Contribution à la Théologie des œuvres
par l'abbé V.-A. BERTO.
La thèse du livre fameux de dom Chautard O.C.R.
« l’âme de tout apostolat », c’est que tout apostolat,
c’est-à-dire tout effort pour procurer l’extension du règne de Dieu, a pour
« âme », c’est-à-dire pour principe et condition de fécondité, la vie
intérieure de celui-là même qui accomplit cet effort, c’est-à-dire son union à
Dieu par la sainteté.
Cette thèse se résume en des formules vives, aiguës,
que dom Chautard n’a pas toutes inventées, mais dont il s’est emparé pour les
faire siennes et y couler sa pensée vigoureuse, presque implacable : fortissimum
genus cenobitarum, dit saint Benoît ; dom Chautard était bien de la
race, et racé jusqu’aux ongles.
L’une des plus connues de ces formules est qu’
« il ne faut pas quitter le Dieu des œuvres pour les œuvres de
Dieu ».
Ce qui semble assez évident ! Des « œuvres
de Dieu » pour lesquelles il faudrait quitter le « Dieu des
œuvres » ne seraient certainement pas des « œuvres de Dieu ».
Mais inversement, si les « œuvres de Dieu » sont vraiment telles, nul
danger qu’en s’y adonnant on vienne à quitter le « Dieu des œuvres ».
En sorte que les formules les mieux frappées ne sont pas toujours les plus
décisives, et celle-ci laisse entier le problème, aussi longtemps du moins qu’on
ne s’est pas expliqué sur ce que c’est que « les œuvres de Dieu ».
Déjà le P. Clérissac O.P., il y a quarante ans, s’adressant à des religieux de son Ordre, leur disait : « Nous ne sommes pas faits pour tout genre d’apostolat, ou plus exactement pour tout ce qui porte aujourd’hui cette étiquette ». Il sentait donc la nécessité de distinguer entre « l’étiquette » et, si l’on peut s’exprimer ainsi, la marchandise, entre le nom et la chose.
En réalité, la question est très complexe, plus
complexe même, semble-t-il, que ne le pensait dom Chautard. Celui-ci, plus
grand religieux que théologien consommé, paraît avoir pressenti les confusions
à éviter, les distinctions à établir, plutôt qu’il ne les a expressément
déterminées. S’il y a dans son livre, d’ailleurs si bienfaisant, nous ne disons
pas quelque faiblesse, mais peut-être quelque chose d’incomplet, c’est ici.
*
* *
La sainteté personnelle, « subjective »,
comme on dirait à présent, de l’apôtre, est-elle à ce point nécessaire que rien
absolument ne se puisse faire de valable sans elle, à ce point suffisante que
n’importe quoi devienne valable par elle ? N’y a-t-il pas lieu de faire
entrer en compte plus que ne l’a fait dom Chautard, la valeur
« objective » des œuvres ? Les sacrements sont saints et sanctifiants,
même administrés par un pécheur. Est-ce que certaines œuvres ne seraient pas
aussi saintes par elles-mêmes pour ainsi dire, et sanctifiantes, indépendamment
de la qualité de l’ouvrier ? Et comme, dans le cas présent, il y aurait
des degrés, n’y aurait-il pas une sorte d’échelle de sainteté dans les
œuvres ? Sous la commune « étiquette » d’apostolat, comme
disait le P. Clérissac, il est probable que l’on aura rangé des activités
dépourvues de toute utilité véritable pour le règne de Dieu ; mais il est
encore plus probable que l’on a dû ranger des activités dont la relation au
règne de Dieu, plus ou moins proche, est néanmoins toujours réelle. Il faut
voir cela de plus près.
Qu’est-ce que l’apostolat ? Qu’est-ce que ces
« œuvres de Dieu » dont la somme est l’apostolat ? Au premier
regard, c’est un chaos : une école, une société sportive, un dispensaire,
un orphéon, une manécanterie, un théâtre, tout cela et cent autres choses, ce
sont « des œuvres ». Il saute aux yeux que tout cela ne peut au
même titre être déclaré « apostolat ». Il faut trouver un système
de mesure qui permette d’ordonner ce pêle-mêle, d’établir une référence à un
« premier analogué », à une sorte d’idée-archétype de l’apostolat.
