Appendice
de l’ouvrage la Synthèse Thomiste
Du P.
Garrigou-Lagrange, O.P.
Dans un livre récent du P.
Henri Bouillard, Conversion et grâce chez saint Thomas d’Aquin,
1944, p. 219, on lit : « Quand l’esprit évolue, une vérité
immuable ne se maintient que grâce à une évolution simultanée et
corrélative de toutes les notions, maintenant entre elles un même rapport. Une
théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse[1] ».
Or dans les pages précédentes
et les suivantes on montre que la théologie de saint Thomas en plusieurs
parties importantes n’est plus actuelle. Par exemple saint Thomas a conçu la
grâce sanctifiante comme une forme (principe radical d’opérations
surnaturelles qui ont pour principe prochain les vertus infuses et les sept
dons) : « Les notions utilisées par saint Thomas sont simplement des
notions aristotéliciennes appliquées à la théologie » (Ibid., p.
213 sq.).
Que s’en suit-il ?
« En renonçant à la Physique aristotélicienne, la pensée moderne a
abandonné les notions, les schèmes, les oppositions dialectiques qui n’avaient
de sens qu’en fonction d’elle » (p. 224). Elle a
donc abandonné la notion de forme.
Comment le lecteur évitera-t-il
de conclure : la théologie de saint Thomas n’étant plus actuelle, est une
théologie fausse.
Mais alors comment les Papes
nous ont-ils si souvent recommandé de suivre la doctrine de saint Thomas ?
Comment l’Église dit-elle dans son Code de droit canonique, can. 1366, n.
2 : « Philosophiae rationalis
ac theologiae studia et alumnorum in his disciplinis institutionem professores omnino pertractent ad Angelici Doctoris rationem, doctrinam, et principia, eaque sancte teneant ».
De plus comment « une
vérité immuable » peut-elle se maintenir, si les deux notions qu’elle
réunit par le verbe être, sont essentiellement changeantes ?
Un rapport immuable ne se
conçoit que s’il y a quelque chose d’immuable dans les deux termes qu’il unit.
Autrement, autant dire qu’un crampon de fer peut immobiliser les flots de la
mer.
Sans doute les deux notions
qui sont unies dans une affirmation immuable sont d’abord confuses puis
distinctes, telles les notions de nature, de personne, de substance,
d’accident, de transsubstantiation, de présence réelle, de péché, de péché
originel, de grâce, etc. Mais si dans ce qu’elles ont de fondamental ces
notions ne sont pas immuables, comment l’affirmation qui les unit par le verbe
être serait-elle immuable ? Comment maintenir que la présence réelle de la
substance du Corps du Christ dans l’Eucharistie requiert la
transsubstantiation, si ces notions sont essentiellement changeantes ?
Comment maintenir que le péché originel en nous dépend d’une faute volontaire
du premier homme, si la notion de péché originel est essentiellement
instable ? Comment maintenir que le jugement particulier après la mort
est irrévocable pour l’éternité, si ces notions sont appelées à changer ?
Et comment enfin maintenir que toutes ces propositions sont immuablement vraies,
si la notion même de vérité doit changer, et s’il faut substituer à la
définition traditionnelle de la vérité (la conformité du jugement au réel extramental et à ses lois immuables) celle proposée ces
dernières années par la philosophie de l’action : la conformité du
jugement avec les exigences de l’action ou de la vie humaine qui évolue
toujours ?
1° Les formules
dogmatiques elles-mêmes gardent-elles leur immutabilité ?
Le P. H. Bouillard, op. cit., p. 221,
répond : l’affirmation qui s’exprime en elles demeure. Mais il ajoute, ibid. :
« On se demandera peut-être s’il est encore possible de considérer comme
contingentes les notions impliquées dans les définitions
conciliaires ? Ne serait-ce pas compromettre le caractère irréformable de
ces définitions ? Le Concile de Trente, sess. 6, cap. 7, can. 10, par
exemple, a employé, dans son enseignement sur la justification la notion de cause
formelle. N’a-t-il pas, par le fait même consacré cet emploi et conféré à
la notion de grâce-forme un caractère
définitif ? Nullement. Il n’était certainement pas dans l’intention
du Concile de canoniser une notion aristotélicienne, ni même une notion
théologique conçue sous l’influence d’Aristote. Il voulait simplement affirmer,
contre les protestants, que la justification est une rénovation intérieure...
Il a utilisé à cette fin des notions communes dans la théologie du temps. Mais
on peut leur en substituer d’autres, sans modifier le sens de son enseignement ».
(C’est nous qui soulignons.)
Sans doute le Concile n’a pas
canonisé la notion aristotélicienne de forme avec toutes ses relations aux
autres notions du système aristotélicien. Mais il l’a approuvée comme une notion
humaine stable, au sens où nous parlons tous de ce qui constitue
formellement une chose (ici la justification)[2]. En
ce sens il parle de la grâce sanctifiante distincte de la grâce actuelle, en
disant qu’elle est un don surnaturel, infus, qui inhère
dans l’âme et par lequel l’homme est formellement justifié (cf. Denzinger, 799, 821). Si les Conciles définissent la foi,
l’espérance, la charité comme des vertus infuses permanentes, leur
principe radical (la grâce habituelle ou sanctifiante) doit être aussi un don
infus permanent, et par suite distincte de la grâce actuelle ou d’une motion
divine transitoire.
Mais comment peut-on
maintenir le sens de cet enseignement du Concile de Trente « la
grâce sanctifiante est la cause formelle de la justification », si
« l’on substitue une autre notion à celle de cause
formelle » ? Je ne dis pas « si l’on substitue un équivalent
verbal », je dis avec le P. H. Bouillard « si l’on substitue une
autre notion ».
