Par le P. Garrigou-Lagrange dans La Synthèse Thomiste
QUE LUI AJOUTE-T-ELLE ?
- QUEL EST LE
FONDEMENT SUPRÊME DE CETTE
DISTINCTION ?
Nous touchons ici à ce qui oppose la synthèse
thomiste au molinisme. Plusieurs molinistes, dès qu’on touche les questions de
la prescience, de la prédestination et de la grâce, appellent le thomisme
classique : bannézianisme, pour pouvoir continuer à s’appeler
eux-mêmes thomistes. Pour les théologiens informés c’est là une plaisanterie,
une vraie comédie. Il importe de le rappeler.
Nous avons traité ce sujet.dans un livre antérieur La
Prédestination des saints et la grâce, 1936, cf. surtout p. 257-264 ;
341-350 ; 141-144. Nous voudrions ici insister sur un principe supérieur
admis par tous les théologiens et dans lequel les thomistes voient le fondement
suprême de la distinction des deux grâces suffisante et efficace.
Il est certain, d’après la Révélation, que bien des
grâces actuelles accordées par Dieu ne produisent pas l’effet (du moins tout
l’effet) auquel elles sont ordonnées, tandis que d’autres le produisent. Les
premières sont appelées suffisantes, et purement suffisantes,
elles donnent le pouvoir de bien agir, sans porter efficacement à
l’action même ; l’homme résiste à leur attrait ; leur existence est
absolument certaine, quoi qu’en aient dit les jansénistes : sans elles,
Dieu commanderait l’impossible, ce qui serait contraire à sa miséricorde et
à sa justice ; de plus, sans elles, le péché serait inévitable ; il
ne serait plus dès lors véritablement un péché et ne pourrait par suite être
justement puni par Dieu. En ee sens nous disons que Judas, avant de pécher, pouvait
réellement hic et nunc éviter la faute qu’il a commise, de même le
mauvais larron avant d’expirer près de Notre-Seigneur.
Les autres grâces actuelles, dites efficaces,
ne font pas seulement que nous puissions réellement observer les
préceptes, mais elles nous les font observer de fait, comme il arriva
pour le bon larron par opposition à l’autre. L’existence de la grâce actuelle
efficace est affirmée en de nombreux passages de l’Écriture, par exemple,
Ézéchiel XXXVI, 27 : « Je vous donnerai un cœur nouveau, et je
mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre corps le cœur de
pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je
ferai que vous suiviez mes ordonnances et que vous observiez et pratiquiez mes
lois. » - Dans le Ps. CXXXIV, 6, il est dit : « Tout ce que
Dieu veut, il le fait », tout ce qu’il veut d’une façon non pas
conditionnelle, mais absolue, il le fait, même la conversion libre de l’homme,
comme celle du roi Assuérus, à la suite de la prière d’Esther (Esther, XIII,
9 ; XIV, 13) : « Alors Dieu changea la colère du roi en
douceur. » (Ibid., XV, II). L’infaillibilité et l’efficacité du
décret de la volonté de Dieu sont fondées manifestement dans ces textes sur sa
toute puissance et non pas sur le consentement prévu du roi Assuérus. Il est
dit de même dans les Proverbes, XXII, 1 : « Le cœur du roi est un
cours d’eau dans la main de Jahvé, il l’incline partout où il veut. »
Item Eccli. XXXIII, 13 : « Comme l’argile est dans la main
du potier et qu’il en dispose selon son bon plaisir, ainsi les hommes sont dans
la main de celui qui les a faits. » Item Eccli. XXXIII, 24-27.
- Jésus dit aussi (Jean, X, 27) : « Mes brebis entendent ma voix,
je les connais et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle, et elles ne
périront jamais, et personne ne les ravira de ma main. » Item (Jean,
XVII, 12) : « J’ai gardé ceux que vous m’avez donnés, et aucun
d’eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, afin que l’Écriture fût
accomplie. »
Saint Paul écrit de même aux Philippiens II,
13 : « C’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon son
bon plaisir. »
Le IIe Concile d’Orange, contre les
semi-pélagiens, cite plusieurs de ces textes scripturaires et parle de
l’efficacité de la grâce en ces termes (Denzinger, 182) : « Quoties bona
agimus, Deus in nobis atque nobiscum, ut operemur, operatur. » Il y a
donc une grâce qui ne donne pas seulement le pouvoir réel de bien agir
(qui existe en celui qui pèche), mais qui est effectrix operationis,
bien qu’elle n’exclue pas notre libre coopération, mais la suscite et nous y
porte.
Saint Augustin explique ces mêmes textes scripturaires
en disant : « Cor regis... occultissima et efficacissima potestate
convertit et transtulit Deus ab indignatione ad lenitatem » (I ad
Bonifatium, c. XX).
Aussi la grande majorité des anciens théologiens,
les augustiniens, les thomistes, les Scotistes, ont-ils admis que la grâce dite
efficace est efficace par elle-même, parce que Dieu le veut, et non pas
parce que nous voulons qu’elle le
soit, d’un consentement prévu par la prescience divine. Dieu n’est pas
seulement le spectateur de ce qui distingue le juste du pêcheur, il est l’auteur
du salut. Ces anciens théologiens se divisent sans doute secondairement sur
la façon d’expliquer comment la grâce est efficace par elle-même ; les uns
recourent à la motion divine dite prémotion physique, les autres à la
délectation victorieuse ou à un attrait semblable, mais tous admettent que la
grâce dite efficace est efficace par elle-même.
Molina au contraire a soutenu qu’elle est efficace extrinsèquement
par notre consentement, lequel a été prévu par Dieu par la science moyenne.
