De l’ordre des Lecteurs
Par J.-J. Olier, de l’oratoire.
Après que le clerc a été promu au
saint ordre de portier, et que l’Église, par l’examen de sa conduite et de ses
mœurs, a reconnu non seulement l’accroissement de son amour et de son zèle,
mais encore son entière fidélité dans ses premiers emplois, elle lui fait faire
un second noviciat, pour reconnaître s’il pourra un jour être propre à la
prêtrise : et pour cela elle l’élève à la sublime et éminente dignité de
lecteur, lui mettant entre les mains l’Écriture sainte, dont elle se sert pour
le consacrer à son ministère[1].
Cet ordre doit suivre immédiatement
celui des portiers, qui sont les gardiens des trésors de l’Église ; car
Dieu a deux trésors dont il rend son Église dépositaire. Le premier est son corps
et son sang précieux ; le second est son Écriture ou sa parole et son
divin Testament, qui est le dépôt de ses secrets et de ses divines volontés. Il
n’a fait ni l’une ni l’autre de ces deux grâces aux nations du monde[2], et, comme il ne les a point rendues
dépositaires de son corps, il ne leur a point aussi déclaré ses jugements, ni
confié ses saintes Écritures, comme il a fait à son Église.
Or, ce sacré trésor des Écritures
saintes a été laissé par la bonté de Dieu entre les mains de l’Église son épouse,
qui ensuite le confie aux prêtres, afin qu’ils en fassent entendre les mystères
et qu’ils les expliquent au peuple[3] ; ce qu’ils doivent faire avec
un merveilleux respect, traitant saintement cette divine parole, l’honorant
comme elle le mérite, et la révérant avec d’autant plus de soin qu’il faut
avoir plus de foi pour lui rendre toute la révérence qui lui est due.
C’est ce qui a porté saint Augustin à
vouloir que l’on eût le même respect pour les moindres syllabes de l’Écriture
sainte que pour les particules de la très sainte Eucharistie[4] ; parce qu’elles sont comme des
enveloppes, des écorces et des sacrements qui contiennent le Saint-Esprit, qui
renferment un abîme inconcevable de mystères, qui portent un fonds intarissable
de grâce et de lumière, et qui sont un instrument ordinaire, mais tout divin,
sous lequel Dieu agit dans l’Église.
C’est un trésor caché, mais qui n’a
point de prix, auquel les personnes, éclairées des lumières de la foi, portent
le respect que mérite une chose sainte de cette importance. De là vient que
dans les conciles, où se trouvent les plus éclairés dans la foi, où sont les
voyants, videntes, ces divines Écritures sont placées ouvertes sur un
trône au milieu de l’assemblée ; et chacun en entrant les salue comme le
Très Saint-Sacrement.
Ce même respect paraît encore à la
sainte messe, lorsque le sous-diacre porte à baiser au prêtre le saint Évangile ;
car, quoiqu’il passe devant le Très Saint-Sacrement et devant JésusChrist
exposé sur l’autel, il ne fait point de génuflexion, non plus que s’il portait
cet adorable Sauveur entre les mains.
Et, parce que l’on confie au prêtre
ces saintes Écritures et ces divins testaments de Dieu, non seulement pour les
méditer et les révérer en son particulier, mais aussi pour les faire respecter aux
fidèles, et pour leur manifester les volontés de Dieu, en leur faisant entendre
sa parole, on veut que le lecteur les lise dans l’église, premièrement pour
voir, par son maintien et sa religion extérieure, s’il porte à cette divine
Écriture la révérence qu’on lui doit[5] : secondement, pour reconnaître
s’il est propre à faire entendre un jour la parole de Dieu au peuple, quand il
sera revêtu du sacerdoce.
Par la lecture qu’il en fait dans l’église,
on connaît mieux la force de sa voix, et l’on juge s’il a les talents et les
dispositions propres pour un emploi si divin. C’est une fonction que Notre-Seigneur
lui-même à faite autrefois dans la synagogue, en ouvrant l’Écriture Sainte[6], en la lisant, comme pour faire
essai de la commission et de la légation qu’il avait reçue de son Père, qui
était de faire entendre ses volontés par sa parole et par ses prédications[7].
Jésus-Christ est l’Ange du grand
conseil ; c’est l’ambassadeur du Père éternel, qui fait connaître aux
hommes ses volontés et les prêtres entrent dans cette dignité et en continuent
les fonctions par la prédication. Pro Christo legatione fungimur, tanquam Deo exhortante per nos[8]. Et parce que l’on ne peut ni
entendre, ni savoir la volonté d’une personne, si ce n’est de vive voix, ou par
lettre et commission écrite, le prêtre, avant d’entrer dans le sacerdoce, doit
faire un long apprentissage de la sainte Écriture, pour savoir la volonté de
Dieu et pour apprendre sa doctrine. C’est donc là une obligation du lecteur, de
se rendre capable de l’enseigner, pour en instruire ensuite toute l’Église.
