| Théologie |
| Dieu |
LE MYSTERE DE LA SAINTE TRINITE
Par Dom Marmion
1. Ce que la foi nous révèle de ce mystère.
Pénétrons, avec une profonde révérence dans le
sanctuaire de la Divinité.
Que nous dit la foi ?
Qu’il y a en Dieu, le Père, le Fils et le
Saint-Esprit : trois personnes distinctes dans une même unité de nature.
Comme vous le savez, le Père ne procède de
personne ; il est Principe sans principe, le principe premier de toute la vie
intime en Dieu, l’origine première de toutes les ineffables communications dans
la Trinité. Le Père, se connaissant, engendre, en une Parole infinie, un Fils
unique et parfait, auquel il communique tout ce qu’il est, excepté la propriété
personnelle d’être Père : Sicut enim Pater habet vitam in semetipso, sic
dedit et Filio habere vitam in semetipso. – Le Fils est égal en tout au
Père ; il est l’expression adéquate, l’image parfaite du Père : il possède avec
lui la même nature divine. – Le Père et le Fils se donnent l’un à l’autre avec
un amour parfait, et c’est de cette donation d’amour du Père au Fils et du Fils
au Père, que procède, d’une façon mystérieuse, l’Esprit-Saint, troisième
personne. Le Saint-Esprit termine le cycle des opérations intimes en Dieu, il
est le terme final des communications divines dans l’adorable Trinité.
Entre ces personnes distinctes, vous le savez
encore, il n’y a ni supériorité ni infériorité : ce serait une grave erreur que
de le croire ; toutes trois sont égales en puissance, en sagesse, en bonté ;
parce que toutes trois possèdent également, d’une manière indivisible, la même
et unique nature divine avec toutes ses infinies perfections. Et c’est pourquoi
toute notre louange s’adresse à la fois au Père et au Fils et au Saint-Esprit :
Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto.
Pourtant, s’il n’y a entre elles ni inégalité ni
dépendance, il y a un ordre de nature, d’origine, marquant les communications
elles-mêmes. La " procession " du Fils présuppose, sans qu’il y ait
cependant inégalité de temps, le Père, principe premier ; la " procession "
du Saint-Esprit présuppose le Père et le Fils, dont il est le don mutuel.
Il y a là une façon de parler que nous ne pouvons
rejeter. Jésus veut que tous ses disciples soient baptisés " au nom du
Père et du Fils et du Saint-Esprit " : c’est là le langage même du Verbe
incarné. Il contient une réalité divine dont la compréhension intime nous
échappe ; mais parce que c’est le langage de Jésus, nous devons respecter
inviolablement l’ordre entre les personnes de la Trinité. Autant nous devons
sauvegarder intacte, dans notre doctrine et notre prière, l’unité de nature,
autant aussi nous devons reconnaître la distinction des personnes, cette
distinction qui se fonde sur les communications qu’elles ont entre elles et
leurs mutuelles relations. Il y a, à la fois, égalité et ordre ; il y a
perfection identique et distinction de propriétés.
Ces vérités constituent un ineffable mystère dont
nous ne pouvons parler qu’en balbutiant. Pourtant Notre-Seigneur a voulu nous
en révéler l’existence ; il a voulu nous faire cette révélation dans ses
derniers entretiens avec ses disciples, la veille de sa mort, " afin que
notre joie fût entière " ; il nous dit même que si nous sommes ses amis,
c’est parce qu’il nous a fait connaître ces secrets de la vie intime de Dieu,
en attendant que nous en jouissions dans la félicité éternelle. Et pourquoi
nous les aurait-il révélés, ces secrets, s’il n’avait jugé, lui, Sagesse
infinie, que cette révélation nous serait utile ? – Le Christ dans ses
mystères, pp. 366-367.
