Réflexions sur la contraception
De Salve Regina.
| Questions de morale sur le mariage | |
| Auteur : | abbé J.-M. Robinne |
|---|---|
| | |
| Difficulté de lecture : | ♦ Facile |
"L'union de l'homme et de la femme est enfantement. C'est là une œuvre divine, et l'être mortel participe à l'immortalité par la fécondation et la génération."
Ainsi parlait Diotime dans le Banquet de Platon. Elle disait encore :
"N'as-tu pas observé dans quelle crise étrange sont tous les animaux, ceux qui volent comme ceux qui marchent, quand ils sont pris du désir d'enfanter, comme ils sont tous malades et travaillés par l'amour, d'abord au moment de s'accoupler, ensuite quand il faut nourrir leur progéniture ; comme ils sont prêts à la défendre, même les plus faibles contre les plus forts, et à mourir pour elle ; comme ils se laissent torturer eux-mêmes par la faim pour la sustenter et comme ils sont prêts à tous les sacrifices en sa faveur ?"
Il y a deux mille quatre cents ans, Platon avait compris des choses qui échappent à la vaste intelligence de nos savants docteurs. L'amour est enfantement ; s'il supprime l'enfantement, que devient l'amour ? Nous avons fait des progrès en biologie, mais quelle régression dans la perception des vérités premières, de la loi naturelle sur laquelle les meilleurs des anciens ne se trompaient pas !
Les animaux l'appliquent par déterminisme ; ils n'ont pas recours à la contraception. N'étant pas créatures raisonnables, ils sont incapables de la concevoir et de la réaliser. L'homme, oui. Les animaux agissent selon leur nature, l'homme peut s'en affranchir mais cette même intelligence qui lui en donne le moyen lui donne aussi celui de connaître l'ordre naturel voulu par Dieu, et son libre-arbitre lui fournit la possibilité de s'y conformer volontairement et de refuser ce qui s'y oppose.
Telle est la grandeur de l'homme, mais s'il refuse sa grandeur, nous le voyons inférieur aux animaux : il n'est plus prêt à tous les sacrifices en faveur de sa progéniture, il la repousse, il la massacre pour se livrer aux plaisirs de l'amour sans enfantement.
Platon, en lisant dans le livre de la nature, découvre une évidence : la raison d'être de l'union des sexes est la perpétuation de l'espèce. On se conforme donc à la loi naturelle tant qu'on réalise cette union dans des conditions qui permettent son aboutissement normal ou du moins qui ne la contrarient pas volontairement. La contraception est contre nature.
Paul VI, dans l'encyclique Humanae vitae qui fit tant de remous, en tirait cette affirmation d'une grande limpidité : "Est exclue comme moyen licite de régulation des naissances toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation. " C'est ce qu'a toujours enseigné l'Église. Comment imaginer qu'elle se mette à enseigner autre chose, comme si la nature avait changé et que le Créateur, sous la pression des événements, eût résolu de transformer les lois qui la régissent ?
Nos contemporains sont habitués aux lois civiles, expression de la volonté dite générale, qui suivent l'évolution des mœurs, vont dans le sens de la plus grande pente, sans référence aux réalités transcendentales, sont copiées d'un État à l'autre au gré du vent de la communication, récompensent des actes considérés par elles-mêmes cinquante ans plus tôt comme des crimes punis de prison. Qui, sinon l'Église, pourrait leur rappeler l'existence de lois non sujettes au changement, qu'aucun Parlement n'a pouvoir d'abroger pas plus qu'il ne saurait infléchir la rectitude du fil à plomb ?
Pie XI avait écrit, dans Casti connubii : "Aucune raison, si grave soit-elle, ne peut faire que ce qui est intrinsèquement contre nature devienne conforme à la nature et honnête. Puisque l'acte du mariage est, par sa nature même, destiné à la génération des enfants, ceux qui, en l'accomplissant, s'appliquent délibérément à lui enlever sa force et son efficacité agissent contre nature ; ils font une chose honteuse et intrinsèquement déshonnête. "
Il faut bien mesurer la portée du mot " intrinsèque " : le caractère honteux est constitutif de la contraception, il ne s'y ajoute pas dans certaines conditions, à certains moments ; elle est donc mauvaise en soi et toujours, comme il est intrinsèque au fil à plomb d'indiquer la direction de la pesanteur.