Si elle est autre, ce
n’est plus celle de cause formelle : Alors il n’est plus vrai
de dire avec le Concile : « la grâce sanctifiante est la cause formelle de
la justification ». Il faut se contenter de dire : la grâce a été
conçue à l’époque du Concile de Trente comme la cause formelle de la
justification, mais aujourd’hui il faut la concevoir autrement, cette
conception passée n’est plus actuelle et donc elle n’est plus vraie,
car une doctrine qui n’est plus actuelle, a-t-il été dit, est une doctrine
fausse[3].
On répondra : on peut
substituer à la notion de cause formelle, une autre notion équivalente.
Ici on se paie de mots (en insistant d’abord sur une autre et ensuite
sur équivalente), d’autant qu’il ne s’agit pas seulement d’équivalence
verbale, puisque c’est une autre notion. Que devient la notion même de vérité ?[4]
Alors la question très grave
revient toujours : la proposition conciliaire est-elle maintenue comme vraie
per conformitatem cum ente extramentali et legibus ejus immutabilibus, an per conformitatem cum exigentiis vitae humanae quae semper evolvitur ?
On voit le danger de la
nouvelle définition de la vérité, non plus adaequatio
rei et intellectus,
mais conformitas mentis et vitae.
Lorsque M. Blondel en 1906 proposait cette substitution, il n’en avait pas
prévu toutes les conséquences dans le domaine de la foi. Lui-même en sera
peut-être effrayé, ou du moins très inquiet[5]. De
quelle vie s’agit-il en cette définition : « conformitas
mentis et vitae » ? Il s’agit de la vie humaine. Et alors comment
éviter la proposition moderniste : « Veritas
non est immutabilis plusquam
ipse homo, quippe quae cum ipso, in ipso et per ipsum evolvitur » (Denz. 2058). On comprend que Pie X ait dit des
modernistes : « aeternam veritatis notionem pervertunt » (Denz. 2080).
Il est très dangereux de
dire : les notions changent, les affirmations restent ». Si la
notion même de vérité vient à changer, les affirmations ne restent plus vraies
de la même manière, ni selon le même sens. Alors le sens des Conciles
n’est plus maintenu, comme on l’aurait voulu.
Malheureusement la nouvelle
définition de la vérité se répand chez ceux qui oublient ce qu’avait dit Pie
X : « Magistros autem
monemus, ut rite hoc teneant
Aquinatem vel parure deserere, praesertim in
re metaphysica, non
sine magno detrimento esse.
Parvus error in principio, sic verbis ipsius Aquinatis licet uti, est magnus in fine ». (Enc. Pascendi).
A plus forte raison si l’on
fait fi de toute métaphysique, de toute ontologie, et si l’on tend à substituer
à la philosophie de l’être, celle du phénomène ou celle du devenir, ou celle de
l’action.
N’est-ce pas la nouvelle
définition de la vérité qui se trouve sous la nouvelle définition de la
théologie : « La théologie n’est autre qu’une spiritualité ou
expérience religieuse qui a trouvé son expression intellectuelle ». Et
alors que penser d’assertions comme celle-ci : « Si la théologie nous
peut aider à comprendre la spiritualité, la spiritualité à son tour fera, dans
bien des cas, éclater nos cadres théologiques, et nous obligera à concevoir
divers types de théologie... A chaque grande spiritualité a correspondu une
grande théologie ». Cela veut-il dire que deux théologies peuvent être
vraies, même si elles s’opposent contradictoirement sur leurs thèses
capitales ? On répondra non si l’on maintient la définition
traditionnelle de la vérité. On dira oui, si l’on adopte la nouvelle définition
du vrai conçu non pas par rapport à l’être et à ses lois immuables, mais par
rapport à différentes expériences religieuses. Cela nous rapproche
singulièrement du modernisme.
On se rappelle que le Saint-Office condamna le 1er décembre 1924,
douze propositions extraites de la philosophie de l’action, parmi elles il y
avait, n. 5, la nouvelle définition de la vérité : « Veritas non invenitur in ullo actu particulari intellectus in quo haberetur conformitas cum objecto,
ut aiunt scholastici, sed veritas est semper
in fieri, consistitque in
adaequatione progressiva intellectus et vitae, scil. in motu quodam perpetuo,
quo intellectus evolvere et
explicare nititur id quod parit experientia vel exigit actio : ea tamen lege ut in toto progressu nihil unquam ratum fixumque habeatur ». La dernière de ces propositions condamnées
est celle-ci : « Etiam post fidem conceptam, homo non debet quiescere in dogmatibus religionis, eisque fixe et immobiliter adhaerere, sed semper anxius manere progrediendi
ad ulteriorem veritatem, nempe evolvendo in novos sensus, immo et corrigendo id quod credit ».[6]
Plusieurs, sans y prendre
garde, reviennent aujourd’hui à ces erreurs.
Mais alors comment maintenir
que la grâce sanctifiante est essentiellement surnaturelle, gratuite,
nullement due à la nature humaine, ni à la nature angélique ?
Cela est clair pour saint
Thomas, qui sous la lumière de la Révélation admet ce principe : les
facultés, les « habitus » et leurs actes sont spécifiés par leur
objet formel ; or l’objet formel de l’intelligence humaine et celui même
de l’intelligence angélique, sont immensément inférieurs à l’objet propre de
l’intelligence divine : la Déité ou la vie intime de Dieu (cf. Ia, q. XII, a. 4). Mais si l’on néglige toute
métaphysique, pour se contenter d’érudition historique et d’introspection
psychologique, le texte de saint Thomas devient inintelligible[7]. De
ce point de vue qu’est-ce qu’on maintiendra de la doctrine traditionnelle sur la
distinction non pas contingente, mais nécessaire de l’ordre de la grâce
et de celui de la nature ?
A ce sujet dans le livre
récent du P. H. de Lubac, Surnaturel (Études historiques), 1946, p.
264 : à propos de l’impeccabilité probable des anges dans l’ordre
naturel, on lit : « Rien n’annonce chez saint Thomas la distinction
que forgeront plus tard un certain nombre de théologiens thomistes, entre
« Dieu auteur de l’ordre naturel », et « Dieu auteur de l’ordre
surnaturel »... comme si la béatitude naturelle... dans le cas de l’ange
aurait dû résulter d’une activité infaillible, impeccable ». Item,
p. 275.