Et aussitôt surgit l’abrupte interrogation de
Foch : « Avant tout, de quoi s’agit-il ? »
Autant de conceptions de l’apostolat, autant de
réponses, et il y en a, des conceptions de l’apostolat ! Mais elles ne se
valent pas toutes, et il n’est pas si difficile d’écarter les mauvaises pour
retenir la meilleure.
La meilleure, c’est la plus évangélique, et la plus
ecclésiastique, c’est tout un. La conduite ici-bas du Verbe fait chair, la
conduite de l’Eglise, voilà le « princeps analogatum », et
même le « princeps analogans » de l’apostolat. L’idée que
Jésus et son Eglise se font de l’apostolat est l’idée vraie de l’apostolat.
Cette idée est merveilleusement simple. L’apostolat c’est de sauver et de
sanctifier. L’accession à la grâce et la persévérance dans la grâce, voilà le
salut ; la croissance illimitée dans la grâce, voilà la sainteté.
Il ne suit pas de là que l’on puisse aussitôt
diviser les « œuvres » en deux grandes catégories : les œuvres
de salut et les œuvres de sanctification. D’abord la continuité du salut et de
la sainteté ne permet pas une division trop tranchée, une certaine intention de
sainteté étant condition de salut. Ensuite il n’y a pas d’œuvre qui assure le
salut ni la sainteté de ses membres, si elle ne leur donne le souci véritable
et vivant du salut et de la sanctification du prochain. Les œuvres dites de
piété n’échappent pas à cette loi, à laquelle sont soumis même les Ordres
religieux contemplatifs. La vertu de charité, qui est le plus hautement contemplative,
étant reine des théologales, est unique, et ne se dédouble pas pour avoir un
double objet, Dieu et le prochain : ces deux objets ne sont pas
coordonnés, mais subordonnés. Partout, dans l’Eglise on récite le Pater noster,
et la simple profession baptismale inclut l’apostolat de la prière et de
l’assistance spirituelle au prochain dans les occasions.
L’Eglise n’en demande pas davantage au baptisé qui
n’est que baptisé, c’està-dire qui n’est encore qu’un enfant porté dans les
bras maternels, qui n’a point caractère d’adulte dans le Christ, ni par
conséquent charge d’adulte, ni par conséquent grâce d’adulte. Qu’il profite
bien du lait, c’est là son affaire, et qu’il se laisse modeler en concitoyen
des saints.
Telles ou telles œuvres ont pu laisser un peu trop
dans l’ombre ce point assuré de théologie sacramentaire : c’est la raison
de beaucoup d’échecs. Où il n’y a pas de puissance (naturelle ou surnaturelle)
proportionnée, il n’y aura jamais d’acte vraiment spontané et vital, mais
seulement un « plaquage » artificiel, toujours instable, toujours à
recommencer. On aura beau faire, jamais on ne tirera des baptisés une activité
de confirmés. On aura beau dire aussi que la nature ni la distinction des
caractères ne sont objets dogmatiques, que les théologiens se sont donné
carrière là-dessus, et que « l’Evangile est bien moins compliqué que
ça ». A votre aise, mais ne vous plaignez pas d’échouer. Qu’il vous plaise
ou non, rien ne réussit dans l’Eglise que ce qui est théologique[1].
Du reste, la plupart de nos œuvres s’adressent à des
confirmés, ou la plupart de leurs membres sont des confirmés. La Confirmation
imprime caractère d’adulte, lequel emporte charge d’adulte, laquelle postule
grâce d’adulte.
Aux adultes les tâches civiques, dans la cité sainte
comme dans la cité temporelle. Ils sont « soldats » dit le vieux
catéchisme et « soldat », quoique peu gracieux, vaut bien
« militant » qui, supportable comme adjectif - un chrétien militant,
l’Eglise militante - fait hurler le goût quand il est pris substantivement.
Soldats donc, et soldats toujours sous l’armure dont saint Paul a compté les pièces,
soldats toujours en guerre, puisque « la Jérusalem d’en haut qui est notre
mère » est à la fois « bienheureuse vision de paix » et royaume
de celui qui n’est pas « venu apporter la paix, mais le glaive »,
étant pour toujours le signe de contradiction par rapport auquel se partagent
les pensées des cœurs. A cette armée la défense et la conquête, non plus de
manière occasionnelle et par une sorte de dépassement exceptionnel du Baptême,
mais par office et désignation publique, en vertu de la Confirmation.
