrédités, les disciples et les
apôtres. De là vient ce qui est écrit de Jean-Baptiste lui-même, qu’il n’a fait
aucun miracle. Il en devait être ainsi, afin que l’attention du peuple ne fût
point partagée entre plusieurs, mais que tous les yeux fussent tournés vers le
Verbe divin. Quant au don de prophétie, Marie en a fait usage dans son immortel
cantique» (III p., q. 27, art. 5, ad 3).
Comme les rayons du soleil colorent, en le traversant, un nuage
diaphane ; les beautés intérieures de la fille du Roi rayonnaient sur son corps
virginal et lui donnaient une grâce incomparable. Marie fut plus belle que
Rachel, plus belle que Rébecca, plus belle que Judith, plus belle qu’Esther,
plus belle que toutes les beautés de l’ancien monde. De même que Notre-Seigneur
fut le plus beau des fils des hommes, Marie fut la plus belle des filles des
hommes. Type parfait de la beauté morale, elle fut le type également parfait de
la beauté physique. (B. Albert magn., apud Canisium, De Maria Deip., Lb. I, c. XIII, p. 92, édit. in-folio).
Par qui a été formé cet océan de perfections ? Par le Saint-Esprit.
Marie est ce que nous venons de dire, et mille fois plus encore, parce que, de
toutes les créatures du ciel et de la terre, des temps passés et des siècles
futurs, elle est la seule en qui la troisième personne de l’auguste Trinité
soit survenue avec la plénitude de Ses dons. Si vous demandez dans quel but le
Saint-Esprit S’est ainsi reposé en Marie, les anges et les hommes répondent :
Parce que Marie devait être Son épouse, la mère du Verbe Incarné, la base de la
Cité du bien, la femme par excellence, mère d’une lignée perpétuelle de femmes
héroïques.
Méditons le Fiat créateur de Marie. «L’ange Gabriel fut envoyé de
Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge, mariée à un
homme, nommé Joseph, de la maison de David ; et le nom de cette vierge était
Marie. Et l’ange, venant vers elle, dit : Je vous salue, pleine de grâce, le
Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes» (Luc, I, 28).
Remarquons-le bien, l’ange ne dit pas : Vous serez pleine de
grâce, mais : Vous êtes pleine de grâce et bénie pardessus toutes les femmes.
Les perfections ineffables de Marie ne datent pas de la visite du céleste
ambassadeur. Ce n’est pas à lui qu’elle les doit ; elle les possède sans lui et
avant lui.
Après s’être exercé, comme en se jouant, à mille préludes, le
divin architecte avait, en créant Marie, construit son vivant sanctuaire. Dès
le premier instant de son existence, il avait orné Sa future épouse de la
plénitude de la grâce. Objet de Ses complaisances infinies, elle était Sa
colombe, unique, toute belle, sans tache, ni ombre de tache, blanche comme le
lis, gracieuse comme la rose, brillante comme le saphir, transparente comme le
diamant. Telle était Marie au moment de la visite de l’ange ; telle elle avait
toujours été. Jamais, ni à sa conception, ni à sa naissance, ni pendant sa vie,
le souffle impur du prince de la Cité du mal n’avait effleuré celle qui devait
lui écraser la tête.
Nous n’avons plus à prouver la possession plénière et perpétuelle
de la grâce par Marie, depuis que l’Église, résumant la croyance universelle
des siècles, a formulé en dogme de foi la Conception Immaculée de l’épouse du
Saint-Esprit. Il nous reste seulement à dire avec l’ange, dans les transports
de la reconnaissance et de la foi : Je vous salue, pleine de grâce : Ave gratia
plena.
Reprenons l’histoire de cette création, bien plus merveilleuse que
celle du ciel et de la terre. Gabriel ajoute : «Ne craignez point, Marie ; vous
concevrez en votre sein et vous enfanterez un fils. Le Saint-Esprit surviendra
en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de Son ombre. C’est pourquoi le
Saint qui naîtra de vous s’appellera le Fils de Dieu» (Luc, 1, 29).
La langue des anges serait impuissante à expliquer ces profonds
mystères : que peut la langue de l’homme ? La première chose qui frappe dans le
message angélique, c’est la parole : Ne craignez point, Marie. Quel en est le
sens et la raison ? «Vous venez d’entendre, répond un Père de l’Église, que par
un incompréhensible mystère, Dieu et l’homme seront mis dans un même corps, et
que la fragile nature de notre chair doit porter toute la gloire de la
divinité. De peur que dans Marie le grain de sable de notre corps ne fût écrasé
sous le poids immense du céleste édifice, et que Marie, tige délicate, destinée
à porter le fruit de tout le genre humain, ne fût brisée, l’ange commence par
bannir toute crainte en disant: Ne craignez point, Marie ». (S. Pet. Chrys.,
Ser. CXLII, De Annuntiat.
Pourquoi la jeune vierge de Juda doit-elle être sans crainte ?
L’ange s’empresse de le dire en lui annonçant le concours des trois personnes
de la Trinité. Le Père paraît comme soutien, le Saint-Esprit comme époux, le
Verbe comme fils. Pourquoi ce concours si expressément indiqué ? Les
interprètes répondent : «Jusqu’à Marie, les illustres filles de Juda avaient
reçu le Saint-Esprit partiellement, pour une mission particulière : la
Vierge-Épouse doit recevoir du SaintEsprit toute la substance du Verbe éternel,
le Verbe Lui-même en personne, le Créateur des mondes. Gabriel connaît le poids
écrasant du miracle. Aussi il ne se contente pas de dire : Le Saint-Esprit
surviendra en vous, il s’empresse d’ajouter : Et la vertu du Très-Haut vous
couvrira de Son ombre. Elle le fera d’une manière ineffable, afin que vous
puissiez soutenir le poids de votre conception. Que devait en effet concevoir
cette jeune vierge, deux fois fragile par son sexe et par sa condition mortelle
? Le Tout-puissant, Verbe de Dieu, la solide substance de l’Éternel, découlée
de la pure substance de Dieu le Père, et dont le seul aspect fait trembler les
anges. Il est donc bien dit : Vous serez soutenue par la vertu du Très-Haut :
vertu puissante en miracles, seule capable d’associer la substance d’une femme
au Verbe Dieu» (Rupert., De Trinit. et oper. ejus, lib. XLII, De Spir. sanct.,
lib. I, c. IX).
Un savant panégyriste de la Sainte Vierge, le père d’Argentan
donne une nouvelle raison de ce concours empressé. Rappelant le mot de saint
Hésychius de Jérusalem, qui dit qu’en Marie était le complément de toute la
Trinité, (Ser., de S. Maria Deip).
il écrit le commentaire suivant : « Il est vrai, en quelque façon,
que Marie donne aux trois personnes de l’adorable Trinité un certain complément
de perfection, qu’elles n’auraient jamais eu sans elle et qui va du moins à la
gloire extérieure de Dieu.
« Commençons par le Père. On ne peut pas douter qu’Il ne possède
la perfection infinie de la divine paternité,
puisqu’il communique tout Son être à Son fils unique. Mais ce Fils, Lui étant
égal en toute chose, ne peut Lui rendre aucun des devoirs de la piété filiale,
service, obéissance, respect. Ne semble-t-il pas, selon nos faibles idées, que
ce serait un complément d’honneur pour le Père, si ce même Fils, demeurant
toujours dans la possession de la majesté infinie, Lui obéissait et Lui rendait
de profonds hommages ? Se voir adoré par un Dieu aussi grand que Lui, quelle
gloire ! Qui la procure au Père ? Marie. Le Père qui voit avant tous les
siècles Son fils naître de son sein, Son égal, le voit dans le temps naître du
sein de Marie, Son inférieur, tellement dévoué et tellement soumis, qu’Il lui
donnera Sa propre vie, sur une croix. Peut-on nier qu’à l’égard du Père,
l’auguste Vierge ne soit le complément de la Trinité : universum Trinitatis
complementum ?
« Quant au Fils, même raisonnement. Éternellement Il possède
toutes les perfections, puisqu’il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai
Dieu de vrai Dieu. Mais ce Verbe éternel de Dieu demeure caché dans le sein de
Celui qui L’a produit. Or, cette parole vivante de Dieu est, comme celle de
l’homme, susceptible de deux naissances : l’une intérieure, l’autre extérieure.
La première a lieu lorsque notre esprit conçoit une pensée qu’il garde en
lui-même. C’est ce que saint Athanase appelle le verbe ou la parole de
l’entendement, verbum mentis. La seconde se fait lorsque, au moyen d’une parole
sensible, nous produisons au dehors notre pensée. Cette parole extérieure,
seconde naissance de l’intérieure, lui donne son complément.
« Ainsi de la Parole éternelle. Née dans le sein du Père, elle
était en Lui avant tous les siècles. Nul ne la connaissait, mais elle était
capable d’une seconde naissance qui l’exposât au dehors et la rendît sensible.
Selon notre manière de comprendre, cette seconde naissance lui donnait son
dernier complément. Or, Marie a été la bouche par laquelle le Père a produit
Son Verbe au dehors. C’est elle qui Lui a donné un corps, et L’a rendu visible
et sensible. Elle peut donc être, nommée, à l’égard du Fils aussi bien qu’à
l’égard du Père, le complément de la Trinité : universum Trinitatis
complementum.
« La chose est encore plus palpable à l’égard du Saint-Esprit.
Dieu, Il possède toutes les perfections, toute la bonté, toute la fécondité qui
est dans le Père et dans le Fils. La fécondité du Père paraît dans la
génération éternelle de Son Fils unique ; le fécondité du Père et du Fils
éclate dans la production du Saint-Esprit. Seule, cette troisième personne,
aussi riche en fécondité que les deux autres, demeure stérile, lui étant
impossible de produire une quatrième personne de la Trinité. Marie fera
disparaître cette infériorité apparente. Grâce à elle, le Saint-Esprit
deviendra fécond : Il produira un Dieu-Homme ou un Homme-Dieu, chef-d’œuvre de
puissance et d’amour. Ne semble-t-il pas qu’en cela l’auguste Vierge lui donne
un surcroît de gloire, et qu’une troisième fois elle mérite d’être appelée le
complément de toute la Trinité : universum Trinitatis complementum ? »
(Grandeurs de la Sainte Vierge, c. I, § 3).
Nous verrons bientôt ce que produira dans Marie elle-même le
concours empressé des trois personnes divines.
CHAPITRE XII (SUITE DU
PRÉCÉDENT).
Marie créée pour être l’épouse du Saint-Esprit. - Demande en
mariage. - Consentement de la Sainte Vierge.
Marie créée pour être la mère du Verbe. - Mystère d e l’Incarnation. -
Explication des paroles de l’ange. – Marie créée pour être la base de la Cité
du bien. Pourquoi Notre-Seigneur ne la conduit pas au ciel avec Lui - Marie nourrice de l’Église, -
institutrice des apôtres, Force des martyrs, - Consolation des fidèles. - Après
sa mort, Marie continue sa mission. - Deux têtes de Satan : l’idolâtrie et
l’hérésie. - Marie les écrase. - Guerre de Satan contre Marie.
Marie est créée, créée par le Saint-Esprit (B. Albert. magn., apud
Dionys. Carth., De laudib. Virg., lib.I, c. XIII) ; créée chef-d’œuvre unique
de la Puissance infinie. «Vers vous, lui crie saint Bernard, comme vers l’arche
de Dieu, comme vers la cause et le centre des événements, comme vers l’affaire
de tous les siècles, negotium omnium sæculorum, tournent leurs regards et les
habitants des cieux et les habitants de la terre, et ceux qui nous ont
précédés, et nous qui passons, et ceux qui nous suivront, et les enfants de
leurs enfants. Toute la création fixe les yeux sur vous, et c’est avec raison.
De vous, en vous, par vous, la main bienfaisante du Tout-Puissant a régénéré
tout ce qu’elle avait créé» (Ser. II, de Pentec.).
Le Créateur Lui-même contemple Son ouvrage avec des complaisances
infinies. Marie est créée pour être l’épouse du Saint-Esprit et la mère du
Verbe. Le mariage suppose le libre consentement des parties : voyons de quelle
manière est sollicité celui de l’auguste vierge. Les trois personnes de la
sainte Trinité envoient un ambassadeur, chargé de la demander en mariage.
Étonnée de tant d’honneur, Marie se trouble ; mais elle fait ses conditions et
traite avec Dieu même d’égale à égal. Je consentirai, dit-elle, à la condition
de conserver intact le lis de ma virginité.
Ainsi, une jeune fille de douze ans tient en ses mains le salut du
monde. De sa volonté dépend l’accomplissement de l’œuvre à laquelle se
rapportent, dès l’éternité, tous les divins conseils. L’auguste Trinité paraît
en suppliante devant Marie. Ineffable démarche ! qui contient toute une
révolution morale. La femme, jusqu’alors l’être le plus abject, devient tout
d’un coup l’être le plus respecté. Le genre humain aura-t-il un Sauveur ? La
réponse d’une femme en décidera. Marie réfléchit. En acceptant le double titre
d’épouse du Saint-Esprit et de mère du Verbe, elle sait qu’elle accepte celui
de reine des martyrs. Devant ses yeux se déroule une longue suite de sanglantes
et lugubres images : la crèche, la croix, le calvaire, seront pour elle, car
ils seront pour son fils.
« Consentez, consentez, lui crie saint Augustin, ne retardez pas
le salut du monde. L’ange vous a donné sa parole, vous resterez vierge, et vous
serez mère ; vous aurez un fils, et votre virginité ne souffrira aucun dommage.
Heureuse Marie ! tout le genre humain captif vous supplie de consentir. Le monde
vous établit auprès de Dieu l’otage de sa foi. Ne tardez pas ; répondez un mot
à l’ambassadeur ; consentez à devenir mère, engagez votre foi, et vous
connaîtrez la vertu du Tout-Puissant.
Marie a incliné doucement sa tête virginale. Elle a dit Je suis la
servante du Seigneur, qu’il me soit fait suivant votre
parole. Elle est épouse, elle est mère ; et sa couronne nuptiale est une
couronne d’épines, et ses joies maternelles sont le commencement d’un long
martyre. En attendant, le monde est sauvé, sauvé par une femme ; et l’anathème,
quarante fois séculaire, qui pesait sur la femme est levé pour toujours, car la
femme désormais paraît à la tête de tout bien. Cependant le Saint-Esprit est
survenu dans Marie, et l’être saint qui naîtra d’elle sera appelé le Fils de
Dieu. Pourquoi le Fils de Dieu, et non le Fils du Saint-Esprit ? Par la bouche
des docteurs, la foi catholique répond : Il ne sera pas appelé et Il ne sera
pas le Fils du Saint-Esprit, parce qu’Il ne sera pas formé de la substance du
Saint-Esprit. Sa chair sera la chair de Marie, et Marie sera Sa mère ; mais, Sa
chair n’étant pas formée de la substance du Saint-Esprit, le Saint-Esprit ne
sera pas Son père :
Remarquons la précision merveilleuse du langage divin. L’ange ne
dit pas : Il sera appelé, ou : Il sera saint ; mais il dit: L’être saint qui
naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. En effet, celui que Marie conçoit
était depuis longtemps ; Il était saint par essence et Fils de Dieu. Il restait
donc à L’appeler ce qu’Il était, et en L’appelant à manifester qu’Il était Fils
de Dieu, non par adoption, mais par nature.
«L’ange ne dit pas : Le saint que naîtra de vous, mais : La chose
sainte, l’être saint qui naîtra de vous. Pourquoi ? Parce qu’un grand nombre
sont appelés saints ou sanctifiés, mais il n’y a qu’une chose sainte, un être
saint, la sainteté même, d’où émane celle de tous les saints. Cet être saint
est le saint des saints, le Fils de Marie. Étranger à la prévarication d’Adam,
conçu par l’opération du Saint-Esprit, né d’une vierge sans tache, Il n’a eu
besoin, ni à Sa conception, ni à Sa naissance, d’une sanctification
accidentelle, mais Il est saint par essence et la sainteté même» (Rupert., De
Spir. sanct. lib. 1, c. x).
Voilà donc la jeune vierge de Juda, devenue l’épouse du Saint-Esprit,
la mère du Verbe, la parente de toute la Trinité, consanguinea Trinitatis. Tant
de gloire n’est pas pour elle seule. Comme Ève et Adam furent les bases de la
Cité du mal, Marie et son Fils seront les bases de la Cité du bien, élevée sur
la terre à sa plus grande perfection. Connue dans le monde entier sous le nom
incommunicable d’Église catholique, cette glorieuse cité reconnaît Marie pour
sa mère et sa maîtresse. Aux Chinois ; aux Thibétains, aux sauvages
d’aujourd’hui, comme aux Grecs et aux barbares d’autrefois, qui lui demandent
son origine, elle répond : Je suis fille du Verbe éternel conçu du Saint-Esprit
et né de la vierge Marie : conceptus de Spiritu sancto, natus ex Maria virgine.
Mère et maîtresse de l’Église, cette prérogative de Marie explique
un mystère autrement inexplicable. Quand on connaît l’affection réciproque de
Jésus et de Marie, on se demande avec étonnement pourquoi le Sauveur montant au
ciel n’y conduit pas avec Lui Sa mère bien-aimée ? Plus que personne
n’avait-elle pas partagé Ses travaux, Ses humiliations et ses souffrances ? Qui
donc méritait mieux d’être associée à Ses gloires et à Ses joies ? Pendant que
Lui-même, le meilleur des fils, va jouir d’un bonheur sans mélange et sans fin,
pourquoi laisse-t-Il la plus tendre des mères dans les tristesses de l’exil ?
Les Justes de l’Ancien Testament, qui forment Son cortège, sont-ils de
meilleure condition que Marie ? Leurs désirs du ciel, plus vifs que les siens ?