Il faut ouvrir le testament qui est
scellé, avant d’apprendre la volonté du testateur[9]. Ainsi, avant de pouvoir parler des
volontés de Dieu et les faire connaître aux peuples, il faut avoir ouvert l’Écriture
sainte, livre mystérieux, scellé de sept sceaux, que l’Agneau seul peut rompre,
et dont lui seul peut nous donner l’intelligence. Lui seul connaît toutes les
volontés de Dieu son Père, qui lui a parlé de vive voix ; et lui seul
aussi peut nous instruire.
C’est pourquoi il faut le prier avec
instance de nous révéler ses divines Écritures, et de nous découvrir les
secrètes et très très adorables volontés de son Père qui y sont contenues, afin
que nous puissions les faire connaître aux fidèles, et en imprimer l’amour dans
tous les cœurs.
Notre-Seigneur commença lui-même à
les expliquer à ses Apôtres durant sa vie[10] ; il leur en développa plus
ouvertement les mystères aussitôt après sa résurrection, lorsque, comme dit
saint Luc[11], il leur expliquait les Écritures ;
mais maintenant il veut, dans l’Église, en découvrir les secrets à tout le
monde par le moyen de ses saints ministres, qu’il daigne pour cet effet remplir
de son esprit et éclairer de ses lumières, sans lesquelles personne ni dans le
ciel ni sur la terre ne pourrait en avoir l’intelligence.
Mais, parce qu’il ne se plaît point à
répandre ses lumières dans les âmes souillées, dans lesquelles il dit lui-même
que la divine sagesse n’habite point : In malevolam animam non
introibit sapientia, nec habitabit
in corpore subdito peccatis[12], il faut que les lecteurs se
conservent dans une grande pureté, vivent entièrement exempts de la contagion
du monde et du péché, afin de ne point émettre, d’obstacle aux grâces de Notre-Seigneur,
et d’être en état de recevoir tout ce qu’il voudra leur faire connaître de ses
desseins.
Ils doivent aussi être très fidèles à
se dépouiller de leurs propres lumières, s’ils veulent être capables de
recevoir les lumières divines ; renonçant à leur propre jugement, mourant
à leur propre esprit, méprisant toutes ces vaines recherches et toutes ces
curiosités qui ordinairement offusquent une âme, l’empêchent d’être ouverte à
Dieu seul pour en être purement éclairée.
Outre ces pratiques et ces
dispositions dans lesquelles on tâchera d’établir les lecteurs, on aura soin de
les exercer très particulièrement à la lecture, au respect et à l’amour de l’Écriture
sainte[13], parce que c’est le grand moyen pour
en avoir l’intelligence. Ainsi on leur en fera lire au moins quelque chapitre
tous les jours[14], à genoux et la tête nue ;
après quoi, s’ils se couvrent et s’ils s’asseyent, ils ne le feront qu’avec
regret et avec douleur de ne pouvoir se tenir toujours dans cette posture
religieuse, devant Dieu et en présence de son divin Esprit, caché sous l’écorce
et sous le voile de sa parole.
Il faudra aussi les accoutumer à la
lire posément et avec application. Il n’y a point d’ordre religieux bien réglé
où l’on ne soit très exact à imprimer dans le cœur des novices l’estime et l’amour
de leur règle, à la leur faire lire très soigneusement et à leur apprendre tout
ce qu’elle contient, parce que c’est elle qui leur fait connaître l’esprit de
leur ordre, qui leur enseigne la manière de vie qu’ils doivent suivre, et qui
leur montre en particulier ce qu’ils ont à faire pour se rendre parfaits dans
leur condition. Aussi ne voit-on point de bons novices qui ne soient ravis de
la lire et la relire souvent, et qui ne s’y appliquent avec ardeur, pour en
avoir une parfaite intelligence.
Or c’est l’Écriture sainte qui est la
grande règle de notre religion : règle qui n’a point été donnée par un
ange ou composée par un homme, mais par le Saint-Esprit, règle dont toutes les
paroles sont les paroles de Dieu même ; règle sous l’écorce de laquelle
Jésus-Christ nous parle, et nous apprend ce que nous devons faire[15], non seulement pour nous sanctifier,
mais encore pour sanctifier tous les fidèles selon leur état et leur condition.
