La romanité est en toutes choses la
mesure, l’ordre, le sain réalisme évangélique; je vois le porte à faux l’emporter sur l’aplomb, le
système sur le réel, la science arrogante et superbe sur la simplicité des
petits et des pauvres. On leur fera bien voir qu'ils sont de mauvais chrétiens,
qui prient beaucoup trop
O Seigneur Jésus, jusques à
quand ? Souvenez-vous de vos pauvres, souvenez-vous des petits enfants ! Ne laissez pas
assassiner dans leur cœur leur piété innocente envers votre Mère et la leur !
Je suis de ceux qui refusent
hommage à cette théologie monstrueusement détachée du saint Evangile,
absolument hétérogène à la foi des simples, chassant les enfants de devant la
crèche, et enlevant le chapelet des mains de ceux qui ne savent pas lire,
établie dans sa suffisance
et dans son orgueil, ajoutant des raisonnements à des documents et des
documents à des raisonnements, sans autre fin que de prendre sa complaisance en
elle-même, semblable à un mur infiniment long et infiniment haut, désespérément
infranchissable, et derrière lequel il n'y aurait rien, rien, rien, satisfait
d’être là, de s’allonger toujours, de s'élever toujours, jusqu’à ce qu'on ne
voie plus que lui.
La théologie est une science
mauvaise, une science méchante, une science maudite, si elle se vide de son contenu
primordial, qui est un catéchisme identique au catéchisme du plus
illettré des chrétiens. Je crois ce que
croient nos enfants, et malheur à moi si je ne le croyais pas, et en un sens
très vrai, je n'en sais pas plus long
qu'eux. Si la théologie perd cette humilité foncière de vouloir demeurer
consubstantielle à la foi des humbles, c'est alors qu' « elle ne vaut pas une
heure de peine », qu'elle n'est plus qu'une énorme baudruche creuse flottant
dans 1'espace, ou une sorte de géométrie non-euclidienne de théorèmes empilés à
1'infini sur des théorèmes, du haut desquels on peut bien mépriser le paysan courbé sur sa charrue, mais que le
paysan a bien aussi le droit de mépriser, parce que de toute une bibliothèque
non-euclidienne il ne tirerait pas de quoi fabriquer la charrue qui nourrit les
hauts géomètres non-euclidiens.
Je ne mets pas en cause, vous le pensez bien,
l'humilité privée des hérauts de cette théologie « non-euclidienne »,
aberrante, égoïste. Je dis qu'ils forgent une théologie qui n'est pas
humble, et qui en est châtiée par un effroyable irréalisme. La plus sublime
théologie doit toujours pouvoir être monnayée en catéchèse pour les plus
simples du peuple fidèle, autrement sa sublimité n'est que leurre. Car il
n"en va pas de la théologie comme de la géométrie non-euclidienne.
Celle-ci n’a pas besoin d’être réelle, ni de se donner pour réelle ; elle peut
sans dommage se donner pour ce qu'elle est, un jeu extra-spatial sur des
symboles arbitrairement définis, et on a toujours l’euclidienne pour faire des
outils ou pour construire des ponts.
Mais
Maudite cette science qui ne
sait plus aimer ! Maudite la théologie qui ne contient plus dans un sein plein d'amour les pauvres de Jésus
! Maudite la théologie sans tendresse et sans entrailles, qui passe sans même
le voir, auprès du blessé gisant sur la route de Jéricho ! Je rejette
cette théologie, je la repousse, elle me fait horreur, parce qu'il n’y a plus rien,
sur ses traits durs, et fermés, de ce que saint Augustin appelle le sourire de
l'Evangile aux tout-petits, « Evangeli superficies
blanda parvulis »
Et ils nous reprochent notre
« triomphalisme » comme ils ont inventé de dire. Et ils disent qu’ils veulent faire «
l’Eglise des pauvres »! Que savent-ils des pauvres, que savent-ils si les
pauvres n'ont pas besoin de ce qu'ils
appellent notre « triomphalisme », ces hommes de cabinet et d’Université, de
livres et de revues, de conférences et
de sessions ! Je ne leur reproche pas d'être tels. Il faut de grandes
chaires dans l’Eglise, il faut des savants, il les faut de premier ordre, qui
puissent marcher dans leur science les
égaux des plus grands savants de toutes les sciences. Je leur reproche de
parler de ce qu'ils ne connaissent pas et d’en parler « irréellement ».