Ajoutons que l’ordre de cette armée requiert des
ordonnateurs, autrement dit des chefs, et que le sacrement qui les fournit est
précisément le sacrement de l’Ordre, troisième (mais premier en excellence) des
Sacrements majeurs, après le sacrement suprême qui est l’Eucharistie, avant les
deux Sacrements mineurs de Pénitence et d’Extrême-Onction, et avant le
Sacrement minime[2] qui est le
Mariage, satellite du Baptême sur la sphère vraiment céleste des Sacrements.



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On voit dans quel sens il est vrai que la Confirmation est « le sacrement de l’Action catholique ». Non que de la Confirmation découle un devoir proprement dit d’appartenir à l’un ou l’autre des groupements ou « mouvements » d’Action catholique : il y a bien d’autres manières de satisfaire aux exigences de la Confirmation, comme la pratique de l’Eglise, en chaire et au confessionnal, le fait assez voir. Mais il est hors de doute que l’Action catholique est le domaine propre et connaturel des confirmés : y incorporer de simples baptisés, c’est une gaucherie d’apprentis théologiens,
D’autre part, et ceci nous semble beaucoup plus
important, la Confirmation ne donne pas rang de chef dans l’armée sainte. C’est
aux seuls ordonnés qu’il est dit : « Sacerdotem oportet proeesse ».
Toutes les déclarations démagogiques sur la promotion du laïcat » n’y
changeront rien. Elles ne changeront rien non plus à l’insistance avec laquelle
le Souverain Pontife rappelle à l’Action Catholique l’obligation où elle est
de demeurer subordonnée à la hiérarchie. C’est que cette obligation se fonde
sur une nécessité intrinsèque, qui tient à la nature même de l’Eglise, société
dans laquelle la distinction des classes s’opère selon les lignes de clivage
des sacrements majeurs. A cette nécessité de droit divin, l’Action catholique
ne pourrait se soustraire qu’en périssant.
Comment des vérités si certaines, et, disons-le, si
élémentaires, ont-elles pu être méconnues ? On sait pourtant si elles
l’ont été, et à quel point. « Le Pape, nous disait dernièrement un prêtre
de beaucoup de sens, a bien clairement défini l’Action catholique comme la
participation des laïcs à l’apostolat de la hiérarchie. Ma foi, à entendre ce
qu’on entend, à lire ce qu’on lit, c’est à croire qu’elle est au contraire la timide
participation du clergé à l’apostolat des laïcs ».
Il n’y a pas lieu de s’effrayer ! Ces sornettes
ne sont pas promises à un avenir merveilleux. Il ne faut pas six cents pages
pour démontrer qu’aucune « fausse réforme » ne se fera jamais dans
l’Eglise, et quelle réforme plus fausse que celle qui tendrait à changer les
relations divinement établies entre les sacrements divinement institués ?
Le sens des fidèles ne s’y trompe pas. La grâce du
même sacrement qui fait deux des soldats les avertit invinciblement qu’ils ne
sont pas des chefs. C’est en vain qu’on veut les enfiler, en vain qu’on les
pousse emphatiquement à dépasser leur Confirmation. Ils résistent, par un
instinct foncièrement juste. Le risque est qu’ils résistent trop, et que, pour
avoir par trop maladroitement cherché à les déguiser en généraux, on ne vienne
à leur faire déserter leur rang même de soldats ; tandis qu’une autre
suite de la même erreur parfois intimide les vrais chefs, les ordonnés, au
point qu’ils se font vergogne de commander.
Nous entendons bien que les ordonnés, les chefs, ce
sont les Evêques, sous l’Evêque universel : eux seuls sont législateurs,
eux seuls ont au sens plein du mot une Juridiction et des sujets. Mais suit-il
de là que les confirmés seraient « articulés » directement sur
l’Evêque, les prêtres du second rang se trouvant réduits aux fonctions
d’« aumôniers des militants laïcs », distributeurs presque
automatiques d’absolutions et de communions ? On croit rêver, et cette
« réforme » serait encore plus « fausse » que
l’autre ; heureusement, son absurdité est encore plus éclatante, ainsi que
son caractère d’absolue nouveauté, privée de toute racine dans la tradition de
l’Eglise. Comme si l’Evêque et ses prêtres étaient plusieurs prêtres, comme si
les prêtres étaient autre chose à leur Evêque que des « humanités de
surcroît » par lesquelles il exerce ses fonctions précisément et
formellement sacerdotales, qui comprennent aussi bien le commandement de
l’armée des confirmés que la présidence de la prière et du sacrifice des
baptisés ! Les prêtres ne sont chefs qu’en leur Evêque et par lui ;
mais en lui et par lui, ils sont nécessairement chefs, chefs de prière et chefs
d’action.