Il faut donc nous porter avec amour à
cette lecture, gémissant devant Dieu de voir le peu d’état que l’on en fait, et
le peu d’application que l’on y donne. C’est un désordre qui n’est que trop
ordinaire. On passera volontiers la plus grande partie de son temps à l’étude
de l’histoire profane ; on aura une passion extrême pour les poètes et
pour les grands orateurs ; on donnera tout son loisir à la lecture des
livres curieux et tout à fait inutiles[16]. Mais, pour la lecture de l’Écriture
sainte, elle est tellement négligée, que, dans le clergé même, la plupart de
ses membres ne s’en occupent pas. Quel sujet de confusion pour des
ecclésiastiques à qui elle est confiée !
Il faut que le lecteur tâche, autant
qu’il est en lui, de relever le clergé de cet opprobre. Et, pour cela, il doit
commencer par témoigner tout l’amour et toute l’estime possibles de ce saint
livre, que les saints ont appelé le livre des prêtres[17], pour nous faire connaître que ce
doit être là notre principale étude. Il faut donc que le lecteur le lise
souvent et affectueusement, et que, suivant le conseil de saint Jérôme[18], il l’ait, s’il se peut, toujours
entre les mains pour le méditer à toute heure, pour en goûter les vérités, pour
en digérer les maximes, pour en ruminer toutes les paroles : en un mot,
pour s’en remplir lui-même, afin de pouvoir ensuite en mieux nourrir les
fidèles.
Comede volumen istud, dit Dieu à son prophète[19] : Mange ce livre. Et aussitôt
ce prophète ouvrit la bouche et mangea ce volume, qu’il trouva doux comme du
miel. C’est ce qui fut dit aussi à saint Jean par un ange, qui, lui montrant un
livre ouvert : Accipe librum, lui dit-il[20], et devora illum ; et
faciet amaricari ventrem tuum,
sed in ore tuo erit dulce tanquam mel. Et c’est ce que doivent faire
les ecclésiastiques, à qui l’évêque, figuré par l’ange, présente le livre des
saintes Ecritures. Car ce livre paraît amer à la nature, que nous pourrions avec
raison assimiler au ventre et à cette chair mortelle ; mais, d’autre part,
il est doux, à cause de la joie, du repos et des consolations véritables que l’on
y trouve et que Jésus-Christ y fait goûter à ceux qui s’en repaissent. Il est
amer aux sens, mais il est doux au cœur, et conforte le nouvel homme ; en
sorte qu’en mortifiant la chair et la vie du péché en nous, il fortifie l’esprit
intérieur et la sagesse de Dieu dans notre cœur.
C’est ce livre qu’il faut que nos
lecteurs dévorent, comme fit saint Jean, qui dit de lui-même : Et
accepi librum de manu Angeli,
et devoravi illum[21]. Ce qui marque l’ardeur avec
laquelle ils doivent lire l’Écriture sainte, l’amour avec lequel il faut qu’ils
en goûtent toutes les maximes, le zèle qui leur en doit faire embrasser absolument
toutes les pratiques[22], sans s’arriter à la prudence de la
chair, sans écouter aucun respect humain, sans avoir égard à ce qu’il peut en
coûter au vieil homme, ne cherchant en tout que la gloire de Dieu et les moyens
de le faire connaître, aimer et servir dans son Église.
Les lecteurs doivent s’efforcer de
rendre fructueuse la grâce qui leur est conférée dans ce saint ordre ; car
cet ordre est comme une aide donnée à leur foi, pour leur communiquer l’intelligence
de la sainte Écriture, leur inspirer le respect qu’elle mérite et leur donner
la grâce qui leur est nécessaire pour la bien lire et la prêcher aux autres :
ce qui est une des principales et des plus honorables fonctions du prêtre, et
ce qui présuppose un grand zèle pour la gloire de Jésus-Christ et pour le salut
des âmes.
C’est ce zèle que le portier commence
à faire paraître extérieurement, en ouvrant la porte de la maison de Dieu aux
uns, et en appelant les autres par les cloches : et c’est ce que le
lecteur continue plus spirituellement, en lisant tout haut, dans l’église, l’Écriture
sainte, qui est la voix par laquelle Dieu parle aux peuples pour les instruire
de sa doctrine et pour les attirer à son amour[23].
Toutes les fonctions des prêtres sont
partagées en deux : les unes regardent Dieu, dont ils doivent procurer la
gloire ; les autres regardent le prochain, dont ils sont obligés de
rechercher le salut. Et c’est ce qui doit paraître dans la conduite des
lecteurs, au sujet de l’Ecriture sainte qu’on leur met entre les mains. Car non
seulement on doit remarquer leur respect, envers Dieu par l’honneur qu’ils
portent à sa parole, et par l’estime qu’ils en font ; mais encore ils
doivent donner des marques de leur zèle pour le salut des peuples, par le soin
qu’ils prennent de l’étudier et de la bien entendre, afin de la publier
hautement dans l’église, et d’en instruire publiquement les fidèles.