ils se sont fait une idée du pauvre aussi
irréelle que toutes leurs idées. Ils n'ont pas l’expérience du pauvre,
ils se sont rendus incapables de l’avoir, parce que l’esprit de système les
domine, et que l’esprit de système est clos sur soi, enfermé en soi, et, pour
que les faits tels qu'ils sont ne lui donnent pas de démenti, ils les décrètent
autres qu'ils ne sont. Il n'a pas prise sur le réel, mais aussi le réel n'a pas
prise sur lui, n’exerce plus sur lui la
fonction réductrice que seul il peut remplir, et la raison raisonnante
déraisonne sur les pauvres, comme elle déraisonne sur toutes choses.
Ils ont donc décidé que
1'Eglise sera "Eglise des pauvres » quand le Pape ne paraîtra plus porté sur la sedia, quand les
évêques ne revêtiront plus d'ornements précieux, quand la messe sera célébrée
en langue vulgaire, quand le chant grégorien sera relégué au musée des
discothèques, et choses de ce genre, — c'est-à-dire quand les pauvres seront
privés de la seule beauté qui leur soit gratuitement accessible, qui sache leur
être accessible, qui sache leur être amie sans rien perdre de sa transcendance,
qui est la beauté liturgique ; quand les cérémonies de l'Eglise, vulgarisées, trivialisées, ne leur évoqueront plus rien de la gloire du
ciel, ne les transporteront plus dans un monde plus haut, ne les élèveront plus
au-dessus d'eux-mêmes ; quand l'Eglise enfin n'aura plus que du pain à leur
donner, — et Jésus dit que l'homme ne vit pas seulement de pain.
Qui leur a dit que les
pauvres n'ont que faire de beauté? Qui leur a dit que le respect des pauvres ne demande pas qu'on
leur propose une religion belle, comme on leur propose une religion
vraie ? Qui les rend si insolents envers les pauvres que de leur refuser
le sens du sacré ? Qui leur a dit que les pauvres trouvent mauvais de voir
un Evêque présider une procession, crosse en main et mitre en tête, et
s'approcher d'eux pour bénir leurs petits enfants ? Sont-ce les pauvres
qui ont crié au gaspillage quand Marie Magdeleine a répandu le nard sur la tête
de Jésus, jusqu'à briser le vase pour ne rien épargner du parfum ? Qui
leur a dit surtout que, les Évêques dépouillés des marques liturgiques de leur
autorité, les prêtres en seront plus évangéliquement dévoués aux pauvres ?
Qui leur a dit que les honneurs extérieurs rendus aux Évêques ne sont pas une
garantie faute de laquelle l'évangélisation des pauvres n'aurait plus, aux yeux
des pauvres mêmes, aucune marque d'authenticité, sans laquelle l'évangélisation
des humbles ne serait plus assez humble elle-même, n'ayant plus le caractère
d'une mission reçue d'une autorité visiblement supérieure, mais tous les
dehors de l’entreprise d'un prédicant particulier ?
On détruit, on saccage, on
ravage, sans nul souci de ces réalités séculairement éprouvées ; s'en soucier serait du «
triomphalisme », et ils ont décidé que le « triomphalisme » est le dernier des
crimes, indiscernable qu'il est du « constantinisme
», lequel consiste à réclamer pour l'Eglise, à l’égard de la puissance
séculière, une quelconque reconnaissance de ses droits. Comment ce qui était un
devoir parfaitement clair, inlassablement inculqué, est-il devenu un crime?