Cette science moyenne a toujours été rejetée par les thomistes, qui lui
reprochent de poser une passivité en Dieu à l’égard de nos
déterminations libres (futuribles, puis futures) et de conduire au déterminisme
des circonstances (du fait que, par l’examen de celles-ci, Dieu prévoirait
infailliblement ce que l’homme choisirait.) Il y aurait ainsi l’être même
et la bonté de la détermination libre et salutaire de l’homme qui
viendraient de lui et non de Dieu, au sens du moins où Molina a écrit :
« Auxilio aequali fieri potest ut unus vocatorum convertatur et
alius non. Imo auxilio minori potest quis adjutus resurgere, quando
alius majori non resurgit, durusque perseverat[1]. »
Les adversaires du molinisme disent à ce sujet il y
aurait ainsi un bien, celui de la détermination libre salutaire, qui ne
viendrait pas de Dieu, source de tout bien. Comment dès lors maintenir cette
parole de Jésus : « Sans moi vous ne pouvez rien faire »
dans l’ordre du salut (Jean, XV, 5) et celle-ci de saint Paul : « Qui
est-ce qui te distingue ? Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? Et si tu
l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l’avais pas reçu ? »
I Cor, IV, 7. Il arriverait en effet que de deux pécheurs placés dans les
mêmes circonstances et également aidés par Dieu, l’un se convertirait
et l’autre pas ; l’homme se discernerait lui-même et deviendrait meilleur
qu’un autre, sans être plus aidé par Dieu, sans avoir plus reçu,
contrairement au texte de saint Paul.
Par ailleurs, les molinistes ne manquent pas de
répondre : si, pour bien agir effectivement, il faut, en plus de la grâce
suffisante, la grâce de soi efficace, la première donne-t-elle vraiment le
pouvoir réel d’agir ?
Elle le donne, répondent les thomistes, s’il est
vrai que la puissance réelle d’agir est distincte de l’action même ;
s’il est vrai, comme le disait Aristote contre les Mégariques (Mét., l. IX, c.
3), que l’architecte qui ne construit pas actuellement a cependant le
pouvoir réel de le faire ; que celui qui est assis peut se
lever, sans pouvoir en même temps être assis et debout ; s’il est vrai que
l’homme qui dort a la puissance réelle de voir ; du fait
qu’actuellement il ne voit pas, il ne s’ensuit pas qu’il soit aveugle.
De plus, si le pécheur ne résistait pas à la grâce suffisante, il recevrait la
grâce efficace offerte dans la précédente, comme le fruit dans la fleur. S’il
résiste, il mérite d’être privé de ce nouveau secours.
On insiste en disant que saint Thomas lui-même n’a
pas explicitement distingué la grâce de soi efficace et la grâce qui donne
seulement le pouvoir de bien agir.
Il est facile de citer bien des textes du saint
Docteur où il fait cette distinction, par exemple In Ep. ad Ephes. c. 3,
lect. 2 : « Auxilium Dei duplex est : Facultatem, dat
Deus infundendo virtutem et gratiam, per quas efficitur homo potens et aptus ad
operandum. Sed ipsam operationem confert in quantum
in nobis interius operatur movendo et instigando ad bonum..., in quantum virtus
ejus operatur in nobis velle et perficere pro bona voluntate. » Item Ia IIae,
q. CIX, a. 1, a. 2, a. 9, a. 10 ; q. CXIII, a. 7, et 10 et alibi. Il dit
aussi In Ep. ad Tim. II, 6 : « Christus est propitiatio pro
peccatis nostris, pro aliquibus efficaciter, pro omnibus sufficienter,
quia pretium sanguinis ejus est sufficiens ad salutem omnium, sed non habet
efficaciam nisi in electis, propter impedimentum. » A cet impedimentum,
Dieu remédie souvent, pas toujours. C’est là le mystère. « Deus nulli
subtrahit debitum » (Ia, q. XXIII, a. 5, ad 3um) ;
« sufficiens auxilium, dat ad non peccandum » (Ia
IIae, q. CVI, a. 2, ad 2um). Quant à la grâce efficace,
« si elle est donnée à ce pécheur, c’est par miséricorde ; si elle
est refusée à tel autre, c’est par justice » (IIa IIae,
q. II, a. 5, ad lum).
Les thomistes expliquent ces textes en disant toute
grâce actuelle qui est de soi efficace par rapport à un acte salutaire
imparfait comme l’attrition, est suffisante par rapport à un acte
salutaire plus parfait comme la contrition[2].
C’est manifestement le sens de la doctrine de saint Thomas, et selon lui :
si l’homme résiste de fait à la grâce qui donne le pouvoir de bien agir, il
mérite d’être privé de celle qui le ferait bien agir effectivement[3].
(Cf. Tabulam auream : Satisfactio, n° 36). Mais saint Thomas n’a pas
seulement distingué ces deux grâces, il a assigné le fondement suprême de cette
distinction.
Les thomistes affirment
communément que la distinction de la
grâce efficace et de la grâce suffisante se fonde, selon saint Thomas, sur la
distinction de la volonté conséquente et de la volonté antécédente, exposée par
lui Ia, q. XIX, a. 6, ad 1um. De la volonté dite
conséquente dérive la grâce efficace, et de la volonté antécédente la grâce
suffisante.
En cet endroit saint Thomas
a écrit : « Voluntas comparatur ad res, secundum quod in
seipsis sant, in seipsis autem sunt in particulari. Unde simpliciter
volumus aliquid, secundura quod volumus illud consideratis omnibus
circumstantiis particularibus, quod est consequenter velle... Et sic patet
quod quidquid Deus SIMPLICITER vult, fit. » Ita dicitur in
illud Ps. CXXXIV, 6 : « Omnia quaecumque voluit Deus, fecit. »
L’objet de la volonté est le bien : or le bien,
à la différence du vrai, est formellement, non pas dans l’esprit, mais dans les
choses, qui n’existent que hic et nunc. Et donc nous voulons simpliciter,
purement et simplement, ce que nous voulons comme devant être réalisé hic
et nunc ; c’est la volonté conséquente, qui en Dieu est toujours
efficace, car tout ce que Dieu veut (de façon non conditionnelle), il le
réalise.