Le bon larron lui-même monte au ciel, et Marie reste sur la terre ! Quel est le
mystère d’une semblable conduite ?
En retournant à Son Père, Notre-Seigneur laissait l’Église au
berceau. Petite et tendre enfant, elle avait besoin de lait et de soins
maternels : Il lui donne Sa mère pour nourrice, ecce Filius tuus. Toujours
dévouée, Marie accepte cette fonction qui prolongera son exil, et s’en acquitte
avec une sollicitude ineffable. De ses prières, de ses exemples, de ses leçons,
elle nourrit la jeune épouse de son fils, comme elle avait nourri de son lait
virginal l’époux de l’Église, pendant qu’Il était enfant.
Ainsi que dans une maison, en l’absence ou après la mort du père,
la mère prend soin de la famille et en fait les affaires ; de même, le chef de
l’Église ayant cessé d’être visiblement présent au milieu d’elle, c’est Marie
qui Le remplace (Corn. A Lap., in act. V, 42). Voilà pourquoi
les apôtres et les disciples l’entourent de leurs respects et de leur
obéissance filiale. Cette mission de Marie explique sa présence au Cénacle avec
les apôtres et ses prières continuelles pour leur obtenir le Saint-Esprit. (Dionys. Carthus., lib. IV, De præcon. B. M. V).
Elle explique la fidélité des apôtres à la consulter dans les
affaires importantes. Possédant à elle seule plus de grâces et de lumières que
tout le collège apostolique, lorsque les organes du Verbe ont besoin d’un
supplément d’instruction, ou d’un témoignage pour confirmer l’interprétation
des Écritures, ils ont recours à celle qui, pendant neuf mois, fut le siège
vivant de la sagesse, Sedes sapientiæ. De là vient que saint Bonaventure
appelle Marie la maîtresse des maîtres, la maîtresse des Évangélistes. (Lucius dexter., Præfect. Prætor. Orient., in
Chron., ad an. Chr, XXXIV. - Rupert., lib. I,
in Cant. - S. Bonav., in Psalt. Mar).
Les beaux jours de la primitive Église nous la montrent dans
l’exercice plénier de cette prérogative. Sa parole souveraine éclaircit tous
les doutes, son autorité maternelle ramène toutes les divergences à l’unité.
C’est elle qui, au concile de Jérusalem, tranche la question des observances
légales : question délicate, vivement discutée, cause de troubles sérieux pour
l’Église naissante, et qui même un instant, avait divisé Paul et Céphas. « Non
pas, dit Rupert, que Marie ait présidé le concile ; une pareille fonction ne
convenait pas à une femme, mais elle en avait dicté les décrets» (In Cant. lib.
I ; et Corn. a Lap., in Act., xv, 13).
C’est elle qui, avant la dispersion des apôtres, ouvre sa bouche
au milieu de l’assemblée des Saints et envoie, comme la rosée, les paroles de
sa sagesse pour éclairer les princes de l’Église (Eccl., XV, 5. - Ps. CIV, 21).
Comment les apôtres et les disciples auraient-ils pu connaître, si la sainte
Vierge ne les en avait instruits, les mystères de la sainte enfance et de la
vie cachée de Notre-Seigneur ? Quelle autre que la divine Mère pouvait leur
raconter l’annonce du Précurseur, la visite de Gabriel et son entretien avec
Marie, la visite à sainte Élisabeth, la sanctification de Jean-Baptiste dans le
sein de sa mère, le cantique virginal, la naissance admirable de Jean-Baptiste
et le cantique de Zacharie, la naissance du Sauveur, Sa circoncision, Sa
présentation au Temple, le cantique et la prophétie de Siméon, l’arrivée des
mages, la fuite en Égypte, le retour à Nazareth, l’enseignement de Jésus au
Temple, Sa soumission à Ses parents et une foule d’autres particularités ?
Où étaient les témoins de ces mystères, accomplis la plupart dans
le secret de la vie domestique ? Qui les connaissait comme Marie ? Elle seule
pouvait les apprendre aux apôtres. Ceux-ci, à leur tour, en ont instruit le
genre humain, en consignant dans l’Évangile le récit de l’auguste Mère. Saint
Luc en particulier s’attache à décrire les premières circonstances de
l’Incarnation du Verbe. « J’ai écrit, dit-il, d’après le récit de ceux qui ont
vu de leurs yeux, dès le commencement, et qui ont été les ministres du Verbe»
(Luc., I, 2). Sans doute il existait encore beaucoup de témoins qui avaient
assisté au commencement de la prédication du Sauveur, qui avaient vu ce qu’Il
faisait et entendu ce qu’Il disait ; mais jusqu’à sa trentième année, Marie
seule le savait, seule elle pouvait le dire, puisqu’à l’époque où saint Luc
écrivait, saint Joseph était mort depuis longtemps (1). De là vient que saint
Luc, historien de la vie cachée, est appelé le secrétaire de la sainte Vierge,
Notarius Virginis.
(1) Avec la tradition la mieux fondée, le pape Benoît XIII enseigne que saint Joseph mourut au commencement de la prédication de Notre-Seigneur. Serm. LIV, Marian., p. 224, in-folio. Benevento, 1728.
Ainsi, pour emprunter le langage de saint Hilaire, Marie seule
apprit aux apôtres ce qui fut dès le commencement, ce qu’elle entendit, ce
qu’elle vit de ses yeux. Ce qu’elle contempla, ce que ses mains touchèrent du
Verbe de vie, ce qu’elle avait vu dans le secret, elle le manifesta
publiquement. Ce que ses oreilles seules avaient entendu, elle l’annonça sur
les toits, afin que les prédicateurs apostoliques les fissent connaître au
monde entier (Can. X in Matth). « Quelle reconnaissance
nous devons à Marie, ajoute Eusèbe Émissène, pour avoir gardé tant de vérités
importantes, que nous n’aurions jamais sues sans elle : Nisi enim ipsa
conservasses, non ea haberemus».
De son côté, saint Bernard, sondant avec sa pénétration ordinaire
les mystères de Marie, demande pourquoi l’archange Gabriel lui annonce l’état
de sainte Élisabeth ? Il répond : «L’état de sainte Élisabeth est manifesté à
Marie, afin qu’étant informée tour à tour de l’arrivée du Précurseur et de
l’arrivée du Verbe, elle connût le temps et l’ordre des événements, de manière
à pouvoir plus tard révéler aux apôtres et aux évangélistes la vérité dont elle
avait été dés l’origine pleinement et divinement instruite» (Hom. IV sup. Miss).
Non seulement l’auguste Mère nourrit la jeune Église des plus doux
et des plus importants mystères, elle la fortifie, la console et lui assure une
glorieuse immortalité. La Passion de son divin Fils ne doit pas finir au
Calvaire. Là, elle ne fait que commencer, pour se perpétuer dans les frères du
Verbe Incarné, sur tous les points du globe, jusqu’à la fin des siècles. Le
jeune et courageux diacre Étienne est arrêté, jugé, condamné à mort. Marie ne
l’abandonne pas plus qu’elle n’avait abandonné son fils montant au Calvaire.
Descendue au fond de la vallée de Josaphat, non loin du torrent de Cédron, où
le jeune diacre doit être lapidé, la douce Vierge, accompagnée de saint Jean,
se met à genoux et les prières de la Reine des martyrs obtiennent la palme de
la victoire au premier des martyrs (Corn. a Lap.., in Act. VII, 57).
Le feu de la persécution s’allume de plus en plus : les apôtres
ont besoin de conseils, les fidèles de consolations. Marie se fait toute à tous
; l’Église de Jérusalem est une famille dont elle est la mère. Autour d’elle se
réunissent ses enfants ; chacun lui expose ses douleurs et ses craintes. Nul ne
la quitte sans être éclairé et consolé (S. Ignat. martyr. Epist apud Canis., De
Maria Deip., lib. V, c. I). Heureux entretiens !
dont une heure s’achèterait au prix d’une vie de quatre-vingts ans. Ce que
saint Augustin dit de sa bonne mère doit à plus forte raison se dire de Marie :
« Elle était, ô mon Dieu, la servante de vos serviteurs, elle prenait soin
d’eux, comme si tous avaient été ses fils, et elle se prêtait à leurs désirs
comme si de tous elle avait été la fille ». (Confess.,
lib. IV, c. IX).
La mission de consoler l’Église, de l’encourager, de la protéger,
ne finit pas avec la vie mortelle de la sainte Vierge. Impérissable comme la
parole qui en est le titre, elle durera autant que les siècles. Voilà votre
enfant, ecce filius tuus, lui dit le Sauveur mourant. Tant que cet enfant
voyagera dans la terre d’exil, exposé aux attaques du prince de la Cité du mal,
il aura besoin de vous ; vous lui tiendrez lieu de mère, ecce filius tuus. La
fidélité de Marie au divin mandat est écrite dans toutes les pages de
l’histoire.
D’une part, l’Église n’hésite pas à lui faire hommage de la
destruction de toutes les hérésies : cunctas hæreses sola interemisti in
universo mundo. D autre part, elle lui donne le nom glorieux de Secours des
chrétiens : Auxilium christianorum. Par les splendides sanctuaires élevés en
son honneur sur tous les points du globe, par les manifestations enthousiastes
de leur confiance filiale, de leur amour et de leur reconnaissance, les individus
et les peuples répètent, depuis l’origine du christianisme, d’une voix que
jamais l’impiété ne pourra réduire au silence : Marie est le secours des
chrétiens, la colonne de l’Église, la terreur de Sa tan, l’espérance des
désespérés, la consolatrice de s affligés, la santé des malades, le salut du
monde, la pierre ang ulaire de la Cité du bien.
La synagogue fait écho à l’Église, et, par la bouche de ses
docteurs, elle proclame les gloires, la puissance et les beautés de la Vierge
de Juda. «C’est, disent-ils, par amour pour la Vierge immaculée que Dieu a créé
le monde. Non seulement Il l’a créé par amour pour elle, mais par amour pour
elle Il le conserve. Depuis longtemps, les crimes du monde l’auraient fait
périr, si la puissante intercession de la douce Vierge ne l’avait sauvé» (R.
Onkelos, apud Cor. a Lap., in Prov., VIII, 22). Saint Bernard montre que la foi
la plus orthodoxe ne trouve aucune exagération dans les paroles des rabbins,
lorsqu’il s’écrie : «C’est pour Marie que toute l’Écriture a été faite ; pour
elle que tout l’univers a été créé. Pleine de grâce, c’est par elle que le
genre humain a été racheté, le Verbe fait chair, Dieu humble et l’homme Dieu»
(Serm. V in Salve regina).
Épouse du Saint-Esprit, Mère du Verbe, pierre angulaire de la Cité
du bien, chef-d’œuvre de beauté intérieure et extérieure, Marie est la perle de
l’univers. Tant de glorieuses prérogatives sont-elles le dernier mot de sa
création ? Nullement. Par un privilège unique, Marie réunit en elle les deux
gloires incompatibles de la femme, la virginité et la maternité. Vierge et
mère, mystère de sainteté et mystère d’amour ; mystère de grâce, de pudeur, de
timide modestie et mystère de courage et de dévouement sublime ; type d’une
femme nouvelle, inconnue de l’ancien monde ; souche éternellement féconde d’une
glorieuse lignée de femmes, vierges par leur pureté sans tache et mères par
l’héroïsme de leur charité : telle est Marie et telle elle devait être. (S. Bern., Serm. IV, in Assumpt).
Depuis la prévarication primitive, un anathème spécial pesait sur
la femme : il fallait qu’une femme vînt le lever. Il le fallait, afin que le
Prince de la Cité du mal eût la honte d’être vaincu par celle-là même, dont il
s’était fait un instrument de victoire. Il le fallait, pour que la femme, principale
cause de la ruine de l’homme, le devînt de son salut. Coupable messagère du
démon, elle avait porté la mort à l’homme ; bienfaisante messagère de Dieu,
elle devait lui rapporter la vie (De Symbol, ad catechum., tract. III, § 4). Le
genre humain le savait ; toutes les traditions de l’ancien monde plaçaient la
femme à la tête du mal : toutes les traditions du monde nouveau devront la
placer à la tête du bien.
En se redisant les unes aux autres : C’est la femme qui est la
cause de tous nos malheurs (Eccles., XXV, 33), les
générations antiques avaient accumulé sur la tête de la femme une masse de
haine et de mépris, qui avait fait de
l’ancienne compagne de l’homme le plus abject et le plus misérable des êtres.
En se répétant jusqu’au seuil de l’éternité. :
C’est à la femme que nous devons tous nos biens, les générations nouvelles
environneront la femme d’une vénération et d’une reconnaissance, qui en feront
l’être le plus respecté et le plus saintement aimé de tous ceux que Dieu a
tirés du néant.
Vierge et mère, Marie est ce que fut la femme dans la pensée du
Créateur : l’aide de l’homme, semblable à lui : Adjutorium simile sibi.
Elle-même enfante des filles semblables à elle, mères comme elle, et mères
dignes de ce nom ; vierges comme elle, et vierges dignes de ce nom. Comme Marie
avait résumé en elle toutes les gloires des femmes bibliques, ses préparations
et ses figures : ainsi elle communique ses qualités aux femmes évangéliques, sa
continuation et son prolongement. Toutes sont ses filles ; mais quelles que
soient leurs richesses et leurs beautés. Marie les surpasse toutes. Agnès est
sa fille, Lucie est sa fille, Cécile est sa fille, Agathe est sa fille,
Catherine est sa fille. Toutes ces vierges, toutes ces femmes resplendissantes
de vertus, riches de mérites et de gloires, sont filles de Marie, mais elle les
surpasse toutes. (S. Bonav., in Specul., c. II).
Il faudrait parcourir les annales de tous les peuples catholiques,
si l’on voulait nommer ces femmes nouvelles, glorieuses filles de Marie ; ces
mères de famille si grandes, si respectées, si chéries et si dévouées ; ces
vierges héroïques, fleurs gracieuses du jardin de l’Époux ; abeilles
infatigables qui, des vertus les plus rares, composent un baume souverain pour
toutes les maladies.
Regardez plutôt, et voyez tout ce que le monde doit à la femme
régénérée par Marie. Il lui doit la famille et c’est à la famille que la
société chrétienne est redevable de toute sa supériorité. La femme est une
puissance chrétienne. Cet élément de civilisation manquait au monde antique ;
il manque encore an monde idolâtre ; et avec lui manque et manquera toujours la
civilisation. Il lui doit la variété la plus touchante de services gratuits
pour tous les besoins de l’âme et du corps. Il lui doit la conservation de ce
qui reste de foi sur la terre. La première aux catacombes, la femme est la
dernière au pied des autels. Il lui doit, aujourd’hui même, le spectacle
peut-être le plus beau, mais à coup sûr le plus mystérieux qu’il ait jamais vu.
Jusqu’ici les femmes et les vierges catholiques, filles et sœurs
de Marie, étaient restées dans l’intérieur du foyer
domestique ; jamais, du moins, elles n’avaient franchi, pour l’apostolat, les
frontières du monde civilisé. Tout à coup l’Esprit du Cénacle s’est répandu sur
elles. Son ardeur les anime, sa force les soutient. Transformées comme les
apôtres, elles volent à la conquête des âmes. Timidité, délicatesse, préjugés,
liens du sang, tout a disparu : la femme fait place à l’héroïne.
Comme ces graines légères, qu’aux jours d’automne le vent promène
dans toutes les directions, afin de donner
naissance à des pépinières de fleurs et d’arbustes, elles vont, portées sur
l’aile de la Providence, se reposer aux quatre coins du monde. A leur vue,
l’Arabe, le Chinois, le Musulman, le sauvage, restent frappés de stupeur. Ils
demandent naïvement si elles sont des femmes et non pas des anges descendus du
ciel en ligne droite ! Tant de vertus héroïques dans un sexe qu’ils n’ont
jamais su que mépriser est pour eux un mystère palpable qui les dispose à
croire tous les autres.
Marie étant ce qu’elle est, faisant ce que nous savons et beaucoup
plus encore, on peut prévoir à quel degré de puissance et de perfection son
influence élèvera la Cité du bien. Mieux que l’homme, Satan l’avait compris.
L’anathème primitif lui était toujours présent : lui, l’orgueil incarné, avoir
un jour la tête écrasée par une femme ! Cette pensée monte sa haine jusqu’au
paroxysme. Pendant quatre mille ans, il se venge de la femme en l’outrageant de
toutes manières. Ce n’est pas assez : à tout prix il veut empêcher la victoire
qu’il redoute.
La femme dont le pied lui brisera la tête sera Vierge et Mère de
Dieu : il le sait. A faire méconnaître Marie et à paralyser son action
salutaire sur le monde, il emploie tous ses artifices. Grand singe de Dieu,
longtemps d’avance, il multiplie chez tous les peuples les caricatures de
l’auguste Vierge : «De peur, dit-il, que mon Ennemie ne soit reconnue et
honorée comme la Mère de Dieu, j’inventerai une autre mère de Dieu». Et dès la
plus haute antiquité il invente Cybèle, la mère de tous les dieux, la femme du
vieux Saturne, le plus ancien des dieux. Célèbre par toute la terre, son culte
empêchera l’homme de faire aucun cas d’une autre mère de Dieu, plus récente et
moins féconde. Une seule ne lui suffit pas. Toutes les anciennes mythologies de
l’Occident, comme toutes les mythologies actuelles de l’Orient, sont pleines de
déesses mères de dieux.
« Sans doute que mon Ennemie fera parade de son enfant : l’orgueil
d’une mère est de porter son enfant dans ses bras. Ce spectacle sera de nature
à la faire aimer, elle et son Fils». Et il invente Vénus, type de la beauté
sensuelle ; entre ses bras, il lui met un fils, Cupidon, qui avec ses flèches
allume l’amour dans tous les cœurs. Le genre humain tout entier prendra le
change et croira que cette mère avec son enfant n’est qu’une copie de Vénus et
de Cupidon.
