Le thomisme

De Salve Regina.

Introduction à la philosophie
Auteur : abbé J.-M. Robinne

Difficulté de lecture : ♦♦ Moyen

Sommaire


L'originalité de la philosophie thomiste

Si, comme tout esprit logique et conscient de ce qu'il pense, saint Thomas cherche à accorder ses diverses certitudes, il discerne très nettement leurs sources et les garde jalousement indépendantes. Il pense que pour faire cadrer une philosophie avec la foi, il faut d'abord avoir une philosophie, c'est-à-dire un système complet, bien un, et rationnellement indépendant. Autrement l'un des termes du problème s'évanouit. De telle sorte que l'on pourrait être thomiste en philosophie, et en même temps, je ne dis pas athée ou agnostique (car l'existence de Dieu et l'aptitude de l'intelligence à dépasser les phénomènes sont des questions d'ordre philosophique, sur lesquelles saint Thomas prend parti), mais incroyant. On pourrait détacher du dogme, sans la faire crouler, cette philosophie qui entretient avec lui une concorde si parfaite et si intime. Dans cet état d'isolement, elle resterait un système consistant, dont aucun principe essentiel n'aurait été touché.

Mais ainsi réduite à elle-même, la philosophie thomiste présenterait-elle encore quelque intérêt? Ce qui lui donne un cachet propre et original, n'est-ce pas précisément d'être une tentative pour marier la sagesse grecque à l’Évangile ? Si l'on fait abstraction de l'Évangile, que reste-t-il, sinon un déchet de la sagesse grecque ?

Et alors ne vaut-il pas mieux aller puiser celle-ci à sa source antique, originelle, là où elle est intacte et complète, que d'en demander les leçons à un moine du Moyen Age ? En d'autres termes, y a-t-il, en philosophie, quelque chose de spécifiquement thomiste? La philosophie thomiste existe-t-elle?

Assurément, saint Thomas s’est abondamment, nourri des anciens; il s'est incorporé la moelle d'Aristote Mais ce génie libre et audacieux, qui s'est montré si jaloux de l'indépendance de la philosophie en face de la religion, ne se montrera pas plus servile dans l'enceinte de la philosophie même. Certain, Aristote est, pour lui, le Maître par excellence. S'il l'a choisi de préférence à Platon, plus voisin en apparence des croyances chrétiennes, c'est pour sa solidité rationnelle supérieure. Les sommets du Platonisme exercent un irrésistible attrait sur une âme méditative et contemplative, comme était celle de saint Thomas, mais ses fondements positifs sont branlants ; cette poétique philosophie, mélangée de symboles et de mythes, n'est pas assez sévèrement logique et, cohérente . en ne peut rien bâtir de solide sur elle. Au contraire, il est possible de commencer comme Aristote et de le dépasser du côté spirituel et religieux de le continuer en des régions plus hautes que celle où il se plait de préférence, et là, de faire aboutir ses principes à des développements nouveaux et imprévus. C'est ce que fait saint Thomas. En logique, il suit pas à pas le Stargirite. Dès qu'il aborde la philosophie de la Nature et la psychologie son allure se modifie, et des ailes, ses ailes d'" Ange " -commencent à lui pousser. Aristote, avec sa théorie de la forme, avait déposé, jusqu'au sein de la matière, des germes d'esprit et comme des embryons d'âme. Saint Thomas s'empare de ces germes et, par une interprétation décidément spiritualiste des textes incertains du Peri Yuchz, il établit dans l'Univers une hiérarchie de formes de plus en plus indépendantes de la matière. L'âme spirituelle forme du corps n'est pas comme on l'a dit, une contradiction introduite dans l'Aristotélisme, mais au contraire l'épanouissement intégral d'une idée d'Aristote. Il reste que cet épanouissement à tout le développement d'idées qu'il couronne n'est pas l'œuvre du seul Aristote. Mais c'est surtout en théodicée que le génie métaphysique de saint Thomas se donne libre carrière, Issue tout entière des concepts de l'Acte pur et du Premier Moteur immobile la théodicée thomiste en déduit inlassablement les conséquences. Aucun esprit philosophique ne saurait méconnaître l'ampleur et la ferme ordonnance de cet édifice. Cela est incontestablement neuf, et sur tout ne ressemble à rien de grec. Cette cathédrale philosophique, ou plutôt ce sanctuaire, au style si pur et si hardi, de l'immense cathédrale bâtie par saint Thomas d'Aquin, porte partout la marque individuelle de l'architecte. Impossible d'entrer ici dans des précisions et des détails techniques . nous devons nous borner à ces indications sommaires. Elles suffisent, croyons-nous, à mieux entrevoir l'originalité profonde, le caractère absolument à part de la philosophie thomiste.