C’est pourquoi il faut examiner s’ils
se sentent portés à cet emploi, et s’ils ont pour cela beaucoup de ferveur ;
ce qu’on pourra reconnaître en les appliquant à l’instruction des enfants, en
leur donnant le soin des catéchismes, en leur faisant, expliquer au simple
peuple les éléments de la doctrine chrétienne[24] et en observant avec quel zèle et
quelle fidélité ils s’en acquittent.
On tâchera principalement de
remarquer s’ils s’estiment honorés de cette fonction, s’ils la regardent avec
respect, comme une des plus importantes de l’église, s’ils l’embrassent avec
joie dans la vue du salut des âmes et de la gloire qu’ils procurent à Dieu par
cette voie. Car, s’ils estimaient cet emploi audessous d’eux[25], s’ils ne s’y appliquaient que par
manière d’acquit, avec indifférence et même avec dégoût, parce qu’ils
craindraient d’en recevoir quelque confusion devant le monde ; s’ils
croyaient y perdre leur temps, s’imaginant être capables de plus grandes choses
dans l’Eglise, ce serait une marque qu’ils n’auraient pas l’esprit de leur
ordre, ou du moins qu’ils ne seraient pas assez fidèles à en suivre les
mouvements.
C’était l’occupation de Jésus-Christ
d’apprendre au simple peuple et aux petits enfants les premiers principes de la
religion. Il était ravi de se trouver au milieu d’eux, pour leur enseigner à se
sauver et à servir son Père : Sinite parvulos venire ad me, disait-il
à ceux qui voulaient l’en empêcher ; talium enim est regnum caelorum[26]. Tout Dieu qu’il était, il ne s’estimait
point déshonoré de cet emploi ; il s’y appliquait avec tant de ferveur et
tant de zèle qu’il ne se lassait point de leur grossièreté, que leur pauvreté
ne le rebutait point, qu’il n’épargnait ni son temps ni ses sueurs pour les instruire[27]
Voilà le modèle que doivent se
proposer les lecteurs. Il faut qu’ils aient un grand zèle pour catéchiser les
enfants et pour instruire les peuples ; en sorte qu’ils n’épargnent rien
et soient toujours prêts à se sacrifier eux-mêmes pour leur faire connaîIre
Dieu et Jésus-Christ son Fils.
Enfin, il faut qu’ils aient soin de
mener toujours une vie très pure, pratiquant eux-mêmes les premiers tout ce qu’ils
enseignent aux autres ; parce que, comme ils doivent servir aux hommes de
loi vivante, et être par les actions qu’ils font la règle de leur conduite,
selon l’avis que l’évêque leur donne en les ordonnant, ils ne seraient pas en
état de monter à un ordre supérieur s’ils manquaient de satisfaire à une si
essentielle obligation. Assiduitate ergo lectionum instructi, et agenda dicant, et dicta opere
impleant : ut in utroque, sanctae Ecclesiae exemplo
sanctitatis suae consulant[28].
[1] Guill. Paris., De Sacr. Ord., cap. 3, de Lector.
[2] Ps. 147 v. ult.
[3] Malach., II, 7.
[4] Saint Augustin, Serm. 300 ; P. L., 39, c. 2319.
[5] Saint Grégoire, Hom. 10 in Ezech. ; P. L., 76, c. 887.
[6] Magist. Sentent., lib. 4, dist. 24, de Lectorib. ; P. L., 192, c. 902.
[7] Tertull., Ad Prax. ; P. L., 2, c. 187.
[8] II Cor., V, 20.
[9] Saint Augustin, In Ps. 21 enarr. 2 ; P. L., 36, c. 180.
[10] Luc, IV, 16 ; Matth., XXI, 42 ; Ioan.., VII, 38.
[11] Luc, XXIV, 27, 32, 45.
[12] Sap., 1, 4.
[13] Saint Bernard, Specul. Monach. ; P. L., 184, c. 1175.
[14] Conc. Mediol. 4, d. 3, lit. 7.
[15] Saint Augustin, P. L., c, 1050.
[16] Saint Augustin, De ver. Relig., cap. 51 ; P. L., 34, c. 166.
[17] Saint Ambroise, 1. 3, de Fid., c. 15.
[18] Saint Jérôme, Ad Nepot. Ep. 34 ; P. L., 22, c. 533.
[19] Ezech., III.
[20] Apoc., X, 9.
[21] Apoc., X, 10.
[22] Saint Ambroise, De Caïn et Abel, lib. 2, c. 6 ; P. L., 14, c. 352.
[23] Saint Bernardin de Sienne, Serm. 20, a. I, 6.
[24] Saint Thomas, Suppl., q. 37, a. 2.
[25] Gerson, De Parvul. trah. ad Christ. consid., 4.
[26] Marc, X, 13, 14.
[27] Gerson, loc. cit., Consid., 3.
[28] Pontif. Rom. in ord. Lect.