« On attribuera sans peine un grand crédit à mon Ennemie sur le
cœur de Dieu. Le monde sera porté à l’implorer ; et cette confiance affermira
son empire». Et il invente Junon, la reine de l’Olympe, puissante sur le cœur
de Jupiter, son époux, et le maître des dieux.
« Mon Ennemie sera secourable aux petits, aux malheureux, aux
personnes de son sexe. Ses sanctuaires seront assiégés par des multitudes qui
viendront lui exposer leurs besoins de l’âme et du corps. Les grâces obtenues
populariseront son culte, et le mien tombera peu à peu dans le mépris». Afin
que personne n’ait recours à Marie, il invente Diane, déesse bienfaisante à tout
le monde. Les bergers et les villageois l’invoqueront, parce qu’il sera reçu
qu’elle préside aux forêts et aux montagnes. Les femmes enceintes auront
recours à elle, ainsi que les voyageurs de nuit et ceux qui auront mal aux
yeux, parce que, sous le nom de Lucine ou lumineuse, on croira qu’elle aide
l’enfant à venir au jour, qu’elle dissipe les ténèbres et rend la vue aux
aveugles (Voir le Père d’Argentan, Grandeurs de la sainte Vierge, t. III, c.
XXV, § 11). La pensée satanique de discréditer Marie n’a pas vieilli. Un
missionnaire écrit de l’Inde : «Mariamacovil est un gros bourg, voisin de Tan,
jaour. Ses maisons se groupent autour de l’énorme pagode de Mariamel, fausse
divinité, qui a donné son nom à la petite ville. Le démon, furieux contre Celle
qui lui a écrasé la tête, a voulu travestir le culte de notre bonne Mère du
ciel. Il a donc inspiré à ses prêtres d’imaginer une déesse qui portât le nom
de Marie, et de la présenter à leurs dupes comme une divinité malfaisante, que
l’on ne doit chercher qu’à apaiser pour l’empêcher de faire du mal. Cet
horrible blasphème contre la Mère de bonté est bien digne de l’enfer. Aussi ce
bourg est-il un des boulevards du paganisme» (Annales de la Sainte Enfance, n.
89, p. 411, décemb. 1862.
En un mot, bien des siècles avant la naissance de Marie, Satan
remplit le monde païen d’un nombre infini de déesses et de demi-déesses, de
Pallas, de Minerve, de Cérès, de Proserpine et cent autres qui, toutes
ensemble, forment une immense contrefaçon de Marie, afin d’obscurcir sa gloire,
comme une nuée de poussière cache la face du soleil.
Vains efforts ! « La très sainte Vierge, dit Euthymius, à brisé
les autels des idoles, renversé les temples des gentils, fait tarir les
torrents de sang chrétien répandus dans toutes les parties du monde» (Cingul.
Mar). Satan ne se tient pas pour battu. Au moyen des hérésies, il recommence la
lutte. Ici encore, ainsi que nous l’avons remarqué, tous ses efforts tendent à
détruire le dogme du Verbe Incarné, par conséquent, à détrôner Marie. Tentative
désespérée ! Toutes les fois que l’antique serpent lève la tête, il sent le
pied virginal de Marie qui l’écrase ; car il faut que l’anathème divin ait
éternellement son effet : Ipsa conteret caput tuum. Jusqu’à la fin de l’épreuve
réservée à la race humaine, la lutte recommencera sous un nom ou sous un autre,
avec la même honte pour Satan et la même gloire pour Marie.
CHAPITRE XIII SECONDE
CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, NOT RE-SEIGNEUR.
But final des œuvres de Dieu et de l’Incarnation. Formation de l’Homme-Dieu.
- Premier acte de Sa vie publique, la prédication de la pénitence. - Le Sain
t-Esprit Lui-même forme le divin prédicateur. - Pourquoi Il descend sur Lui en
forme de colombe. - Pourquoi Il Le conduit au désert. - Lutte de l’Homme-Dieu
contre Satan : modèle de toutes les luttes et prélude de toutes les victoires.
- Toute la vie de l’Homme-Dieu, prolongement de la lutte du désert. - Cette
lutte toujours dirigée par le Saint-Esprit. - Dépendance continuelle de
l’Homme-Dieu à l’égard du Saint-Esprit.
Une Vierge-Mère est la première création du Saint-Esprit, dans le
Nouveau Testament : un Homme-Dieu est la seconde. L’ordre de la Rédemption
demandait qu’il en fût ainsi. D’une femme et d’un homme coupables, Satan avait
formé la Cité du mal ; par un de ces harmonieux contrastes, si fréquents dans
les œuvres de la sagesse infinie, d’une femme et d’un homme parfaitement
justes, le Saint-Esprit formera la Cité du bien. Nous connaissons la nouvelle
Ève, il reste à étudier le nouvel Adam.
Diviniser l’homme est l’éternelle pensée de Dieu. Sataniser
l’homme est l’éternelle pensée de l’enfer. Diviniser, c’est unir ; sataniser,
c’est diviser : sur ces deux pôles opposés se balance le monde moral. Pour
diviniser l’homme, le Verbe créateur a résolu de s’unir hypostatiquement la
nature humaine. Homme-Dieu, Il deviendra le principe de générations divinisées.
Mais qui lui donnera cette nature humaine qu’Il n’a pas, et dont Il a besoin ?
Qui Le fera Homme-Dieu ? Au Saint-Esprit est réservé ce chef-d’œuvre. Sans
doute, Il ne crée pas la divinité, mais Il crée l’humanité et l’unit d’une
union personnelle au Verbe incréé.
Il L’a créé non de Sa substance, ce qui est monstrueusement
absurde, mais par Sa puissance. Il L’a créé de la chair la plus pure, la plus
sainte, d’une vierge sans aucune tache de péché, ni actuel ni originel. (S.
Ambr., de Spir. sancto, lib. II, c. V. - Rupert., De Spirit. sancto, c. XIII).
Il L’a créé en renouvelant le miracle de la création du premier
Adam. D’une terre vierge et inanimée, Dieu forma le premier chef du genre
humain. De la chair virginale d’une vierge vivante, le Saint-Esprit forme le
second. D’Adam vierge, Dieu forma la vierge Ève : pourquoi le Saint-Esprit
n’aurait-Il pas pu former d’une femme vierge un homme vierge ? « Marie, dit saint
Cyrille, rend la pareille à l’humanité. Ève naquit d’Adam seul : le Verbe
naîtra de Marie seule» (catech., XII).
Le plus beau des enfants des hommes est formé. Trente ans Il a
vécu, ignoré du monde, sous l’aile de Sa mère et sous la direction du Saint-Esprit.
L’heure de Sa mission publique a sonné. Descendu du ciel pour réunir l’homme à
Dieu, Son premier devoir est de prêcher la pénitence, car la pénitence n’est
que le retour de l’homme à Dieu. Afin d’autoriser Ses leçons, Il commence par
se proclamer Lui-même le grand pénitent du monde. Sur les bords du Jourdain,
Jean-Baptiste enrôle les multitudes sous l’étendard de la pénitence. Jésus s’y
rend, et, aux yeux de tous les pécheurs assemblés, Il reçoit le baptême de
Jean. Ici reparaît le Saint-Esprit. Sous la forme mystérieuse d’une colombe, Il
descend sur l’Homme-Dieu. Principe de Sa vie naturelle, guide de Sa vie cachée,
Il sera l’inspirateur de Sa vie publique. (S. Aug., De Trinit., lib. XV, c.
XXVI).
Pourquoi Celui qui sera nuée lumineuse au Thabor, langues de feu
au Cénacle, est-Il colombe au Jourdain ? Dans les œuvres de la sagesse infinie,
tout est sagesse. Aussi, cette question a exercé les plus hautes intelligences
chrétiennes de l’Orient et de l’Occident. « La colombe est choisie, dit saint
Chrysostome, comme le symbole de la réconciliation de l’homme avec Dieu, et de
la restauration universelle que le Saint-Esprit allait opérer par Jésus-Christ.
Elle met le Nouveau Testament en regard de l’Ancien : à la figure elle fait
succéder la réalité. La première colombe, avec son rameau d’olivier, annonce à
Noé la cessation du déluge d’eau ; la seconde, reposant sur la grande victime
du monde, annonce la fin prochaine du déluge d’iniquités» (in Cen., IX, 12).
Dans la colombe du Jourdain, saint Bernard voit la douceur infinie
du Rédempteur. Il est désigné par les deux êtres les plus doux de la création :
l’agneau et la colombe. Jean-Baptiste l’appelle l’Agneau de Dieu, Agnus Dei.
Or, pour indiquer l’Agneau de Dieu, rien ne convenait mieux que la colombe. Ce qu’est
l’agneau parmi les quadrupèdes, la colombe l’est parmi les oiseaux : de l’un et
de l’autre, souveraine est l’innocence, souveraine la douceur, souveraine la
simplicité. Quoi de plus étranger à toute malice que l’agneau et la colombe ? (Serm. I de Epiphan.) Dans ce double symbole, se révèle la mission de l’Homme-Dieu
et tout l’esprit du christianisme.
Suivant Rupert, la colombe indique la divinité du Verbe fait
chair. « Pourquoi, dit-il, une colombe et non une langue de feu ? La flamme ou
tel autre symbole pouvait désigner une infusion partielle du Saint-Esprit, mais
non la plénitude de ses dons. Or, en Jésus-Christ habite corporellement toute
la plénitude de la divinité (Col. II, 9). La colombe tout entière, la colombe
sans mutilation, se reposant sur Lui, montrait qu’aucune grâce de l’Esprit
septiforme ne manquait au Verbe Incarné ; qu’Il était bien le Père de
l’adoption, le Chef de tous les enfants de Dieu, et le grand Pontife du temps
et de l’éternité. (De Spirit. sancto, lib. I,
c. XX).
Saint Thomas trouve dans la colombe les sept qualités qui en font
le symbole parfait du Saint-Esprit, descendu sur le Baptisé du Jourdain. «La
colombe, dit-il, habite sur le courant des eaux. Là, comme dans un miroir, elle
voit l’image de l’épervier qui plane dans l’air, et elle se met en sûreté : don
de Sagesse. Elle montre un admirable instinct pour choisir, entre tous, les
meilleurs grains de blé : don de Science. Elle nourrit les petits des autres
oiseaux : don de Conseil. Elle ne déchire pas avec le bec : don d’Intelligence.
Elle n’a pas de fiel : don de Piété. Elle fait son nid dans les fentes des
rochers : don de Force. Elle gémit au lieu de chanter : don de Crainte» (III w
p., q. 39, art, 6, Corp). Voyons resplendir dans le Verbe Incarné toutes ces
qualités de la divine colombe. Il habite sur le bord des fleuves des Écritures,
dont Il possède la pleine intelligence. Là, Il voit toutes les ruses passées,
présentes et futures de l’ennemi, ainsi que les moyens d’y échapper : don de
Sagesse. Dans l’immense trésor des oracles divins, Il choisit avec un
merveilleux à propos les armes de précision contre chaque tentation en
particulier, les sentences les mieux appropriées aux circonstances des lieux,
des temps et des personnes. On le voit par Ses réponses au démon du désert, et
aux docteurs du temple. On le voit par cette profonde connaissance des
Écritures qui jetait dans l’étonnement Ses heureux auditeurs : don de Science.
Il nourrit les étrangers, c’est-à-dire les gentils, substitués aux
Juifs ingrats. Il les éclaire, les admet à Son alliance et les comble de Ses
grâces : don de Conseil. Il est loin d’imiter l’hérétique Arius, l’hérétique
Pélage, l’hérétique Luther : oiseaux de proie au bec crochu, qui, s’abattant
sur les Écritures, les déchirent par les interprétations du sens privé ; et des
lambeaux qu’ils emportent se servent comme de haillons pour cacher leurs
mensonges, tromper les faibles et perdre les âmes. Lui, l’élève de la colombe,
Il comprend l’Écriture dans son vrai sens ; Il l’admet tout entière, et de chaque
texte Il fait jaillir un rayon lumineux, qui montre dans Sa personne le Verbe
rédempteur du genre humain : don d’Intelligence.
Il n’a pas de fiel. L’infinie mansuétude de Son âme devient
transparente dans les paraboles du Samaritain, de la brebis perdue et de
l’enfant prodigue. Lui-même, pratiquant Sa doctrine, ne rend pas le mal pour le
mal, ni l’injure pour l’injure. Que dis-je ? ce qui ne s’était jamais vu, ce
que l’homme n’aurait jamais rêvé : Il prie pour Ses bourreaux : don de Piété.
Il fait Son nid dans le rocher inébranlable de la confiance en Dieu, et celui
de Ses petits dans les plaies de Son corps adorable : double asile inaccessible
au serpent. Ses ennemis veulent Le précipiter du haut d’une montagne : Il passe
tranquillement au milieu d’eux. Descendu dans les abîmes du tombeau, Il en sort
plein de vie. Partout, sur son passage, Il fait fuir les démons, guérit les
malades et finit par enchaîner Satan, le Prince de ce monde : don de Force.
Sa vie est un long soupir. Il marche humblement à la mort ; Il en
éprouve toutes les horreurs, demande à genoux d’en être délivré ; reçoit le
secours d’un ange, et enfin, sur la croix, prie et pleure en rendant Son âme à
Son Père : don de Crainte. (Rupert, ubi suprà, c. XXI).
Cependant, le nouvel Adam baptisé et confirmé est initié à Sa
grande mission de conquérant, et revêtu de Son impénétrable armure. Avec
assurance, Il peut marcher au combat. Le Saint-Esprit, qui L’anime, Le pousse
au désert. (C’est le désert de l’Arabie Pétrée, au delà de la mer Morte, non
loin des lieux où Jean baptisait).
Le démon l’y attend : David et Goliath sont en présence. Lucifer
emploie toutes ses ruses pour vaincre, ou du moins pour connaître ce mystérieux
personnage dont l’austérité l’étonne et la sainteté l’inquiète. A l’inutilité
de ses attaques, il comprend qu’il a trouvé son maître. Cette première victoire
de l’Homme-Dieu, prélude de toutes les autres, ébranle, jusque dans leurs
fondements, les murs de la Cité du mal. Bientôt, par des brèches de plus en
plus larges, les captifs de Satan pourront s’échapper et venir habiter la Cité
du bien. A dater de ce moment, le christianisme avance, le paganisme recule :
l’histoire des temps modernes commence.
L’œuvre victorieuse qu’Il a inaugurée au désert, le nouvel Adam
vient la continuer dans les lieux habités. Toujours sous la conduite du
Saint-Esprit, Il parcourt les campagnes, les bourgades et les villes. «L’Esprit
du Seigneur, dit-Il Lui-même, est sur Moi. Il M’a consacré par Son onction pour
évangéliser les pauvres : pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ; pour
annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue
; pour soulager les opprimés et prêcher l’année de grâce du Seigneur, et le
jour de la justice» (Luc., IV, 14, 20).
Plus loin, résumant en deux mots toute Sa mission, Il dit : « Le
Fils de l’homme est venu pour détruire les œuvres du diable» (I Jean., III, 8).
L’œuvre du diable, c’est la Cité du mal, avec ses institutions, ses lois, ses
villes, ses armées, ses empereurs, ses philosophes, ses dieux, ses
superstitions, ses erreurs, ses haines, son esclavage, ses ignominies
intellectuelles et morales : Cité formidable, dont Rome, maîtresse du monde,
était alors la capitale.
Seul, le tout-puissant roi de la Cité du bien peut réussir dans
une pareille entreprise. Ce n’est qu’à coups de miracles d’un éclat éblouissant
et d’une authenticité victorieuse, que peuvent tomber les forteresses de Satan,
bâties sur des prestiges et protégées par des oracles en possession de la foi
universelle » (Voir notre opuscule : CREDO). L’Esprit aux miracles Se
communique donc tout entier au Verbe Incarné. Par la bouche d’Isaïe, Lui-même
l’avait prédit : « Et sur Lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse
et d’intelligence ; esprit de conseil et de force ; esprit de science et de
piété. Et l’esprit de la crainte du Seigneur le remplira» (Is., XI, 2).
A son tour, le Verbe Incarné rapporte au Saint-Esprit toute la
gloire du succès. S’Il baptise, s’Il chasse les démons, s’Il enseigne la
vérité, s’Il donne le pouvoir de remettre les péchés : en d’autres termes, si,
d’une main, Il renverse la Cité du mal ; et, de l’autre, édifie la Cité du
bien, c’est au Nom, par la puissance, et comme lieutenant du Saint-Esprit.
(Matth., III, 8 ; XIII, 18, etc., etc.).
Les vertus mêmes qui brillent en Lui et qui ravissent les peuples
d’admiration, Il Se fait honneur de les devoir au Saint-Esprit et d’être
Lui-même l’accomplissement vivant de la parole d’Isaïe : «Voici Mon serviteur,
Je L’ai choisi. C’est Mon bien-aimé. En Lui, J’ai mis toutes Mes complaisances.
Je placerai Mon Esprit sur Lui, et Il annoncera la justice aux nations. Il ne
contestera point ; et nul n’entendra Sa voix sur les places publiques. Il ne
brisera point le roseau à moitié rompu. Il n’éteindra point la mèche encore
fumante, jusqu’à ce qu’Il ait assuré le triomphe de la justice, et les nations
espéreront en lui» (Is., XLI, 1, 6 ; Matth., IV, 1 ; XII, 18, 28).
Arrive l’heure solennelle où il doit remporter Sa dernière
victoire et sauver le monde par Son sang divin. Nouvel Isaac, victime du genre
humain, c’est le Saint-Esprit, nouvel Abraham, qui Le conduit au Calvaire et
qui L’immole. Il meurt ; et le Saint-Esprit Le retire vivant du tombeau. (Hebr., IX, 14 ; Rom., VIII, 11).