Si, au contraire, la volonté se porte sur ce qui est
bon en soi, indépendamment des circonstances, non hic et nunc, c’est la
volonté antécédente (ou conditionnelle), qui, de soi et comme telle, n’est pas
efficace, puisque le bien, naturel ou surnaturel, facile ou difficile, ne se
réalise que hic et nunc. C’est pourquoi saint Thomas dit au même
endroit, quelques lignes plus haut : « Aliquid potest esse, in prima
sui consideratione, secundum
quod absolute consideratur, bonum vel malum, quod tamen prout, cum aliquo
adjuncto consideratur, quae e consequens consideratio ejus, e contrario se
habet : sicut hominem vivere est bonum... sed si addatur circa aliquem
hominem, quod sit homicida,... bonum est eum occidi. »
Ainsi le marchand pendant la tempête voudrait
(au conditionnel) conserver ses marchandises, mais il veut de fait les jeter à
la mer pour sauver sa vie (Ia IIae, q. VI, a. 6). Ainsi
encore Dieu veut antécédemment que tous les fruits de la terre arrivent
à maturité, bien qu’il permette pour un bien supérieur que tous n’y arrivent
pas. De même encore Dieu veut antécédemment que tous les hommes soient
sauvés, bien qu’il permette, en vue d’un bien supérieur, dont lui seul est
juge, le péché et la perte de plusieurs.
C’est pourquoi sairt Thomas conclut ibidem :
« Et sic patet quod quidquid Deus simpliciter vult, fit, licet illud
quod antecedenter vult, non fiat. »
Il reste pourtant que Dieu ne commande jamais
l’impossible, et que par volonté et par amour il rend l’observation de ses
commandements possible à tous, dans la mesure où ils sont connus et
peuvent l’être. « Sufficiens auxilium dat ad non peccandum » Ia
IIae, q. CVI, a. 2, ad 2um. Il donne même à chacun plus
que n’exige la stricte justice (Ia, q. XXI, a. 4). Ainsi saint Thomas
concilie la volonté divine antécédente, dont parle saint Jean Damascène, avec
la toute puissance qui ne saurait être oubliée.
Mais n’y a-t-il pas un principe plus élevé et plus
simple d’où dérive la distinction des deux volontés divines, l’une toujours
efficace, et l’autre conditionnelle, source de la grâce suffisante ?
N’y a-t-il pas un principe universellement reçu,
d’où procèdent la notion de volonté conséquente et celle de volonté
antécédente, que nous venons de rappeler, et qui les justifie dans une lumière
supérieure aux yeux de ceux qui les trouveraient contestables ?
Ce principe est précisément celui sur lequel repose
tout. l’article de saint Thomas que nous venons de citer (Ia, q.
XIX, a. 6) : Il se trouve
énoncé dans le Psaume CXXXIV, 6, sous cette forme : « Omnia
quaecumque voluit Deus, fecit. Tout ce que Dieu veut (purement et
simplement d’une volonté non conditionnelle) il le réalise », c’est
la volonté dite conséquente, principe de la grâce de soi efficace. On complète
l’énoncé de ce principe en disant : « Nihil enim in coelo vel in
terra fit, nisi quod ipse Deus aut propitius facit, aut fieri juste permittit. »
- « Rien n’arrive sans que Dieu l’ait voulu, si c’est un bien, sans que
Dieu l’ait permis, si c’est un mal. » Ce principe ainsi formulé est
universellement enseigné dans l’Église, et il montre qu’il y a en Dieu une
volonté conditionnelle, dite antécédente, qui se porte sur un bien, dont la
privation est permise par Dieu pour un bien supérieur ; ainsi il
permet que ses préceptes ici et là ne soient pas observés, et il le permet pour
ce bien supérieur qui est la manifestation de sa Miséricorde ou de sa justice.
Il faut ajouter à ce principe cet autre
universellement reçu lui aussi, plusieurs fois rappelé par saint Augustin[4]
et cité par le Concile de Trente, (Denz. n° 804), Deus impossibilia non
jubet, Dieu ne commande jamais l’impossible : l’accomplissement de ses
préceptes est réellement possible, dans la mesure où ils peuvent être
connus. On voit par là que la volonté divine antécédente est source d’une grâce
suffisante, qui rend l’accomplissement des préceptes réellement possible,
sans les faire accomplir hic et nunc.
De ces deux principes révélés dérive, on le voit, la
distinction des deux volontés divines, l’une toujours efficace, dite
conséquente, l’autre conditionnelle et source de la grâce suffisante. C’est
donc le fondement suprême de la distinction des deux grâces dont nous parlons.
Il n’y a pas d’exception au principe
universel : « Omnia quaecumque voluit Deus, fecit. » Tout
ce que Dieu veut (purement et simplement, de façon non conditionnelle) s’accomplit,
sans pour cela que notre liberté soit violentée, car Dieu la meut fortiter
et suaviter, en l’actualisant au lieu de la détruire ; il
veut efficacement que nous consentions librement, et nous consentons
librement ; la souveraine efficacité de la causalité divine s’étend
jusqu’au mode libre de nos actes (Ia, q. XIX, a. 8).
Le principe suprême que nous venons d’invoquer est
ainsi expliqué par saint Thomas (q. XIX, a. 6) : « Comme la
volonté divine est la cause universalissime de toutes choses, il est impossible
qu’elle ne s’accomplisse pas », lorsqu’il s’agit d’une volonté non
conditionnelle. La raison en est qu’aucun agent créé ne peut agir sans le
concours de Dieu, ou défaillir sans sa permission. (Cf. ibidem.)
Et donc ce principe revient à dire ce qui est
communément enseigné dans l’Église : Nul bien n’arrive hic et nunc
(en tel homme plutôt qu’en tel autre) sans que Dieu l’ait positivement et
efficacement voulu de toute éternité, et nul mal, nul péché n’arrive hic et
nunc (en tel homme plutôt qu’en tel autre) sans que Dieu l’ait permis.
Ce principe est souvent énoncé sous cette forme plus
simple : « rien n’arrive sans que Dieu l’ait voulu, si c’est un bien,
ou l’ait permis, si c’est un mal ». Il se trouve équivalemment formulé
dans les conciles, par exemple dans le Concile de Trente (Denz. 816)[5].
Beaucoup répètent ce principe des plus élevés et
absolument universel, sans apercevoir ce qu’il contient ; or il contient
précisément, comme nous venons de le voir, le fondement de la distinction des
deux grâces dont nous parlons, de la grâce de soi efficace, et de la
grâce dite purement suffisante à
laquelle l’homme résiste, mais à laquelle il ne résisterait pas, sans une
permission divine.