Accusez l’esprit de système et dîtes-vous que c'est un système parfaitement
lié, cohérent comme une géométrie, auquel il ne manque que d'être vrai, mais
qui est en ce moment, notamment en France, le seul qui ait droit à l'audience,
le seul publiquement exposé. Nous en avons vu les commencements il y a bien
trente ans quand, par un renversement des valeurs qui n'avait pas de précédent,
on a imaginé, presque secrètement d'abord, puis avec une audace fracassante, de
faire aux chrétiens un devoir « apostolique » de fréquenter les bals
et les spectacles, que toute la tradition de l’Eglise absolument unanime avait
jusque là considérés comme des manifestations de l'esprit du monde, dont
l'esprit de l'Evangile devait inspirer l'aversion. Tel a été le premier murmure
des clameurs qui proclament aujourd'hui dans l'Eglise « la révolution
d'octobre ».
Qu'y gagneront les pauvres?
Hélas ! ils y perdront tout. S'il y a une cruelle évidence, c'est celle du peu que nous
pouvons pour eux dans un régime de « laïcité ». Quand les lois, les
institutions, les mœurs publiques perdent toute référence à l'Eglise, quand
tout se fait dans l'Etat sous le préalable d'une ignorance délibérée,
volontaire, universelle, du christianisme, quand l'Eglise y est réduite à la
condition d'une association privée, la première conséquence est
que les pauvres ne sont plus évangélisés.
Nul besoin pour cela que l’Etat soit d'un laÏcisme hostile et agressif. Les
classes aisées peuvent échapper, en partie du moins et notamment dans
l'éducation des enfants, à la formidable pression sociale qui résulte de la
simple déchristianisation de l’Etat ; les pauvres ne le peuvent pas. Ils ont
besoin d'assistance, elle est « laïque » ;ils ont besoin d'hôpitaux, ils sont «
laïques » ; ils ont besoin d'écoles:pour leurs enfants, elles sont « laïques »
; et s'ils sont pauvres à ce point de ne pouvoir enterrer leurs morts, ils
obtiendront des obsèques gratuites, mais « laïques », car l'Etat qui
paiera le cercueil et le fossoyeur, ne paiera pas les frais d'une absoute. Les
pauvres, et eux seuls, sont emprisonnés sans remède dans la « laïcité » de
l'Etat ; seuls ils sont condamnés sans remède à ne respirer que dans le climat
d'indifférence religieuse engendré par la « laïcité » de l'Etat. Nous
arrachons un enfant à cette asphyxie de l'âme ; nous en laissons cent qui ne
seront jamais évangélisés, qui passeront d'une école « laïque » à un
centre d'apprentissage « laïque », d'un centre d'apprentissage « laïque »
à un mouvement de jeunesse « laïque », dont toute la vie enfin sera. par l'Etat
« laïque » si inexorablement tenue à l'écart de toute influence chrétienne,
que ce sera un miracle de la grâce si l'un ou l'autre, forçant les barreaux de
sa cage, ouvre les ailes de son baptême pour retrouver le climat de sa deuxième
naissance et rejoindre l'Eglise sa mère qui lui tend les bras.
Il y a longtemps que tel est
le sort des pauvres en régime de « laïcité », mais jusqu'aujourd'hui, la théologie catholique
enseignait que c'était un mal, une iniquité, un désordre atroce dont les petits
de ce monde étaient la proie sans défense, un désordre auquel il fallait
travailler sans relâche à substituer l'ordre chrétien. Maintenant elle
enseigne, du moins celle qui a le privilège exclusif de la parole, que ce
désordre est l'ordre. Si l’évangélisation des pauvres en est rendue plus
difficile encore, ce sera tant pis pour les pauvres, le système n’en conviendra
pas, car il ne saurait avoir tort.
A ce même esprit de système
porté à son comble est imputable ce que nous voyons, ce que nous n’aurions pas cru qu'aucune
théologie pût jamais entreprendre, ce que la théologie non-euclidienne a entrepris
: noyer l’idée simple, riche, populaire de la maternité universelle de
Ainsi cette théologie si
irréellement pastorale travaille à rendre le peuple chrétien orphelin de sa
mère
V.-A Berto.