Qu’on dise après cela qu’un chef ne doit pas tout
faire, qu’il ne doit pas se substituer à ses soldats, qu’il doit susciter,
entretenir, ranimer les courages, nous le disons aussi. Ce sont des lieux
communs, et nous nous occupons de théologie. En théologie, le chef de l’Action
catholique, c’est le presbyterium, composé indivisiblement de l’Evêque, seul
chef à titre propre et principal, et des prêtres ordonnés pour être avec lui,
en lui, par lui, la tête mystique du diocèse, sous l’autorité seule souveraine
du Pontife romain, qui a aussi, du reste, son clergé propre, non seulement
comme Evêque de Rome, mais comme Evêque de l’Eglise catholique.
« Et tout le reste est littérature. »
*
* *
Ni notre salut, ni notre sainteté ne s’opèrent que
dans l’Eglise. Nous nous sauvons comme membres, nous nous sanctifions comme
membres, non seulement du Corps mystique, mais régulièrement de l’Eglise
visible. Il paraît que dans « Les Clefs du Royaume » - livre que nous
nous sommes fait l’honneur de dédaigner de lire - on voit un prêtre, au chevet
d’un protestant moribond, l’exhorter selon l’esprit protestant, Nous ne
discutons pas ici la légitimité d’une telle attitude, nous ne nous arrêtons
même pas à blâmer l’imprudence d’un récit ou d’une fiction si propre à fausser
le jugement du plus grand nombre de lecteurs ; nous disons simplement que
cette situation est trop exceptionnelle pour que nous la prenions en
considération. L’apostolat normal se fait dans l’Eglise, par l’Eglise, selon
l’Eglise.
On peut donc dire, ou bien que l’apostolat consiste
à faire vivre dans l’Eglise des membres de plus en plus nombreux et de plus en
plus saints, ou bien qu’il consiste à faire vivre l’Eglise en des membres de
plus en plus nombreux et de plus en plus saints. Comme l’Eglise et ses membres
sont évidemment en relation de causalité réciproque, les deux propositions sont
vraies. Cependant la seconde est plus exacte, en ce qu’elle donne priorité dans
le langage à celui des deux termes de la relation qui a la priorité
métaphysique dans l’ordre causal le plus noble, celui de la causalité finale.
L’intention de Dieu révélée en saint Paul, est d’abord de constituer à son Fils
un Corps qui soit son « plérôme », et une Epouse immaculée et sans
ride. Qu’il y ait ce nombre ou cet autre nombre de membres, que tel ou tel soit
du nombre des membres, cela ne vient que « per posterius »
dans le dessein de Dieu.
Que la visée apostolique se conforme donc à cette
sagesse cachée avant les siècles ! Qu’elle se propose d’abord
l’Eglise ; que l’apôtre définisse son apostolat comme sa contribution à
l’accroissement quantitatif et qualitatif de l’Eglise, Corps et Epouse du
Christ. Il se mettra ainsi dans la vérité, qui est, elle aussi, « l’âme de
tout apostolat ».
Si en effet l’apôtre se propose le bien des membres
au-dessus du bien du tout, quoiqu’il ne soit pas dans le faux, il n’est pas non
plus dans la vérité toute pure et totale, et il s’expose à deux périls.
Il s’expose au péril de la fièvre, ou au moins de la
fébrilité. Vouloir, vouloir à tout prix gagner, une âme et telle âme, pour son
bien à elle premièrement considéré, c’est présumer d’une réponse particulière à
une question ici-bas insoluble, celle de la prédestination particulière.