Faut-il défendre les droits du Saint-Esprit ? Il semble oublier
les siens. Lui-même a prononcé cette sentence : « Quiconque aura dit une parole
contre le Fils de l’homme, elle lui sera pardonnée ; mais celui qui l’aura dite
contre le Saint-Esprit, le pardon ne lui sera accordé ni dans ce monde ni dans
l’autre» (Matth., VII, 32). Le moment est-il venu de Lui faire place dans les
âmes ? Il n’hésite pas, à se séparer de tout ce qu’Il a de plus cher au monde,
dans la crainte que Sa présence ne soit un obstacle au règne absolu du divin
Esprit. « Il vous est utile que Je m’en aille, dit-Il à Ses apôtres ; attendu
que, si Je ne m’en vais pas, le Saint-Esprit ne viendra point en vous» (Joan.,
XVI, 7).
S’agit-il de la grande mission qui doit leur être confiée ? Il
leur en explique la nature et l’étendue, Il leur en donne l’investiture ; mais
Il les avertit que la force héroïque dont ils ont besoin pour l’accomplir leur
sera communiquée par le Saint-Esprit (Luc., XXIV, 46, 49). Enfin, continuant de
s’effacer devant le divin Paraclet, le Maître descendu du ciel leur déclare en
termes formels que, malgré les trois ans passés à Son école, leur instruction
n’est pas finie. Au Saint-Esprit est réservée la gloire de la compléter, en
leur apprenant tout ce qu’ils doivent savoir. (Joan, XVI, 13-13).
Tels ont été les enseignements et les actes de l’Homme-Dieu à
l’égard du Saint-Esprit. Jamais le ciel et la terre n’ont entendu, et jamais
ils n’entendront rien de si éloquent, sur la majesté du Saint-Esprit et sur la
nécessité de Son influence, soit pour régénérer l’homme, soit pour le maintenir
dans son état de régénération.
CHAPITRE XIV (SUITE DU
PRÉCÉDENT).
L’Homme-Dieu, chef-d’œuvre du Saint-Esprit. - Notre-Seigneur, type
unique de perfection. - Homme par excellence. - Seule personnalité de
l’histoire. - A u lieu de n’être rien, Il est tout. - A Lui aboutit le monde ancien. De Lui part le monde
moderne. - Le ciel, la terre, l’enfer, Le reconnaissent pour l’alpha et l’oméga
de toutes choses. - Les anges et les astres font leur acte de foi : Calculs
astronomiques. - La terre fait son acte de foi : Attente générale du Messie. -
Témoignages. - L’enfer fait son acte de foi : Fuite des démons. - Leurs
paroles. Cessation des oracles. - Mort du grand Pan. - Ce triple acte
d’adoration continue depuis deux mille ans. - L’Incarnation pivot du monde
moderne, dont l’existence repose sur la résurrection d’un mort. - Y croire, ou
être fou. - Tentatives du démon pour empêcher la croyance de l’Incarnation.
La seconde création du Saint-Esprit est, comme la première, un
indicible chef-d’œuvre. Le Fils de Marie s’élève à une telle hauteur, qu’Il
surpasse tout ce que le monde a jamais vu. Mélange ineffable de grâce et de
majesté, de douceur et de force, de simplicité et de dignité, de fermeté et de
condescendance, de calme et d’activité, Il parle, et nul homme n’a jamais parlé
comme Lui. Il commande, et tout obéit. D’un mot, Il calme les tempêtes ; d’un
autre, Il chasse les vendeurs du temple, ou les démons du corps des possédés.
Il enseigne, comme ayant une autorité propre, que personne ne partage avec Lui.
Ses préférences sont pour les petits, les pauvres et les opprimés.
Sur Ses pas, Il sème les miracles, et tous Ses miracles sont des
bienfaits. Quel que soit le crime repentant, Il lui pardonne avec une bonté
maternelle. Telle est la sainteté de sa vie, qu’il met au défi ses ennemis les
plus acjharnés de trouver en lui l’ombre d’une faute. Il se tait quand on
L’accuse ; Il bénit quand on L’outrage. Injustement condamné par des ennemis
avides de Sa mort, Il suspend leurs coups, déjoue leurs trames, et ne laisse
éclater l’orage qu’au jour et de la manière que Lui-même a fixés, prouvant Sa
divinité plus invinciblement par Sa mort que par Sa vie.
Mais le but du Saint-Esprit n’est pas seulement de faire du Verbe
Incarné une création exceptionnelle, digne de l’admiration du ciel et de la
terre. Avant tout, Il veut réaliser en Lui l’homme par excellence, tel qu’Il
existait de toute éternité dans la pensée divine, et tel qu’Il devait
apparaître un jour pour diviniser tous les hommes : merveilleuse opération qui,
soudant la création inférieure à la création supérieure, la nature humaine à la
nature divine, devait tout ramener à l’unité. Or, cette déification de l’homme
est le dernier mot des œuvres de Dieu, le but final de la Cité du bien. (Corn. a Lap., in Agg., II, 8).
« Au commencement, dit le savant docteur Sepp, l’homme et par lui
la nature, dont il était à la fois et le chef et le représentant, étaient
intimement unis à Dieu. Cette union dura jusqu’à ce que le péché, en détachant
l’homme de son Créateur, lui eut fait perdre en même temps la puissance qu’il
avait reçue sur la nature. Mais Dieu, pour réparer Son œuvre altérée par le
péché, se rapprocha de nouveau de la créature par l’Incarnation. *
« Elle consiste en ce que la divinité s’étant unie à l’humanité,
dans la personne de Jésus-Christ, celui-ci est devenu le centre de l’histoire.
Cette union intime, une fois accomplie dans le centre, se communique par une
effusion continuelle à tous les points de la circonférence, et ce qui s’est
produit une fois dans la vie de Jésus-Christ, se reproduit et se développe sans
cesse dans la vie de l’humanité» (Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, t. 1,
introduction, 17, 18).
Suivant la belle pensée de Clément d’Alexandrie, tout le drame de
l’histoire s’est accompli, par manière de prélude dans la vie de Jésus-Christ.
Le Verbe, qui S’est incarné une fois dans le sein de Marie, doit S’incarner
tous les jours, et dans l’humanité et dans chaque homme en particulier. Chaque
jour aussi, la naissance du Verbe se reproduit dans l’histoire et dans cette
renaissance spirituelle, qu’opèrent sans cesse les sacrements où Il a déposé Sa
grâce.
Il en résulte que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est pas seulement
la plus grande figure, mais encore la seule personnalité de l’histoire. Au lieu
de n’être rien ou peu, Il est tout : Omnia in omnibus. Au lieu d’être un mythe
ou un faussaire, comme ont osé le dire des blasphémateurs stupides, Il est la
réalité à laquelle aboutit tout le monde ancien ; le foyer d’où part tout le
monde nouveau. C’est au point que si Notre-Seigneur Jésus-Christ, né dans
l’étable de Bethléem et mort sur la croix du Calvaire, n’est pas l’homme par
excellence, l’Homme-Dieu, réellement Dieu, réellement homme, et principe de la
déification universelle, fausses d’un bout à l’autre sont toutes les traditions
et toutes les aspirations antiques, fausses toutes les croyances modernes ; et
la vie du genre humain est une démence, sans intervalles lucides, commencée il
y a six mille ans, pour durer, an grand désespoir de l’incrédulité, tant qu’une
poitrine humaine respirera sur le globe.
En effet, s’il y a dans l’histoire un point non contestable ;
c’est que les nations, même le plus grossièrement idolâtres, n’ont jamais perdu
le souvenir de la chute primitive, ni l’espérance d’une restauration. Ce double
dogme a sa formule dans le sacrifice, offert constamment sur tous les points de
la terre. Un personnage divin, Sauveur et régénérateur de l’univers, est
l’objet évident de toutes leurs aspirations.
Le juif le voit dans Noé, dans Abraham, dans Moïse, dans Samson,
dans vingt autres qui le photographient. En vain, l’Esprit du mal s’efforce
d’altérer chez les gentils le type traditionnel du Désiré des nations. Il peut
en obscurcir quelques traits, mais le fond reste. Nous voyons même qu’à la
venue du Messie, le monde entier était plus que jamais dans l’attente d’un
libérateur. Nous disons le monde entier, afin d’exprimer toutes les parties
dont il se compose : le ciel, la terre et l’enfer. Chacun à sa manière devait
proclamer le Restaurateur universel, et, suivant l’expression de saint Paul,
fléchir le genou devant Sa personne adorable.
A peine est-Il né, que toute la milice céleste vient se prosterner
autour de Son berceau, et annonce l’accomplissement du plus désiré des
mystères, la réconciliation de l’homme avec Dieu, la gloire au ciel et la paix
sur la terre. A la voix des anges se joint la voix des astres. Nous ne parlons
pas de l’étoile qui conduit les mages à Bethléem, nous parlons de tout le
système planétaire. Les calculs astronomiques les plus savants établissent que
les astres prédisaient la venue du Verbe Incarné ; que l’année sabbatique,
année de pardon et de renouvellement, était calculée sur leurs révolutions, et
que les astres renouvelaient leur course chaque fois que la terre se
renouvelait à pénitence.
Les savants docteurs allemands, Sepp et Schuberr, ont montré que
tous les peuples de l’antiquité connaissaient ce langage des astres et le grand
événement qu’ils annonçaient. «Mais toutes ces harmonies particulières
tendaient à une harmonie plus générale et plus haute dans le mouvement
d’Uranus, la plus élevée et la plus éloignée des planètes. Dans l’année de la
naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Uranus, dont le temps de rotation
autour du soleil embrasse celui de toutes les autres planètes, accomplissait sa
cinquantième révolution. Or, on peut regarder avec raison l’année d’Uranus
comme la seule année réelle et complète du système planétaire, puisque c’est
alors que tous les astres même les plus éloignés recommencent leur cours.
« Eh bien ! ce fut précisément à cette époque, où tout le système
planétaire réuni célébra sa première année de réparation et de réconciliation,
que toutes les prophéties s’accomplissaient, que les anges du ciel et les
habitants de la terre chantaient, en mêlant leurs voix aux concerts harmonieux
des sphères : Gloire dans les hauteurs, à Dieu, et sur la terre paix aux hommes
de bonne volonté. Cette époque coïncidait avec la fin de la semaine de l’année
sabbatique, dans laquelle, suivant une ancienne prédiction, Dieu devait
affermir on alliance avec les Siens.
« En résumé, dans cette grande horloge de l’univers, dont la
destination primitive est de marquer le temps, les rouages et les ressorts avaient
été, dès le principe, tellement disposés par le Créateur Lui-même, qu’ils se
rapportaient tous à la GRANDE HEURE, où Dieu devait faire luire le jour
éternellement prévu du pardon et du renouvellement de l’univers. Dans les
grandes proportions de Son ordonnance générale, ainsi que dans la disposition
de Ses harmonies intérieures, le firmament annonçait donc Celui par qui et pour
qui a été fait le ciel étoilé» (Schuberr, Symbolique des songes ; Sepp., Vie de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, 387 et suiv.). C’est ainsi qu’à l’heure de
Son Incarnation les anges et les astres fléchirent le genou devant lui et le
reconnurent pour leur auteur : Omne genu flectatur cœlestium.
Les mêmes hommages Lui sont rendus par les habitants de la terre.
Instruits dès l’origine de leur nation par la prophétie de Jacob, qui marquait
la venue du grand libérateur, au moment où le sceptre, sorti de la maison de
Juda, serait porté par un étranger, les Juifs sont dans l’attente de Sa
prochaine venue. Leurs oreilles sont ouvertes à tous les imposteurs qui, se
disant le Messie, promettent de les affranchir du joug des nations : ils
s’attachent à eux avec une facilité jusque là sans exemple (Act., v, 36, 37,
etc). L’histoire atteste que le principal motif de la guerre insensée qu’ils
soutinrent alors contre les Romains fut un oracle des Écritures, annonçant
qu’il s’élèverait en ce temps-là, dans leur patrie, un homme qui étendrait sa
domination sur toute la terre (Joseph, de Bell. judaico, lib. VI, c. V, n, 4).
Cette attente de la prochaine arrivée du Messie n’était pas
particulière aux Juifs ; toutes les nations du monde la
partageaient. Il fallait bien qu’il en fût ainsi ; sans cela, comment les
prophètes, en commençant par Jacob et en finissant par Aggée, auraient-ils pu
appeler le Messie l’Attente des nations, le Désiré de toutes les nations ? (Gen., XLIX, 10 - Agg., II).
Les gentils devaient cette connaissance du Rédempteur futur, tant
à la tradition primitive qu’au commerce des Juifs, répandus, depuis plusieurs
siècles, dans les différentes contrées de la terre et à Rome même. Loin d’être
en petit nombre, ignorés et sans influence, dans cette capitale du monde, ils y
étaient très nombreux. Ils occupaient des emplois importants, et telle était
leur union, qu’ils exerçaient une influence marquée sur les assemblées
publiques. « Vous savez, disait aux magistrats romains Cicéron plaidant pour
Flaccus, combien la multitude des Juifs est considérable, combien ils sont
unis, combien ils ont d’influence dans nos assemblées. Je parle tout bas,
seulement assez haut pour que les juges m’entendent. Car il ne manque pas de
gens qui les excitent contre moi et contre les meilleurs citoyens» (Pro Flacco,
n. 28).
Évidemment la religion d’un tel peuple, au moins dans ses dogmes
fondamentaux, ne pouvait être ignorée des Romains : la raison l’insinue et
vingt témoignages de l’histoire le confirment (Voir les excellents articles des
Annales phil. chrét., années 1862, 1863, 1864). Par exemple, Hérode était
l’hôte et l’ami particulier d’Asinius Pollion, au fils duquel s’applique, dans
le sens littéral, la quatrième églogue de Virgile. Le Juif Nicolas de Damas,
homme habile, à qui Hérode confiait le soin de ses affaires, était dans les
bonnes grâces d’Auguste. Macrobe rapporte qu’Auguste connaissait même la loi
par laquelle il était défendu aux Juifs de manger de la viande de porc. Or, on
sait que l’attente du Messie était la base de la religion mosaïque.
A mesure qu’approche l’avènement du Désiré des nations, une
lumière plus vive se répand dans le monde on dirait les premiers rayons de
l’étoile de Jacob. Elle va paraître ; et Virgile, interprète de la Sibylle de
Cumes, chante à la cour d’Auguste la prochaine arrivée du Fils de Dieu, qui,
descendant du ciel, effacera les crimes du monde, tuera le Serpent et ramènera
l’âge d’or sur la terre.
Aux orateurs et aux prêtres de Rome se joignent les plus graves
historiens. « Tout l’Orient, écrit Suétone, retentissait d’une antique et
constante tradition, que les destins avaient arrêté qu’à cette époque la Judée
donnerait des maîtres à l’univers» (In Vespas., n. 4). Tacite n’est pas moins
formel. « On était, dit-il, généralement convaincu que les anciens livres des
prêtres annonçaient qu’à cette époque l’Orient prévaudrait, et que de la Judée
sortiraient les maîtres du monde» (Hist., lib. V, n. 3).
Cette vive attente du Messie se trouvait chez tous les peuples, si
défigurée que fût parmi eux la religion primitive. Une tradition chinoise,
aussi ancienne que Confucius, annonce qu’à l’Occident apparaîtra le Juste.
Suivant le second Zoroastre, contemporain de Darius, fils d’Hystaspe, et
réformateur de la religion des Perses un jour s’élèvera un homme, vainqueur du
démon, docteur de la vérité, restaurateur de la justice sur la terre et prince
de la paix. Une Vierge sans tache lui donnera le jour. L’apparition du Saint
sera signalée par une étoile, dont la marche miraculeuse conduira ses
adorateurs jusqu’au lieu de sa naissance. (Schmidt, Rédemption du genre humain,
p. 66-174).
Jusqu’à notre époque, l’hérésie et même l’incrédulité ont reconnu
et respecté cet accord unanime de l’Orient et de l’Occident. « Des traditions
immémoriales, dit le savant anglais Maurice, dérivées des patriarches et
répandues dans tout l’Orient, touchant la chute de l’homme et la promesse d’un
futur médiateur, avaient appris à tout le monde païen à attendre, vers le temps
de la venue de Jésus-Christ, l’apparition d’un personnage illustre et sacré»
(Id. ubi supra).
L’impie Volney tient le même langage : « Les traditions sacrées et
mythologiques des temps antérieurs à la ruine de Jérusalem avaient répandu dans
toute l’Asie un dogme parfaitement analogue à celui des Juifs sur le Messie. On
n’y parlait que d’un grand Médiateur, d’un Juge final, d’un Sauveur futur, qui,
roi, Dieu, conquérant et législateur, devait ramener l’âge d’or sur la terre,
la délivrer de l’empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix
et le bonheur» (Ruines, c. XX, n. 13).
Telle était l’universalité et la vivacité de cette croyance
que,-suivant une tradition des Juifs, consignée dans le Talmud et dans
plusieurs autres ouvrages anciens, un grand nombre de gentils se rendirent à
Jérusalem vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ, afin de voir le
Sauveur du monde, quand Il viendrait racheter la maison de Jacob (Talmud, c.
XI).
En résumé, deux faits sont certains comme l’existence du soleil.
Premier fait : jusqu’à la venue du Verbe Incarné, tous les peuples
de la terre ont attendu un libérateur.
Second fait : depuis la venue de Notre-Seigneur, cette attente
générale a cessé.
Que conclure de là ? Ou que le genre humain, instruit par les
traditions de son berceau, et par les oracles des prophètes, s’est trompé en
attendant un libérateur et en reconnaissant pour tel Notre-Seigneur
Jésus-Christ ; ou que Notre-Seigneur Jésus-Christ est véritablement le Désiré
des nations : il n’y a pas de milieu. C’est ainsi que la terre fléchit le genou
devant Lui et Le reconnaît pour son rédempteur : Omne genu flectatur
terrestrium.