C’est pour cela qu’au IXe siècle, pour
terminer les longues discussions relatives à l’opinion de Gotescalc, et pour
accorder aux évêques augustiniens ce qu’ils demandaient, tout en maintenant la
volonté salvifique universelle et la responsabilité du pécheur, la lettre
synodale approuvée au Concile de Thuzey en 860, commençait en ces termes[6]
:
« In coelo et in terra omnia quaecumque voluit
Deus fecit. Nihil enim in coelo vel in terra fit, nisi quod ipse aut propitius
facit, aut fieri juste permittit. »
C’est dire que tout bien, naturel ou surnaturel,
facile ou difficile, initial ou final, vient de Dieu et qu’aucun péché
n’arrive, et n’arrive en tel homme plutôt qu’en tel autre sans une permission
divine. Ce principe extrêmement général contient évidemment d’innombrables
conséquences. Saint Thomas y a vu l’équivalent du principe de prédilection,
qu’il a ainsi formulé (Ia, q. XX, a. 3) : « Cum amor
Dei sit causa bonitatis rerum, non esset aliquid alio melius, si Deus non
vellet uni majus bonum quam alteri. » Nul ne serait meilleur qu’un
autre s’il n’était plus aimé et plus aidé par Dieu. C’est l’équivalent de la
parole de saint Paul : « Quis enim te discernit ? Quid autem
habes quod non accepisti ? » (I Cor. IV, 7.)
Cette vérité est un des fondements de l’humilité
chrétienne qui repose sur le dogme de la création ex nihilo et sur celui
de la nécessité de la grâce pour tout acte salutaire. Ce même principe de
prédilection contient virtuellement la doctrine de la prédestination gratuite,
car les mérites des élus étant l’effet de leur prédestination ne peuvent
en être la cause, comme le montre bien saint Thomas Ia, q. XXIII, a. 5.
Cette grande vérité porte les saints, quand ils
voient un criminel monter sur l’échafaud, à se dire : si cet homme avait
reçu toutes les grâces que j’ai reçues, il aurait peut-être été moins infidèle
que moi et si Dieu avait permis dans ma vie toutes les fautes qu’il a permises
dans la sienne, c’est moi qui serais à sa place et lui à la mienne.
Cette humilité des saints est manifestement la
conséquence du principe : « Rien n’arrive sans que Dieu l’ait voulu,
si c’est un bien, ou sans qu’il l’ait permis, si c’est un mal. Nihil fit nisi
quod ipse Deus aut propitius facit aut fieri juste permittit. »
Même tout ce qu’il y a d’être et d’action dans
le péché, à côté du désordre moral qu’il contient, tout cela provient de
Dieu, cause première de tout être et de toute action, comme le montre bien
saint Thomas Ia IIae,
q. LXXIX, a. 2.
La volonté divine ne peut vouloir, ni directement ni indirectement, le
désordre, qui est dans le péché (ibidem, a. 1), la causalité divine
ne peut le produire ; ce désordre est en dehors de son objet adéquat,
plus encore que le son est en dehors de l’objet de la vue. Comme nous ne
pouvons voir le son, Dieu ne peut être cause du désordre qui est dans le péché,
mais il est cause de l’être et de l’action qui sont en lui. Il n’y a rien de
plus précis et de plus précisif, si l’on peut dire, que l’objet formel
d’une puissance[7].
Ainsi, quoique le bien et le vrai ne soient pas réellement distincts dans une
réalité, l’intelligence atteint seulement celle-ci comme vraie, et la volonté
l’atteint seulement comme bien. De même encore, en notre organisme, l’effet de
la pesanteur ne saurait se confondre avec ceux de l’électricité ou de la
chaleur ; chacune de ces causes produit en nous son effet propre, et non
pas celui des autres. Ainsi Dieu, dans le péché, est cause de l’être et
de l’action, mais non pas du désordre moral.
Ainsi se vérifie encore le principe : rien de
réel n’arrive que Dieu ne l’ait voulu, et rien de mal que Dieu ne l’ait permis.
On voit ainsi que la théologie ne doit pas seulement
travailler à déduire des conclusions nouvelles en descendant des principes,
mais qu’elle doit aussi remonter aux principes premiers de la foi, pour
éclairer les conclusions qui ne paraissent pas certaines à ceux qui ne voient
pas leur lien avec les vérités premières.
Pour en revenir à la distinction de la grâce de soi
efficace et de la grâce suffisante, il faut dire d’après le principe
communément reçu que nous venons de rappeler : Si de deux pécheurs, placés
dans les mêmes circonstances, comme le furent les deux larrons qui moururent
près de Notre-Seigneur, l’un se convertit, c’est que Dieu l’avait efficacement
voulu de toute éternité pour le sauver, et si l’autre persévère dans
l’impénitence, cela n’arrive pas sans que Dieu l’ait justement permis.
Il est clair que si l’un de ces deux pécheurs se convertit, c’est par
suite d’une miséricorde spéciale, qui le fait mériter avant de mourir,
et qui ensuite couronnera ses dons en le récompensant. Mais si un juste depuis
sa première justification par le baptême ne pèche jamais mortellement, c’est là
l’effet d’une bonté encore plus grande de Dieu, qui l’a ainsi efficacement
conservé dans le bien, alors qu’il aurait pu permettre sa chute. Cette
simple remarque montre la gratuité de la prédestination.
Tels sont manifestement les principes suprêmes de la
distinction de la grâce de soi efficace, qui fait bien agir, et de la
grâce suffisante, qui donne le pouvoir de bien agir. Si l’homme
résiste à celle-ci, awns-nous dit, il mérite d’être privé de l’autre, qui était
offerte dans la précédente comme le fruit dans la fleur. La résistance ou le
péché tombe sur la grâce suffisante, comme la grêle sur un arbre en fleur qui
promettait beaucoup de fruits. Souvent le Seigneur, en sa miséricorde, relève
les pécheurs ; mais il ne les relève pas toujours ; C’est là le
mystère.