Certes, dans l’ordre de l’espérance, nous pouvons, nous devons présumer de la
prédestination de cette âme, comme nous pouvons et devons présumer de notre
prédestination propre. Mais une incertitude spéculative subsiste,
irréductible ; on ne sait jamais de vraie science, certitudinaliter,
dit saint Thomas, ni si une âme est ou non prédestinée, ni quelle est la loi de
sa maturation surnaturelle, quelle sera l’heure de sa conversion au bien ou de
son accession au mieux, ni qui sera l’instrument de ces merveilles. L’espérance
doit donc se mêler d’abandon aux Desseins insondables. Faute de quoi l’apôtre
aura la fièvre, il voudra cueillir le fruit avant qu’il soit mûr, il « enjambera
sur la Providence », il cherchera à voir ce qu’il fait, à palper des
résultats, et, pour le vouloir trop humainement encore, il compromettra le bien
même qu’il veut. Qu’il se sache au contraire ouvrier de l’Eglise, de l’Eglise
qui était avant lui et qui sera après lui, qui peut se passer de lui et de
cette âme particulière qu’il veut conquérir, il ne perd pas de force, il n’a
pas moins de zèle, mais le voilà dans l’ordre, le voilà libre, le voilà dans la
patience attendant l’heure salutaire, le voilà dans la paix de l’Esprit qui
sans hâte féconde le chaos.
La fièvre n’est pas le seul danger, ni le plus
redoutable. Quand le démon tenta Eve, ce fut en la séduisant. Gardons-nous de
séduire au bien. Le bien peut ne pas plaire d’abord, et si l’on est préoccupé
d’abord des cœurs qu’on veut lui gagner, la tentation vient vite de mettre un
masque agréable sur son visage austère. Mais l’agrément n’est que dans le
masque et c’est au masque que s’attacheront les cœurs : on sera bien
avancé ! Il n’est que trop certain que telle « présentation »
du Christ va à faire des nestoriens qui s’ignorent, que telle théorie de
« l’adaptation au milieu » va à faire des mondains qui
s’ignorent ; et l’on a voulu, et l’on a cru faire des chrétiens ! Ici
l’apôtre ne compromet pas seulement, il manque son œuvre, et il arrive qu’il ne
s’en aperçoive pas.
Mais que l’Eglise dans sa vérité soit l’âme de son
apostolat, qu’il ait souci de l’Eglise d’abord, qu’il tienne à donner des âmes
à l’Eglise encore plus pour le bien de l’Eglise et par fidélité au plan de Dieu
que pour le bien des âmes et par dévouement aux âmes, il aura peut-être plus de
peine, peut-être moins de consolation ; mais ce qu’il fera sera bien fait.
S’il se propose d’abord de gagner des âmes à l’Eglise, il pourra sans le
vouloir ou même le savoir, leur faire prendre pour l’Eglise une caricature de
l’Eglise, mais s’il se propose de faire être l’Eglise, il ne peut pas la faire
être autrement qu’elle n’est ; et il est par là protégé contre ses propres
faiblesses et ses propres ignorances. L’existence actue l’essence sans
l’altérer. L’essence de l’Eglise ne change pas quand elle commence d’exister
dans un membre nouveau : or en ce passage de l’essentiel à l’existentiel
consiste tout l’apostolat.
*
* *
Nous sommes maintenant en état de discerner entre
les « œuvres de Dieu » et d’établir une double distinction, d’une
part entre chacune d’elles et « le Dieu des œuvres », d’autre part
entre chacune d’elles et chacune des autres.
Puisque tout se ramène à faire exister l’Eglise là où elle n’existe pas, à la faire exister plus complètement là où elle existe, il faut d’abord écarter du nombre des « œuvres de Dieu » celles qui ne sont pas aptes à procurer ce résultat.
Mais parmi celles qui y sont propres, il y a encore
au moins deux degrés, selon qu’elles sont spécifiées à « l’esse » ou
au « bene esse » de l’Eglise par leur objet, ou seulement par leur
fin. Nous nous expliquons :
De certaines œuvres sont tellement d’Eglise, elles
ont avec l’Eglise une relation si intrinsèque qu’elles sont comme inconcevables
hors de l’Eglise : il n’y a pas d’enfants de chœur communistes, ni de
manécanterie libre-penseuse. Etendons cette remarque à tout ce qui concerne en
particulier l’école chrétienne ou l’Action catholique. Les deux adjectifs, quoique
placés en épithètes dans le langage, ne désignent pas néanmoins des qualités
extrinsèques : il est intrinsèque à l’école chrétienne d’être chrétienne,
à l’Action catholique d’être catholique.
Par conséquent, toute œuvre d’apostolat qui, par
objet même, « ex objecto », est propre à promouvoir la
doctrine, la morale, le culte de l’Eglise, appartient à la première catégorie
des « œuvres de Dieu ». Ce sont les plus précieuses, les plus nobles,
les plus efficaces.