L’enfer lui-même ne pouvait rester étranger à l’avènement du
Messie. C’était pour lui une question de vie ou de mort. Combien de fois dans
l’Évangile nous voyons les esprits immondes, non seulement céder aux ordres de
Jésus, mais encore le proclamer Fils de Dieu ! Si répété qu’il fût, cet hommage
individuel ne suffisait pas. Devant le Verbe éternel, le Verbe vivant, descendu
sur la terre pour instruire le monde, le Verbe démoniaque, Satan et ses oracles
devaient rester muets. Il fallait même, par un juste retour, que leurs derniers
accents fussent une proclamation solennelle de la divinité et de la venue, sur
la terre, de Celui qui les réduisait au silence.
A ce sujet, Plutarque, dans son livre de la Chute des oracles,
rapporte une histoire merveilleuse. C’est un dialogue entre plusieurs philosophes
romains, dont l’un s’exprime de la manière suivante : « Un homme grave et
incapable de mentir, Épitherse, père du rhéteur Émilien, que quelques-uns de
vous ont entendu, et qui était mon compatriote et mon maître de grammaire,
racontait qu’il fit un voyage en Italie, sur un vaisseau qui avait à bord des
objets de commerce et beaucoup de passagers.
« Un soir, comme ils étaient près des îles Échinades (Aujourd’hui
Curzolari, Paros et Antiparos), le vent cessa, et le vaisseau fut poussé dans
le voisinage de l’île Parée. La plupart des passagers étaient encore éveillés,
et beaucoup buvaient après le souper, lorsqu’on entendit tout à coup partir de
cette île une voix, comme si quelqu’un appelait Thamus. Ainsi se nommait le
pilote qui était Égyptien, mais dont très peu de passagers connaissaient le
nom. Tout le monde fut plongé dans l’étonnement, et le pilote ne répondit point
à cette voix, quoiqu’elle l’eût appelé deux fois. Cependant il répondit à un
troisième appel, et la voix lui cria alors : Quand tu passeras près de Palodes,
annonce à ce lieu que le grand Pan est mort.
«Tous les passagers ne savaient que penser, et se demandaient s’il
était prudent d’exécuter l’ordre qui venait d’être donné, ou s’il ne valait pas
mieux ne plus s’occuper de cette affaire. Mais Thamus déclara que, si le vent
soufflait, il passerait devant Palodes sans rien dire ; mais que si, au
contraire, le temps était calme, il dirait ce qu’il avait entendu. Or,
lorsqu’on fut près de Palodes, comme le temps était calme et la mer tranquille,
Thamus, se plaçant sur l’arrière du vaisseau, et se tournant du côté de la
terre, cria comme il l’avait entendu : Le grand Pan est mort. (Pan, universel ;
grand pan, grand universel, Dieu des dieux).
« A peine avait-il prononcé ces mots, qu’on entendit une grande
multitude qui poussait un immense soupir. Comme il y avait beaucoup de
passagers sur le vaisseau, cet événement fut bientôt connu à Rome, où il devint
l’objet de toutes les conversations, si bien que l’empereur Tibère fit venir
près de lui Thamus. Cette affaire produisit même sur son esprit une telle
impression, qu’il fit faire des recherches très exactes relativement à ce Pan,
dont on avait annoncé la mort» (c. XIII). L’histoire ne dit pas quel fut le
résultat des recherches impériales ; mais, d’après l’analogie des faits, la
tradition le conjecture avec fondement. Elles aboutirent à constater la mort de
celui que le centurion du Calvaire avait proclamé Fils de Dieu. « Les voix dont
il est question, écrit le docteur Sepp, étaient des voix mystérieuses de la
nature, dont les puissances infernales se servaient pour communiquer aux hommes
cette nouvelle, objet de terreur pour elles. La mort du Fils de Dieu fut
annoncée, par toute la terre, par des phénomènes étranges (Catéch. de persév., t,
III, 156 et suiv. 8 è édit). Le paganisme ressentit jusque dans son fond le
plus intime, ses oracles, le contrecoup de ce grand événement. « De même qu’un signe,
paraissant au ciel, avait annoncé au sabéisme oriental la naissance du Sauveur
; ainsi la mort de celui qui était descendu aux enfers est annoncée, en
Occident, par les oracles de l’enfer, aux adorateurs des démons, jusque dans
Rome, leur capitale. Et de même qu’à l’arrivée des mages, Hérode réunit les
sages d’entre les Juifs, pour les interroger sur la naissance du Messie ; ainsi
Tibère consulte ici les sages de son peuple sur la nouvelle de sa mort. Cet
événement est d’autant plus remarquable, que, peu de temps après, le rapport de
Pilate, sur la mort de Jésus, arriva à Rome au palais de l’empereur» (Sepp, t.
I, 145, 146).
Suivant Tertullien, ce rapport contenait, en abrégé, la vie, les
miracles, la passion, la mort de Notre-Seigneur. « Pilate, dit le grand
apologiste, chrétien dans sa conscience, écrivit tout cela touchant le Christ,
à Tibère, alors empereur. Dès ce moment, les empereurs auraient cru en
Jésus-Christ, si les Césars n’avaient pas été les esclaves du siècle, ou si des
chrétiens avaient pu être des Césars. Quoi qu’il en soit, lorsque Tibère eut
appris de la Palestine les faits qui prouvaient la divinité du Christ, il
proposa au sénat de le mettre au rang des dieux, et lui-même lui accorda son
suffrage. Le sénat, ne l’approuvant pas, rejeta sa demande. L’empereur persista
dans son sentiment, et menaça de son courroux ceux qui accuseraient les
chrétiens » (Apol. V, Pamelii notæ 57 et 58).
Ainsi, lâcher leur proie, proclamer Sa divinité, devenir muets,
annoncer Sa mort, déserter, pour ne plus y revenir, leurs temples et leurs bois
sacrés : tels sont les actes par lesquels les démons fléchissent le genou
devant le Verbe Incarné et Le reconnaissent pour leur vainqueur Omne genu
flectatur infernorum.
Depuis le passage sur la terre du fils de Marie, tous les siècles
ont continué de fléchir le genou devant Lui. Sa personnalité divine est la base
de leur histoire, la raison même de leur existence et de leur dénomination. A
quelle date remonte la chute du paganisme gréco-romain, l’apparition dans la
langue humaine du grand nom de chrétien, la naissance de la plus puissante
nation du globe, la nation catholique, le renversement de la tyrannie
césarienne, l’abolition de l’esclavage? Quand ont disparu du sol de l’Occident
le divorce, la polygamie, l’oppression de la femme, le meurtre légal de
l’enfant, les sacrifices humains ? Adressez toutes ces questions aux peuples
qui composent l’élite de l’humanité : d’une voix unanime, ils vous nommeront
Jésus-Christ, Sa doctrine et Son époque.
Si vous parcourez, les uns après les autres, tous les éléments de
la civilisation moderne, vous n’en trouverez pas un seul qui ne suppose la foi
à l’Incarnation, c’est-à-dire à la vie, aux miracles, à la divinité, à la mort,
à la résurrection, à l’histoire complète de Notre-Seigneur. Et les Renan
modernes osent dire qu’on n’a jamais vu de miracles ; notamment que la résurrection
d’un mort est un fait impossible ou du moins sans exemple !
Pygmées du doute, ils ne voient pas qu’ils sont eux-mêmes une
affirmation vivante de ce miracle. Ils ne voient pas qu’ils ne peuvent nommer
l’année de leur naissance, de la naissance ou de la mort de leur père, l’année
des événements qu’ils racontent, qu’ils admettent ou qu’ils combattent, sans
affirmer le miracle dont ils affectent sottement de nier l’existence !
Négateurs impuissants, vous vous mentez à vous-mêmes ; mais seulement à vous.
Malgré vos négations il demeure évident comme le jour, que toute l’histoire
religieuse, politique, sociale, domestique du monde moderne, part de la
résurrection d’un mort ; et que la civilisation européenne, comme votre vie
intellectuelle, a pour piédestal un tombeau.
Si donc Jésus-Christ n’est pas ressuscité, tout est faux, et le
genre humain est fou. Mais si le genre humain est fou, prouvez que vous ne
l’êtes pas.
Ainsi, attendu et désiré, cru et adoré, le Dieu-homme, le Verbe
Incarné, la seconde création du Saint-Esprit dans le Nouveau Testament, est le
centre auquel tout aboutit, le foyer duquel tout part, le fait fondamental sur
lequel repose l’édifice de la raison et de l’histoire, qui n’est elle-même dans
son cours que le développement de ce fait divin. « Le christianisme possède
donc tous les caractères d’une révélation centrale, l’unité, l’universalité, la
simplicité et une fécondité telle, que dix-huit siècles de méditations et de
recherches n’ont pu l’épuiser, et que la science, à mesure qu’elle creuse plus
avant dans cet abîme, y découvre de nouvelles profondeurs. C’est là ce qui
donne au christianisme le cachet de la divinité, et à ses démonstrations celui
de la perfection» (Sepp, introd., 24).
L’Incarnation étant ce qu’elle est dans le plan de la Providence,
le roi de la Cité du mal ne pouvait manquer, ainsi que nous l’avons dit, de
faire les derniers efforts pour empêcher la croyance de ce dogme, destructeur
de son empire. Aussi, les contrefaçons qu’il avait multipliées pour désorienter
la foi du genre humain à la maternité divine de la Vierge des vierges, il les
emploie avec une désolante habileté, pour rendre impossible la foi des nations
à la divinité de son fils.
Instruit dès l’origine du monde de l’Incarnation du Verbe il tient
conseil et dit : De peur que ce Dieu homme ne soit reconnu pour le seul vrai
Dieu, fils d’une vierge toujours vierge, oracle insigne de la vérité,
libérateur et sauveur des hommes, inventons une multitude de dieux entre
lesquels nous partagerons ses différents traits : dieux visibles, nés de
déesses et de demi-dieux ; d’eux sages, puissants et bons qui rendront des
oracles, qui protégeront les hommes, qui les délivreront de leurs ennemis, qui
se feront écouter par les sages, craindre par les peuples, servir par les
empereurs ; dieux anciens, dieux nouveaux et en si grand nombre, que, malgré le
ciel, nous serons maîtres de la terre. (Voir D’Argentan, Grandeurs de la Sainte
Vierge, c. XXIV, § 2, 431).
De ce conseil infernal sont sorties les innombrables contrefaçons
du grand Libérateur, l’espérance du genre humain. Parcourez l’histoire du monde
païen, ancien et moderne, partout vous trouverez le type défiguré du Messie,
homme-Dieu et régénérateur de toutes choses. L’Indien vous l’offre dans
Chrishna, incarnation de Vischnou, qui dirige au firmament la marche des
étoiles, et qui naît parmi les bergers. Le voici dans Buddha qui, sous des noms
divers, est à la fois le Dieu de la Chine, du Thibet et de Siam. Il naît d’une
vierge royale, qui ne perd point sa virginité en le mettant au monde. Inquiet
de sa naissance, le roi du pays fait mourir tous les enfants nés en même temps
que lui. Mais Buddha, sauvé par les bergers, vit comme eux dans le désert,
jusqu’à l’âge de trente ans. C’est alors qu’il commence sa mission, enseigne
les hommes, les délivre des mauvais esprits, fait des miracles, réunit des
disciples, leur laisse sa doctrine et monte au ciel. Voyons-le dans le Féridun
des Perses, vainqueur de Zohac, sur les épaules duquel sont nés deux serpents,
qui doivent être nourris chaque jour avec les cervelles de deux hommes.
« Héritiers des traditions primitives, tous les peuples savaient
que le mal était entré dans le monde par un serpent ; ils savaient que l’ancien
dragon devait être vaincu un jour, et qu’un dieu, né d’une femme, devait lui
écraser la tête. Aussi, nous trouvons chez tous les peuples de l’antiquité le
reflet de cette tradition divine dans un mythe particulier, dont les nuances
varient suivant les temps et les lieux, mais dont le fond demeure le même.
«Apollon combat contre Python ; Horus, contre Typhon, dont le nom
signifie serpent ; Ormuzd contre Ahriman, le grand serpent qui présente à la
femme le fruit, dont la jouissance la rendit criminelle envers Dieu ; Chrishna
contre le dragon Caliya-Naza, et lui brisa la tête. Thor chez les Germains,
Odin chez les peuples du Nord, sont vainqueurs du grand serpent qui entoure la
terre comme d’une ceinture. Chez les Thibétains, c’est Durga qui lutte contre
le serpent. Tous ces traits épars dans les mythologies des différents peuples,
le paganisme gréco-romain les avait réunis dans Héraclès ou Hercule»
(D’Argentan, Grandeurs de la Sainte Vierge, 25-27).
Ce demi-dieu, sauveur des hommes, exterminateur des monstres, est
fils de Jupiter et d’une mortelle. A peine né, il tue deux serpents envoyés
pour le dévorer. Devenu grand, il se retire dans un lieu solitaire, se voit en
butte à la tentation et se décide pour la vertu. Doué de forces physiques
extraordinaires, il se dévoue au bien des hommes, parcourt la terre, punit l’injustice,
détruit les animaux malfaisants, procure la liberté aux opprimés, étouffe le
lion de Némée, tue l’hydre de Lerne, délivre Hésione, descend aux enfers et en
arrache le gardien Cerbère. Ces exploits et d’autres non moins brillants
composent les douze travaux d’Hercule, nombre sacré qui représente
l’universalité des bienfaits dont le genre humain est redevable à. l’héroïque
demi-dieu. Hercule succombe enfin dans sa lutte pour l’humanité ; mais du
milieu des flammes de son bûcher, élevé sur le sommet du mont Œta, il monte à
la céleste demeure.
Ajoutons que Hercule était le principal objet des mystères de la
Grèce, dans lesquels sa naissance, ses actions et sa mort étaient
continuellement célébrées. Ajoutons encore que, sous un nom ou sous un autre, Hercule
se trouve chez tous les peuples de l’Orient et de l’Occident : Candaule en
Lydie, Bel en Syrie, Som en Égypte, Melkart à Tyr, Rama aux Indes, Ogmios dans
les Gaules. Comment ne pas voir, dans cet Hercule universel, le type défiguré
du Désiré de toutes les nations, qui parcourt sa carrière en libérateur et qui
offre sa vie pour expier les péchés du monde ? (1)
(1) Satan avait popularisé en Égypte une autre contrefaçon du Dieu réconciliateur. Chaque année, on offrait au peuple un spectacle solennel dont la vie d’Osiris faisait la base. Le Dieu soleil naît sous la forme d’un enfant ; une étoile annonce sa naissance : le Dieu grandit et se trouve obligé de prendre la fuite, poursuivi par des animaux féroces ; succombant enfin à la persécution, il meurt. Alors commence un deuil solennel ; le Dieu soleil, naguère privé de la vie, ressuscite, et l’on célèbre sa résurrection. Voir aussi Plutarch., De Iside et Osiride.
Ainsi, la lutte, les caractères et le héros de la lutte se
trouvent par toute la terre. Au fond des traditions des différents peuples, on
découvre le type plus ou moins altéré du Messie, de son œuvre et de sa vie :
l’annonciation, la naissance d’une vierge, la persécution d’Hérode, la lutte
victorieuse contre le serpent, la mort, la résurrection, la délivrance du genre
humain et l’ascension dans le ciel. Si tous ces mythes n’étaient pas calqués
sur une vérité commune ; s’ils étaient uniquement le fruit de l’imagination des
peuples, comment expliquer un pareil accord entre toutes les nations de
l’univers, et quel en eût été le but ? Si Lucifer et l’humanité n’avaient été
instruits, l’un très clairement, l’autre confusément, que le Rédempteur
apparaîtrait un jour sous ces traits, où les auraient-ils pris ? Mais la
réalité historique qui a servi de base à tous ces mythes, où la
trouverons-nous, si ce n’est dans la personne du Verbe Incarné qui a changé la
face du monde, au prix de Ses travaux et de Son sang ? Si l’univers entier,
disons-nous encore, après s’être trompé quatre mille ans dans ses espérances,
se trompe depuis deux mille ans dans sa foi, qu’y a-t-il de vrai pour l’esprit
humain ?
CHAPITRE XV TROISIÈME
CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, L’É GLISE.
Rapport entre la Sainte Vierge et l’Église. - Ce que la Sainte
Vierge est au Verbe Incarné, l’Église l’est au chrétien. - Comme Marie l’Église
est formée par le Saint-Esprit. - Paroles de saint Basile. – Histoire détaillée
de la Pentecôte.
L’Incarnation est l’axe du monde. L’histoire universelle n’est que
l’épanouissement de ce mystère : une fois accompli dans le dernier des élus,
les temps finiront. Pour réaliser l’Homme-Dieu, le Saint-Esprit créa Marie.
Pour généraliser l’Homme-Dieu, il crée l’Église. Comme le chrétien est le
prolongement de Jésus-Christ, l’Église est le prolongement de Marie. Ce que
Marie est à Jésus, l’Église l’est au chrétien. Les traits divins qui
distinguent Marie distinguent l’Église.
Marie est la première création du Saint-Esprit dans la loi de
grâce; l’Église est la troisième.
Marie est remplie de tous les dons du Saint-Esprit ; l’Église est remplie de
tous les dons du Saint-Esprit. Marie est vierge ; l’Église est vierge.
Marie est mère et toujours vierge ; l’Église est mère et toujours
vierge.
Le Saint-Esprit, survenu en Marie, repose toujours en elle : Il la
protège, Il l’inspire, Il la dirige. Descendu sur l’Église, le Saint-Esprit
habite toujours en elle, pour la protéger, l’inspirer, la diriger.