Saint Thomas distingue au
contraire souvent la fin ultime surnaturelle de la fin ultime naturelle[8], et
pour ce qui est du démon il dit, De malo, q.
XVI, a. 3 : « Peccatum diaboli
non fuit in aliquo quod pertinet
ad ordinem naturalem, sed secundum aliquid
supernaturale ». Item, Ia, q. LXIII, a. 1, ad 3um.
On en arrive ainsi à se
désintéresser complètement des pronuntiata
majora de la doctrine philosophique de saint Thomas, c’est-à-dire des
vingt-quatre thèses thomistes approuvées en 1916 par la Sacrée Congrégation des
Études.
Bien plus, le P. Gaston Fessard S. J. dans Les Études de novembre 1945, p.
269-270, parle du « bienheureux assoupissement que protège le thomisme
canonisé, mais aussi, comme disait Péguy, « enterré », tandis que
vivent les pensées vouées, en son nom, à la contradiction ».
Dans la même revue en avril
1946, il est dit que le néo-thomisme et les décisions de la Commission biblique
sont « un garde-fou, mais non pas une réponse ». Et que propose-t-on
à la place du thomisme, comme si Léon XIII dans l’encyclique Aeterni Patris
s’était trompé, comme si Pie X dans l’encyclique Pascendi,
en renouvelant cette même recommandation, avait fait fausse route ? Et où
va-t-elle aller cette théologie nouvelle avec les maitres
nouveaux dont elle s’inspire ? Où va-t-elle si non dans la voie du
scepticisme, de la fantaisie et de l’hérésie ? Sa Sainteté Pie XII disait
récemment dans un discours publié par l’Osservatore
romano du 19 septembre 1946 : « Plura
dicta sunt, at non satis explorata ratione, « de nova theologia »
quae cum universis semper volventibus rebus, una volsemper itura, numquam perventura. Si talis opinio amplectenda
esse videatur, quid fiet
de numquam immutandis catholicis dogmatibus, quid de fidei ,unitate et stabilitate ? »
2° Application des principes
nouveaux aux doctrines du péché originel et de l’Eucharistie.
On dira certainement que nous
exagérons, mais une erreur même légère sur les notions premières et les
premiers principes a des conséquences incalculables que neé
prévoyaient pas ceux qui se sont ainsi trompés. Les conséquences des vues
nouvelles, dont nous venons de parler doivent donc aller bien au-delà des
prévisions des auteurs que nous avons cités. Ces conséquences, il est difficile
de ne pas les voir en certaines feuilles dactylographiées qui sont
communiquées, (certaines depuis 1934) au clergé, aux séminaristes, aux
intellectuels catholiques ; on y trouve les plus singulières assertions et
négations sur le péché originel et la présence réelle.
Quelquefois avant de proposer
ces nouveautés on prévient le lecteur en lui disant : cela paraît fou au
premier abord, mais cependant, si l’on y regarde de près, ce n’est pas sans
vraisemblance et c’est admis par plusieurs. Les intelligences superficielles
s’y laissent prendre, et la formule : « une doctrine qui n’est
plus actuelle, n’est plus vraie » fait son chemin. Quelques-uns sont
tentés de conclure : « la doctrine de l’éternité des peines de
l’enfer n’est plus actuelle, semble-t-il, et par là même elle n’est plus
vraie ». Il est dit dans l’Évangile qu’un jour la charité de beaucoup se
refroidira et qu’ils seront séduits par l’erreur.
C’est une stricte obligation
de conscience pour les théologiens traditionnels de répondre. Autrement ils
manquent gravement à leur devoir, et ils devront en rendre compte devant Dieu.
Dans les feuilles polycopiées
distribuées en France ces dernières années (au moins depuis 1934, d’après
celles que nous avons en mains) les doctrines les plus fantaisistes et les plus
fausses sont enseignées sur le péché originel.
Dans ces feuilles, l’acte de foi
chrétienne n’est pas conçu comme une adhésion surnaturelle et infaillible
aux vérités révélées propter auctoritatem Dei revelantis,
mais comme une adhésion de l’esprit à une perspective générale de l’univers.
C’est la perception de ce qui est possible et plus probable mais non
démontrable. La foi devient un ensemble d’opinions probables. De ce point de
vue, Adam paraît être non pas un homme individuel d’où descend le genre humain,
mais c’est plutôt une collectivité.
On ne voit plus dès lors
comment maintenir la doctrine révélée du péché originel telle qu’elle est
expliquée par saint Paul, Rom. V, 18 : « Sicut per unius delictum in omnes homines in condemnationem, sic et per unius
justitiam in omnes homines in justificationem vitae.
Sicut enim per inoboedientiam unius peccatores constituti sunt multi, ita per unius oboeditionem justi constituentur multi ».
Tous les Pères et l’Église, interprète autorisée de l’Écriture, dans son
magistère soit ordinaire, soit solennel ont toujours entendu que Adam a été un
homme individuel comme ensuite le Christ et non pas une collectivité[9]. On
nous propose maintenant une probabilité en sens contraire de l’enseignement
des Conciles d’Orange et de Trente (Denz. 175, 789,
791, 793)[10].
De plus l’incarnation du
Verbe, de ce nouveau point de vue, serait un moment de l’évolution universelle.
L’hypothèse dé l’évolution
matérielle du monde est étendue à l’ordre spirituel. Le monde surnaturel est en
évolution vers l’avènement plénier du Christ.
Le péché en tant qu’il
affecte l’âme est quelque chose de spirituel et donc d’intemporel. Par suite
peu importe pour Dieu qu’il ait eu lieu au début de l’histoire de l’humanité ou
au cours des âges.
Le péché originel n’est donc
plus en nous un péché qui dépend d’une faute volontaire du premier homme, mais
il provient des fautes des hommes qui ont influé sur l’humanité.
