L’adoration du Sacré Cœur.
par l'abbé J.-M. Robinne
L’adoration qui s’adresse à l’humanité du christ, l’honore comme un terme d’adoration ou plus précisément comme un terme de co-adoration dans la personne du Verbe. Ainsi, des composantes de la sainte humanité : l’âme et le corps ; ainsi des divers membres du corps, ainsi notamment du Cœur de Jésus. A juste titre, l’Eglise propose à ses fidèles l’adoration spéciale du cœur humain, document et symbole de l’amour du Verbe Incarné à notre égard.
Nous empruntons ces quelques lignes traduites un peu librement du latin au Cardinal Billot[1]. La vigueur sobre de l’éminent théologien est particulièrement appréciable à propos d’une dévotion sublime qu’on ne peut confondre sans dommage avec un sentimentalisme mièvre ou la recherche superstitieuse des gages de salut, acquis à bon marché.
Il vaut mieux sans nul doute aimer le sacré Cœur que de savoir le définir et ne pas l’aimer. Mais la science théologique a ses requêtes et elle coïncident avec les saines exigences intellectuelles de la piété lucide. De telles observations s’avèrent nécessaires par rapport à toutes le formes de la piété ou la sensibilité trouve plus naturellement son compte. Grande chose que l’amour à condition de garder raison.
Qu’est-ce que le Sacré Cœur ?
Théologiquement parlant, le Sacré Cœur n’est rien d’autre que le Verbe Incarné, livré à la mort de la Croix en vertu de l’amour de miséricorde que Dieu nous porte. Dieu a droit aux adorations en raison de sa suréminente grandeur. Reconnaître cette transcendance, c’est professer du même coup sa soumission au Premier Principe, Fin dernière de toutes choses, protester de sa petitesse et de sa misère. Mais la dette de l’adoration et de l’amour est d’autant plus sacrée que notre Dieu a daigné dans sa tendresse condescendre à nous davantage.
Or le Verbe Incarné n’est pas seulement descendu du ciel en terre par le mystère de l’Incarnation. Il est descendu plus bas, il s’est abaissé jusqu’à notre condition d’hommes, sujets aux pénalités physiques du péché d’origine. Le Christ a consenti, dès son premier instant dans le sein de la Vierge, à l’économie rédemptrice. En cette volonté humaine comme en sa volonté divine il a voulu expier le péché du monde, réconcilier ainsi l’homme avec Dieu. Ce vouloir profond a été le ressort secret, l’âme de l’offrande a Dieu en sacrifice, de ses souffrances et de sa mort.
Ainsi toutes les richesses que recèlent les mystères de l’Incarnation Rédemptrice sont l’œuvre de l’amour de miséricorde de Dieu et de l’Homme, conjoints en Jésus Christ. Amour de Dieu d’abord. C’est Lui qui nous a aimés le premier en son éternité[2]. Amour ensuite de l’Homme dans le Verbe Incarné[3]. Amour de condescendance allant jusqu’à l’extrême qui dans l’allégresse de Pâques fait s’exclamer l’Eglise : « O inestimable dilection de la charité, qui pour racheter le serviteur, livre le Fils aux souffrances et à la mort »
Excellence de la dévotion au Sacré Cœur.
Somme toute, c’est le caractère récapitulatif de l’amour, du double amour divin et humain, qui fait l’excellence du culte du Sacré Cœur. « Savoir la charité du Christ, écrit St Thomas, c’est savoir tous les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, lesquels procédèrent de l’immense charité du Christ Dieu »[4]. De même, dirons nous, honorer, adorer la charité du Christ, la divine et l’humaine, l’incréée et la créée envers Dieu et envers les hommes, est-ce honorer et adorer tous les mystères du Verbe Incarné, ou plus exactement le Verbe Incarné en tous ses mystères.
Nous adorons ainsi dans l’humanité du Sauveur, l’organe physique où les émotions, les passions de miséricorde, d’amour humain, de crainte, d’effroi, de tristesse n’ont peut-être pas leur siège mais où tous retentissent. Le cœur est le symbole parmi les hommes de la passion noble, de la passion initiale, l’amour et particulièrement tout l’amour miséricordieux, la compassion. Or le cœur humain du Christ est tout ensemble le symbole de l’amour incréé qui a incliné Dieu à la condescendante largesse, aumône immense à l’immense misère de l’humanité pécheresse, qu’est l’Incarnation et le symbole de l’amour créé dont l’amour incréé s’est revêtu, où il a pris cœur et corps et qui a conduit le Christ sur l’arbre de la Croix.
Contempler ce cœur c’est donc contempler l’amour rédempteur, c’est exciter en soi un don d’amour et un amour réparateur.
Le cœur humain du Sauveur, en raison de son symbolisme rend aux hommes comme visible l’invisible amour de Dieu ; il « humanise » si j’ose dire, la justice, la sévérité et la grandeur de Dieu en qui il nous fait apercevoir avec le maître aux droit imprescriptibles, le Père et l’Ami. Il engage aux liaisons de cœur avec le Verbe Incarné, il incite à pénétrer dans le mystère de l’amour divin.
Ce cœur humain transpercé par la lance du soldat et d’où s’écoulent le sang et l’eau, figures des sacrements chrétiens, est l’emblème récapitulatif de l’amour du Sauveur. C’est pourquoi l’invocation : « Cœur Sacré de Jésus ayez pitié de nous » est réellement expressive de ce culte, elle signifie ainsi que la traduit justement Dom Janssens : « Jésus, Fils de Dieu, notre rédempteur, par l’amour que nous honorons dans votre cœur, ayez pitié de nous »[5]