Marie est le foyer de la charité ; l’Église est le foyer de la
charité.
Ces analogies et d’autres encore révèlent la mystérieuse unité qui
préside à la déification de l’homme : quelques détails sur chacune.
Marie est la première création du Saint-Esprit ; l’Église, la
troisième. « La troisième personne de l’auguste Trinité, dit saint Basile, ne
quitte pas l’Homme-Dieu, ressuscité d’entre les morts. L’homme avait perdu la
grâce qu’il avait, au jour de sa création, reçue du souffle de Dieu. Le Verbe
Incarné veut la lui rendre. Pour cela, Il souffle sur la face de Ses disciples.
Et que leur dit-il ? Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à qui
vous les remettrez, retenus à qui vous les retiendrez. Qu’est-ce à dire, sinon
que l’Église, sa hiérarchie et son gouvernement sont évidemment et sans
conteste l’ouvrage du Saint-Esprit ? C’est Lui-même, dit saint Paul, qui a donné
à l’Église d’abord les apôtres ; ensuite, les prophètes ; en troisième lieu,
les docteurs ; puis, le don des langues et des miracles, suivant qu’il l’a jugé
convenable» (Lib. de Spirit. sancto, CXVI, n. 39).
Ouvrons le Livre sacré et suivons pas à pas le récit de cette
merveilleuse création. Il nous montrera que le Saint-Esprit a formé l’Église,
comme il a formé Marie.
«Cum complerentur dies Pentecostes : comme les jours de la
Pentecôte s’accomplissaient» (Art., II, 1). La résurrection et l’ascension du
Sauveur avaient été tellement ménagées, que la descente du Saint-Esprit devait,
vertu des nombres sacrés, avoir lieu aux fêtes de la Pentecôte mosaïque. De
même qu’en ces jours, le Saint-Esprit avait, par le ministère des anges, donné
à Moïse la loi de crainte, qui constituait définitivement les Hébreux à l’état
de nation et de nation séparée ; ainsi, Il choisit ces jours solennels pour
donner, en personne, la loi d’amour qui substituait l’Église à la synagogue, et
constituait définitivement à l’état de nation universelle la grande famille
catholique.
Voilà pourquoi la descente du Saint-Esprit n’eut pas lieu le jour
même de la Pentecôte mosaïque, mais le lendemain, premier jour de la grande
octave. On sait, en effet, que les Juifs célébraient la Pentecôte le samedi, et
les apôtres la célébrèrent le dimanche. Choisir pour la régénération du monde
le jour même de Sa création et le jour où, par Sa résurrection glorieuse, le
Rédempteur avait triomphé de Satan, c’est là une de ces belles harmonies qu’on
rencontre à chaque pas dans l’œuvre divine.
Erant onmes pariter in eodem loto : ils étaient tous ensemble dans
un même lieu». Dès sa plus tendre enfance, Marie, renfermée dans le temple,
s’était préparée avec soin à la visite du Saint-Esprit. A peine née du sang du
Calvaire, l’Église s’était retirée dans le cénacle, afin de se préparer par le
recueillement à la venue du Saint-Esprit et appeler ses faveurs. Cent vingt
personnes composaient la jeune société. C’était chez les Juifs le nombre voulu
pour former une communauté ecclésiastique ; car cent vingt personnes
composèrent la grande synagogue sous Esdras, lorsqu’il rétablit l’état et le
culte de la nation (Sepp, Hist. de Notre-Seigneur, t. II, 78).
Ne formant tous qu’un cœur, qu’une âme et qu’une prière ardente
pour demander le Saint-Esprit, ils étaient dans le même lieu : in eodem loco.
Ce lieu était le Cénacle . Dans quel but le Saint-Esprit choisit-Il le cénacle,
pour le premier théâtre de Ses révélations merveilleuses ? Parce que c’était le
lieu le plus saint de la terre . C’est dans ce même cénacle que le Seigneur
institua la divine Eucharistie, et qu’après Sa résurrection Il apparut à
l’apôtre Thomas. C’est là aussi qu’en mémoire des plus grands prodiges fut
bâtie la très sainte Sion, la plus vénérable des Églises. Lieu sacré, témoin de
plus étonnantes merveilles que le Sinaï, le Jourdain, le Thabor ; lieu béni,
qui rappelait aux apôtres l’ineffable bonté du maître, Ses divins discours, et
leur première communion de la main même de Jésus. Comme ils devaient y revenir
avec attendrissement et y rester avec amour ! (Alexand.,
in Vila B. Barnab., ap. Cor. a Lap., in Act, , 13). Ce cénacle était dans la
maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, et cousin de saint Barnabé
(Baron., an. 34). Suivant deux illustres Pères de l’Église orientale, saint
Hésychius, patriarche de Jérusalem, et saint Proclus, patriarche de
Constantinople, le Saint-Esprit descendit au moment même où saint Pierre
célébrait, au milieu des disciples, l’auguste sacrifice de la messe. Aussitôt
qu’Il a vu le corps de Jésus et senti l’ineffable parfum de cette chair
immaculée, l’aigle divin se précipite du ciel. Admirable contraste ! L’Esprit
de Dieu s’était séparé de l’homme, parce que la chair l’avait entraîné dans ses
honteuses convoitises (Gen., VI, 3) et le démon s’était emparé de l’humanité.
Mais voilà que la chair très pure de Jésus se présente devant Dieu. Aussitôt
l’Esprit descend, attiré par toutes Ses pures beautés, fasciné par toutes Ses
amabilités, et avec elle Il demeure à jamais : et cette chair divine,
multipliée à l’infini, étend à tous les lieux et à tous les siècles l’union du
Saint-Esprit avec l’humanité.
«Et factus est repente de cœlo sonus : et il se fit tout à coup du
ciel un bruit». Chacune de ces divines paroles renferme un trésor de vérité. Il
se fit tout à coup , sans que les apôtres s’y attendissent et sans aucune
participation de leur part. Ainsi, nous apprenons que le Saint-Esprit répandait
l’abondance de Ses dons intérieurs et extérieurs par Sa pure libéralité. Nous
voyons encore la promptitude et la force de Sa grâce, qui en un clin d’œil
change les hommes terrestres en hommes célestes : Pierre en héros, Madeleine en
sainte. O l’admirable ouvrier que le Saint-Esprit ! A Son école point de délai
pour apprendre, Il touche l’âme et Il l’enseigne : l’avoir touchée, c’est
l’avoir enseignée. (S. Greg., Hom. XXI, in Evang) :
Du ciel : pour montrer que là est le séjour du Saint-Esprit, qu’Il
est Dieu et qu’Il vient élever au ciel les apôtres et par eux le monde entier.
Puissant levier ! « Aujourd’hui, s’écrie le grand Chrysostome, la terre pour
nous devient le ciel, non par la descente des étoiles sur la terre, mais par
l’ascension des apôtres dans le ciel. De l’univers, l’abondante effusion du
Saint-Esprit fait un ciel unique, non en changeant la nature des êtres, mais en
divinisant les volontés. Il trouve des païens, et Il en fait des chrétiens ;
des adorateurs du démon, des adorateurs du vrai Dieu ; des voleurs, des
détachés ; des persécuteurs, des apôtres ; des femmes publiques, Il les égale
aux vierges. Il met en fuite la méchanceté et la remplace par la bonté ; la loi
de haine universelle, par la loi d’amour universel ; l’esclavage, par la
liberté.
« Pour opérer ces merveilles, tous moyens Lui sont bons. Il prend les
timides apôtres, et qu’en fait-Il ? Il en fait des vignerons, et des pêcheurs,
et des tours, et des colonnes, et des médecins, et des généraux, et des
docteurs, et des ports, et des gouverneurs, et des pasteurs, et des athlètes,
et des lutteurs triomphants. Des colonnes, ils sont les appuis et les
fondements de l’Église. Des ports, ils abritent le monde contre les tempêtes
des persécutions, des hérésies, des scandales. Ils en ont triomphé pour eux et
pour nous ; ils en triomphent encore : ils en triompheront toujours. Des
gouverneurs, ils ont remis l’humanité dans son bon chemin. Des pasteurs, ils
ont chassé les loups et conservé les brebis. Des agriculteurs, ils ont arraché
les épines et semé la graine de la piété. Des médecins, ils ont guéri nos blessures.
« Et afin que tu ne prennes pas mes paroles pour un vain langage,
je mets sous tes yeux Paul, faisant toutes ces choses. Veux-tu voir un
agriculteur ? Écoute : J’ai planté ; Apollon e arrosé et Dieu a donné
l’accroissement . Un constructeur ? Comme un habile architecte j’ai pose les
fondements. Un soldat ? Je combats, non en donnant des coups en l’air. Un
curseur ? Depuis Jérusalem et les environs jusqu’en Illyrie et au delà, aux
Espagnes et jusqu’aux extrémités de la terre, j’ai tout rempli de l’Évangile de
Jésus-Christ. Un athlète ? Pour nous la lutte n’est pas contre la chair et le
sang, mais contre les puissances de l’air. Un général ? Prenez les armes de
Dieu et revêtez la cuirasse de la foi, le casque du salut et le glaive du
Saint-Esprit. Un guerrier ? J’ai combattu un bon combat, j’ai gardé ma
consigne. Un triomphateur ? Une couronne de justice reposera sur ma tête. Ce
que Paul fait à lui seul, chaque apôtre le fait, parce que le Saint-Esprit
étant indivisible est tout entier en chacun» (Serm. I de Pentecost).
« Tanquam advenientis Spiritus vehementis : ce bruit était comme
celui d’un vent violent qui arrive». Ce vent n’était
pas le Saint-Esprit, mais Son emblème. Pourquoi cet emblème et non pas un autre
? Pour montrer la force irrésistible du Saint-Esprit. De tous les éléments le
vent est le plus fort. En quelques minutes il bouleverse l’Océan jusque dans
ses profondeurs et élève jusqu’aux nues la pesante masse de ses eaux ; ou il
déracine, comme en se jouant, des forêts séculaires. Vent impétueux, il rendra
les apôtres ardents aux combats et invincibles dans la conquête du monde.
Animée du souffle du Saint-Esprit, leur parole va faire tomber les idoles,
ébranler les empires, confondre tous les potentats : chasser les nuées sans eau
de l’erreur et de la philosophie ; purifier l’air corrompu par vingt siècles de
ténèbres nauséabondes ; amener des quatre points du ciel les nuages chargés de
pluies fécondantes, activer dans les âmes la sève divine, et les pousser, à
toutes voiles, comme des vaisseaux bien équipés, vers les rivages de
l’éternelle Jérusalem. (Corn. a Lap., in Dan.,
III).
« Et replevit totum domum : et Il remplit toute la maison». Au
moral comme au physique, le vent ou le souffle est le
signe de la vie. Principe de vie, le Saint-Esprit, figuré par ce vent, remplit
toute la maison où se trouvaient les apôtres ; mais Il ne remplit que celle-là.
Ainsi, pour avoir le Saint-Esprit, il faut être dans la maison des apôtres,
c’est-à-dire dans l’Église. « Le Saint-Esprit, dit admirablement saint
Augustin, n’est que dans le corps de Jésus-Christ. Le corps de JésusChrist,
c’est la sainte Église catholique. Hors de ce corps divin, le Saint-Esprit ne
vivifie personne» (Epist. III, Class. epist., 185.
T. 11,
995).
Et ailleurs : « Qu’ils deviennent le corps de Jésus-Christ, s’ils
veulent vivre de l’esprit de Jésus-Christ. Seul le corps de Jésus-Christ vit de
l’esprit de Jésus-Christ. Mon corps à coup sûr vit de mon esprit. Veux-tu vivre
de l’esprit de Jésus-Christ ? Sois dans le corps de Jésus-Christ. Est-ce que
mon corps vit de ton esprit ? Mon corps vit de mon esprit, et le tien de ton
esprit» (Tract. XXVI, in Jean).
Il la remplit tout entière, afin de montrer que l’Église, figurée
par cette maison, remplirait un jour le monde entier du Saint-Esprit, par
conséquent de lumière et de charité. Elle l’a fait. Cherchez à quelle époque
l’humanité, tirée de la barbarie païenne, a commencé de marcher dans la voie de
la véritable civilisation, vous trouverez le jour de la Pentecôte. Partout où
il n’a pas lui, le monde reste dans son antique dégradation. Partout où il
baisse, reviennent les anciennes ténèbres, et le genre humain fait halte dans
la boue, ou marche aux écueils. « Donnez-moi, dit saint Chrysostome, un
vaisseau léger, un pilote, des matelots, des câbles, des agrès, tout l’appareil
nécessaire à la navigation, :mais pas un souffle de vent : n’est-il pas vrai
que tout demeure inutile ? De même dans l’humanité. Malgré la philosophie,
malgré l’intelligence, malgré la plus ample provision de discours, si le
Saint-Esprit, qui donne l’impulsion, manque, tout est vain» (Homel. de Spirit.
Sancto, t. III sub fin. edit. vct).
«Ubi erant sedente : où ils étaient assis». Ce n’est pas sans
raison que l’Écriture marque l’attitude de l’Église, au moment de la descente
du Saint-Esprit. Le repos du corps est ici le symbole de la quiétude et de la
royauté de l’âme : double disposition nécessaire pour recevoir le Saint-Esprit.
La quiétude ; ce n’est ni dans le bruit extérieur du monde, ni dans le tumulte
intérieur des passions, que le Saint-Esprit Se communique aux âmes. La royauté
; il faut être roi de son âme pour recevoir le Saint-Esprit. Lui-même dit qu’Il
n’habite pas dans l’esclave du péché. La royauté ; ajoutons qu’Il venait la
donner à l’Église : royauté impérissable contre laquelle ne prévaudront jamais
les portes de l’enfer.
« Et apparuerunt illis dispertitæ linguæ : et il leur apparut des
langues divisées». Ces langues disaient aux yeux que le Saint-Esprit planait
sur tous les habitants du cénacle : la Sainte Vierge, les apôtres et les
disciples, auxquels Il allait communiquer la connaissance des langues des
différentes nations, appelées au bienfait de l’Évangile. Pourquoi des langues ?
Le monde avait été perdu par la langue ; c’est par la langue qu’il devait être
sauvé. Pourquoi des langues visibles ? Le plus grand théologien de l’Orient en
donne la raison : Le Fils, dit saint Grégoire de Nazianze, avait conversé avec
nous dans un corps sensible et palpable : Il était donc convenable que le
Saint-Esprit apparût aux hommes sous une forme corporelle. Ainsi, comme le
Verbe S’est Incarné pour nous enseigner de Sa propre bouche la voie de la
vérité et du salut ; de même le Saint-Esprit S’est, pour ainsi dire, Incarné
dans des langues de feu, afin d’instruire les apôtres et les fidèles» (Apud
Corn. a Lap.,. in hunc locum).
Le don des langues suppose la connaissance des mots et de leur
signification ; l’accent ou la manière de parler ; la claire vue de toutes les
vérités nécessaires au succès de la prédication apostolique, accompagnée d’une
prudence consommée, pour dire ce qu’il fallait et rien que ce qu’il fallait, au
milieu de tant de difficultés et de périls, et en face d’une si grande variété
de personnes et de conjonctures : tout cela fut donné aux apôtres.
Or, les dons de Dieu sont sans repentance, et le Saint-Esprit est
toujours demeuré dans l’Église, tel qu’Il descendit sur elle au cénacle. Le
merveilleux don des langues s’est donc conservé dans l’Église catholique et
dans elle seule, non seulement par exception, comme dans saint Antoine de
Padoue, saint Vincent Ferrier, saint François Xavier ; mais habituellement et
perpétuellement pour chaque catholique.
Écoutons saint Augustin. « Quoi donc ! mes frères, parce que
aujourd’hui celui qui est baptisé ne parle pas toutes les langues, faut-il
croire qu’il n’a pas reçu le Saint-Esprit ? A Dieu ne plaise qu’une pareille
perfidie tente notre coeur. Au baptême tout homme reçoit le Saint-Esprit, et,
s’il ne parle pas les langues de toutes les nations, c’est que l’Église ellemême
les parle. Or, l’Église est le corps de Jésus-Christ. Je suis membre de ce
corps qui parle toutes les langues ; je les parle donc toutes. Unis par les
liens étroits de la charité, tous les membres de ce corps parlent comme
parlerait un seul homme. L’Église est leur bouche, le Saint-Esprit leur âme»
(In Jean., Tract. XXXII, n. 7).
« Tanquam ignis : ces langues étaient comme du feu». Le vent et le
feu étaient des symboles éloquents du SaintEsprit. Plusieurs fois réitérée, la
mission de l’auguste Personne s’est manifestée par des signes analogues à
chaque circonstance. « Au baptême de Notre-Seigneur, dit l’Ange de l’école, le
Saint-Esprit apparaît sous la forme d’une colombe, oiseau très fécond, pour
montrer que le Verbe Incarné est la source de la vie spirituelle. De là, ce mot
du Père : C’est ici Mon Fils bien-aimé ; par Lui tous deviendront mes enfants.
« A la Transfiguration, Il prend la forme d’une nuée lumineuse
pour annoncer l’exubérance de la doctrine qu’Il fera tomber sur le monde. De là
ce mot : Écoutez-Le. Aux apôtres Il vient sous l’emblème du vent et du feu,
parce qu’Il leur communique le pouvoir du ministère dans l’administration des
sacrements. De là, ces paroles : Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils
seront remis. Et dans la prédication de la doctrine, prédication invincible et
victorieuse de tous les obstacles. De là ce mot : Ils commencèrent à parler
diverses langues’» (1 p., q. 43, art. 7, ad 6).