On en vient ainsi à vouloir
changer non seulement le mode d’exposition de la théologie, mais la nature
même de la théologie, bien plus celle du dogme. Celui-ci n’est plus
considéré du point de vue de la foi infuse à la Révélation divine, interprétée
par l’Église dans ses Conciles. Il n’est plus question des Conciles, mais on se
place ici au point de vue de la biologie complétée par des élucubrations
des plus fantaisistes qui rappellent celles de l’évolutionisme
hégélien, lequel ne conservait plus des dogmes chrétiens que le nom.
En cela on suit les
rationalistes, et l’on fait ce que les ennemis de la foi désirent, on là réduit
à des opinions toujours changeantes qui n’ont plus aucune valeur. Que
reste-t-il de la parole de Dieu donnée au monde pour le salut des âmes ?
Dans ces feuilles intitulées Comment
je crois, on lit, p. 15 : « Si nous voulons, nous autres
chrétiens, conserver au Christ les qualités qui fondent son puvoir
et notre adoration, nous n’avons rien de meilleur ou mêmhe
rien d’autre à faire que d’accepter jusqu’au bout les conceptions les plus
modernes de l’Évolution. Sous la pression combinée de la Science et de la
Philosophie, le Monde s’impose de plus en plus à notre expérience et à notre
pensée comme un système lié d’activités s’élevant graduellement vers la liberté
et la conscience. La seule interprétation satisfaisante de ce processus est de
le regarder comme irréversible et convergent. Ainsi se définit en avant de nous
un Centre cosmique Universel où tout aboutit, où tout se sent, où tout
se commande. Eh bien, c’est en ce pôle physique de l’universelle Évolution
qu’il est nécessaire, à mon avis, de placer et de reconnaître la Plénitude
du Christ... L’Évolution en découvrant un sommet
au monde, rend le Christ possible, tout comme le Christ en donnant un sens au
Monde, rend possible l’Évolution.
J’ai parfaitement conscience
de ce qu’il y a de vertigineux dans cette idée... mais, en imaginant une
pareille merveille, je ne fais rien d’autre chose ,que
de transcrire en termes de réalité physique les expressions juridiques où
l’Église a déposé sa foi... je me suis engagé pour mon compte, sans hésiter,
dans la seule direction où il me semble possible de faire progresser et par
conséquent de sauver ma foi.
Le catholicisme m’avait déçu,
en première apparence, par ses représentations étroites du Monde, et par son
incompréhension du rôle de la Matière. Maintenant je reconnais qu’à la suite du
Dieu incarné qu’il me révèle je ne puis être sauvé qu’en faisant corps avec
l’univers. Et ce sont du même coup mes aspirations « panthéistes »
les plus profondes qui se trouvent satisfaites, rassurées, guidées. Le Monde
autour de moi, devient divin...
Une convergence générale
des religions vers un Christ-universel, qui, au
fond, les satisfait toutes : telle me paraît être la seule conversion
possible au Monde et la seule forme imaginable pour une Religion de l’avenir[11] ».
Ainsi le monde matériel aurait
évolué vers l’esprit, et le monde de l’esprit évoluerait naturellement pour
ainsi dire vers l’ordre surnaturel et vers la plénitude du Christ. Ainsi
l’Incarnation du Verbe, le corps mystique, le Christ universel seraient des
moments de l’Évolution, et de ce point de vue d’un progrès constant dès
l’origine, il ne semble pas qu’il y ait eu une chute au début de l’histoire de
l’humanité, mais un progrès constant du bien qui triomphe du mal selon les
lois mêmes de l’évolution. Le péché originel serait en nous la suite des fautes
des hommes qui ont exercé une influence funeste sur l’humanité.
Voilà ce qui reste des dogmes
chrétiens dans cette théorie qui s’éloigne de notre Credo dans la mesure où
elle se rapproche de l’évolutionisme hégélien.
Dans cet exposé il est
dit : « Je me suis engagé dans la seule direction où il me semble
possible de faire progresser et par conséquent de sauver ma foi ».
C’est donc que la foi elle-même n’est sauve que si elle progresse, et
elle change tellement qu’on ne reconnaît plus la foi des Apôtres, celle des
Pères et des Conciles. C’est une manière d’appliquer le principe de la
théologie nouvelle : « une doctrine qui n’est plus actuelle n’est
plus vraie » et pour certains il suffit qu’elle ne soit plus actuelle en
certains milieux. Dès lors la vérité est toujours in fieri,
jamais immuable. Elle est la conformité du jugement, non pas avec l’être et ses
lois nécessaires, mais avec la vie qui évolue toujours. On voit jusqu’où conduisent
les propositions condamnées par le Saint-Office 1er
décembre 1924, et que nous avons citées plus haut : « Nulla propositio abstracta potest haberi ut immutabiliter vera ». « Etiam post fidem conceptam, homo non debet quiescere in dogmatibus religionis, eisque fixe et immobiliter adhaerere, sed semper anxius manere progrediendi
ad ulteriorem veritatem, nempe evolvendo in novos sensus, immo
et corrigendo id quod credit ».
Cf. Monitore ecclesiastico,
925, p. 194.
Nous trouvons un autre
exemple de semblable déviation en des feuilles dactylographiées sur la Présence
réelle, qui circulent depuis quelques mois dans le clergé. Il y est dit que le
vrai problème de la présence réelle n’a pas été jusqu’ici bien posé :
« On a dit pour répondre à toutes les difficultés qu’on s’est
forgées : le Christ est présent à la manière d’une substance...
Cette explication passe à côté du vrai problème. Ajoutons que dans sa clarté
trompeuse elle supprime le mystère religieux. A vrai dire, il n’y a plus là un
mystère, il n’y a plus là qu’un prodige ».
C’est donc saint Thomas qui
n’a pas su poser le problème de la Présence réelle, et sa solution : praesentia corporis Christi per modum substantiae serait
illusoire ; sa clarté est une clarté trompeuse.