Inutile aussi de chercher d'autres exemples. Ceux que nous avons allégués montrent des spécimens assez topiques de ce qui se produit tout au long de l'œuvre de saint Thomas. Le parallèle entre Aristote et lui, - qui, par parenthèse, n'a jamais été fait de façon détaillée et complète - montrerait le moine médiéval appliquant aux données du péripatétisme toujours le même procédé : non pas l'annexion brutale et purement extérieure, pareil au transfert d'une colonne antique dans une église; non pas le badigeon léger qui donne une apparence uniforme à des fragments hétéroclites ; mais un travail intérieur, qui élargit et développe sa matière par le dedans.

Nous verrons d'ailleurs plus loin que saint Thomas ne s'est pas adressé au seul Aristote. Esprit très érudit, très curieux, il n'a pas été l'homme d'un seul livre. Il a tout lu, il connaît tout, il a médité tous les documents philosophiques accessibles à son époque; et il a pris son bien partout. On s'est avisé de lui en faire grief. Certains philosophes modernes et même certains théologiens catholiques ont appelé son œuvre " une marqueterie " dépourvue d'unité propre. Ce reproche est nouveau. Jusqu'ici, ce que les adversaires du thomisme critiquaient surtout chez lui, C'était sa rigueur intraitable,ses déductions que n'effraie aucune conséquence, sa métaphysique close, ses synthèses serrées et trop systématiques. Que de fois n'avons-nous pas lu ces reproches sur les pages d'aimables éclectiques ! Il faudrait pourtant choisir ! Ses détracteurs eux-mêmes s'avisent qu'en fabriquant sa " marqueterie ", saint Thomas " force et déforme la lettre même de certains passages ". Qu'est-ce à dire, sinon qu'il reste indépendant de ses sources ? Ces termes péjoratifs signifient ce que nous prétendons : que saint Thomas maîtrise les éléments qu'il emploie et les transforme selon les idées dominantes de sa philosophie. S'il le fait maladroitement, c'est à voir pour chaque cas particulier : mais en toute hypothèse, il ne saurait passer pour un pur compilateur. De bon ou de mauvais aloi, son originalité est un fait indéniable.

Ces grands philosophes et théologiens, maîtres en leurs domaines (du moins nous le supposons), nous offrent par contre, dans leurs études sur le thomisme, un remarquable exemple des inconvénients de la méthode purement historique appliquée à la philosophie. Pour trop analyser les influences subies et la diversité des aliments ingérés, on oublie la vivante unité de l'organisme et la personnalité du .sujet. Ceci vient d'Aristote et cela d'Avicenne, ceci sert à démontrer telle conclusion et cela telle autre : il suffit, ceci est irrémédiablement inconciliable avec cela…