Les langues du cénacle n’étaient pas un vrai feu, mais un feu
apparent dont elles avaient la couleur, l’éclat et la mobilité. Le Saint-Esprit
choisit le feu comme symbole, pour deux raisons. La première, parce que, étant
l’amour en substance, Il est Lui-même un feu consumant : ignis consumens. Le
feu échauffe, éclaire, purifie, s’élève en haut. Or, le Saint-Esprit fait tout
cela dans les âmes. La seconde, parce que la loi ancienne fut donnée sur le
Sinaï, par le feu, au milieu du feu (Deuter., XXXIII, 2). Il fallait que la
réalité répondit à la figure et que la loi nouvelle fût donnée par le feu et au
milieu du feu ; mais sans éclairs ni tonnerres : attendu qu’elle est une loi
non de crainte, mais d’amour.
« Seditque super singulos eorurn : et ce feu en forme de langues
se reposa sur chacun d’eux.» Le texte sacré ne dit pas : Les langues se
reposèrent, mais le feu se reposa. Ce singulier révèle le profond mystère d’une
langue unique et universelle, bien que divisée en plusieurs parties, suivant la
diversité des nations qui devaient la parler et à qui elle devait être parlée.
Il révèle encore l’unité du Saint-Esprit, dont cette langue était la langue.
Quel autre mystère dans ce mot se reposa ! Une flamme sur la tête
d’un homme était, aux yeux de la plus haute antiquité, le signe d’une vocation
divine. C’était la première fois que ce phénomène se produisait chez les
disciples du Nazaréen. En témoignant de la divinité du Maître, il proclamait la
grande mission confiée aux apôtres. C’est par le feu, symbole du Saint-Esprit,
que Dieu avait autorisé les prophètes. C’est sous l’emblème du feu que les
chérubins, qui accompagnent le char de Dieu› apparaissent à Ézéchiel (Is., VI,
6 ; Eccles., XLVIII, 1 ; IV Reg., XXI, 11 ; Thren., I, 13 ; Ezech., I, 13).
C’est dans un char de feu qu’Élie est enlevé au ciel.
Les prophètes et les chérubins de l’ancienne loi n’étaient que la
figure des apôtres. Prophètes, ils ont annoncé les oracles divins, non à un
seul peuple, mais à tous les peuples. Chérubins, ils ont conduit le char de
Dieu dans le monde entier. «Chérubins de la terre, dit saint Grégoire de Nazianze,
le Saint-Esprit les choisit pour Son trône et repose sur eux, comme sur les
chérubins du ciel» (Orat. XLIV).
Il repose sur eux, pour les consacrer docteurs du monde et pour
montrer qu’ils sont des hommes tout célestes, doués par conséquent d’une
sagesse et d’une éloquence divine. Il repose sur eux, ajoute saint Chrysostome,
pour annoncer à tout l’univers qu’Il demeure avec eux et avec leurs
successeurs, jusqu’à la consommation des siècles (Apud Corn. a Lap. in Act.,
II, 3). Demeure permanente qui, assurant à l’Église l’infaillibilité de tous
les jours et de toutes les heures, confond d’avance toutes les hérésies et
condamne au scepticisme toute raison rebelle à l’enseignement catholique.
CHAPITRE XVI. (SUITE DU
PRECEDENT).
Continuation de l’histoire de la Pentecôte. Explication de chaque
parole du texte sacré. - Combien de fois
et de quelle manière le Saint-Esprit a été donné aux apôtres. - Enseignement
des Pères. - Similitudes entre le mont Sinaï et le mont Sion. - Contraste avec
la tour de Babel. - Ivresse et folie des apôtres. - Perpétuité et effets de
cette mystérieuse ivresse et de cette sublime folie
Quoi de plus doux pour des enfants que de contempler le berceau de
leur mère ! Continuons donc le récit détaillé de la naissance de l’Église.
Restons au cénacle, notre maison maternelle, et écoutons le texte sacré.
Il ajoute : « Et repleti sunt omnes Spiritu sancto : et ils furent tous remplis
du Saint-Esprit.» Telle est la consommation du mystère créateur. Comme le Verbe
en s’incarnant dans Marie, par l’opération du Saint-Esprit, avait formé Sa mère
; de même, le Saint-Esprit S’incarne en quelque sorte aujourd’hui dans
l’Église, pour former la mère des chrétiens. Étudions quelques traits de ce
ravissant parallélisme.
Saint Augustin appelle le Saint-Esprit, le vicaire et le
successeur du Verbe. Or, ajoutent les interprètes, comme le Verbe est descendu,
le Saint-Esprit a voulu descendre pour achever Son œuvre. De là vient que la
descente du Saint-Esprit sur les apôtres ressemble à la descente du Verbe dans
le monde, c’est-à-dire à l’Incarnation.
Quant à la substance. Comme la substance du Verbe descendit dans
la chair, le Saint-Esprit descendit substantiellement sur les apôtres.
Quant au mode . Le mode de l’Incarnation fut l’union hypostatique
; ainsi la personne ou l’hypostase du Saint-Esprit s’unit aux apôtres d’une
manière en quelque sorte semblable. Le Verbe fut dans la chair comme le feu
dans le charbon, et les Pères le comparent à un charbon incandescent ; de même
le Saint-Esprit fut comme un feu résidant dans les apôtres.
Quant à la cause . La descente du Saint-Esprit, ainsi que
l’Incarnation du Verbe, eut pour cause l’amour immense qui le portait, comme
Dieu, à combler l’homme du plus immense bienfait, en Se communiquant à lui de
la manière la plus parfaite : c’est-à-dire substantiellement et
personnellement.
Quant aux propriétés . En Notre-Seigneur, les propriétés de la
nature humaine s’attribuent à Dieu et au Verbe ; en sorte qu’en vertu de la
communication des idiomes, on peut dire que Dieu est né, et pareillement que
l’homme est Dieu, tout-puissant, éternel. De même entre le Saint-Esprit et les
apôtres, il existe une sorte de communication des idiomes, par laquelle les
apôtres sont appelés saints, divins, spirituels, à cause de l’Esprit-Saint et
divin qu’ils reçoivent. Pareillement le Saint-Esprit lui-même est appelé
apostolique, prophétique, docteur, prédicateur, multilangue, parce qu’Il a
rendu tels les apôtres, dont les lèvres sont devenues ses organes.
Quant aux fruits . En S’incarnant, la seconde personne de
l’adorable Trinité nous a purifiés de nos péchés, comblés de toute sorte de
grâces, perfectionnés, béatifiés et conduits à la gloire éternelle. En
descendant sur le monde, la troisième personne a fait tout cela. Purification,
illumination, perfection, béatification : nous lui devons tout. (Corn. a Lap, in hunc locum).
Ici se présente une difficulté. Le texte sacré vient de nous dire
qu’au jour de la Pentecôte, les apôtres furent remplis du Saint-Esprit :
repleti sunt omnes Spirite sancto. Sans cesse Notre-Seigneur leur promet cette
immense faveur : « Si Je ne m’en vais, le Saint-Esprit ne viendra point en
vous. Je vous enverrai un autre Paraclet. Lorsqu’il sera venu, Il vous
enseignera toute vérité. Dans peu de temps vous serez baptisés dans le
Saint-Esprit. Le Saint-Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus
n’était pas encore glorifié» (Joan., VII, 39 ; XIV, 16, 26, etc., etc).
Mais quoi ! jusqu’au jour de la Pentecôte les apôtres avaient-ils
été privés du Saint-Esprit ? S’ils L’avaient reçu, comment Notre-Seigneur
peut-Il Le leur promettre ? Reçoit-on ce que déjà on possède ? Écoutons les
Pères et les Docteurs. « Le Seigneur, répond saint Augustin, dit aux apôtres :
Si vous M’aimez, gardez Mes commandements ; et Je prierai Mon Père, et Il vous
donnera un autre consolateur. Manifestement ce consolateur est le Saint-Esprit,
sans lequel on ne peut ni aimer Dieu ni garder Ses commandements. Mais, s’ils
ne l’avaient pas encore, comment pouvaient-ils aimer et accomplir les préceptes
? Et, si déjà ils L’avaient, comment leur est-Il promis ? En attendant Il leur
est commandé d’aimer et de garder les commandements, afin de recevoir le
Saint-Esprit.
« Les disciples avaient donc le Saint-Esprit, que le Seigneur leur
promettait ; car ils aimaient leur maître et observaient Ses préceptes. Mais
ils ne L’avaient pas encore, comme le Seigneur Le leur promettait. Ils
L’avaient donc, et ils ne L’avaient pas ; attendu qu’ils ne L’avaient pas
autant qu’ils devaient L’avoir. Ils L’avaient intérieurement ; ils devaient Le
recevoir extérieurement et avec éclat. C’était une nouvelle faveur du
Saint-Esprit, que de leur manifester à eux-mêmes ce qu’ils possédaient.
« De cette immense faveur l’apôtre parle, lorsqu’il dit : Pour
nous, nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit de Dieu, afin
que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits (I Cor., 11, 12). Que le
Saint-Esprit soit donné avec plus ou moins d’abondance, la preuve en est dans
la différence de la charité avec laquelle les hommes aiment Dieu et observent
Sa loi. D’ailleurs, s’Il n’était pas plus abondamment dans l’un que dans
l’autre, Élisée n’aurait pas dit à : Élie : Que l’Esprit qui est en vous soit
double en moi. Le Seigneur a donc pu promettre aux apôtres ce qu’ils avaient
déjà» (Joan., Tract. 74, n. 1 et 2).
Saint Grégoire de Nazianze parle comme saint Augustin. « Le
Saint-Esprit ; dit-il, a été donné trois fois aux apôtres, à des époques
différentes et suivant la capacité de leur intelligence : avant la Passion,
après la Résurrection et après l’Ascension. Avant la Passion, lorsqu’ils
reçurent le pouvoir de chasser les démons, ce qui manifestement ne pouvait se
faire que par la puissance du Saint-Esprit. Après la Résurrection, lorsque le
Seigneur souffla sur eux, en disant : Recevez le Saint-Esprit. Après
l’Ascension, lorsqu’ils furent tous remplis du Saint Esprit : repleti sunt
omnes Spiritu Sancto. La première fois d’une manière plus cachée et moins
efficace ; la seconde plus expressive ; et la troisième plus complète, en ce
sens que ce n’est pas seulement en acte, comme avant, mais par essence, si je
puis m’exprimer ainsi, que le Saint-Esprit leur fut présent et conversa avec
eux» (Orat. in Pentecost).
La vérité théologique est, pour emprunter le langage d’un savant
commentateur, que les apôtres, avant la Pentecôte, avaient reçu le Saint-Esprit
substantiellement et personnellement, substantialiter et personaliter (Corn. a
Lap., in Act. apost., II, 4). Tel est l’enseignement des Pères et entre autres
de saint Cyrille. Sur les paroles de Notre-Seigneur, Recevez le Saint-Esprit,
il s’exprime en ces termes : « Par l’insufflation du Sauveur, les apôtres
devinrent participants non pas seulement de la grâce du Saint-Esprit, mais du
Saint-Esprit Lui-même. Si la grâce qui est donnée par le Saint-Esprit était
séparée de la substance du Saint-Esprit, pourquoi ne pas dire ouvertement :
Recevez la grâce par le ministère du Saint-Esprit ? » (Dialog.,
VII, p.638. Voir
Pétau, De dogmat. theolog., De Trinit., lib. VII, c. V et VI 4). Une fois dans
l’âme, le Saint-Esprit y répand Sa grâce, Sa charité, Ses dons : comme le
soleil une fois sur l’horizon répand dans le monde sa lumière, ses rayons et sa
chaleur. (Corn. a Lap., ubi supra).
Mais pourquoi ces donations successives ? C’est afin de nous
apprendre que dans l’ordre de la grâce, comme dans l’ordre de la nature, Dieu
fait tout avec mesure, nombre et poids, proportionnant les moyens à la fin, et
donnant à chaque créature ce dont elle a besoin, suivant les devoirs qui lui sont
imposés.
Autre mystère : pourquoi la première de ces donations manifestes
a-t-elle lieu par insufflation, tandis que l’autre s’accomplit sous la forme de
langues de feu ? Le Sauveur ressuscité allait confier aux apôtres l’admirable
pouvoir de ressusciter les âmes, mortes à la vie de la grâce ; et il leur dit :
« Comme Mon père M’a envoyé, Moi aussi Je vous envoie». A ces mots Il souffla
sur eux, en disant «Recevez le Saint-Esprit ; ceux dont vous remettrez les
péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils seront
retenus» Jean., XX, 21-23).
Rappelant d’une manière sensible l’insufflation primitive qui fit
d’Adam un être vivant, cette insufflation cachait un grand mystère. Par ce
langage d’action, le divin réparateur disait : Autrefois, comme Dieu, en
soufflant sur Adam, Je lui ai communiqué le Saint-Esprit, principe de la vie
naturelle et surnaturelle ; aujourd’hui, en soufflant sur vous, Je vous donne
le Saint-Esprit, principe de la vie surnaturelle et divine, perdue par le péché,
afin qu’à votre tour vous la communiquiez au genre humain. C’est donc moi,
Créateur de l’homme, qui suis son régénérateur et son restaurateur (S. Cyril.,
lib. XII, c. LVI, et S. Athan., Ad Antioch., q.
61.
«Et cœperunt loqui variis linguis : et ils commencèrent à parler
diverses langues». Voilà les apôtres saints et sanctificateurs, que leur
manque-t-il et que peut leur donner la troisième et solennelle effusion du
Saint-Esprit ? « Les apôtres, dit saint Léon, qui, avant la Pentecôte,
possédaient déjà le Saint-Esprit, Le reçurent alors dans toute Sa plénitude et
pour des fins différentes» (Serm, III, de Pentecost). La première était un
grand accroissement de charité. « Deux amours, enseignent saint Augustin et
saint Grégoire, constituent la perfection : l’amour de Dieu et l’amour du
prochain. Par l’insufflation divine les apôtres étaient remplis de l’amour du
prochain et revêtus du pouvoir sublime de lui donner le plus grand des biens,
la vie de la grâce. Mais la charité, quoique la même dans son principe, a deux
objets : Dieu et le prochain. Voilà pourquoi, après l’insufflation qui
communique l’amour du prochain, viennent les langues de feu qui communiquent
l’amour de Dieu.
« En dignité cet amour est le premier. Toutefois le Saint-Esprit
commence par le second. Si, en effet, dit saint Jean, vous n’aimez pas d’abord
votre frère que vous voyez, comment aimerez-vous Dieu que vous ne voyez pas ?
Ainsi, pour nous former à l’amour du prochain, le Seigneur, pendant qu’Il était
visible sur la terre, modèle vivant de la charité du prochain, a donné le
Saint-Esprit, en soufflant sur le visage des apôtres ; puis, du ciel, séjour de
la charité divine, Il a envoyé le Saint-Esprit. Recevez donc le Saint-Esprit
sur la terre, et vous aimez votre frère ; recevez-le du ciel, et vous aimez
Dieu» (S. Aug., serm. 265, n. 7 et 8 ; Tract. in Joan., 74, n. 1 et 2 ; S.
Greg., Homil. XXX in Evang. ; S. Bern., ser. I, n. 14, in festo Pentecost).
La seconde était la prédication de l’Évangile par toute la terre.
De là, le don des langues que les apôtres parlèrent toutes, suivant l’occasion,
avec la même facilité. Puis, cet autre don d’être entendus par des hommes de
différentes langues, tout en ne parlant eux-mêmes qu’une seule langue. Avant la
Pentecôte, les apôtres avaient reçu la mission d’évangéliser le monde entier
mais, ne parlant pas toutes les langues, ils n’avaient pas l’instrument de leur
mission.
La troisième était la pleine connaissance de la vérité. Avant la
Pentecôte leur esprit était trop faible pour porter le poids immense des
mystères du Verbe Incarné, Dieu de Dieu et Dieu Lui-même. « J’ai encore
beaucoup de choses à vous enseigner, leur disait le Sauveur, mais vous ne
pouvez pas encore les porter ; mais, lorsque viendra l’Esprit de vérité, Il
vous enseignera toute la vérité» (Joan., XVI, 12). Ainsi, avant la Pentecôte,
en voyant le Sauveur marcher sur les eaux, ils s’écriaient, saisis de crainte
«C’est un fantôme» (Matth., XIV, 26). Après la Pentecôte ils écrivent : « Au
commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu.
Il est avant tous et il est le lien de toutes choses» (Jean., I, 1 ; Coloss.,
I, 17). Ainsi des autres vérités.
La quatrième était la force de rendre à la vérité le témoignage du
sang. Avant la Pentecôte, il leur avait été dit de confesser le Fils de Dieu
devant les tribunaux et devant les synagogues ; mais aucun n’avait eu le
courage de le faire. Le plus brave avait renié son maître à la voix d’une
servante. Jusqu’à la venue du Saint-Esprit, pas un disciple, pas un apôtre ne
fut orné de la couronne du martyre. Vient la Pentecôte, et tous à l’envi
entrent dans la carrière sanglante et moissonnent les palmes de la victoire. «
Ils sortaient de devant les juges, pleins de joie d’avoir été trouvés dignes de
souffrir des affronts pour le Nom de Jésus» (Joan., v, 41).
La cinquième était le pouvoir souverain de commande aux démons,
aux hommes et à toute la nature, au moyen des miracles. Ambassadeurs de Dieu
auprès de toutes les nations civilisées ou barbares, il fallait aux apôtres des
lettres de créance, authentiques et lisibles à tous : elles étaient dans le don
des miracles, elles ne pouvaient être que là. Cette affirmation est tellement
évidente, que le monde, converti sans miracles, serait le plus gr and des
miracles .