On nous avertit que
l’explication nouvelle qu’on propose « implique évidemment qu’on substitue
comme méthode de réflexion la méthode cartésienne et spinosiste à la méthode
scolastique ».
Un peu plus loin on
lit : au sujet de la transsubstantiation « ce mot n’est pas
sans inconvénient, pas plus que celui de péché originel. Il répond à la manière
dont les scolastiques conçoivent cette transfoimation
et leur conception est inadmissible ».
Ici on ne s’éloigne plus
seulement de saint Thomas, mais du Concile de Trente, sess. XIII, cap. 4, et
can. 2 (Denz. 877 ; 884), car il a défini la transsubstantiation
comme vérité de foi, et il a même dit : « quam
quidem conversionem catholica Ecclesia aptissime transsubstantiationem appellat ». Aujourd’hui ces nouveaux théologiens
disent : « ce mot n’est pas sans inconvénient,... il répond à une conception
inadmissible ».
« Dans les perspectives
scolastiques où la réalité de la chose est « la substance », la chose
ne pourra changer réellement que si la substance change... par la
transsubstantiation. Dans nos perspectives actuelles... lorsqu’en vertu de
l’offrande qui en a été faite selon un rite déterminé par le Christ le pain
et le vin sont devenus le symbole efficace du sacrifice du Christ, et par
conséquent de sa présence spirituelle, leur être religieux a changé »,
non pas leur substance[12]. Et
l’on ajoute : « C’est là ce que nous pouvons désigner par la
transsubstantiation ».
Mais il est clair que ce
n’est plus la transsubstantiation définie par le Concile de Trente, « conversio totius substantiae panis in Corpus et totius substantiae vini in Sanguinem, manentibus duntaxat speciebus panis et vini » (Denz. 884). Il est
évident que le sens du Concile n’est pas maintenu par l’introduction de ces
notions nouvelles. Le pain et le vin sont devenus seulement « le symbole
efficace de la présence spirituelle du Christ ».
Cela nous rapproche
singulièrement de la position moderniste qui n’affirme pas la présence réelle
du Corps du Christ dans l’Eucharistie, mais qui dit seulement au point de vue
pratique et religieux : comporte toi à l’égard de l’Eucharistie comme à l’égard
de l’humanité du Christ.
Dans les mêmes feuilles on
entend de façon semblable le mystère de l’Incarnation « Bien que le Christ
soit vraiment Dieu, on ne peut pas dire que par lui il y avait une présence de
Dieu sur la terre
de Judée... Dieu n’était pas plus présent en Palestine qu’ailleurs. Le signe
efficace de cette présence divine s’est manifesté en Palestine au premier
siècle de notre ère, c’est tout ce que l’on peut dire »[13].
On ajoute enfin :
« le problème de la causalité des sacrements est un faux problème, né
d’une fausse manière de poser la question ».
Nous ne pensons pas que les
écrivains dont nous venons de parler abandonnent la doctrine de saint
Thomas ; ils n’y ont jamais adhéré ne l’ayant jamais bien comprise. C’est
douloureux et inquiétant.
Avec cette manière
d’enseigner comment ne pas former des sceptiques ? Car on ne propose rien
de ferme pour remplacer la doctrine de saint Thomas. De plus on prétend être
soumis aux directions de l’Église, mais en quoi consiste cette soumission ?
Un professeur de théologie
nous éerit : « C’est en effet sur la notion
même de vérité que porte le débat, et, sans bien s’en rendre compte, on revient
vers le modernisme dans la pensée comme dans l’action. Les écrits dont vous me
parlez sont très lus en France. Ils exercent une grosse influence, sur les
esprits moyens il est vrai : les gens sérieux n’accrochent pas. Il faut
écrire pour ceux qui ont le sincère désir d’être éclairés ».
Au dire de certains, l’Église
n’aurait reconnu l’autorité de saint Thomas que dans le domaine de la
théologie, non pas directement dans celui de la philosophie. Au contraire
l’encyclique Aeterni patris
de Léon XIII parle surtout de la philosophie de saint Thomas. De même les
vingt-quatre thèses thomistes proposées en 1916 par la Sainte Congrégation des
Études sont d’ordre philosophique et si ces pronunciata
majora de saint Thomas n’ont pas de certitude, que peut valoir sa théologie
qui constamment y a recours ? Enfin, nous l’avons déjà rappelé, Pie X a
écrit : « Magistros autera
monemus, ut rite hoc teneant
Aquinatem vel parum deserere praesertim in re metaphysica non sine magno detrimento esse. Parvus error in principio magnus est in fine ».
D’où viennent ces
tendances ? Un bon juge m’écrit : « On recueille les fruits de
la fréquentation sans précautions des cours universitaires. On veut fréquenter
les maîtres de la pensée moderne pour les convertir et l’on se laisse convertir
par eux. On accepte peu à peu leurs idées, leurs méthodes, leur dédain de la
scolastique, leur historicisme, leur idéalisme et toutes leurs erreurs. Si
cette fréquentation est utile pour des esprits déjà formés, elle est sûrement
périlleuse pour les autres ».
Où va la nouvelle
théologie ? Elle revient au modernisme. Parce qu’elle a accepté la
proposition qui lui était faite : celle de substituer à la définition
traditionnelle de la vérité: adaequatio rei et intellectus, comme si
elle était chimérique, la définition subjective : adaequatio
realis mentis et vitae. Ceci est dit plus explicitement
dans la proposition déjà citée, extraite de la philosophie de l’action, et
condamnée par le Saint-Office le 1er
décembre 1924 : « Veritas non invenitur in ullo actu particulari intellectus in quo haberetur conformitas
cum objecto ut aiunt scholastici, sed veritas est semper in fieri,
consistitque in adaequatione
progressiva intellectus et
vitae, scil. in motu quodam perpetuo, quo intellectus evolvere et explicare nititur id quod parit experientia vel exigit actio : ea tamen lege ut in toto progressu nihil unquam ratum fixumque habeatur » (Monitore
ecclesiastico, 1925, t. I, p. 194).