Molina, en refusant d’admettre que la grâce dite
efficace le soit intrinsèquement ou par elle-même, a soutenu qu’elle l’est
seulement par notre consentement prévu de toute éternité par la science
moyenne. Il y a ainsi un bien, celui de notre détermination libre salutaire,
qui arrive sans que Dieu l’ait efficacement voulu, contrairement au
principe : « Omnia quaecumque voluit Deus fecit ; nihil fit nisi
quod ipse aut propitius facit aut fieri juste permittit. »
Cependant Molina cherche à maintenir ce principe
universellement reçu, mais il ne parvient à le conserver que de façon indirecte
et extrinsèque en disant : Dieu de toute éternité a vu par la science
moyenne que, si Pierre était placé en telles circonstances avec telle grâce
suffisante, il se convertirait de fait, et ensuite, comme il avait dessein de
le sauver, il a voulu le placer en ces circonstances favorables, plutôt qu’en
d’autres où il se serait perdu.
Ainsi le principe suprême que nous avons invoqué,
comme celui de prédilection, est frappé de relativité ; il n’est plus
intrinsèquement vrai par lui-même, mais seulement à raison des circonstances
extrinsèques à la détermination salutaire.
Il reste en effet pour Molina, contrairement au
principe de prédilection, que de deux pécheurs, placés dans les mêmes
circonstances et également aidés par Dieu, l’un parfois se convertit
et l’autre non. « Auxilio aequali imo minori potest quis adjutus resurgere,
quando alius majori non resurgit, durusque perseverat[8].
L’un des deux se convertit, sans avoir plus reçu, contrairement,
semble-t-il, à la parole de saint Paul : « Qui est-ce qui te
distingue ? Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? » (I Cor. IV,
7.)
Il reste l’objection que se fait saint Paul lui-même
(Rom., IX, 9) : « Tu me diras : De quoi donc Dieu se plaint-il
encore ? Car qui peut s’opposer à sa volonté ? » On sait la
réponse de l’Apôtre : Dieu peut, sans être injuste, préférer qui il veut
(Rom., IX, 14-24), et l’hymne à la divine sagesse dont les desseins sont
impénétrables : « O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae
Dei ! quam incomprehensibilia sunt judicia ejus et investigabiles viae
ejus. Quis consiliarius ejus fuit ? Aut quis prior dedit illi et
retribuetur ei : qui lui a donné le premier, pour qu’il ait à recevoir
en retour ? » (Ibid., XI, 33-36.)
Saint Augustin fait la même
réponse : « Quare hunc trahat et illum non trahat, noli velle
dijudicare si non vis errare[9]. »
Saint Thomas ajoute : la prédestination ne peut
avoir pour cause les mérites des élus, puisque ceux-ci sont les effets de la
prédestination, qui par suite es gratuite ou dépend du bon plaisir divin (Ia,
q. XXIII, a. 5).
Il n’est pas rare qu on veuille répondre à la
difficulté susdite plus clairement que saint Paul, que saint Augustin et que
saint Thomas ; mais conserve-t-on le sens du mystère en cherchant en lui
une clarté inférieure qu’il ne comporte pas. De ce point de vue, on revient bon
gré mal gré à la position de Molina, lorsqu’on écrit comme on l’a fait récemment :
« Le mystère de la Prédestination, le voici : Puisque Dieu de toute
éternité savait que Judas ne profiterait pas des grâces suffisantes
qu’il voulait lui donner, pourquoi n’a-t-il pas voulu lui donner, comme il l’a
fait pour le bon larron, des grâces auxquelles il savait qu’il aurait
correspondu ? »
C’est bien ainsi que parlent les molinistes et cela
suppose, qu’on le veuille ou non, la théorie de la science moyenne, qui pose
une passivité dans la prescience à l’égard de la détermination libre que
prendrait l’homme, s’il était posé en telles circonstances, et qu’il
prendra, s’il y est posé de fait. C’est le dilemme : Dieu déterminant
ou déterminé, pas de milieu.
Si l’on veut au contraire conserver le principe
communément reçu : « rien n’arrive que Dieu ne l’ait
EFFICACEMENT VOULU si c’est un bien, et qu’il ne l’ait PERMIS, si
c’est un mal », il ne suffit pas de dires comme dans la formule qui
vient d’être citée : « DIEU SAVAIT ce qui allait arriver, que le bon
larron consentirait à la grâce suffisante et que Judas y résisterait. » Il
faut dire : Dans un cas, Dieu a permis l’impénitence finale de
Judas (s’il ne l’avait pas permise, elle ne serait pas arrivée, et Dieu
n’aurait pas pu la prévoir infailliblement) et il ne l’aurait pas permise, s’il
avait voulu efficacement sauver Judas. Dans l’autre cas, Dieu a efficacement
voulu la conversion du bon larron, parce qu’il voulait efficacement le
sauver (prédestination gratuite à la gloire)[10].
Voilà ce qui découle des principes communément
admis.
Si un bien, qui devrait arriver, n’arrive pas (comme
la conversion de Judas), on doit conclure que Dieu n’avait pas efficacement
voulu qu’il arrivât de fait, quoiqu’il ait voulu (volonté antécédente) qu’il puisse
arriver, et que Judas ait la puissance réelle de se convertir, sans
pourtant se convertir de fait. (Ainsi celui qui dort et de fait ne voit pas, a
la puissance réelle de voir.)
Si au contraire un bien arrive de fait (comme la
conversion de Pierre), il faut conclure que Dieu avait de toute éternité efficacement
voulu (volonté conséquente) qu’il arrivât de fait, et qu’il arrivât en
Pierre plutôt qu’en Judas[11].
Il suit de là que nul ne serait meilleur qu’un autre
(toutes choses égales d’ailleurs), s’il n’était plus aimé efficacement et plus
aidé (volonté conséquente) par Dieu ; quoique l’autre (moins aimé) ait
évidemment pu recevoir et ait souvent reçu en d’autres circonstances de plus
grandes grâces ; ainsi Judas reçut la grâce de l’apostolat que beaucoup
d’élus ne reçurent jamais.