La place du thomisme dans l'Eglise Catholique

Depuis le début du XXème siècle, la philosophie thomiste a pris dans le monde laïque le vogue qu'elle n'avait jamais connue. Mais à l'intérieur de l'Église, il y a longtemps que saint Thomas tient une place à part, et suprême. Il ne l'a pas conquise sans difficulté. Tout le monde sait que dans les débuts, plusieurs évêques ont condamné sa doctrine, que les tenants du vieil augustinisme ont résisté avec vivacité à ce qu'ils considéraient comme un paganisme intellectuel, comme un rationalisme, au sens théologique et péjoratif du mot. Duns Scot l'a critiqué très librement, et cette critique a été, pendant des siècles, la tradition des écoles franciscaines. Les Jésuites, tout en donnant au thomisme une adhésion de principe, l'ont interprété au sens large et pratiquement, dans l'ensemble, ont tenu une via media entre ses adversaires et lui. De nos jours, cette opposition n'est pas éteinte dans l'Église, bien au contraire, il n’est pas rare de trouver dans le milieu philosophique et théologique catholique plus d’un antithomiste décidé.

Malgré ces résistances, l'influence du thomisme n'a cessé de grandir. Dès son vivant, saint Thomas était consulté comme un oracle, et par les souverains pontifes eux-mêmes. Il mourut en se rendant au Concile de Lyon, que le pape Grégoire X voulait faire profiter de ses lumières. Très vite, soit dans son Ordre, soit au dehors, il est traité comme un maître : comme lui-même avait traité Aristote. Sa Somme théologique, pour ne parler que d'elle, arrive à supplanter, comme texte de l'enseignement, les Sentences de Pierre Lombard. A Trente, elle est déposée, dit-on, sur la table du Concile, non loin des Évangiles. Aux XVIe et XVIIe siècles, c'est elle que commentent les grands scolastiques : Cajetan, Bañez, Valentia, Suarez, Vasquez, les Carmes de Salamanque, etc. Le XVIIe siècle finissant, une bonne partie du XIXe pour plusieurs raisons qu'il serait trop long d'exposer ici et dont la moindre n'est pas l'état politique de l'Europe à cette époque, marquent une éclipse relative de l'influence thomiste. Mais bientôt le mouvement ascensionnel reprend et atteint son apogée sous Léon XIII et saint Pie X. L'Église, toujours lente en ses allures, après une expérience de plusieurs siècles, reconnaît solennellement la philosophie thomiste comme un système rationnel qui, cadre admirablement, exceptionnellement, avec ses dogmes, comme une méthode pour les exprimer, dont l'orthodoxie n'a rien à craindre. Elle fait sienne cette philosophie; elle veut que, chez elle, saint Thomas soit le " Docteur commun ", le " Guide - par excellence - des études ".

Cependant, ici, il ne faut rien exagérer. A entendre certains thomistes modernes, dont l'humeur est tranchante et le parler péremptoire, désormais la philosophie de l'Aquinate serait à accepter en bloc, par soumission aux directions de l'Autorité Pontificale. On ne peut pas faire à cette doctrine, qui vaut par sa force intrinsèque et ses propres attraits, un tort plus grand. En vertu de sa nature même, la philosophie est affaire de raison et non d'autorité : l'Église veut qu'elle soit proposée et non imposée. Rien ne saurait remplacer ici la conviction personnelle...

D'ailleurs, pour bien comprendre les choses de l'Église, il ne faut jamais les réduire à un point schématique de l’espace et du temps, les traduire en théorèmes abstraits.

N’en déplaise à certains le thomisme est vivant, la scolastique n’est pas morte. Il ne faut pas figer le thomisme dans un historianisme puritain qui tend à traiter d’antithomistes tout ceux qui ne restent pas à le lettre de saint Thomas. A écouter ces champions du courant historique, des thomistes purs et durs comme les pères Garrigou-Lagrange, Guérard des Lauriers, Tonquédec, … voir même les grands commentateurs comme Cajetan, Jean de Saint Thomas n’auraient fait que déformer la pensée première de saint Thomas. Heureusement qu’ils sont là pour nous le dire car sans eux le monde intellectuel qui s’est déjà fourvoyé pendant plus de 700 ans ne saurait toujours pas ce qu’est le thomisme…



Outils personnels
Récemment sur Salve Regina