La vérité n’est plus la
conformité du jugement avec le réel extramental et
ses lois immuables, mais la conformité du jugement avec les exigences de
l’action et de la vie humaine qui évolue toujours. A la philosophie de l’être
ou ontologie se substitue la philosophie de l’action qui définit la vérité en
fonction non plus de l’être mais de l’action.
On revient ainsi à la
position moderniste : « Veritas non est immutabilis plus quam ipse homo, quippe quae cum ipso, in ipso et per ipsum evolvitur » (Denz., 2058). Aussi Pie X disait-il des modernistes « aeternam
veritatis notionem pervertunt » (Denz.,
2080).
C’est ce qu’avait prévu notre
maître le Père M. B. Schwalm dans ses articles de la Revue
thomiste, 1896, p. 36 ss., 413 ; 1897, p. 62, 239, 627 ; 1898, p. 578, sur
la philosophie de l’action, le dogmatisme moral du P. Laberthonnière, sur la
Crise de l’apologétique contemporaine, les illusions de l’idéalisme et leurs
dangers pour la foi.
Mais plusieurs ont pensé que
le Père Schwalm avait exagéré, ils ont peu à peu
donné droit de cité à la nouvelle définition de la vérité, et ils ont plus ou
moins cessé de défendre la définition traditionnelle du vrai : la
conformité du jugement avec l’être extramental et ses
lois immuables de non contradiction, de causalité, etc. Pour eux, le vrai
n’est plus ce qui est, mais ce qui devient et change toujours.
Or cesser de défendre la
définition traditionnelle de la vérité, laisser dire qu’elle est chimérique,
qu’il faut lui en substituer une autre vitaliste et évolutioniste,
cela conduit au relativisme complet, et c’est une très grave erreur.
De plus, et l’on n’y
réfléchit pas, cela conduit à dire ce que les ennemis de l’Église veulent nous
entendre dire. Quand on lit leurs ouvrages récents, on voit qu’ils en éprouvent
un vrai contentement, et qu’ils proposent eux-mêmes des interprétations de nos
dogmes, où il est question du péché originel, du mal cosmique, de
l’incarnation, de la rédemption, de l’eucharistie, de la réintégration
universelle finale, du Christ cosmique, de la convergence de toutes les
religions vers un centre cosmique universel[14].
On comprend dès lors que le
Saint Père dans le discours récent rapporté par l’Osservatore
romano du 19 septembre 1946, ait dit en parlant de la « théologie
nouvelle » : « Si talis opinio, amplectenda esse videatur, quid fiet de numquam immutandis catholicis dogmatibus, quid de fidei unitate et stabilitate ? »
Par ailleurs, comme la Providence ne permet le mal que pour
un bien supérieur et comme on voit chez beaucoup une excellente réaction contre
les erreurs que nous venons de souligner, on peut espérer que ces déviations
seront l’occasion d’un vrai renouveau doctrinal, par une étude approfondie des
œuvres de saint Thomas, dont la valeur apparaît de plus en plus, lorsqu’on la
compare au désarroi intellectuel d’aujourd’hui[15].
[1] C’est nous qui soulignons.
[2] Nous
avons expliqué cela plus longuement dans le Sens commun, la philosophie de
l’être et les formules dogmatiques, 4e éd. 1936, p. 362 ss.
[3] Du reste il est défini que les vertus infuses (surtout les vertus théologales), qui dérivent de la grâce habituelle, sont des qualités, principes permanents d’opérations surnaturelles et méritoires ; il faut donc que la grâce habituelle ou sanctifiante (par laquelle nous sommes en état de grâce), dont ces vertus procèdent comme de leur racine, soit elle-même une qualité infuse permanente et non pas une motion comme la grâce actuelle. Or c’est bien avant saint Thomas qu’on a conçu la foi, l’espérance et la charité comme des vertus infuses. Quoi de plus clair ? Pourquoi perdre son temps sous prétexte de faire avancer les questions, à mettre en doute les vérités les plus certaines et fondamentales ? C’est un indice du désarroi intellectuel de notre temps.
[4] M. MAURICE BLONDEL, nous
l’avons vu, écrivait dans les Annales de Philosophie chrétienne, 15 juin
1906, p. 235 : « A l’abstraite et chimérique adaequatio
rei et intellectus se
substitue la recherche méthodique de ce droit, l’adaequatio
realis mentis et vitae ». Ce n’est pas sans
une grande responsabilité qu’on appelle chimérique la définition
traditionnelle de la vérité admise depuis des siècles dans l’Église, et qu’on
parle de lui en substituer une autre, dans tous les domaines, y compris
celui de la foi théologale.
Est-ce que les derniers ouvrages de M. Blondel corrigent cette déviation ? Nous avons vu qu’on ne peut l’affirmer. Il dit encore l’Être et les êtres, 1935, p. 415 : « Aucune évidence intellectuelle même celle des principes absolus de soi et possédant une nécessaire valeur ontologique, ne s’impose à nous avec une certitude spontanément et infailliblement contraignante ». Pour admettre la valeur ontologique de ces principes, il faut une option libre. Avant cette option leur valeur ontologique n’est donc que probable. Mais il faut les admettre selon des exigences de l’action secundum conformitatem mentis et vitae. Il ne peut en être autrement si l’on substitue à la philosophie de l’être ou ontologie, la philosophie de l’action. Alors la vérité est définie en fonction non plus de l’être, mais de l’action. Tout est changé. Une erreur sur la notion première de vérité entraîne une erreur sur tout le reste. Voir aussi dans La Pensée de M. Blondel (1934), t. I, p. 39, 130-136, 347, 355 ; t. II, p. 65 ss, op, 96-196.
[5] Un autre théologien, que nous citerons plus loin, nous invite à dire qu’à l’époque du Concile de Trente on concevait la transsubstantiation comme le changement, la conversion de la substance du pain en celle du Corps du Christ, mais qu’aujourd’hui il convient de concevoir la transsubstantiation, sans ce changement de substance, mais en concevant que la substance du pain, qui reste, devient le signe-efficace du Corps du Christ. Et l’on prétend encore conserver le sens du Concile !