Et donc nul ne serait meilleur qu’un autre, s’il
n’était plus aimé par Dieu, de volonté conséquente ; c’est le sens
de la prédilection divine qui fonde la prédestination (Cf. S. Thomas, Ia,
q. XXIII, a. 4). Bannez ne dit ici rien de plus que saint Thomas, et l’on voit
de mieux en mieux que la dénomination de Bannézianisme pour désigner le
thomisme classique n’est qu’une mauvaise plaisanterie, comme l’a bien montré le
P. N. del Prado De Gratia, 1907, t. III, p. 427-467 : Utrum
Bannezianismus sit vera comoedia a Molinistis inventa. Molina parlait plus
franchement et reconnaissait que sa doctrine n’était pas celle de saint Thomas.
Cf. Concordia, Paris, 1876, p. 152.
Quant à la réprobation négative, elle consiste
précisément selon saint Thomas dans la permission divine des péchés, qui de
fait ne seront pas remis et surtout du péché d’impénitence finale[12].
On ne peut répondre à cela, comme on l’a fait
dernièrement, que la permission du péché est commune à l’égard des réprouvés
et des élus ; il est clair qu’il s’agit ici de la volonté de permettre le péché
qui ne sera pas remis[13].
On voit dès lors que le fondement suprême de la
distinction de la grâce de soi efficace et de la grâce suffisante, comme celle
de la volonté divine conséquente et de la volonté antécédente, se trouve en
ces deux principes : « Rien n’arrive que Dieu ne l’ait
efficacement voulu si c’est un bien, que Dieu ne l’ait permis, si
c’est un mal. » - « Dieu ne commande jamais l’impossible, mais rend
l’accomplissement de ses préceptes réellement possible, quand ils
obligent et dans la mesure où ils obligent et où ils peuvent être
connus. »
Si l’on pèse le sens vrai de chacun des termes de
ces deux principes, et surtout l’opposition qu’il y a entre efficacement
voulu et permis, on voit qu’il y a une distinction réelle entre la
grâce efficace, suite de la volonté intrinsèquement efficace de Dieu, et la
grâce simplement suffisante, suite de la volonté antécédente et accompagnée
de la permission divine du péché. Dans le premier cas, Dieu donne d’agir
librement et de façon salutaire. Dans le second cas, il donne la puissance
réelle d’agir, mais non pas d’agir effectivement. Dans la grâce suffisante,
on ne saurait trop le redire, est offerte la grâce efficace, comme le fruit
dans la fleur, comme l’acte dans la puissance, mais si l’on résiste à la grâce
suffisante on mérite d’être privé du secours efficace, qu’on aurait reçu sans
cette résistance.
Il y a là certes un très grand mystère, comme le dit
saint Paul (Rom., IX, 14-24, XI, 33-36). Il rappelle que Dieu peut, sans être
injuste, préférer qui il veut ; personne ne lui a donné le premier, pour
qu’il ait à recevoir en retour « O altitudo divitiarum sapientiae et
scientiae Dei ... Quis consiliarius ejus fuit ? Aut quis prior dedit
illi, et retribuetur ei ? »
Ce qui est manifeste en ce clair-obscur, c’est que
la question ici posée est celle de l’intime conciliation dans l’éminence de la
Déité, de l’infinie justice, de l’infinie miséricorde et de la suprême liberté.
Si la grâce de la persévérance est accordée à celui-ci, c’est par l’infinie
miséricorde, si elle n’est pas accordée à cet autre, c’est par une juste
punition de ses fautes. Chacune de ces perfections divines est infinie, et leur
intime conciliation dans l’éminence de la Déité ou vie intime de Dieu ne peut
être vue que si l’on voit immédiatement l’essence divine.
Les principes que nous venons d’énoncer et qui
s’équilibrent l’un l’autre, nous font pressentir où se trouve le sommet vers
lequel ils convergent, mais ce sommet nous reste caché. Au ciel seulement nous
verrons l’intime conciliation de ces deux principes : « Omnia
quaecumque voluit Deus, fecit » Ps. 134, 6. - « Deus impossibilia
non jubet. » Celui qui reçoit de Dieu la puissance réelle
d’observer les préceptes ne les observe pas toujours de fait. S’il les observe,
il est en cela meilleur évidemment. C’est un signe qu’il a plus reçu.
Il faut donc conclure avec Bossuet :
« Apprenons à captiver notre intelligence, pour confesser ces deux
grâces (suffisante et efficace), dont l’une laisse la volonté sans
excuse devant Dieu, et l’autre ne lui permet pas de se glorifier en elle-même[14]. »
La grâce suffisante nous laisse sans excuse devant
Dieu ; pourquoi ? Parce que, nous l’avons dit, en elle la grâce
efficace nous est offerte ; mais du fait que l’homme résiste à cette
prévenance divine, il mérite d’être privé du secours efficace qui lui était
virtuellement offert. La résistance à la grâce est un mal, qui ne
vient que de nous ; la non-résistance est un bien, qui
n’arriverait pas hic et nunc, si Dieu ne l’avait voulu de toute éternité
d’une volonté conséquente ou efficace.
Mais, pour bien entendre cette doctrine, il faut
éviter plusieurs confusions fréquentes chez ceux qui en lisent l’exposé pour la
première fois. Ce serait une erreur de penser que les uns ne reçoivent que des
grâces efficaces et les autres que des grâces suffisantes. Nous recevons tous
ces deux sortes de secours. Même ceux qui sont en état de péché mortel
reçoivent de temps en temps une grâce efficace pour faire un acte de foi, un
acte d’espérance ; mais souvent aussi ils résistent à la grâce suffisante
qui les incline vers la conversion. Les bons serviteurs de Dieu reçoivent
souvent des grâces suffisantes, auxquelles ils ne résistent pas, et qui sont
suivies de grâces efficaces.
Il faut aussi bien considérer les divers degrés
de grâce suffisante. Tout d’abord, la grâce suffisante est loin d’être
toujours stérile, ou purement suffisante ; elle est stérilisée par
notre résistance ; mais, si celle-ci ne se produit pas, la grâce
suffisante, suivie du secours efficace, fructifie, comme la fleur, qui, sous le
rayonnement du soleil, produit le fruit qu’elle doit donner.