D’autres œuvres, n’ayant pas un objet de soi situé
dans l’ordre surnaturel, ont leurs pareilles hors de chez nous. Il existe des
sociétés théâtrales, sportives, musicales, des institutions privées,
économiques ou sociales, tout à fait « neutres » en religion, ou
hostiles à toute religion. Ces œuvres, chez nous, et par le fait qu’elles sont
de chez nous, portent le nom de catholiques ; mais ici l’épithète désigne
une relation extrinsèque. Les règles du jeu de football ou de l’art dramatique
ne changent pas selon qu’elles sont pratiquées par des joueurs ou des acteurs
qui se trouvent être des catholiques, des communistes, ou des boudhistes. Si de
telles œuvres procurent une implantation ou un enracinement plus profond de
l’Eglise, ce n’est plus, comme tout à l’heure, quasi ex opere operato,
mais ex opere operantis : tout ici dépend de l’ouvrier.
Ce n’est pas à dire, et loin de là, que cette spécification par la fin soit à mépriser. Il y a, nous l’admettons sans hésiter sur la foi de ceux qui sont au travail, il y a des milieux si paganisés qu’avant d’y importer l’Eglise, il faut préparer le terrain, créer un climat favorable, et pour ainsi dire tamiser le rayonnement de la lumière évangélique, pour ne pas achever d’aveugler des yeux presque éteints. Il y a aussi, même pour des chrétiens, ce qu’on appelle assez bizarrement le « problème des loisirs », dont on comprend que dans une certaine mesure (souvent dépassée) on ait à s’occuper « apostoliquement ».
Ces considérations permettent de prévenir une erreur
dans laquelle dom Chautard certes n’est pas tombé, mais où mènerait une
application intempérante de sa thèse principale : « Soyez un saint,
et vous ferez du bien avec n’importe quelle œuvre ; dispensez-vous d’être
un saint, et nulle œuvre ne fera de bien entre vos mains. » Ce serait une
espèce d’« indifférentisme des œuvres ».
Non, les choses ne vont pas ainsi, et cette
prééminence donnée à la sainteté « subjective » sur la valeur
ontologique des œuvres est la ruine de toute théologie pastorale. Nous n’en
avons que trop souffert. Le raisonnement théologique démontre, l’histoire des
saints confirme, qu’il faut au contraire apporter la plus soigneuse attention à
la sainteté « objective » des œuvres, à leur idée immanente, à la
nature de leur référence (intrinsèque ou extrinsèque) au règne de Dieu.
Nous arrivons même à cette conclusion, qui n’est
paradoxale qu’en apparence, et qui en réalité est conforme à la théologie la
plus certaine, que plus une œuvre est surnaturelle ex objecto, plus elle
est apte de soi à faire « exister l’Eglise » quasi ex opere operato,
et moins elle requiert la sainteté de l’ouvrier, plus elle est capable d’y
suppléer et de surcroît plus elle la suscite. L’institution sauve et sanctifie
par elle-même ceux qu’elle atteint, et par-dessus le marché, elle sanctifie,
bon gré mal gré, celui qui la manie. En ce sens encore, Pascal a raison :
« Travaillons donc à bien penser ». Une œuvre bien
« pensée », c’est-à-dire dont la structure est conforme au plan de
Dieu, aux conditions de fait dans lesquelles se trouve la matière à informer
par l’Eglise est une œuvre qui porte fruit, indépendamment de l’ouvrier. Ce qui
est de grande consolation, puisqu’enfin les saints sont rares. Il est doux de
se dire que la sagesse de Dieu n’a pas plus subordonné la fécondité des œuvres
que la validité des sacrements à la sainteté du ministre ou de l’apôtre. Les
œuvres seront fécondes par elles-mêmes, dans la mesure où il y passera quelque
chose de la sainteté institutionnelle de l’Eglise.