Tel est le langage de la Révélation ; nous
n’eussions pu arriver à la connaissance de ces choses, si elles ne nous avaient
pas été dévoilées ; mais le Christ Jésus a voulu, pour l’exercice de notre foi
et la joie de nos âmes, nous les faire connaître. Quand, dans l’éternité, nous
contemplerons Dieu, nous verrons qu’il est essentiel à la vie infinie, qu’il
est naturel à l’Etre divin d’être un en trois personnes. " Le vrai Dieu
qu’il nous faut connaître pour avoir la vie éternelle " est celui dont
nous adorons la trinité de personnes dans l’unité de nature.
Venez ! adorons cette merveilleuse société dans l’unité, cette admirable égalité de perfection dans la distinction des personnes. – O Dieu, Père d’une incommensurable majesté, Patrem immensae majestatis, je vous adore ; j’adore votre Fils, car il est comme vous digne de toute révérence, étant votre vrai Fils unique, Dieu comme vous : Venerandum tuum verum et unicum Filium ; ô Père, ô Fils, j’adore votre commun Esprit, votre éternel lien d’amour : Sanctum quoque Paraclitum Spiritum. Bienheureuse Trinité, je vous adore ! – Le Christ dans ses mystères, pp. 40-41.
Il n’y a en Dieu qu’une
seule intelligence, une seule volonté, une seule puissance, parce qu’il n’y a
qu’une seule nature divine ; mais aussi, il y a distinction de personnes. Cette
distinction résulte des opérations mystérieuses qui s’accomplissent dans
la vie intime de Dieu et des relations mutuelles qui dérivent de ces
opérations. Le Père engendre le Fils, et le Saint-Esprit procède du Père et du
Fils. " Engendrer, être Père " est la propriété exclusive de la
première personne ; " être Fils " est la propriété personnelle du
Fils, tout comme " procéder du Père et du Fils par voie d’amour " est
la propriété personnelle du Saint-Esprit…
Mais, à part ces propriétés et ces relations,
tout est commun aux trois personnes et indivisible entre elles : même
intelligence, même volonté, même sagesse, même puissance, même majesté, parce
que la même nature divine indivisible est commune aux trois personnes.
Voilà ce que nous pouvons connaître des
opérations intimes en Dieu.
Pour ce qui regarde les œuvres " extérieures
", les actions qui s’accomplissent, [selon notre façon de parler], en
dehors de Dieu, soit dans le monde matériel, comme l’action de diriger
toute créature vers sa fin, soit dans le monde des âmes, comme l’action de
produire la grâce, elles sont communes aux trois personnes divines. Pourquoi
cela ? Parce que la source de ces opérations, de ces œuvres, de ces actions,
est la nature divine, et que cette nature est, pour les trois personnes, une et
indivisible ; la sainte Trinité agit dans le monde comme une seule cause
unique.
Mais Dieu veut que les hommes reconnaissent et
honorent non seulement l’unité divine, mais aussi la Trinité de personnes.
C’est pourquoi l’Eglise, par exemple dans sa liturgie, attribue à telle
personne divine certaines actions qui se produisent dans le monde et qui, bien
que communes aux trois Personnes, ont un rapport spécial ou une intime affinité
avec la place, si je puis ainsi parler, qu’occupe telle personne dans la sainte
Trinité, avec les propriétés qui lui sont particulières et exclusives.
Ainsi, le Père étant la source, l’origine, le
principe des deux autres personnes, – sans que cela implique chez le Père supériorité
hiérarchique ou priorité de temps, – les œuvres qui sont produites dans le
monde et par lesquelles se trahit surtout le caractère d’origine sont
attribuées au Père. Par exemple, la création, par laquelle Dieu a tiré
l’univers du néant. Nous chantons dans le Credo : " Je crois en
Dieu le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre ". Le Père
aurait-il plus de part, manifesterait-il plus de puissance dans cette œuvre que
le Fils et le Saint-Esprit ? Non, ce serait une erreur de le croire ; le Fils
et l’Esprit-Saint agissent en cela tout autant que le Père, car Dieu opère au
dehors par sa toute-puissance, et la toute-puissance est commune aux trois
personnes. – Pourquoi alors la sainte Eglise parle-t-elle de la sorte ? Parce
que, dans la sainte Trinité, le Père est la première personne, le
principe sans principe, d’où procèdent les deux autres personnes ; c’est là sa
propriété personnelle, exclusive, qui le distingue du Fils et du Saint-Esprit,
et c’est pour que nous n’oubliions pas cette propriété, que les actions "
extérieures " qui, par affinité de nature, la mettent en relief, sont
attribuées au Père.