«Prout Spiritus sanctus dabat eloqui illis : suivant que le
Saint-Esprit les faisait parler». Pourquoi tous ces dons merveilleux : don des
langues, don de prophétie, don des miracles, don de force surhumaine et
d’intelligence, inconnue des prophètes d’Israël et des sages de la gentilité ;
pourquoi tous ces dons, accompagnés d’un immense accroissement de charité, ne
descendent-ils sur l’Église qu’aux jours de la Pentecôte, et non avant
l’ascension du Sauveur ? Pourquoi encore sont-ils communiqués, non pas solitairement,
mais avec le plus grand éclat ?
Les Pères en trouvent plusieurs raisons, dignes de la sagesse
infinie. « Les riches trésors de grâce, dit saint Chrysostome, qui ont fait des
apôtres les hommes les plus extraordinaires que le monde ait vus et qu’il verra,
ne leur ont pas été communiqués pendant la vie mortelle du Sauveur, afin de les
leur faire désirer plus vivement, et de les préparer ainsi à la réception de
ces immenses faveurs. Voilà pourquoi le Saint-Esprit ne vient qu’après le
départ du Maître. S’il fût venu pendant que Jésus était avec eux, ils
n’auraient pas été dans une vive attente. Il fallait qu’ils fussent, quelque
temps, tristes et orphelins, pour mieux apprécier les bienfaits du Consolateur.
« Il n’est donc venu ni avant l’ascension ni aussitôt après, mais
seulement à dix jours d’intervalle. Il fallait de plus que la nature humaine
apparût dans le ciel, parfaitement réconciliée, et l’acte de réconciliation
signé de Dieu le Père, en présence de toute la cour céleste, avant que le
Saint-Esprit descendît sûr le monde» (In Act. apost., homil. I, II. 5).
Ces dons merveilleux sont communiqués à l’Église avec un éclat qui
rappelle le Sinaï, afin de vérifier authentiquement les promesses du Sauveur et
d’établir d’un seul coup, aux yeux des Juifs et des gentils, accourus à
Jérusalem, de toutes les parties du monde, et la divinité de Notre-Seigneur et
la divinité du Saint-Esprit.
De même que Dieu le Père avait déployé Sa divinité, en envoyant le
Fils ; de même le Fils, Dieu fait chair, devait pour preuve dernière de Sa
divinité, et comme glorification suprême de Sa personne, envoyer le
Saint-Esprit, démontrant ainsi que cette personne divine procédait du Fils
comme du Père. La descente du Saint-Esprit devait être un des fruits de la
Passion et de la Résurrection du Sauveur, et l’Ascension, terme final des
mystères de la vie de Jésus sur la terre, le signal de l’effusion abondante et
visible du Saint-Esprit. (S. Leo, ser. in
Pentecost).
Il arriva aux Juifs avec les apôtres ce qui était arrivé au patriarche
Jacob avec ses fils. « Les fils de Jacob, dit l’Écriture, lui annoncèrent que
son fils Joseph vivait et qu’il régnait sur toute la terre d’Égypte. A cette
nouvelle, Jacob s’éveilla comme d’un profond sommeil, mais il ne les croyait
pas. Eux, de leur côté, lui racontaient toute la suite de l’événement. Enfin,
ayant vu les chariots et tout ce que Joseph lui envoyait, Jacob reprit ses
esprits, et dit : Cela me suffit, puisque Joseph vit encore, j’irai et je le
verrai avant de mourir» (Gen., XLV, 26 et suiv.).
Ainsi, les apôtres, fils de la synagogue, annonçaient à leur mère
que Jésus-Christ était ressuscité. Mais à cette nouvelle les Juifs, sortant
comme d’un profond sommeil, demeuraient incrédules. Enfin, lorsqu’au jour
solennel de la Pentecôte ils eurent vu les chariots et les magnifiques
présents, c’est-à-dire les dons miraculeux qui étaient envoyés aux apôtres par
le divin Joseph, en témoignage de Sa Résurrection et de Sa toute-puissance dans
le ciel, ils furent frappés de stupeur, ravis d’admiration, et ils se dirent
les uns aux autres : « Est-ce que tous ces hommes qui parlent ne sont pas
Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa propre
langue ? Et ils crurent» (Voir Diez, Summa prædicant, t. II, p. 464).
Même enseignement pour les gentils. Tant de miracles, fruits de la
passion du Christ et gages de Ses promesses, étaient pour eux la preuve
palpable de Sa divinité et de Son triomphe dans le ciel. Le spectacle qu’ils
avaient vu si souvent dans les choses humaines, ils le voyaient dans l’ordre
divin. Lorsque les rois et les empereurs prennent possession de leur royaume,
ou qu’ils reviennent victorieux de leurs ennemis, ils ont coutume de répandre
l’or et l’argent dans le peuple, en signe de joie et de congratulation. Ainsi le
Fils de Dieu, prenant possession du ciel Son royaume, et vainqueur du démon,
répand sur l’Église une immense effusion de grâces merveilleuses. Saint Pierre
a soin de dire : « C’est Jésus qui a été ressuscité et élevé à la droite de
Dieu, qui a répandu cet Esprit que maintenant vous voyez et entendez» (Act.,
II, 32, 33).
Or, cette génération de Juifs et de gentils, témoin oculaire des
miracles de la Pentecôte, s’est perpétuée, s’est étendue sur le globe. Des deux
peuples, fondus en un, elle forme l’Église catholique, l’élite de l’humanité,
race indestructible dont l’opiniâtreté à croire aux prodiges de son berceau
émousse, depuis dix-huit siècles, la hache de tous les bourreaux et déjoue les
ruses de tous les sophistes.
Par les dons incomparables de la Pentecôte, la divinité du
Saint-Esprit n’est pas prouvée avec moins d’évidence que la divinité du
Sauveur. Il est Dieu, celui qu’un Dieu donne pour un autre Lui-même. Or, avant
de les quitter, le Fils de Dieu avait dit à Ses apôtres : « Je prierai Mon Père,
et Il vous donnera un autre consolateur, l’Esprit de vérité, qui demeurera
toujours avec vous : Il me rendra témoignage et vous-mêmes rendrez témoignage
de Moi» (Joan, XVII, 17, etc.).
Sur quoi saint Augustin s’exprime ainsi : « Un autre, non pas
inférieur à Moi, mais semblable à Moi, en gloire, en nature, en substance,
quoique autre en personne. Il parlait de la sorte afin que la foi des apôtres,
préparée par cette infaillible promesse, reconnût pour vrai Dieu celui qui leur
était promis à la place d’un Dieu. Voyez avec quelle précision cette promesse
exprime le mystère de la Trinité ! Elle nomme le Père, qui doit être prié ; le
Fils, qui doit prier ; le Saint-Esprit, qui doit être envoyé. (Homil. VIII in Miss. Spir. sanct.).
« Ineffable bonté du Rédempteur ! Il porte l’homme au ciel, et Il
envoie Dieu sur la terre. Dans le Créateur quel soin de Sa créature ! Pour la
seconde fois, un nouveau médecin est envoyé du ciel. Pour la seconde fois la
Majesté souveraine daigne venir en personne visiter Ses malades. Pour la
seconde fois, le ciel s’unit à la terre en lui députant le vicaire du
Rédempteur. Ce que le Verbe a commencé, Il vient par Sa vertu particulière le
consommer ; ce qu’Il a racheté, le sanctifier ; ce qu’Il a acquis, le garder.
Ainsi se révèle, par l’unité de grâce et d’office, l’unité de Dieu, la Trinité
et la parfaite éga lité des personnes ». (Id. Serm. 185 de Tempore).
Il est Dieu celui qui, depuis le jour de la Pentecôte, fait toutes
les œuvres de Dieu et les fait avec plus d’éclat que le Fils de Dieu Lui-même.
Qui complète les enseignements du Sauveur ? Qui procure aux apôtres une
consolation égale à la privation d’un Dieu ? Qui leur communique le don des
langues et des miracles ? Qui leur enseigne la vérité dont ils ont inondé le
monde ? Qui leur donne la force invincible de rendre témoignage à leur maître,
devant les juges et devant les philosophes, à Jérusalem, à Athènes, à Rome ?
Qui conserve dans l’Église tous ces dons inconnus de toute autre société ?
N’est-ce pas le Saint-Esprit qui est à l’Église ce que l’âme est au corps ? (S.
Aug., Lit. de Gracia Nov. Test., et Corn. a Lap.,
in loan. XIV,
17).
Que ce fleuve de dons miraculeux dont la source est au cénacle
continue de couler sur le monde, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. D’où
prennent leur commencement toutes ces générations de martyrs qui, pour la foi
catholique, ont bravé et qui bravent encore les chevalets, les bûchers, les
tisons, le glaive, la cangue, les tortures les plus exquises ; tous ces chœurs
de vierges qui, pour sauver leur virginité, ont combattu, et qui combattent
encore jusqu’à mourir, et les séductions et les menaces et les supplices ; tous
ces essaims de solitaires, d’anachorètes, de religieux et de religieuses qui
ont vécu et qui vivent encore uniquement pour Dieu, séparés du monde, comme des
hommes célestes ou comme des anges terrestres ; tous ces ordres de pontifes, de
prélats et de prêtres qui, remplis de sainteté, ont gouverné et qui gouvernent
sagement les Églises et les âmes confiées à leur sollicitude, et les forment à
une sainteté parfaite ; toutes ces légions de docteurs, de prédicateurs, de
confesseurs qui, par la parole et par l’écriture, ont répandu et qui répandent
encore sur le monde entier des trésors de doctrine et de piété : toutes ces
myriades de fidèles, hommes et femmes, qui ont vécu et qui vivent encore dans
le monde avec sobriété, justice et piété, attendant avec empressement
l’avènement de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ?
En un mot, qui a formé et qui conserve la grande nation
catholique, dont les lumières et les vertus la font briller au milieu des
nations, comme le soleil parmi les astres du firmament ? N’est-ce pas le
Saint-Esprit ? Et n’est-ce pas là un magnifique et perpétuel témoignage que ce
divin Esprit se rend à Lui-même et à la divinité de Celui qui L’a envoyé ? (Corn. a Lap., in Jean., VIII, 39).
Ainsi, des prodiges deux fois mystérieux par le temps où ils
s’accomplissent, et par la similitude avec d’autres prodiges, accompagnaient la
naissance de l’Église. Quinze cents ans auparavant, à la création de la
Synagogue sur le Sinaï, la montagne fut ébranlée jusque dans ses fondements.
Pendant que du sommet sortaient des torrents de flammes et de fumée, Moïse
descendit, le visage enflammé, pour proclamer en présence du peuple d’Israël
les préceptes du décalogue. Aujourd’hui le mont Sion remplace le Sinaï.
Aujourd’hui parmi les mêmes signes est fondée l’Église de la nouvelle alliance.
Nouveau Moïse, Pierre annonce aux Juifs étonnés la fin de l’ancienne loi, l’accomplissement
de toutes les prophéties et la résurrection des corps, opérée dans la personne
du Christ, prémices des ressuscités.
Il était environ neuf heures. La foule sortait du temple, où elle
venait d’assister au sacrifice du matin, lorsqu’elle entendit le bruit de la
tempête, vit la maison trembler, et des hommes tout inspirés en sortir pour
parler au peuple. Au lieu de regagner sa demeure, chacun accourt sur la place
du cénacle. Merveilleux contraste ! Aujourd’hui tous les peuples qui sont sous
le ciel, et qui s’étaient autrefois séparés à Babel, se retrouvent ensemble
dans leurs représentants, et ne forment qu’une seule et même société.
Il y avait, en effet, à Jérusalem, en ce moment, des hommes
appartenant aux trois branches de l’humanité et aux trois langues mères,
parlées sur la terre. Parmi les enfants de Sem, il y avait des Élamites, des
Mésopotamiens, des Lydiens, des Arabes et des Juifs. Les descendants de Cham
étaient représentés par des Égyptiens, des Cyrénéens, des habitants de la
Colchide, des Chananéens ou Phéniciens. Les fils de Japhet, par des Romains,
des Grecs, des Parthes, des Mèdes, des Crétois, des Pamphyliens, des
Cappadociens, des Phrygiens. (Act., II, 9, etc).
« Tous ces peuples, quoique parlant des langues différentes,
comprenaient les discours des apôtres. Il se faisait en ce jour le contraire de
ce qui s’était passé à Babel. Là, l’esprit de Dieu était descendu pour
confondre le langage des hommes et les forcer ainsi à se séparer. Ici, il
descend encore, et les langues, qui s’étaient divisées alors, se retrouvent
dans un même langage compréhensible pour tous. Appelés désormais à ne faire
qu’une seule famille, tous les peuples se reconnaissent aujourd’hui, devant les
représentants de Dieu, comme les enfants d’un même Père. La parole qui leur est
annoncée est la parole catholique. C’est pour cela que toutes les tribus de la
terre se retrouvent aujourd’hui formant une seule société spirituelle et
visible à la fois, par le lien de cette religion qui réunissait à l’origine les
peuples et les langues. Aussi les Pères de l’Église ne craignent pas d’appeler
les faits qui s’accomplissent aujourd’hui la contrepartie de Babel. (Sepp,
Hist. de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, 1258, etc).
Au nom de tous écoutons saint Augustin. « A Babel, Satan, l’esprit
d’orgueil, le père du dualisme, brisa en morceaux l’unique et primitive langue
du genre humain. Au cénacle, le Saint-Esprit rétablit l’unité de langage. La
raison pour laquelle les apôtres parlent les langues de toutes les nations,
c’est que le langage est le lien social du genre humain. Cette unité de langage
exprimait l’unité sociale de tous les enfants de Dieu, répandus parmi toutes
les tribus de la terre. Et comme aux premiers jours de l’Église celui qui
parlait toutes les langues était connu pour avoir reçu le Saint-Esprit ; de
même aujourd’hui on reconnaît pour avoir reçu le Saint-Esprit celui qui parle
de bouche et de cœur la langue de l’Église, répandue parmi toutes les nations
(1).
(1) In Ps. LIV ; et lib. De btasphem. in Spirit. sanct. - Le don universel des langues a subsisté plusieurs siècles. Saint Irénée affirme avoir entendu des chrétiens qui parlaient toutes les langues : audisse se multos universis linguis loquentes. Contr. Hær. lib. V, c. VI.
Cependant, à ce miracle sans analogue dans l’histoire, la
multitude fut stupéfaite. Elle en perdait l’esprit, au point que quelques-uns
s’écrièrent : Ces hommes sont ivres de vin nouveau : Musto pleni sunt. Ivres de
vin nouveau, au mois de mai ! c’est la meilleure preuve que vous ne savez ce
que vous dites. Toutefois, vous avez raison ; ces hommes sont ivres, ivres d’un
vin nouveau ; ils sont fous ; mais ivres et fous autrement que vous ne pensez.
« Le vin nouveau qu’ils ont bu, dit éloquemment saint Cyrille de Jérusalem,
c’est la grâce du Nouveau Testament. Il vient de la vigne du Saint-Esprit qui
plusieurs fois déjà avait enivré les prophètes de l’ancienne alliance et qui
refleurit en ce jour pour enivrer les apôtres. Comme la vigne naturelle,
demeurant toujours la même, donne chaque année de nouveaux fruits ; de même la
vigne spirituelle, le Saint-Esprit, toujours le même, opère aujourd’hui, dans
les apôtres, ce qu’il opérait dans les prophètes» (Catech., XVII).
Cette ivresse les rend fous, car elle se manifeste par tous les
signes de la folie ordinaire. L’ivresse fait perdre la raison. Les apôtres
l’avaient perdue. Chez eux plus de calculs humains, plus de jugements humains
sentiments, langage, entreprise, tout est surhumain, surnaturel, divin, par
conséquent incompréhensible et insensé pour la simple raison.
L’homme ivre ne connaît plus ni parents ni amis ; il les attaque
et les bat à tort et à travers : ainsi sont les ivres de la Pentecôte. Ils ne
connaissent plus ni parents ni amis, ni grands-prêtres, ni magistrats, ni
peuples, ni rois. Aux défenses, aux menaces, aux châtiments, ils ne savent
opposer qu’un mot : Mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes ; nous ne craignons
rien, pourvu que nous accomplissions le ministère qui nous a été confié.
L’homme ivre va à droite et à gauche, dans les rues, sur les
places, et s’en prend à tous ceux qu’il rencontre. Ainsi des apôtres ; ils vont
à l’Orient et à l’Occident, de Jérusalem à Samarie, de Samarie à Jérusalem, à
Césarée, à Antioche et partout : leur vie n’est qu’une suite de marches et de
contremarches. Avec la même intrépidité, ils se jettent sur le judaïsme et sur
le paganisme, sur les Grecs et sur les barbares, sur les proconsuls de Rome et
sur les philosophes d’Athènes, sur les princes et sur les Césars, maîtres du
monde, et ils ne lâchent prise qu’après les avoir enivrés comme eux, ou laissé
leur propre vie dans la lutte.
L’homme ivre est d’une gaieté folle : il rit, il chante. Quoi de
plus ivre que les apôtres ? On les bat publiquement de verges ; et ils s’en
vont riant et chantant leur bonheur par toute la ville de Jérusalem. (Act., v,
41).
L’homme ivre est audacieux, agressif, aveuglément intrépide, car il ne se
connaît plus : il est fou. Rien de cela qui ne se manifeste dans les apôtres.
Ivres de leur vin nouveau, ils ne connaissent plus de dangers, ils ne respirent
que les combats, ils provoquent tout ce qu’ils rencontrent. Hier, la vue du
moindre péril les faisait trembler ; aujourd’hui, courageux comme des lions,
ils ne demandent que la guerre : guerre contre le genre humain tout entier ;
guerre contre Satan, soutenu par toutes les puissances de l’orient et de
l’occident. Sans pâlir, sans sourciller, ils se jettent au milieu des périls,
présentent leurs mains aux fers, leur tête au glaive, leurs corps aux griffes
des lions, descendent dans les cachots, montent sur les bûchers : rien ne peut
les guérir de leur folie.