Les grâces suffisantes sont du reste très variées il
y a d’abord les grâces extérieures, comme celle de la prédication évangélique,
celle du bon exemple, d’une bonne direction ; il y a ensuite la grâce intérieure
habituelle ou sanctifiante, reçue au baptême, qui donne le pouvoir radical
d’agir de façon méritoire ; il y a les vertus infuses et les dons du
Saint-Esprit, qui sont autant de principes qui donnent le pouvoir prochain
d’agir surnaturellement ; il y a les grâces intérieures actuelles, grâces
de lumière qui donnent une bonne pensée, grâces d’attrait qui donnent un bon
mouvement, lequel incline vers le bon consentement salutaire, sans nous le
faire encore produire[15].
C’est ainsi que nous avons dit plus haut : la grâce qui produit efficacement
en nous l’attrition est suffisante par rapport à la contrition.
La grâce suffisante, qui rend possible
l’accomplissement du devoir, peut donc aller très loin dans l’ordre de cette
possibilité réelle. Mais si loin qu’elle aille en cet ordre du pouvoir
prochain de produire tel acte salutaire, par exemple la contrition, elle
reste distincte de la grâce efficace, qui nous fera produire librement hic
et nunc cet acte de contrition. Celui-ci ne se produirait pas de fait, s’il
n’avait été voulu éternellement par la volonté conséquente de Dieu[16].
Quand on lit l’exposé de cette doctrine, il arrive
souvent qu’on ne remarque pas assez jusqu’où va en nous la grâce suffisante.
Quelquefois elle nous a elle nous presse instamment de ne pas résister à une
volonté de Dieu, manifestée à plusieurs reprises par un supérieur ou par
notre directeur spirituel. Il arrive que pendant un an, deux ans et plus,
toutes les circonstances viennent confirmer ce qui nous est ainsi demandé au
nom de Dieu ; et pourtant l’âme continue à se laisser tromper par son
amour-propre et par l’ennemi du bien ; elle résiste pendant des mois et
des mois à la lumière, malgré toutes les prières qu’on fait pour elle, malgré
les messes célébrées à son intention. Ces prières et ces messes lui obtiennent
des grâces de lumière, qui produisent en elle de bonnes pensées, des grâces
d’attrait, qui produisent le bons mouvements passagers, mais ces grâces
suffisantes se heurtent à la résistance, qui pourrait arriver jusqu’à
l’endurcissement du cœur. Alors se réalise-ce qui est dit dans l’Apocalypse
III, 19 : « Ego quos amo, arguo et castigo. Emulare ergo, et
poenitentiam age. Ecce sto ad ostium, et pulso : si quis audierit
vocem meam et aperuerit mihi januam, intrabo ad illum et coenabo cura illo et
ipse mecum. »
« Voici que je me tiens à la porte et je
frappe » dit le Seigneur. L’âme souvent résiste ; elle le fait par
elle-même, le mal ne vient que d’elle. Quand elle cesse de résister, et qu’au
moins elle écoute celui qui frappe, c’est déjà Lui, le Seigneur, qui lui donne d’écouter docilement ;
et, si elle cesse vraiment de résister, elle sera conduite de grâce en grâce
jusqu’à l’intimité divine.
Si elle cesse de résister, la grâce efficace lui
sera donnée de plus en plus suave et forte ; suaviter et fortiter,
elle pénétrera peu à peu sa volonté, comme la chaleur bienfaisante pénètre peu
à peu un corps froid, durci par la gelée. Alors l’âme verra de mieux en mieux
que la résistance venait d’elle uniquement ; que la
non-résistance est déjà un bien qui vient de l’Auteur de tout bien, et
qu’il faut la lui demander par cette prière que dit tous les jours le prêtre à
la messe, avant la communion, prière par laquelle il demande la grâce efficace
qui porte au bien : « Domine, fac me tuis semper inhoerere
mandatis et a te nunquam separari permittas. Seigneur, faites que non
seulement je puisse observer vos commandements, mais que je les observe de
fait, et ne permettez pas que je me sépare jamais de vous. »
Il est sûr que celui qui observé de fait les commandements
est meilleur que celui qui, pouvant réellement les observer, ne les
observe pas ; celui qui est ainsi rendu meilleur doit en remercier la
souveraine bonté. La distinction des deux secours, suffisant et efficace, dont
nous venons de parler, est un fondement de l’action de grâces qui doit durer
éternellement. Comme le dit saint Augustin, à plusieurs reprises, dans le De
praedestinatione sanctorum, les élus chanteront éternellement la
Miséricorde de Dieu et verront comment cette infinie Miséricorde se concilie
parfaitement avec l’infinie justice et la souveraine Liberté[17].
La synthèse thomiste a mis ces principes dans tout
leur relief, et par là elle conserve l’esprit de la science théologique,
qui juge de tout, non pas précisément par rapport à l’homme et à sa
liberté, mais par rapport à Dieu, objet propre de la théologie, à, Dieu
principe et fin de notre vie naturelle et surnaturelle. La vérité sur Dieu
reste ainsi comme le soleil qui doit éclairer nos intelligences et nos volontés
dans leur ascension vers l’éternelle vie, vers la vision immédiate de l’essence
divine.
[1] Concordia,
éd. Paris 1876, p. 51 et 565, et index operis ad verbum : Auxilium.
Lessius ajoute : « Non quod is qui acceptat sola libertate sua
acceptet, sed quia ex sola libertate illud discrimen oriatur, ita
ut non ex diversitate auxilii praevenientis. » (De gratia efficaci,
c. 18, n. 7.)
[2] Cf. ALVAREZ, De Auxiliis,
l. III, disp. 80, - GONET, Clypeus thom., De voluntate Dei, disp. 4, n°
147. - DEL PRADO, De Gratia et libero arbitrio, t. III, p. 423.
[3] Cf. Ia
IIae, q. LXXIX, a. 3 : « Deus proprio judicio lumen
gratiae non immittit illis, in quibus obstaculum invenit. »
[4] Cf.
Saint Aug., De natura et gratia, c. 43, n. 50 (PL, 44,271) :
« Deus impossibilia non jubet, sed jubendo monet facere quod possis et
petere quod non possis. » Cf, C. Trid. sess. VI, c. II.
[5]
« Si quis dixerit, non esse in potestate hominis vias suas malas facere,
sed mala opera ita ut bona Deum operari, non permissive
solum, sed etiam proprie et per se, adeo ut sit proprium ejus opus non minus
proditio Judae quam vocatio Pauli, an sit. »
[6] Cf. P. L., t. CXXVI, col. 123. Cf. DENZINGER, éd. 17e, p. 145,
n° 20, nota 2.