De même en est-il pour la personne du Fils. Il
est, dans la sainte Trinité, le Verbe, qui procède du Père par voie
d’intelligence ; il est l’expression infinie de la pensée divine ; il est
surtout considéré comme Sagesse éternelle. – C’est pourquoi les œuvres dans la
réalisation desquelles brille surtout la sagesse lui sont attribuées.
De même enfin, pour l’Esprit-Saint. Qu’est-il
dans la sainte Trinité ? Il est le terme ultime des opérations divines, de la
vie de Dieu en lui-même ; il clôt, pour ainsi parler, le cycle de la vie divine
intime ; il est l’achèvement dans l’amour : c’est sa propriété personnelle de
procéder à la fois du Père et du Fils par voie d’amour. C’est pourquoi, tout ce
qui est œuvre d’achèvement, de perfection, tout ce qui est œuvre d’amour,
d’union et par conséquent de sainteté, – car notre sainteté se mesure à notre
degré d’union à Dieu, – est attribué au Saint-Esprit. Est-ce qu’il sanctifie
plus que le Père et le Fils ? Non, l’œuvre de notre sanctification est commune
aux trois personnes divines ; mais, encore une fois, comme l’œuvre de la
sainteté dans l’âme est une œuvre de perfectionnement, d’achèvement, d’union,
elle est attribuée au Saint-Esprit, parce que, de cette façon, nous nous
souvenons plus aisément des propriétés personnelles du Saint-Esprit, pour
l’honorer et l’adorer dans ce qui le distingue du Père et du Fils.
Dieu veut, pour ainsi dire, que nous ayons autant
à cœur d’honorer sa Trinité de personnes, que d’adorer son unité de nature ; et
c’est pourquoi il veut que, même dans son langage, l’Eglise rappelle à ses
enfants, non seulement qu’il n’y a qu’un seul Dieu, mais qu’il est aussi en
trois Personnes.
C’est là ce qu’on appelle en théologie l’appropriation.
Elle a son fondement dans la Révélation ; elle est employée par l’Eglise, elle
a pour but de mettre en relief les attributs propres à chaque personne divine.
En mettant ainsi en relief ces propriétés, elle nous les fait connaître, elle
nous les fait aimer davantage. Saint Thomas dit que c’est pour aider notre foi
que l’Eglise, suivant en cela la Révélation, garde cette loi de l’appropriation
: Ad manifestationem fidei. Durant toute l’éternité, notre vie, notre
béatitude sera de contempler Dieu, de l’aimer, de jouir de lui, tel qu’il est,
c’est-à-dire dans l’unité de sa nature et la Trinité de ses personnes. Quoi
d’étonnant que Dieu, qui nous prédestine à cette vie et nous prépare cette
béatitude, veuille que, dès ici-bas, nous nous souvenions de ses perfections
divines, autant de celles de sa nature que des propriétés qui distinguent les
personnes ? Dieu est infini et digne de louange dans son unité, il l’est
également dans sa Trinité ; et les personnes divines sont aussi admirables dans
l’unité de nature qu’elles possèdent d’une façon indivisible, que dans les
relations qu’elles ont entre elles et qui fondent leur distinction.
" Dieu puissant, Dieu éternel, Dieu heureux,
je me réjouis de votre puissance, de votre éternité, de votre bonheur. Quand
vous verrai-je, ô Principe qui n’avez point de
principe ? quand verrai-je sortir de votre sein votre
Fils, qui vous est égal ? quand verrai-je votre
Saint-Esprit procéder de votre union, terminer votre fécondité, consommer votre
éternelle action " ?… Le Christ vie de l’âme, pp. 127-130.