Elle est foncièrement mauvaise parce qu'elle s'oppose au jaillissement de la vie dans un acte destiné à la faire naître ; elle est du même ordre que le meurtre, qui interrompt la vie, c'est pourquoi saint Thomas la classe, dans l'échelle des péchés, aussitôt après l'homicide.
Analysant la question selon la méthode "jusnaturaliste ", Alain Sériaux (cf. Recueil Dalloz-Sirey, 7 mars 1985.) rappelle que l'union matrimoniale est un don mutuel des époux en vue de la procréation. Don qui doit être total, mais comment le serait-il si l'un des deux époux se réserve quelque chose ? La personne qui utilise un moyen de contraception artificielle, dit-il, "conserve par-devers elle un aspect de son être corporel qui n'est autre justement que la capacité d'engendrer par la rencontre des deux germes de vie. "
Elle commet une injustice, une injuria, une offense à la "justice générale" qu'Aristote avait su définir en l'opposant au "juste positif qui procède de l'opinion et de la convention des hommes" (Michel Villey) et par suite varie selon les régimes. D'un côté, la loi divine ; de l'autre, pour ce qui nous concerne, la loi Neuwirth, la loi Veil, la loi Roudy.
On pourrait développer longuement cette notion d'injustice, en répondant par exemple à des excuses comme celle-ci : " S'ils sont d'accord, ils ne font de mal qu'à eux ". Cette réflexion néglige ce que nous avons dit de l'homme usufruitier de son corps et, partant, de sa faculté générative. C'est le point de vue de l'agnostique maître de son destin, qui n'a de comptes à rendre qu'à lui-même car il est convaincu d'être le fruit du hasard et de la nécessité. Conception très imprudente, Monsieur Quelconque. Einstein lui-même, pourtant fort averti des choses de l'univers, ne l'avait pas adoptée : " L'opinion courante selon laquelle je serais un athée se fonde sur une grosse erreur. Qui la déduit de mes théories scientifiques, ne les a pas comprises. Il m'a interprété mal et il me rend un mauvais service... Je crois en un Dieu personnel, et je peux dire avec pleine conscience que dans ma vie je ne me suis jamais rangé à une conception athée. "
Si donc nous devons rendre compte au Créateur, la contraception n'est elle pas une injustice envers Lui et ne Lui faisons nous pas tort de ce qui Lui revient ? Un homme partant pour un voyage avait confié ses biens à ses serviteurs ; il donna à chacun selon ses capacités : à l'un cinq talents, à un autre deux, à un troisième un seul. Quand il revint, les deux premiers avaient fait fructifier leur dépôt et purent lui rendre le double de la somme. Le troisième s'était contenté d'enfouir dans la terre son talent, qu'il remit à son maître : " Voici, je vous rends ce qui est à vous".
Je n'ai pas inventé cette histoire, vous la reconnaissez peut-être, c'est la parabole des talents. Et vous savez peut-être aussi ce qu'il advint du troisième serviteur : "Jetez-le dans les ténèbres extérieures : c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents ".
Saint Césaire d'Arles s'inspirait sans doute de cette parabole quand il condamnait au début du Vle siècle les pratiques déjà en usage de l'avortement et de la stérilisation, bien qu'elles n'aient pas été développées alors avec le triomphalisme actuel : "Aucune femme ne doit absorber des drogues pour se faire avorter, ni tuer ses enfants à naître ou déjà nés, car celle qui fera cela, qu'elle sache qu'elle aura à débattre devant le tribunal du Christ avec ceux qu'elle aura tués. Mais elles ne doivent pas non plus absorber ces mixtures diaboliques qui les rendraient incapables de concevoir à l'avenir. Toute femme qui le fait doit savoir qu'elle se rend coupable d'autant de meurtres que d'enfants qu'elle aurait pu mettre au monde. "