[7] D’où
l’expression théologique : « Causalitas divina requisita ad actum
physicum peccati praescindit omnino a malitia. »
[8]
MOLINA, Concordia, éd. Paris 1876, p. 51, 565.
[9] In Joannem, Tract. 26.
[10] On a récemment reproché aux
thomistes de poser une succession en Dieu, du fait qu’ils admettent la
prédestination ante praevisa merita. Il est clair qu’ils n’admettent
aucune succession en Dieu, puisqu’ils ne reconnaissent en lui qu’un seul acte
de volonté, par lequel Dieu veut efficacement les mérites des élus, pour les
sauver. Comme le dit saint Thomas, Ia, q. XIX, a.
5 : « Deus non propter hoc vult hoc (il n’y a pas deux
actes), sed vult hoc esse propter hoc. » Il veut efficacement les
mérites des élus pour leur salut efficacement voulu.
Le principe de prédilection : « nul ne serait meilleur qu’un autre s’il n’était plus aimé par Dieu » fait manifestement abstraction de toute succession temporelle.
[11] Il est clair que le canon du
Concile de Trente : « liberum arbitrium a Deo motum et excitatum potest
dissentire si velit », n’est pas une condamnation de la doctrine de la
grâce de soi efficace ; à la rédaction de ce canon collaborèrent le
thomiste Dominique Soto et plusieurs augustiniens qui admettaient précisément l’efficacité
intrinsèque de la grâce : Celle-ci, loin de violenter notre liberté, l’actualise,
et laisse subsister la puissance de résister mais non pas la
résistance actuelle. C’est ce qu’a dit saint Thomas par exemple Ia
IIae, q. X, a. 4, ad 3um et en beaucoup d’autres
endroits. Nul ne peut être en même temps assis et debout, mais celui qui est
assis a la puissance réelle de se lever, de même celui qui choisit tel bien
particulier a la puissance réelle de le refuser librement. La puissance réelle
est distincte de l’acte, la puissance de résister distincte de la résistance
actuelle.
Dans son récent traité Anthropologia supernaturalis, de Gratia, Turin 1943, p. 199, Mgr P. Parente confond le sens divisé des thomistes avec celui de Calvin. Calvin disait : sous la grâce efficace ne reste pas la puissance ad oppositum, elle ne reparaît qu’ensuite. Mais les thomistes ne disent rien de pareil. - Mgr Parente propose un syncrétisme, position moyenne entre le thomisme et le molinisme ; or il n’y a pas de milieu possible entre ces deux propositions contradictoires : Dieu connaît les futuribles libres aut ante aut non ante decretum suum. Dieu est déterminant ou déterminé, pas de milieu.
[12] Ia,
q. XXIII, a. 3 : « Reprobatio includit voluntatem permittendi
aliquem cadere in culpam (réprobation négative) et inferendi
damnationis poenam pro culpa » (réprobation positive).
[13] On ne peut dire non
plus : Dieu n’est pas cause du péché, et pourtant il le prévoit
infailliblement ; donc il peut prévoir infailliblement l’acte salutaire,
sans en être cause.
Il est clair que rien de positif ne peut exister en dehors de Dieu sans avoir un rapport de causalité ou de dépendance vis-à-vis de lui. Dieu est ainsi cause de tout l’être et de toute la bonté de l’acte bon ; il est cause aussi de l’être de l’acte mauvais, mais non pas du désordre de celui-ci. Ce désordre est seulement permis, et c’est dans son décret permissif que Dieu le connaît.
[14]
BOSSUET, Œuvres complètes, Paris 1845, t. I, p. 644 (opuscule), et index
général de ses œuvres, au mot grâce. - Item La Défense de la
Tradition, l, XI, ch. 19 à 27.
[15] Le Père Norbert del Prado expose bien ces divers degrés de grâce suffisante dans son grand ouvrage De Gratia et Libero arbitrio, Fribourg, 1907, t. II, p. 5 à 23. On voit par ce qui est dit en ces pages que la grâce qui est de soi efficace par rapport à l’acte imparfait, est suffisante par rapport à un acte plus parfait qui doit suivre. Le secours qui porte efficacement à une bonne pensée, est suffisant pour un bon mouvement de volonté ; celui qui produit en nous ce bon mouvement est suffisant par rapport au bon consentement.
[16] Nous avons montré ailleurs, La Prédestination des saints et la grâce, p. 387-389, que les thomistes Gonzalès, Bancel, Guillermin, qui ont accordé le plus possible à la grâce suffisante, ont maintenu ce point de doctrine, qui dans le thomisme est essentiel : saint Thomas dit Ia, q. XIX, a. 4 : « Effectus determinati ab infinita Dei perfectione procedunt secundum determinationem voluntatis et intellectus ipsius. » Voilà le décret divin ; cette terminologie, on le voit, est bien antérieure à Duns Scot, quoi qu’en disent plusieurs aujourd’hui.
[17] La théologie de l’avenir fera-t-elle beaucoup de découvertes en cette question ? Nous cn doutons fort ; ce problème a été examiné depuis des siècles par les plus grands esprits. En tout cas, la théologie de l’avenir devra toujours tenir compte du principe suprême : « Omnia quaecumque voluit Deus, fecit. » (Ps. CXXXIV, 6) - Nihil enim in caelo vel in terra fit, nisi quod ipse Deus propitius facit, aut fieri juste permittit. La cause première du mal est certes en nous ; la déficience provient de la défectibilité ; mais elle ne se produirait pas, sans la permission divine du mal, qui est permis par Dieu pour un bien supérieur, dont lui seul est juge. Dieu reste cause première et fin ultime de tout bien, sans aucune exception. Rien de positif et de bon ne peut exister en dehors de Dieu sans un rapport de causalité ou de dépendance à l’égard de Dieu, autrement les preuves mêmes de son existence (fondées sur ce rapport de causalité) sont compromises. Dieu est très certainement, selon la raison et selon la foi, l’auteur de tout bien sans aucune exception.