[6] Ces propositions condamnées se trouvent dans le Monitore ecclesiastico, 1925, p. 194 ; dans la Documentation catholique, 1925, p. 771 ss. et dans les Praelectiones Theologicae naturalis du P. Descops, 1932, t. I, p. 150, t. II, p. 287 ss.
[7] Le P. H. BOUILLARD, op. cit., p. 169 ss, arrivé au cœur de son sujet dit par exemple que saint Thomas Ia IIae, q. CXIII, a. 8,ad 1um à propos de la disposition immédiate à la justification, « ne fait plus appel à la causalité réciproque » comme dans ses ouvrages précédents. Il est clair au contraire pour tout thomiste que c’est d’elle que parle saint Thomas et c’est ce qui éclaire toute la question. Du reste, et c’est élémentaire, la causalité réciproque se vérifie toujours quand les quatre causes interviennent, c’est-à-dire en tofft devenir. Ici il est dit : « Ex parte Dei justificantis, ordine naturae prior est gratiae infusio quam culpae remissio. Sed si sumantur ea quae sunt ex parte hominis justificati prius est liberatio a culpa quant consecutio gratiae justificantis ». Tout étudiant en théologie, qui a entendu expliquer le traité de la grâce de saint Thomas article par article, considère que c’est là une vérité qu’il n’est pas permis d’ignorer.
[8] Cf. Ia,
q. XXIII, a. 1 : « Finis ad quem res
creatae ordinantur a Deo
est duplex. Unus, qui excedit proportionem naturae creatae et facultatem, et hic finis est vita
aeterna, quae in divina visione consistit : quae est supra naturam cujuslibet creaturae, ut supra habitum est Ia, q. XII, a. 4. Alius
autem finis est naturae creatae proportionatus, quem scil. res
creata potest attingere sec. virtutem
suae naturae ». Item Ia IIae, q.
LXII, a. 1 : « Est autem duplex hominis beatitudo, sive felicitas, ut supra dictum est, q. III, a. 2
ad 4um ;
q. V, a. 5. Una quidem proportionata humanae naturae, ad quam scil. homo pervenire
potest per principia suae naturae. Alia autem
est beatitudo naturam hominis excedens.
Item De veritate, q. XIV, a. 2 : « Est autem duplex hominis bonum ultimum. Quorum unum est proportionatum naturae... haec est felicitas de qua philosophi locuti sunt... Aliud est bonum naturae humanae proportionem excedens ». Si l’on n’admet plus la distinction classique entre l’ordre de la nature et celui de la grâce, on dira que la grâce est l’achèvement normal et obligé de la nature, et l’octroi d’une telle faveur n’en demeure pas moins, dit-on, gratuit, comme la création et tout ce qui la suit, car la création n’était nullement nécessaire. A quoi le Père Descoqs S. J. dans son petit livre Autour de la crise du Transformisme, 2e éd. 1944, p. 84, répond très justement : « Cette explication nous semble en opposition manifeste avec les données les plus certaines de l’enseignement catholique. Aussi bien suppose-t-elle une conception évidemment erronée de la grâce. La création n’est nullement une grâce au sens théologique du mot, la grâce ne trouvant place que présupposée la nature... Dans une telle perspective, l’ordre surnaturel disparaît ».
[9] Cf. L’Épître aux Romains du Père M. J. LAGRANGE O. P., 3e éd. Commentaire du chap. V.
[10] Les difficultés du côté des
sciences positives et de la préhistoire sont exposées, dans l’article Polygénisme
du Dict. de théol. cath. Les auteurs de
cet article, A. et J. Bouyssonie distinguent bien,
c. 2536, le domaine de la philosophie, « où le naturaliste, en tant que
tel, est incompétent. » On aurait désiré que, dans cet article, la
question fut traitée aux trois points de vue des sciences positives, de la
philosophie et de la théologie, en particulier par rapport au dogme du péché
originel.
Selon plusieurs théologiens, l’hypothèse d’après
laquelle il y a eu sur terre des hommes, dont la race était éteinte avant
l’existence d’Adam, ne serait pas contraire à la foi. Mais selon l’Écriture le
genre humain qui est à la surface de la terre dérive d’Adam, Gen., III, 5... 20 ; Sap.
X, 1 ; Rom., V, 12, 18, 19 ; Act.
Ap. XVII,
26.
De plus au point de vue philosophique il a fallu une
intervention libre de Dieu pour créer l’âme humaine, et même pour disposer le
corps à la recevoir. Un engendrant de nature inférieure ne peut produire cette disposition
supérieure à son espèce ; le plus sortirait du moins, contrairement au
principe de causalité.
Enfin, comme il est dit dans l’article cité, col. 2535, « pour les mutationistes (d’aujourd’hui) l’espèce nouvelle prend naissance dans un germe unique. L’espèce est inaugurée par un individu exceptionnel ».
[11] Les soulignements sont de
nous. On trouve des idées presque aussi fantaisistes dans un article du P.
TEILHARD DE CHARDIN, Vie et planètes, paru dans les Études, de
mai 1946, surtout p. 158-160, et 168. - Voir aussi Cahiers du Monde nouveau,
août 1946 : Un grand Événement qui se dessine : la Planétisation humaine, du même auteur.
On a cité récemment un texte du même écrivain,
extrait des Études 1921, t. II, p. 543, où il est parlé de
« l’impossibilité où est notre esprit de concevoir, dans l’ordre des
phénomènes, un début absolu ». - A quoi MM. Salet
et Lafont ont justement répondu dans L’Évolution regressive, p.
47 : « La création n’estelle pas un
début absolu ? » Or la foi nous dit que Dieu crée quotidiennement des
âmes de petits enfants, et qu’à l’origine il a créé l’âme spirituelle du
premier homme. Du reste le miracle lui aussi est un commencement absolu qui ne
répugne en rien à la raison.