Au contraire, si l’œuvre n’est surnaturelle que par
sa fin (et il en faut sans doute de telles, du moins nous l’avons admis sans
discussion), c’est alors que la sainteté « subjective » de l’apôtre
paraît s’imposer absolument. Le moyen n’étant pas ici du même ordre que la fin,
il tend de son propre mouvement à s’ériger lui-même en fin, à faire oublier, à
dérober, à dévorer la fin véritable, à laquelle on voulait d’abord le
subordonner. Et c’est en abrégé l’histoire de cent et de mille « œuvres de
Dieu ». Certes, là où l’ouvrier est un saint, qui ne perd pas le vue un instant
le but suprême, qui tient bien la barre, alors le cap reste tourné vers le
port. Mais dans le cas contraire, qui est, hélas, de beaucoup le plus fréquent,
tous les louvoiements sont à craindre. On tire indéfiniment des bordées, on ne
se rapproche pas du hâvre. Heureux encore si l’ouvrier apostolique lui-même ne
finit pas par oublier qu’il est parti pour arriver. Il continue à faire
oraison, à réciter chapelet et bréviaire, à célébrer avec piété. Mais dans son
œuvre, concrètement, ce n’est plus la fin qui l’intéresse, c’est l’objet ;
or par hypothèse l’objet ici n’est pas surnaturel et ne conduit pas de lui-même
à la fin. Que de temps, que d’argent, que de peine perdus ! On fait du,
sport pour le sport, de l’art pour l’art ; H sort du moulin, à longueur de
décades, des sportifs ou des artistes, et l’Eglise n’est pas plus vivante dans
la paroisse et parfois elle l’est moins. Certes ce n’est pas ce que l’on
s’était proposé, mais concrètement, encore une fois, c’est là qu’on en est. On
n’était pas un saint, et dans une œuvre de ce genre, rien ne pouvait dispenser
d’en être un ; il ne suffisait pas d’intentions d’une honnêteté chrétienne
commune. Faute de sainteté dans l’ouvrier, comme il n’y a pas de sainteté institutionnelle, l’œuvre ne sanctifie
personne et tend à abaisser l’ouvrier. L’habitude, la routine, souvent un
certain découragement, s’en mêlant, l’ouvrier apostolique finit par se
justifier à lui-même son propre enlisement dans le moyen. Et cela encore est
en abrégé l’histoire d’un grand nombre. De ces désenchantés de l’apostolat par
le cinéma ou la gymnastique, il n’est pas de prêtre ayant la direction
spirituelle d’autres prêtres qui n’ait recueilli des aveux de tristesse. Il les
faut consoler, on le fait comme on peut ; il faudrait aussi, puisqu’ils
sentent bien qu’ils ont fait fausse route, les engager dans une autre, mais à
cela il est rare qu’on les décide. Tout écrasés qu’ils sont sous le poids de
ces moyens lourds, tout impuissants qu’ils sont à tirer des énormes machines
qu’ils ont montées ou que d’autres ont montées avant eux, un profit appréciable
pour le royaume de Dieu, ils ne voient pas autre chose à faire que de
continuer. Ils se consument là, et une sorte de sainteté leur vient de cette
sorte d’abnégation.
Faut-il d’ailleurs accepter la supposition de
l’erreur que nous dénoncions : « Soyez un saint, et n’importe quoi
sera fécond dans vos mains » ? Nullement, les saints ne font pas
n’importe quoi, par la raison décisive que les saints pensent juste. Si la
sainteté est toute contenue dans la charité, ce n’est pas que la charité soit
par sa seule essence toute la sainteté, c’est parce qu’elle inclut tout l’organisme
des vertus et des dons au premier rang desquels il faut ranger, dans la matière
qui nous occupe, la prudence, le conseil et la Sagesse. Les saints pensent
leurs œuvres, et prennent soin d’y inclure dès l’origine et d’y maintenir le
maximum d’éléments surnaturels ex objecto, le maximum de relations
intrinsèques avec l’Eglise. Ils sont les derniers à se fier à leur propre
sainteté « subjective ». Et nous qui ne sommes pas des saints, nous
avons encore plus de raisons qu’eux de faire comme eux. Que nos œuvres soient
saintes de la sainteté institutionnelle de l’Eglise, elles pourront
(heureusement) se passer de la nôtre et nous forcer à croître nous-mêmes en
sainteté. « Nous ne pouvons rien, dit la vulgate de saint Paul, au rebours
de la vérité, mais dans le droit fil de la vérité : non enim aliquid
possumus contra veritatem, sed pro veritate. »
V.-A. BERTO.
(Pensée Catholique n°20,
1951)
[1] Nous entendons, comme il va de soi, non pas ce qui relèverait d’un système théologique particulier, mais ce qui est conforme à l’enseignement théologique de l’Eglise, en tant même qu’il se distingue de l’enseignement dogmatique. Nous ne pouvons ici que renvoyer le lecteur à notre travail sur l’Eglise théologienne (La Pensée Catholique, cahiers n°s 1, 2, 3 et 4).
[2] Tous les sacrements sont grands, et minime n’est affecté d’aucune valeur péjorative.