Cf. sur ce point P. DESCOQS S. J., Autour de la
crise du transformisme, 2e éd. 1944, p. 85.
Enfin comme le remarque le
même P. DESCOQS, ibid., p. 2 et 7, ce n’est plus le moment pour les
théologiens de tant parler de l’évolutionisme et du
transformisme alors que les meilleurs savants écrivent comme P. Lemoine,
professeur au Museum : « L’évolution est
une sorte de dogme auquel ses prêtres ne croient plus, mais qu’ils maintiennent
pour leur peuple. Cela il faut avoir le courage de le dire pour que les hommes
de la génération future orientent leurs recherches d’une autre façon ».
Cf. Conclusion du t. V de l’Encyclopédie Française (1937). Le Dr. H. Rouvière, prof. à la Faculté de médecine de Paris, membre
de l’Académie de Médecine, écrit aussi dans Anatomie philosophique, La
finalité dans l’Évolution, p. 37 : « Il s’est produit un
véritable effondrement dans la doctrine transformiste... La plupart des
biologistes se sont éloignés d’elle parce que les défenseurs du transformisme
n’ont jamais apporté la moindre preuve à l’appui de leur théorie et que tout ce
que l’on sait de l’évolution plaide contre elle ».
[12] On nous dit au même endroit
: « Dans les perspectives scolastiques la notion de chose-signe
s’est perdue. Dans un univers aux perspectives augustiniennes, où une chose
matérielle est non seulement elle-même, mais davantage un signe des réalités
spirituelles, on peut concevoir qu’une chose, étant de par la volonté de Dieu
le signe d’autre chose que ce qu’elle était par nature, soit devenue elle-même autre
sans que dans son apparence elle ait changé. »
Dans les perspectives
scolastiques la notion de chose-signe ne s’est
pas perdue du tout. Saint Thomas dit, Ia,
q. I, a. 10 : « Auctor S. Scripturae est Deus, in cujus potestate est, ut non solum voces ad significandum accommodet (quod etiam homo facere potest) sed etiam res
ipsas ». Ainsi Isaac qui s’aprête
à être immolé est la figure du Christ, et la manne est une figure de
l’Eucharistie. Saint Thomas le note en parlant de ce sacrement. Mais par la
consécration eucharistique le pain ne devient pas seulement le signe du Corps
de Christ, et le vin le signe de son sang, comme l’ont pensé les sacramentaires
protestants, cf. D. T. C. art. Sacramentaire (controverse) ; mais comme il
est formellement défini au Concile de Trente, la substance de pain est convertie
en celle du Corps du Christ qui est rendu présent per
modum substantiae sous
les espèces du pain. Et ce n’est pas seulement là la manière dont les
théologiens de l’époque du Concile concevaient la consécration. C’est la vérité
immuable définie par l’Église.
[13] Saint Thomas avait nettement distingué trois présences de Dieu : 1° la présence générale de Dieu en toutes les créatures, qu’il conserve dans l’existence (Ia, q. VIII, a. 1) ; 2° la présence spéciale de Dieu dans les justes par la grâce, il est en eux comme dans un temple à titre d’objet quasi-expérimentalement connaissable, Ia, q. XLIII, a. 3 ; 3° la présence du Verbe en l’humanité de Jésus par l’union hypostatique. Et alors il est certain qu’après l’incarnation Dieu était plus présent en la terre de Judée qu’ailleurs. Mais quand on pense que saint Thomas n’a même pas su poser ces problèmes, on se lance dans toutes les aventures, et on revient au modernisme avec la désinvolture que l’on constate en chacune de ces pages.
[14] Des
auteurs comme Téder et Papus,
dans leur exposé de la doctrine martiniste, enseignent un panthéisme
mystique et un néo-gnosticisme selon lequel tous les êtres sortent de Dieu par
émanation (il y a ainsi une chute, un mal cosmique, un péché originel sui
generis), et tous aspirent à se réintégrer dans la divinité, et tous
y parviendront. Il est question en plusieurs ouvrages occultistes récents du Christ
moderne, de sa plénitude de lumière astrale, dans un sens qui n’est
plus du tout celui de l’église et
qui en est même la contrefaçon blasphématoire, car c’est toujours la négation
panthéistique du vrai surnaturel, et souvent même la négation de la distinction
du bien moral et du mal moral, pour ne laisser subsister que celle du bien
délectable ou utile et du mal cosmique ou physique, qui, avec la
réintégration de tous sans exception, disparaîtra.
[15] Certes nous admettons que la
véritable expérience mystique, qui procède dans le juste des dons du Saint-Esprit, surtout du don de sagesse, confirme la foi,
car elle nous montre que les mystères révélés correspondent à nos aspirations
les plus profondes et en suscitent de plus élevées. Il y a là, nous le reconnaissons,
une vérité de vie, une conformité de l’esprit avec la vie de l’homme de
bonne volonté, et une paix qui est un signe de vérité. Mais cette
expérience mystique suppose la foi infuse et l’acte de foi suppose
lui-même l’évidente crédibilité des mystères révélés.
De même, comme le dit le Concile du Vatican, nous pouvons
avoir, par la lumière naturelle de la raison, la certitude de l’existence de
Dieu auteur de la nature. Seulement, pour cela, il faut que les principes
de ces preuves, en particulier celui de causalité, soient vrais per conformitatem ad ens extramentale, et qu’ils
soient certains d’une certitude objectivement suffisante (antérieure à l’option
libre de l’homme de bonne volonté) et non pas seulement d’une certitude
subjectivement suffisante comme celle de la preuve kantienne de l’existence
de Dieu.
Enfin la vérité pratique de
la prudence per conformitatem
ad intentionem rectam,
suppose que notre intention est vraiment droite par rapport à la fin
ultime de l’homme, et le jugement sur la fin de l’homme doit être vrai secundum mentis conformitatem ad realitatem extramentalem. Cf. Ia
IIae, q. XIX, a. 3, ad 2um.